De la liquidation technocratique de la culture

« Il faut être un fou, un criminel ou un lâche pour consentir à la peste, et en face d’elle le seul mot d’ordre d’un homme est la révolte » (Albert Camus, Carnets 2, Janvier 1942 – Mars 1951, éditions Gallimard, 1962).

« Tout ce qui dégrade la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude. Une société qui supporte d’être distraite par une presse déshonorée et par un millier d’amuseurs cyniques, décorés du nom d’artistes, court à l’esclavage malgré les protestations de ceux-là mêmes qui contribuent à sa dégradation » (Albert Camus, entretien avec Jean Daniel, revue Caliban, 1951).

Paris. 28 octobre 2020. Le nouveau confinement à durée indéterminée, les régimes d’exception ayant habituellement tendance à se prolonger indéfiniment, impose la fermeture, dans tout le territoire, de tous les établissements culturels, les théâtres, les opéras, les salles de concert, les musées, les cinémas, les bibliothèques. Dans son discours décrétant le deuxième confinement, le président ne prononce pas une seule fois le mot culture. Les librairies sont classées dans les commerces non essentiels et les livres rangés dans les produits superflus. Pendant ce temps, le gouvernement belge décide de laisser ouvertes les librairies : « Il nous semble essentiel de développer une attention à l’égard des plus fragiles mais aussi au niveau de la santé mentale de tous les Belges. La culture a un rôle énorme à jouer en la matière. Parce qu’il n’y a rien de mieux que d’ouvrir un livre pour s’évader de la situation terrible que nous vivons ».

La veille de l’assignation à résidence, nous faisons le tour des librairies du Quartier latin. Des files d’attente interminables devant les boutiques. Des clients, silencieux, abasourdis, font provision de nourritures spirituelles. Plusieurs enseignes historiques ont fait faillite pendant le premier confinement. Fermeture définitive de la librairie Boulinier, temple chaotique du livre d’occasion, aubaine des étudiants désargentés. «Lettre ouverte à nos clients. Le bail du 20 Boulevard Saint Michel n’ayant pas été renouvelé, ce magasin occupé par la société familiale Boulinier depuis 1938 va fermer mi-juin 2020 ». Fermeture définitive de la librairie Picard & Epona rue Séguier, façade rouge familière aux bibliophiles, spécialisée dans l’histoire, l’architecture, l’archéologie, sacrifiée sur l’autel de la rentabilité par les éditions Actes Sud. Et d’autres encore. Le Quartier latin, phagocyté par les banques et les magasins de vêtements, perd son âme. Les loyers flambent. La littérature s’endeuille. Les technocrates jubilent.

Tous les canaux de distribution physique des biens culturels disparaissent du jour au lendemain. Les librairies, qui réalisent le quart de leur chiffre pendant la saison des prix littéraires et les fêtes de fin d’année, sont condamnées, pour certaines, à mettre définitivement la clé sous la porte. Les filières culturelles françaises représentent un million et demi d’emplois, un poids économique comparable au secteur agro-alimentaire et deux fois plus important que l’industrie automobile. La Société des Gens de Lettres, qui constate la perte de 90% des ventes de livres pendant le premier confinement, se désole de la décision de « fermer tous les points de vente des livres, qui aura pour conséquence de renforcer la position hégémonique du principal acteur de la vente de livres en ligne au détriment des librairies déjà fragilisées et des grandes surfaces culturelles ».

La Fnac, profitant d’une brèche dérogatoire, se précipite pour annoncer « en tant qu’enseigne multi-spécialiste, nos magasins ouvriront pour notamment répondre aux demandes importantes en équipement informatique/multimédia pour le télétravail, ainsi qu’à la réparation de produits électriques et électroniques ». Une polémique est aussitôt déclenchée sur l’absence d’équité entre les grandes surfaces polyvalentes et les librairies indépendantes. La Fnac fait marche arrière : « Face au constat de l’impossibilité d’une ouverture de l’ensemble des acteurs de la vente de livres, nous fermons  nos rayons culture ». Le gouvernement immobilise, après coup, les rayons livres dans les hypermarchés. Une photographie, prise dans un supermarché, court la toile, message en lettres blanches sur banderoles rouge : « Conformément aux mesures gouvernementales en vigueur, vente de livres et de disques interdite ».

La stratégie annoncée n’est en fin de compte qu’un nettoyage par le vide. La liste des produits non-essentiels, interdits à la vente dans les grandes surfaces, s’élargit d’une manière tellement absurde qu’elle aurait épaté Boris Vian, Samuel Becket, Eugène Ionesco… Le chef du gouvernement décide de prohiber la vente, dans les grandes surfaces, des produits déjà interdits dans les commerces de proximité. Inventaire de Prévert revu par les hauts fonctionnaires mal lunés. Interdits à la vente, en plus des livres et des disques, les vêtements, les chaussettes, les sous-vêtements, les jouets, les appareils électroménagers, les décorations, les fleurs, les bijoux, les rouges à lèvres, les vernis à ongles, les fonds de teint, les mascaras, les crayons pour sourcils, les masques de beauté, à ne pas confondre avec les masques anti-virus recommandés…, « Une pierre / deux maisons / trois ruines / quatre fossoyeurs… » (Jacques Prévert, Inventaire, recueil Paroles, éditions Gallimard, 1949). Sont autorisés à la vente les savons, les shampoings, les déodorants, les dentifrices, les cure-dents, les cotons-tiges, les gants microfibres, les éponges grattantes, les lessives, les vinaigres, les pierres d’argile, les cires d’abeille, les acides citriques, les bicarbonates de soude, les déboucheurs, les détartrants, les eaux de javel, les crèmes à récurer, les lingettes désinfectantes, les plumeaux dépoussiérants, les mouchoirs en papier, les boissons alcoolisées… les ratons laveurs…

Quatre auteurs, Florence Cestac (Harry MicksonFille des oiseaux), Catherine Meurisse (Moderne OlympiaLes Grands Espaces), Régis Loisel (Peter PanMagasin général) et Jul (Silex and the CityLucky Luke), chargés de parrainer l’année de la bande dessinée au ministère de la Culture démissionnent : « Nous avons décidé, devant l’incohérence et les contradictions des choix politiques à l’égard de la culture et des métiers du livre en ce temps de pandémie, de démissionner immédiatement de cette responsabilité. Cette manifestation officielle ne s’apparentant plus désormais qu’à une mascarade vidée de son sens, nous ne prendrons désormais plus part à aucune responsabilité en lien avec ces célébrations ». Le chat de Philippe Geluck, avertit : « Celui qui ferme les librairies doit savoir qu’il devra ouvrir des prisons ». Philippe Geluck paraphrase une formule célèbre, simpliste, attribuée à tort à Victor Hugo bien qu’elle ne se trouve nulle part dans son œuvre, récupérée par tous les bords. La phrase originale appartient en vérité à l’éditeur de presse et journaliste libertaire, Louis Jourdan (1810 – 1881), « Ouvrir une école aujourd’hui, c’est fermer une prison dans vingt ans », comme l’atteste le Grand dictionnaire universel XIXème siècle de Pierre Larousse. S’il fallait reprendre, dans cette veine, une citation réelle, autant ressortir la sentence connue de Jules Ferry, devenue devise des bibliothécaires, « On pourra tout faire pour l’école et le lycée, si l’on n’organise pas de bibliothèque, on n’aura rien fait ».

Des libraires, de plus en plus nombreux, entrent en dissidence, décident de rester ouverts quoi qu’il en coûte. La plupart composent avec l’alternative bancale de l’application click and collect. Triste spectacle de ces détaillants, si fiers en temps ordinaire, postés devant leur échoppe censurée pour tendre, comme des contrebandiers, des livres commandées par ordinateur. Il ne reste que 3 200 librairies dont le tiers en région parisienne. Les librairies se concentrent dans les grandes villes et les quartiers riches. Les inégalités sociales s’ajoutent aux inégalités territoriales. Les grandes surfaces et les magasins de journaux, qui n’écoulent que les grands tirages, relèguent le livre au rang de marchandise banale. La réification de toute chose vide la société de sa quintessence culturelle. Les ogres internétiques vampirisent partout la distribution et la vente. La production des livres se porte bien cependant, entre 400 et 450 millions d’exemplaires vendus chaque année. Les 16 000 bibliothèques publiques perpétuent les traditions laïques et les vieux mythes. Leur clientèle est principalement scolaire. Des livres achetés sans être lus. Il est de bon ton de laisser traîner sur un meuble du salon le nouveau best-seller, le dernier prix littéraire, de l’offrir pour les anniversaires et les fêtes d’années de fin d’année. Un quart des français ne lisent jamais. Autre tendance rassurante, il est de plus en plus fréquent de voir des usagers des transports en commun absorbés par la lecture, rééquilibrage réconfortant par rapport aux masses noyées dans les téléphones portables. L’amour des livres dure toute la vie quand il se découvre.

Le romancier et cinéaste Philippe Claudel lance un appel à l’insubordination : « Libraires, de grâce, désobéissez ! Le livre est un pilier fondamental de toute société qui se veut éclairée et éclairante. Pour nous, lectrices, lecteurs, écrivaines, écrivains, ouvrez vos commerces qui nous sont essentiels. Essentiels pour penser, essentiels pour rêver, essentiels pour nous rencontrer par les livres, pour nous connaître, nous comprendre et comprendre le monde. Ce monde sombre, chahuté, requiert plus que jamais d’affûter son acuité intellectuelle » « L’oppresseur ne se rend pas compte du mal qu’implique l’oppression tant que l’opprimé l’accepte » (Henry David Thoreau, La désobéissance civile, 1849, traduction française éditions Jean-Jacques Pauvert, 1977). Une pétition est adressée par le Syndicat de la librairie française au président.« A l’heure où les salles de spectacles, les musées, les centres d’art et les cinémas sont malheureusement contraints de nouveau à la fermeture, l’ouverture des librairies maintiendrait un accès à la lecture et à la culture dans des conditions sanitaires sécurisées… Le retour en nombre des lecteurs en librairie, jeunes ou adultes, à l’issue du premier confinement a illustré cette soif de lecture, porteuse de mille imaginaires, et cette volonté de défendre nos lieux de vie, de débats d’idées et de culture au cœur des villesNous avons appris que de grandes enseignes, dans tous les circuits, en plus d’internet, restent ouvertes et peuvent donc vendre des livres. Dès lors, que seules les librairies indépendantes soient contraintes de fermer est totalement incompréhensible… Ouvrir toutes les librairies, comme toutes les bibliothèques, c’est faire le choix de la culture… Nous vous demandons, aujourd’hui, de laisser les librairies indépendantes ouvrir leurs portes, et de bien vouloir recevoir les représentants des signataires de cette lettre ouverte qui vous la remettront, masqués et en respectant les gestes barrières, dès que vous nous y inviterez ». Le vin peut se vendre, le tabac peut se vendre, mais pas les livres, l’éthylisme et l’empoisonnement plutôt que la lecture. Travaillez, travaillez, jusqu’à extinction de vos forces. L’épuisement, un antidote radical contre la lecture. Le télétravail généralisé, encore mieux, corvée quotidienne dans l’esseulement.

Marie-Rose Guarniéri, propriétaire de la librairie des Abbesses à Montmartre, lance l’opération « Rallumez les feux de nos librairies ! ». Chaque jour, des écrivains sont appelés à se rendre dans une librairie différente pour rallumer ses lumières. L’esprit de la Commune se ravive. Je rends visite, avec Elisabeth, à Marie-Rose Guarniéri dans son antre livresque, nichée dans la rue Yvonne Le Tac entre église Saint-Jean et Sacré-Cœur, rouge et noire comme il se doit pour une conscience frondeuse. Nul hasard. Rue Yvonne Le Tac (1882 – 1957), institutrice et résistante parisienne, déportée dans les camps de concentration de Ravensbrück et d’Auschwitz-Birkenau. La profession de foi de la librairie des Abbesses est un véritable manifeste : « Dans les rues de Montmartre, coule le sang d’écrivains, de peintres, de poètes, de musiciens, qui, souvent ignorés des institutions, défiants envers le prétendu bon goût, inventent dans l’isolement d’autres sons, d’autres formes, d’autres couleurs, une autre vie aux antipodes d’une culture de salon divertissante et conservatrice. Dans un contexte littéraire qui voit des éditeurs indépendants disparaître, des auteurs importants insonorisés par la cacophonie des meilleures ventes, l’heure est venue, comme cette butte rouge de la Commune, de s’engager ». Le verbe tranchant de Marie-Rose Guarniéri garde son optimisme en toutes circonstances. « Il y une force de l’esprit qui me donne l’espoir. Partout où des librairies indépendantes sont sauvegardées, demeurent des paradis retrouvés ».

Montmartre aujourd’hui, figé dans un silence de guerre. Les rares passants, des personnes âgées, accrochées à leur canne, rasent les murs. Vieux réflexes des antécédences ténébreuses. Une voiture de police, sirènes hurlantes, s’arrête dans un fracas de feins. Deux uniformes, armés de mitraillettes, en descendent, regardent dans tous les sens, puis repartent aussi vite qu’ils ont déboulé. La librairie des Abbesses, depuis sa fondation en 1997, s’inscrit dans la résistance intellectuelle, sous le patronage de Boris Vian, de Jacques Prévert, de Vincent Van Gogh, de Toulouse-Lautrec, de Pablo Picasso, de Max Jacob, d’Henry Miller, d’Eric Satie… Impossible de tenir une conversation suivie avec Marie-Rose Guarniéri, submergée d’appels téléphoniques. Elle parle du corps et de la voie. La gestuelle prolonge les mots. La librairie se transforme en théâtre. Nous échangeons quelques phrases de nouveau. Un nouvel appel la relance. Une passionaria qui vit son métier de libraire comme un acte quotidien de libération. Comment peut-on invoquer des raisons sanitaires pour révolvériser les libertés minimales ? Marie-Rose Guarniéri rétorque : « Je veux bien m’occuper de plus en plus de la santé, c’est vital, mais pas de moins en moins de la liberté ! »

L’interdiction de vendre des livres en période de confinement provoque a contrario des élans de générosité, d’entraide, de partage. Une vieille dame dépose sur un banc une vingtaine de livres brochés, de grande qualité littéraire, Louis Aragon, André Malraux, André Breton… Elle achète des livres de grands auteurs pour les offrir aux anonymes qu’elle ne connaîtra jamais. La photographie fait le tour du web. L’exemplarité du geste fait des émules. Les bibliothèques de rue, en libre service, se multiplient. D’anciennes cabines téléphoniques, des aubettes désaffectées, des chalets miniatures fabriqués sur mesure, le livre interpelle au coin des rues. Des expériences informelles tentent d’en finir avec les échanges marchands. Le commerce est une relation qui abolit la relation. Le don, en revanche, ne cherche pas l’équivalence. Il se propose au receveur comme un sentiment d’empathie, ce qui m’appartient appartient aux autres. Le don est un acte social, une éthique rebelle à la morale bienséante. Donner, recevoir, rendre, renforce les liens sociaux. Le don n’est pas l’aumône, humiliant pour les pauvres. Sortir de la relation marchande, qui enrichit les investisseurs et les spéculateurs, paupérise les producteurs et les consommateurs, s’affranchir du modèle charitable, qui consacre la supériorité du donateur. (Marcel Mauss, Essai sur le don, 1925). La vieille dame, laissant anonymement des livres sur un blanc public, résout intuitivement le problème. Elle offre la culture sans que personne ne lui soit redevable. Elle anticipe l’économie du partage.

Mai 1968, j’anime avec Jean-Jacques Lebel et quelques autres l’occupation du théâtre de l’Odéon. Comment passer le message sur l’aliénation anesthésiante ? L’écrivain Mohammed Khair-Eddine m’apporte un poème méconnu de Pierre Béarn (1902 – 2004), extrait du recueil Couleurs d’usine(éditions Seghers, 1951). Nous l’imprimons en deux-mille exemplaires et le distribuons aux passants. Nous enlevons trois mots dans le dernier vers. Le slogan métro, boulot, dodo se popularise. Pierre Béarn raconte lui-même l’anecdote dans un entretien recueilli par Jacques Pessis et Jean-Claude Lamy (Le Figaro, 13 mai 1998) : « Depuis ma librairie de la rue Monsieur-le-Prince, dit-il, je suivais l’évolution de la situation. Au Théâtre de l’Odéon, j’avais été hué par les étudiants après leur avoir déclaré qu’ils étaient des gosses de riches et que les ouvriers ne les soutiendraient pas. Ayant moi-même été à l’usine à l’âge de 14 ans, je pouvais en parler en connaissance de cause. A la suite de mon intervention, le poète marocain Khair-Eddine est entré comme un fou dans ma librairie. Il a exigé que je lui trouve un poème pour convaincre les ouvriers de chez Renault de rejoindre le mouvement. Je l’avais sous la main. En l’occurrence, un extrait de mon recueil Couleurs d’usine paru chez Seghers en 1951. Il se terminait par ces quatre vers : « Au déboulé garçon pointe ton numéro / pour gagner ainsi le salaire / d’un morne jour utilitaire / métro, boulot, bistro, mégots, dodo, zéro ». Tiré à deux mille exemplaires, on le distribua à la foule et dès le lendemain le slogan Métro, boulot, dodo faisait son apparition sur les murs ». Pierre Béarn, qui n’avait pas les étudiants en odeur de sainteté, s’était probablement convaincu que son poème avait été directement diffusé aux portes des usines.

Je revisite, depuis mon adolescence, Les mots de Jean-Paul Sartre comme on arpente un jardin familier en découvrant à chaque fois de nouvelles plantes, de nouvelles fleurs, de nouvelles raisons de rêver. Je m’identifie, assume pleinement mon identification. « J’ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute, au milieu des livres… Les livres ont été mes oiseaux et mes nids, mes bêtes domestiques, mon étable et ma campagne. La bibliothèque, c’était le monde pris dans un miroir… Rhétoricien, je n’aimais que les mots, je dresserais des cathédrales de parole sous l’œil bleu du mot ciel. Quand je prenais un livre, j’avais beau l’ouvrir et le fermer vingt fois, je voyais bien qu’il ne s’altérait pas. Glissant sur cette substance incorruptible, le texte, mon regard n’était qu’un minuscule accident de surface, il ne dérangeait rien, n’usait pas. Moi, par contre, passif, éphémère, j’étais un moustique ébloui, traversé par les feux d’un phare, je quittais le bureau, j’éteignais, invisible dans les ténèbres, le livre étincelait toujours, pour lui seul. » (Jean-Paul Sartre, Les Mots, éditions Gallimard, 1964).

« Vous êtes à la campagne, il pleut, il faut tuer le temps, vous prenez un livre, le premier livre venu, vous vous mettez à lire ce livre comme vous liriez le journal officiel de la préfecture ou la feuille d’affiches du chef-lieu, pensant à autre chose, distrait, un peu bâillant. Tout à coup, vous vous sentez saisi, votre pensée semble ne plus être à vous, votre distraction s’est dissipée, une sorte d’absorption, presque une sujétion, lui succède, vous n’êtes plus maître de vous lever et de vous en aller. Quelqu’un vous tient. Qui donc ? Ce livre. Un livre est quelqu’un. Ne vous y fiez pas. Un livre est un engrenage. Prenez garde à ces lignes noires sur du papier blanc, ce sont des forces, elles se combinent, se composent, se décomposent, entrent l’une dans l’autre, pivotent l’une sur l’autre, se dévident, se nouent, s’accouplent, travaillent. Telle ligne mord, telle ligne serre et presse, telle ligne entraîne, telle ligne subjugue. Les idées sont un rouage. Vous vous sentez tiré par le livre. Il ne vous lâchera qu’après avoir donné une façon à votre esprit » (Victor Hugo, Proses philosophiques, 1960 – 1965).

L’amoureux des lettres et des mots Alain Rey, figure tutélaire des dictionnaires Le Robert, tire sa révérence, à l’âge de quatre-vingt douze ans, ce 28 octobre 2020 où se promulgue le deuxième confinement et la fermeture des librairies. Alain Rey me dit un jour : « J’ai écrit plusieurs de mes livres sous le signe de Mai 68, quelle belle utopie vécue comme une fête dionysiaque dans les rues, quelle merveilleuse prophétie non encore réalisée ». Je ne retiens ici son livre emblématique, Le voyage des mots de l’orient arabe et persan vers la langue française, (éditions Guy Trédaniel, 2013) où l’on découvre, pour parler d’actualité, parmi les innombrables lexies d’astronomie, d’agronomie, de chimie, de mathématiques, de médecine d’origine arabe…, que le mot masque, même si le dictionnaire Littré rejette cette hypothèse, vient de maskhsignifiant faux visage, dénaturation, trucage. La filiation italienne peut être parallèle, une étymologie par superposition en quelque sorte, maschera, du latin tardif masca, couleur noire qui couvre la figure et la fait disparaître, spectre, démon, qui s’emparent de l’humanité entière et la soumettent au port du masque, et finalement une mascarade machiavélique qui plonge la planète dans les géhennes.

La nostalgie me prend des librairies mythiques, à jamais perdues, du Quartier latin. La librairie Le Zodiaque, gérée par Pierre Béarn et sa femme Gabrielle, avec son fonds de livres rares, à petits tirages, difficilement trouvables, lieu de rencontres des artistes, des poètes, des écrivains, connus et moins connus, devenue aujourd’hui la librairie des Presses Universitaires de France, chassée du coin du boulevard Saint-Michel et de la place de la Sorbonne par un fast-food. L’enseigne de la Librairie du Zodiaque trône toujours au-dessus du premier étage sur toute la largeur de l’immeuble. La librairie Le Divan, rue Bonaparte, rendez-vous des poètes quand il y avait encore des poètes. La disparition de la librairie La Hune, entre le Flore et les Deux Magots, les ouvrages dévorés, l’été en terrasse, l’hiver en salle, une perte irréparable. Mon vieil ami, mon complice soixante-huitard, Denis Gheerbrant, cinéaste, fils de Bernard Gheerbrant, fondateur de la librairie La Hune, réagit, dans le journal Le Monde, à la liquidation de ce temple intellectuel de Saint-Germain-des-Prés : « Que les commerçants commercent, soit, mais pas sous le nom dont mon père a fait un symbole. Pour ma mère, mes enfants et moi-même, et tous ceux qui refusent que le mot culture soit synonyme de marchandise, c’est un cauchemar. S’il faut donner un nom, ce sera celui d’usurpation ».

« Le Café de Flore. Mon voisin déroule sa longue trajectoire / L’après-guerre s’évoque en décor Allégret / Le souvenir de Sartre hante son purgatoire / Son œuvre s’achève en éternel regret / La clientèle afflue les paradeurs s’évitent / La pensée disparaît survit le beau spectacle / De Beauvoir et Camus dans le récit s’invitent / L’énigme du Flore s’exprime en pentacle / Le dandy scribouilleur échancre sa chemise / La critique au rabais le sacre philosophe / La chanteuse en détresse attend la bonne mise / De surnoms savoureux le serveur s’apostrophe / L’actrice métisse flatte son partenaire / Son film sur magazine explose en couverture / Sa suite s’enrichit de nouveaux mercenaires / Son clin d’œil me ravit je reprends ma lecture / Terrasse Saint-Benoît sous lumière nocturne / La bourgeoise bohème à mes côtés s’installe / Rien ne la perturbe ni mondain taciturne / Ni bigote en face comme nonne sur stalle / Son livre m’intrigue Roger Martin du Gard / Sans savoir à mi-voix je l’appelle Clémence / La fausse indifférente accroche mon regard / La soirée se termine une histoire commence » (Mustapha Saha, Le Calligraphe des sables).

Je me souviens de scènes qui se font rare aujourd’hui. Les lecteurs pressés de découvrir le livre qu’ils venaient d’acquérir, s’asseyant devant la librairie pour le feuiller. Les badauds, lisant en marchant, en zigzaguant, avec toutes les anicroches burlesques qui s’en suivent. Les bibliophages lunatiques, attablés devant un amas d’ouvrages à peine parus, ne sachant par lequel commencer, le serveur revenant plusieurs fois pour prendre la commande et finissant par y renoncer. Je me souviens des discussions passionnées autour de livres philosophiques ardus, des livres événements, l’Anti-Œdipe de Gilles Deleuze et Félix Guattari (éditions de Minuit, 1972), Surveiller et punir de Michel Foucault (éditions Gallimard, 1975)… Le bouche à oreille instaurait tacitement un devoir de lecture. Je me souviens du père Gaston, un clochard, cheveux longs, barbe blanche et pince-nez, une star de Saint-Germain-des-Prés. Il était propriétaire de son appartement rue Saint-Benoît. Il ne parlait jamais de lui, « On ne parle que de ce qui mérite d’être dit, les images, les idées, qui nous font monter haut, très haut, qui nous font voyager loin, très loin, qui nous portent comme des ailes de condor ». Il se murmurait qu’il fut professeur de philosophie au lycée Louis-le-Grand. Il était, ce jour, assis en tailleur sur le trottoir, plongé dans un livre offert par le patron de La Hune. Je me cassai en deux pour voir la couverture, Les Cathares d’Arno Borst (éditions Plon, 1974). Je compris que le père Gaston n’était pas un clopinard, mais un troubadour égaré dans un siècle qui n’était pas le sien. Je me précipitai pour me procurer un exemplaire du livre. Je m’avançai vers le vieillard, tout fier de mon emplette. Il me connaissait. Je lui tendis un billet Voltaire de dix francs. Il repoussa gentiment ma main : « Je n’ai pas le temps, je lis ». Je m’en allai m’installer à la terrasse du Flore, rasséréné par la leçon de vie. Un sermon de Simone de Beauvoir me revient : « On ne dérange pas quelqu’un qui écrit ». On ne dérange pas non plus quelqu’un qui lit. Une voisine de table me perturba. Je changeai d’occupation. Au lieu de lire, je composai un poème. « La Terrasse des poètes. La douce rhapsode fille d’Apollinaire / Blasonne sa romance aux couleurs du Verseau / Le penseur aveugle Socrate débonnaire / Porte sa clairvoyance au bout de son paisseau / L’amante en silence couve son partenaire / Lecteur impénitent de Montaigne et Rousseau / Paisible explorateur de tant d’imaginaires / L’art est sa bannière le livre son vaisseau / Mais qu’attend l’élégante ourlée de saponaires / L’intelligence aux nues les pieds dans le ruisseau / L’incroyable chef-d’œuvre aux reflets sublunaires / Ou sous plis de son sac l’introuvable trousseau » (Mustapha Saha, Le calligraphe des sables).

La prédominance du Quartier latin dans le commerce du livre remonte au XVIème siècle. Les librairies et les maisons d’édition se regroupent autour de La Sorbonne avant de se disséminer dans les rues avoisinantes. A l’origine, les métiers de libraires et d’éditeurs se confondent. Napoléon veut s’assurer le contrôle des esprits et des consciences : « Le droit d’imprimer n’est pas du nombre des droits naturels… Si je lâche la bride à la presse, je ne reste pas trois mois au pouvoir ». Il estime que toute publication relève du domaine public qui ne peut être géré que par le gouvernement. Seule l’autorité gouvernante a le droit de s’adresser au pays. Une posture qui permet aujourd’hui d’imposer des états d’exception, des lois martiales, des couvre-feux, des captivités sanitaires, des interdictions de circulation, des proscriptions radicales. Le décret du 5 février 1810 codifie la censure, crée une direction de la librairie et de l’imprimerie confiée à un haut fonctionnaire. Les libraires et les imprimeurs doivent avoir un brevet en bonne et due forme, délivré par la police, pour être de bons espions de la pensée. Les gens de lettres, sous prétexte d’être économiquement protégés, sont, en réalité, avilis en recevant des indemnités prélevées sur les fonds de la police. La police, omniprésente, omnipuissante, peut fermer des établissements, ruiner des affaires. Les intérêts privés sont épargnés quand ils servent activement la dictature. Un livre déplait au pouvoir, il est mis au pilori sans autre forme de procès. « Chaque imprimeur sera tenu d‘avoir un livre noté et paraphé par le préfet du département, où il inscrira, par ordre de dates, le titre de chaque ouvrage qu’il voudra imprimer, et le nom de l’auteur s’il lui est connu. Ce livre sera représenté à toute réquisition, et visé, s’il est jugé convenable, par tout officier de police ».Tout s’exerce et s’accomplit sous la main du pouvoir. L’intelligence, soumise à la surveillance perpétuelle, se réfugie dans le silence, exauce à contrecœur la volonté bêtifiante de ses percuteurs. Toute velléité de résistance est immédiatement châtiée. Le modèle existe depuis longtemps, les applications numériques et les nouvelles technologies facilitent sa réalisation, il suffit de trouver le stratagème. Il est une méthode plus expéditive, fermer les librairies pour raisons impératives, associer l’isolement culturel à l’isolement culturel.

Les technocrates n’aiment pas les livres d’art, de poésie, de littérature, de philosophie, auxquels, du reste, ils ne comprennent strictement rien. Les technocrates ne savent décrypter que les écritures comptables, les statistiques, les abstractions graphiques, les simulations informatiques, les évaluations conjoncturelles, les estimations hypothétiques, les modélisations virtuelles, qui donnent un vernis scientifique à leurs argumentaires, prouvent une chose et son contraire. « Les chiffres sont des êtres fragiles qui, à force d’être torturés, finissent par avouer tout ce qu’on veut leur faire dire ». (Alfred Sauvy). Les chiffres sont une arme idéologique. La technocratisation s’est étendue aux structures étatiques aux contextures sociales, rejetant la culture dans la sphère des loisirs. Le livre révèle ce que l’ordinateur dissimule. L’ordinateur nous hypnotise, nous automatise, nous robotise. L’idée technocratique a été portée, après la Seconde guerre mondiale, par le politologue américain James Burnhaum (1905 – 1987), ancien communiste, ancien trotskiste, devenu expert à la solde de l’Agence Centrale de Renseignement (CIA). Les titres de ses ouvrages sont suffisamment éloquents : L’Ere des organisateurs, 1941 (traduction française, éditions Calmann-Lévy, 1947, avec une préface de Léon Blum), Pour la Domination mondiale (traduction française, éditions Calmann-Lévy, 1947), Les Machiavéliens, défenseurs de la liberté (traduction française, éditions Calmann-Lévy, 1949)… L’Ere des organisateurs (The Managerial Revolution) apothéose une organisation étatique dirigée par une nouvelle classe oligarchique, les techniciens. « Ces organisateurs, placés à la tête des grandes unités de pouvoir, la grande industrie, l’appareil gouvernemental, les organisations syndicales, les forces armées, constitueront la classe dirigeante ». Le sociologue Pierre Naville révèle que L’Ère des organisateurs de James Burnhaum n’est qu’un plagia de La Bureaucratisation du monde, publié en France en 1939 à compte d’auteur en quelques centaines d’exemplaires, de l’italien Bruno Rizzi (1901 – 1977), théoricien marxiste hétérodoxe. « J’ai lu Managerial Revolution en 1945 et j’ai aussitôt reconnu l’essentiel des idées de Bruno Rizzi, moins l’originalité et la verdeur de la pensée. C’est pourquoi j’écrivais en 1947 que James Burnham avait purement et simplement copié Bruno Rizzi. Je dis copié car il ne s’agit pas d’une rencontre d’idées. James Burnham connaissait Bruno Rizzi dès sa polémique avec Léon Trostsky, et après sa rupture avec le marxisme. Il s’appropria la thèse de Bruno Rizzi pour en faire un best-seller américain, sans mentionner son obscur prédécesseur » (lettre de Pierre Naville au journal Le Contrat social datée du 6 janvier 1959). L’affaire n’est pas anodine. Bruni Rizzi, antiautoritaire évoluant vers le spontanéisme libertaire, produit une critique prolétarienne de la bureaucratie, dénonciatrice par anticipation du totalitarisme technocratique. James Burnhaum renverse la théorie pour en faire un panégyrique de l’implacabilité décisionnaire des managers dans un monde géré comme une entreprise.

Pendant les transitions pompidolienne et giscardienne, l’affaiblissement du volontarisme politique est accompagné par la montée en puissance de la haute administration. La révolution culturelle de Mai 68 a aussi été une rébellion contre la technocratisation galopante. La confusion entre le secteur public et le secteur privé aboutit à leur fusion. Les dirigeants politiques deviennent présidents directeurs généraux de multinationales et les banquiers présidents de la nation. La politique managériale et le management politique se combinent et se soudent. L’équivocité du mot technicien sous-tend la compétence sans la prouver. Les technocrates seraient des organisateurs efficaces et compétitifs, capables de maîtriser toutes les données d’un projet et de le réaliser au moindre coût. Mais, les technocrates, en matière économique ou politique, ne sont-ils pas des administrateurs investis de larges pouvoirs, qui manquent singulièrement d’une connaissance approfondie des problèmes traités, qui instrumentalisent les véritables techniciens jalousement tenus dans l’ombre. Les avis des experts s’ignorent quand de puissants groupes d’intérêts entrent en jeu, ou quand des enjeux électoraux font pencher la balance vers des décisions populistes. Les technocrates impressionnes parce qu’ils prétendent optimiser la rationalité administrative. La décision technocratique se veut impérative, catégorique, prédicative, sans contestation possible. Quand les politiques traditionnels cherchent le compromis, les technocrates affirment leur inflexibilité.

Les technocrates font croire qu’ils se placent en dehors des querelles partisanes, des affrontements idéologiques, sans reconnaître que le technocratisme est intrinsèquement une idéologie, qui surfe sur les mêmes motifs. Ils réforment continuellement les réformes précédentes. Les technocrates les plus dévoués, en apparence, à l’intérêt général et au bien commun, sont avant tout préoccupés par leur plan de carrière et leur prestige personnel. Les polytechniciens ont l’art et la manière de s’accaparer les entreprises publiques et privées, d’en faire leurs chasses gardées. Impossible d’imaginer une institution étatique, un cabinet ministériel sans une majorité de technocrates, des techniciens qui sont formellement des conseillers et des exécutants, mais qui détiennent en pratique le pouvoir de décision sans avoir de compte à rendre, leurs supérieurs hiérarchiques se contentant d’assurer les fonctions protocolaires. L’autorité politique se borne à entériner les propositions quand elle ne délègue pas sa signature. Depuis la Seconde guerre mondiale, le pouvoir est passé progressivement aux mains d’agents sans responsabilité politique. La recherche du pouvoir est sans conteste le mobile des technocrates. L’apolitisme affiché n’est qu’une tactique. Quand ils préparent une procédure technique, les spécialistes calculent en même temps l’opportunité politique. L’ambition technocratique se concrétise quand l’autorité légitimée par le vote renonce, souvent par carence intellectuelle, à la faculté de choix suprême et qu’elle s’en remet à la volonté du technicien. La confiscation de la fonction publique pérennise le fait accompli technocratique. Le prétendu souci de l’efficacité administrative se mue en vanité dominatrice.

Les technocrates n’ont pas de sentiments. Ils décident. Ils expédient les affaires. Ils exécutent dans tous les sens du mot. Ils réalisent et déréalisent. Ils architecturent et démolissent. Ils ordonnancent et disloquent. Ils éliminent sans état d’âme. Révolu le temps où les grandes écoles formaient des ingénieurs, des inventeurs, des concepteurs. L’excellence ne forme que des tueurs. Le chemin est court entre la rigueur de la loi et l’impunité de l’arbitraire. La réalité technocratisée se déconnecte irrémédiablement du quotidien vécu. Le savoir constitué, l’état de fait, s’opposent au savoir constituant de la société. Le savoir asservi au pouvoir balaie le savoir utile. Les technocrates, claquemurés dans leurs tours d’ivoire, ne traversent pas les périphériques, ne s’aventurent jamais dans les banlieues déshéritées et les quartiers populaires. Les structurations, les législations, les normalisations abstraites, les déstructurations, les restructurations, les institutionnalisations récurrentes font office de gouvernance. Le décodeur technocratique encode et décode sans interruption en attendant le retour du même. Le langage pléonastique, réplicatoire, superfétatoire, ne renvoie qu’à lui-même. Quand les technocrates s’adressent à la société, ils ne parlent en réalité qu’aux technocrates. La battologie se prend pour une explication et la tautologie pour une démonstration. La notion d’inclusion, négatrice de la diversité des êtres et des choses, fait mode alors qu’elle signifie étymologiquement enfermement. Le contrôle, la contrainte, la répression se banalisent comme impératifs de remise en ordre. L’ordre ou le chaos. S’abolissent entre les deux les libertés, les créativités, les fraternités. Les humains numérotés, tracés, fichés, numérisés, dépersonnalisés, ne sont que des automates neutralisés, téléguidés, robotisés. L’humanité fictive, faite d’individus logiciellisés, atomisés, ne doit surtout pas se constituer en groupes, coupables présumés de visées subversives, de projets libertaires, d’œuvres poétiques. Rassemblements bannis à l’extérieur, limités à l’intérieur des foyers, pour éviter les contaminations d’idées. La castration des désirs comme priorité prophylactique.

Les technocrates fonctionnement avec des éléments de langage foncièrement atomistes, réducteurs, mutilateurs. Langage fragmenté, simplificateur, décomplexificateur, dogmatique. La dégradation du langage politique préfigure la décomposition de la parole publique. La langue technocratique, nettoyée de toute symbolique, en dehors les formules éculées d’unité nationale, de cohésion sociale, de destin commun, avare en métonymies, en métaphores, en allégories, se résume aux mots-clés sécuritaires et liberticides qui la composent. Les mots sont écourtés, saccadés, mitraillés. Ne laisser à l’écoute aucun répit pour réfléchir. Plus on appauvrit le vocabulaire, plus on discipline sa réception. Les fonctionnalistes annulent les mots inutiles, décharnent jusqu’à l’os les glossaires. La standardisation lexicale, l’abolition des subtilités sémantiques, des finesses grammaticales, des nuances syntaxiques, sape à la racine la réflexion critique. Le discours officiel, binaire, manichéen, joue exclusivement sur les dichotomies, alterne les chantages et les menaces. Qui n’est pas avec nous est contre nous. Le dénigrement politique de la poésie porte cruellement ses fruits amers. Les éditeurs refusent d’inscrire ce genre littéraire non rentable à leur catalogue. On oublie l’époque d‘après-guerre, pas si lointaine, où les recueils de poèmes de Louis Aragon, de Jean Cocteau, de Robert Desnos, de Paul Eluard, de René Char, de Max Jacob, d’Henri Michaux, de Louise de Vilmorin, d’Aimé Césaire, de Jacques Prévert… faisaient la fortune de leur publicateurs. Les technocrates ne connaissent pas la poésie.

« Le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée… Chaque concept nécessaire est exprimé par seul mot avec un sens délimité. Toutes les significations subsidiaires sont abrogées et oubliées… Chaque année, de moins en moins de mots, et le champ de la conscience de plus en plus réduit… C’est une question de discipline personnelle… Mais, même cette discipline personnelle est superflue en fin de compte… La révolution sera complète quand le langage sera parfait…, quand toute connaissance de l’ancienne langue aura disparu…, quand toute littérature du passé aura été détruite » (George Orwell, 1984, éditions Secker & Warburg, 1949).

Le temps s’arrête à la bibliothèque Sainte-Geneviève jusqu’à la fermeture des portes. J’en ressors comme un somnambule, me remémorant les époques revécues, les étapes traversées, les contrées découvertes. Un livre marquant ne s’ignore jamais. « J’ai toujours imaginé le paradis comme une sorte de bibliothèque » (Jorge Luis Borges, Fictions, 1944, traduction française éditions Gallimard, 1974). Chaque fois que je lis un ouvrage sur les cités anciennes et leurs bibliothèques, j’active instantanément la machine à remonter le temps, la navette à relier les dimensions, j’allume ses moteurs quantiques, je reconstitue les lieux, leur atmosphère, je m’y installe, je me soustrais par enchantement aux contingences environnantes. Il suffit que le nom d’une bibliothèque mythique me vienne à l’esprit pour que l’imagination, nourrie d’innombrables informations glanées dans les lectures, reparte, toutes affaires cessantes, en voyage. Le livre, entité charnelle, énergétique, substantielle, spirituelle, intemporelle, perpétuelle, fusionne l’espace et le temps, agrège le matériel et l’immatériel, accorde le réel et l’irréel.

L’écriture, dès ses origines, s’est gravée dans la matière, la pierre immuable. Les tablettes d’argile s’utilisent en Mésopotamie trois mille ans avant Jésus-Christ. Le Calame, qui s’utilise toujours dans la calligraphie arabe, morceau de roseau taillé en pointe triangulaire, imprime en forme de coins les caractères dans la glaise molle, d’où le nom d’écriture cunéiforme, immortalise les manuscrits assyriens et sumériens. Vingt-deux milles tablettes du VIIème siècle avant Jésus-Christ ont été redécouvertes par des archéologues anglais à partir de 1849 sous les ruines palatiaux à Ninive, des tablettes morcelées, rédigées en akkadien ou en sumérien, couvant une littérature extraordinaire, des tablettes maltraitées par le British Museum, entremêlées, embrouillées, beaucoup d’ensembles difficilement reconstituables. Cette bibliothèque voulait rassembler toutes les connaissances de son temps, les textes littéraires, poétiques, scientifiques, historiques, politiques, économiques, juridiques comme le code d’Hammourabi, les traités de médecine, de mathématiques, de philosophie, de philologie, les récits mythologiques comme l’Epopée de Gilgamesh et l’Enuma Elish, les protocoles des rituels magiques, des prédictions… La civilisation assyrienne n’était connue auparavant que par les relations d’Hérodote et de quelques chroniqueurs grecs disposant de sources perses.

Les tablettes de bois ont fourni l’étymologie des mots byblos et liber, signifiant écorce d’arbre. L’idéogramme chinois de livre est une tablette de bambou. Les grecs surnommaient Byblos (ville de Phénicie), la ville d’où ils importaient le papyrus, le diminutif biblion désignant la feuille de papyrus. D’autres mots se ramènent au même objet. Le parchemin, préparation inventée à Pergame (Turquie), une peau de mouton, d’agneau, de chèvre, séchée à l’air sans être tannée pour recevoir une écriture manuscrite et servir à la reliure. Le papier vient de la plante papyrus dont les fibres donnent la feuille mince, support de l’écriture, et la mèche de lampe à huile, du cierge. Le papyrus désigne par la suite le papier de chiffon, d’origine chinoise, fabriqué par les Arabes après la prise de Samarkand, et diffusé au Maghreb, en Espagne, en Italie, en France.

Le mot grec bibliothêkê signifie littéralement coffre à livres. L’usage s’est longtemps perpétué. Je revois mes oncles lettrés, propriétaires terriens, ranger délicatement leurs livres dans des coffres damasquinés de fils d’argent et de nacres. Les sultans marocains voyageaient avec leur bibliothèque dans des caissons chargés à dos de dromadaires. Des caravanes de livres fendant les montagnes et les ergs. Les nourritures spirituelles compensaient les expéditions militaires. Alexandre ne se séparait jamais de l’Iliade qu’il relisait inlassablement comme un livre sacré. En Grèce, les premières collections personnelles de livres remontent à l’époque classique. Les premières œuvres littéraires, issues d’une longue tradition orale, étaient les épopées homériques et les poèmes d’Hésiode, transcrits par écrit à partir du VIIIème siècle avant Jésus-Christ. Les scènes de lecture illustraient les céramiques attiques. Platon et Aristote possédaient des bibliothèques fameuses qu’ils mettaient à la disposition de leurs élèves. Le commerce des livres est aussi ancien que les enseignements philosophiques dans le gymnase athénien. Certains ouvrages s’acquéraient à prix d’or. Dans les Mémorables, Xénophon témoigne que Socrate, bien qu’adepte de la maïeutique et de l’oralité pédagogique, consultait des livres pour en extraire les passages les plus intéressants. « Je déroule et parcours en compagnie de mes amis les livres où les anciens sages ont déposé leurs trésors. Si nous y voyons quelque chose de bien, nous le recueillons, et nous regardons comme un grand profit de nous être utiles les uns aux autres » (Xénophon, Les Mémorables, 390 avant Jésus-Christ, traduction française de Louis-André Dorion, éditions Les Belles Lettres, 2015). François Rabelais écrivait dans le même esprit : « C’est pourquoi il faut ouvrir le livre et soigneusement peser ce qui y est déduit…Puis, par curieuse leçon et méditation fréquente, rompre l’os et sucer la substantifique moelle » (François Rabelais, Gargantua, 1534). Après le découpage de l’empire d’Alexandre et l’établissement de plusieurs monarchies hellénistiques par ses successeurs, apparaissaient les bibliothèques royales, à Alexandrie, à Antioche, à Pergame. Les bibliothèques et les musées remplissaient une triple fonction, assurer le prestige des souverains dans leurs luttes d’influence en Méditerranée orientale, conserver « tous les savoirs du monde »,fournir aux chercheurs, aux savants, qui sélectionnaient, étudiaient, commentaient, les textes, des bases pour élaborer de nouvelles connaissances.

Les livres étaient les objets de grandes convoitises. Au deuxième siècle et au premier siècle avant l’ère chrétienne, la bibliothèque du roi Persée de Macédoine et la bibliothèque du roi Mithridate du Pont à Sinope furent rapportées à Rome par les généraux victorieux pour constituer les fonds de grandes collections privées patriciennes.

Ainsi se structuraient, à travers le savoir, les inégalités sociales. L’accueil dans les bibliothèques royales dépendait du bon vouloir des souverains. L’accès aux bibliothèques privées appartenant aux notables, aux philosophes, aux poètes, passait par les réseaux d’amis. S’ouvraient cependant quelques bibliothèques citoyennes gérées par des magistrats publics. Il y eut aussi les grandes bibliothèques offertes à la cité comme la bibliothèque de Celsus à Ephèse, avec ses 12 000 rouleaux, incendiés par les Goths en 263. Ces édifices, qui abritaient souvent le mausolée familial de leur bienfaiteur, étaient surchargés d’inscriptions dédicatoires, de statues personnifiant les vertus supposées de leur donateur. Dans les sociétés pyramidales, le livre est resté, jusqu’à l’invention de l’imprimerie par Johannes Gutenberg en 1450, un emblème de pouvoir. Tout au long de l’antiquité, du Moyen-âge et jusqu’à la généralisation des écoles laïques, les livres étaient perçus comme des véhicules de transmission, mais aussi comme des objets de valeur, de marchandage, indépendamment de leur contenu.

L’immense majorité de la population, soumise aux travaux pénibles, demeurait analphabète. Les bibliothèques, au-delà de la conservation, avaient des fonctions éditrices, institutionnalisantes, normalisatrices. La culture officielle agissait comme une arme de discrimination.

La Renaissance est redevable à la civilisation arabo-musulmane d’avoir sauvegardé, en bonne partie, le patrimoine philosophique, scientifique et livresque de l’antiquité grecque, détruit par l’hégémonisme chrétien. L’idéologie occidentale, universaliste, dominatrice, colonialiste s’est constituée sur cette légitimation historique. J’ai découvert au collège, grâce à un professeur de lettres hors norme, Jean-Pierre Koffel, et un professeur d’histoire anticolonialiste, Guy Martinet, l’apport de la civilisation andalouse à la culture occidentale. J’appris que des moines copistes traduisaient systématiquement, méthodiquement en latin tous les ouvrages arabes, dans tous les domaines. Je reçus un jour, en guise de prix de fin d’année, un ouvrage sur la bibliothèque d’Alexandrie, qui m’ouvrait un univers infini de rêverie, une insatiable curiosité pour les trésors culturels à jamais disparus, pour les savoirs humains perdus pour toujours. Les historiens ne savent toujours pas quand et comment la bibliothèque d’Alexandrie, construite par Ptolémée, s’est effondrée. Par le feu, pendant la guerre civile entre César et Pompée, cinquante ans avant Jésus-Christ, ou à cause d’une lente déliquescence administrative. Toute la littérature grecque se trouvait à Alexandrie. La destruction des précieuses bibliothèques est souvent le fait des conquérants et de leur volonté de faire table rase du passé et de réécrire l’histoire. En Chine, au IIIème siècle avant l’ère chrétienne, à la mort de l’empereur Qin, un seigneur de la guerre, Xiang Yu, occupa la capitale Xianyang, brûla le palais impérial et tous les livres qu’il contenait. Les ouvrages des Cent écoles de pensée notamment, rédigés entre le VIIème siècle et le troisième siècle avant Jésus-Christ furent anéantis. La bibliothèque de Nâlandâ au nord de l’Inde, surnommée Dharma Gunj (la montagne de vérité), édifiée avec au IIIème siècle, contenait des centaines de milliers de volumes, les incontournables classiques du bouddhisme, la Prajnaparamita (la perfection de la sagesse), l’Upanishad, le Véda, les traités de médecine, d’astronomie, d’agronomie, de mathématiques, de musique… Au Vème siècle, sous la dynastie Gupta, le centre universitaire, dont les vestiges imposants ont été redécouverts au dix-neuvième siècle, comptait mille cinq cents enseignants et dix mille moines venus de le Chine, du Tibet, de la Corée, de l’Indonésie…

La conquête des Amériques s’est accompagnée de génocides et de crimes culturels monstrueux. En 1545, le conquistador espagnol Francesco de Montejo prit possession la région du Yucatan au sud est du Mexique. Il chargea des missionnaires de convertir au christianisme les populations autochtones. Les Mayas adoptèrent la religion catholique en surface, mais continuèrent secrètement à vénérer leurs dieux anciens. Pour y mettre fin, le moine franciscain Diego de Landa les soumit à la question, organisa un autodafé en 1562, fit brûler vingt-sept codex mayas. Le grand bûcher sacrificiel emporta la mémoire millénaire de peuples admirables, effaça du patrimoine de l’humanité une culture incomparable. « Nous avons trouvé un grand nombre de livres et les avons brûlés, ce qui les a fait beaucoup souffrir » (Diego de Landa, Relation des choses du Yucatán, écrit en 1566 et publié pour la première fois à Paris en 1862 par un archéologue français, l’abbé Charles-Etienne Brasseur de Bourbourg). Les rares glyphes sauvegardés n’ont été décryptés que récemment, des récits de conquêtes, des prophéties, des almanachs… L’écriture maya, présente sur des milliers de surfaces, monuments, stèles, céramiques…, une écriture duale, logosyllabique, basée sur deux modes de transcription, un mode logographique avec des symboles (graphèmes) correspondant à des notions (lemmes) et un mode syllabographique correspondant aux sons des syllabes, livre à peine ses secrets.

Dernière soirée avant reconfinement. Nous nous enfermons dans un cinéma à proximité de la fontaine Saint-Michel, pour la dernière séance du film Michel Ange du réalisateur russe Andreï Kontchalovski, quatre-vingt-trois ans, scénariste un demi-siècle auparavant d’Andreï Roublev du cinéaste Andreï Tartovski. Narration filmique à la démesure de sa thématique. Immersion étourdissante dans une période volcanique du génial sculpteur de la Renaissance, campé en Raspoutine trivial, prosaïque et sublime, tiraillé entre deux familles patriciennes, machiavéliques, les Rovere et les Médicis, clochard céleste, halluciné par ses visions mystiques. Les Médicis, accaparateurs cyniques du pouvoir politique et religieux. Description cataclysmique d’une société terrible, où les épidémies faisaient des ravages, où les ordures se déversaient des fenêtres sur la tête des passants, où les chiens enragés attaquaient en meute les marcheurs, où les corps des pendus s’abandonnaient à leurs potence sur la place publique. Une humanité miséreuse, boueuse, décadente, superstitieuse, qui se glorifiait de ses sacrifices à la transcendance. Images somptueuses de Carrare où le bloc de marbre colossal, une pierre arrachée à la montagne, promesse d’une sculpture stupéfiante, figure le rocher de Sisyphe. Un Goliath sans cesse renvoyé à sa condition de mortel

La Divine Comédie de Dante Alighieri parcourt tout le film Michel Ange, l’égarement spirituel, la dépravante luxure, la bêtifiante fatuité, l’aveuglante vanité. Comment arriver au sommet de la montagne ? Comment éviter les bêtes féroces qui barrent le chemin ? Comment traverser sans être anéanti le purgatoire, les séquelles durables du premier confinement, les traumatismes programmés du deuxième ? L’enfer dantesque, la spirale infernale, les anneaux numérotés, l’implacable pénitence algorithmique, Lucifer agitant ses ailes pélasgiques, semant le vent glacial comme ultime châtiment, pétrifiant les cerveaux, figeant les livres. « Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance ». Big Brother assène : « Les livres ne sont pas des produits essentiels. Restez chez vous. Gavez-vous de films d’action et de jeux vidéo.  Injectez-vous goutte à goutte les poisons de vos téléviseurs, de vos ordinateurs, de vos téléphones portables ».

Mustapha Saha

Sociologue, poète, artiste peintre

saha.mustapha@gmail.com


De l’auteur :

Edgar Morin, une idée faite monde, edgar-morin-une-idee-faite-monde/

L’Etuve existentialiste du Tabou. Juliette Greco, le dernier témoin…letuve-existentialiste-du-tabou-juliette-greco-le-dernier-temoin/

D’HIROSHIMA A BEYROUTHdhiroshima-a-beyrouth/

Réminiscence Ad-Damiyâtireminiscence-ad-damiyati/

Albert Memmi ou le malentendualbert-memmi-ou-le-malentendu/

Eloge de Leïla Mencharieloge-de-leila-menchari/

Psychopathologie sociale du confinementpsychopathologie-sociale-du-confinement/

Quelles mains invisibles injectent la peste et contaminent les mouches ?quelles-mains-invisibles-injectent-la-peste-et-contaminent-les-mouches/ 

 

2 réponses à “De la liquidation technocratique de la culture

  1. Merci infiniment pour ce texte qui me bouleverse à plusieurs titres. Notamment et surtout parce que je suis amoureuse des livres, qui constituent ma vie et même ma survie.
    Et parce que je suis réfractaire au confinement que nous subissons sans raison sinon par décret dictatorial visant à encore mieux nous soumettre et à imposer davantage encore de technocratie et de numérique.
    Merci pour votre présence, par texte interposé, qui m’aide à me sentir moins seule dans l’environnement toxique de ces jours.
    Danielle, germaniste, historienne, chanteuse.

  2. Ce texte fait du bien. Merci

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