Introduction à l’ouvrage : Constellations subjectives. Pour une histoire féministe de l’art

Avec l’aimable autorisation des Editions iXe

Recueil de travaux inédits, de croisements artistiques, d’études historiques et de propositions esthétiques qui convoquent une pensée politique de l’art contemporain, cette anthologie affirme la nécessité de penser l’articulation entre art et histoire globale, entre art et genre, entre art et corporéités, entre art et décolonialité, à partir de références textuelles, visuelles, performatives et conceptuelles. ces approches théoriques et artistiques s’affirment dans des perspectives féministes, queers et décoloniales.

L’origine de cet ouvrage collectif s’ancre dans la volonté de proposer un état des lieux d’une recherche contextualisée qui, depuis cinquante ans, nourrit et irrigue l’histoire de l’art sans que cette dernière l’accueille toujours avec conviction. en effet, décloisonner une discipline constituée autour de l’analyse d’objets principalement visuels et de leur interprétation au prisme d’une méthodologie historienne, en lui accordant la liberté de se transformer au contact d’autres spécialités des humanités, n’est pas une entreprise aisée. nous avons donc placé l’histoire de l’art au cœur du projet, de façon à la faire rayonner avec les autres disciplines et à lui soumettre les hypothèses qui nous semblaient les plus pertinentes tout en veillant, c’est essentiel, à les comprendre au sein de mobilités. Mobilités thématiques, mobilités sémantiques, mobilités artistiques dont la prise en considération est impérative dans un monde globalisé où les migrations jouent un rôle politique, social, économique et culturel central.

Vectrices de nos idées, les pensées féministes nous permettent d’apprécier la teneur des débats, non pas en retournant à chaque fois sur nos pas, mais en les inscrivant dans le présent. nous les tenons pour acquises et ne jugeons pas utile de les redéfinir pour justifier de nos positions critiques. ceci posé, il nous semble néanmoins indispensable, dans le cadre de cette introduction, de préciser certains concepts clés (historicitéthéories encorporées (1), intersectionnalité, décolonialité) qui forment la trame de cet ouvrage.

Historicité : penser le présent de l’histoire

Depuis vingt ans, les liens entre arts, genre et féminismes ont gagné en visibilité grâce à la publication d’ouvrages (anthologies, catalogues d’exposition, monographies) présentant, souvent de façon inédite, des textes fondateurs de cette histoire qu’il fallait inscrire au centre des recherches (2). l’initiative de ces publications revenait souvent à des chercheuses formées dans les écoles d’art et les universités où enseignaient les artistes et/ou intellectuelles féministes qui s’étaient engagées dans la pédagogie durant les années 1970 et 1980.

L’enquête historiographique indique que cette visibilité a aussi conduit à s’interroger très largement sur les différentes étapes de construction des féminismes. le pluriel est nécessaire, tant les formations artistiques, les associations militantes, les actions sociales et les engagements politiques se sont constitués dans des perspectives et des contextes différents depuis 1968. entre les pensées essentialistes, le courant matérialiste, le Black feminism ou encore le féminisme abolitionniste (3), cinquante ans de réflexions portant sur les définitions propres aux revendications de personnes souhaitant se délester des oppressions imposées par les sociétés conservatrices ont aussi suscité des questions d’ordre terminologique importantes. Comment nomme-t-on ? Quel langage utilise-t-on ? Où se situe-t-on pour parler ?

L’apport des théories politiques, de la philosophie, de la sociologie, de la psychanalyse, de la littérature et de la poésie a été tout aussi crucial pour comprendre l’histoire des féminismes. la pluridisciplinarité qui caractérise de façon générale les études de genre aujourd’hui vient de cette histoire croisée à laquelle ont participé des artistes, des critiques et des historien·nes de l’art. La pensée marxiste radicale, l’activisme LGBTQI+, les combats contre le racisme et les discriminations, l’écologie et l’environnement, la sexualité, les inégalités économiques, la violence ont nourri les débats, conjointement aux volontés artistiques de se saisir de cet espace du politique pour l’adosser à des productions esthétiques.

Quand on évoque les théories féministes, la production européocentrée est souvent privilégiée, alors qu’il apparaît clairement que dès les années 1960 une part importante des réflexions se forge dans la continuité des luttes anticoloniales. Ces deux dernières décennies l’ont confirmé, qui ont vu s’affirmer des positions revendiquant une mondialité, à l’instar du texte « Différence et unité : le féminin et le planétaire » de Griselda Pollock publié en ouverture de la présente anthologie.

La période qui court des années 1990 à aujourd’hui a permis aux débats sur les identités de genre de se déployer dans une pluralité trans-. Dans un ouvrage majeur intitulé Disidentifications: Queers of color and the performance of politics, publié en 1999, José Esteban Muñoz résume les approches intellectuelles qui fondent la rencontre indispensable entre les différentes représentations d’une identité de genre à déconstruire absolument. il parle d’« identités-en-différence » (identities-in-difference) et écrit dès l’introduction :

« le terme identités-en-différence est hautement fonctionnel pour catégoriser les identités qui peuplent ces pages (4) » (p. 6). Le queer ou queerness (termes que nous maintenons en anglais) bâtit des propositions théoriques et culturelles qui viennent renforcer ce que les féminismes et les revendications LGTBQI+ ont pu initier dans les champs du politique et de l’esthétique.

Ce dernier point nous intéresse particulièrement, puisque la création d’une esthétique volontairement fluide, insaisissable, ouverte et hybride permet de comprendre ce qui se joue entre les interstices de la binarité détournée. Que cette binarité soit liée au genre ou à la race (5) est un postulat que les féminismes eux-mêmes ont questionné à différentes périodes. en butant parfois sur ce que l’essentialisation de toute identité engendre comme clôture, mais en démontrant que les identités définies sur ces bases sont des constructions sociales et culturelles. en ce sens, les concepts et les pratiques queers sont d’un intérêt central pour le propos critique que nous avons choisi de privilégier dans le cadre de nos réflexions, car non seulement le queerness s’inscrit dans l’histoire des luttes pour l’émancipation, mais il est partie prenante de la création littéraire et artistique féministe.

Le champ artistique relève d’une historicité qui dépend plus que jamais des réalités marquant un contexte et une époque. Pour embrasser ces notions mouvantes, nous nous appuyons sur notre discipline, l’histoire de l’art, en l’utilisant aussi bien pour piloter nos désirs que pour servir de filet à nos engagements.

Les sujets des féminismes : pour une encorporation de la théorie

Au cœur des réflexions regroupées dans cet ouvrage collectif, la notion de subjectivité fait partie des questions épistémologiques radicalement transformées par les théories féministes. Accéder à la parole en tant que femme, à la possibilité même de s’énoncer en tant que sujet pensant et agissant, est en effet un enjeu primordial du combat pour l’émancipation. En plaçant le sujet au centre de leurs luttes, de leurs pensées et de leurs représentations, les théories et les pratiques féministes font émerger des identités féminines marginalisées et désavouées. opérant un véritable bouleversement paradigmatique, elles dénoncent le caractère situé, partiel et partial d’un savoir scientifique élaboré par et pour des hommes blancs. en se dégageant du modèle de subjectivité universel, neutre et transcendant, implicitement masculin, elles font surgir un « je » constitué socialement, nourri par le vécu et l’expérience. Parce que leurs positions sociales minoritaires et dominées déterminent en grande partie leurs existences, les femmes revendiquent des modalités différentes d’être au monde.

Si les mouvements féministes mettent en avant une identité politique, un « nous, les femmes » rassemblé par le combat contre l’ordre patriarcal, notamment pendant les années 1960 et 1970, d’autres voix féministes entreprennent d’ébranler l’illusoire unité, l’homogénéité trompeuse de la communauté des femmes. Il s’agit de faire advenir d’autres « nous », et, pour reprendre les mots de Patricia Hill Collins, de développer une identité collective émancipée d’un ordre social eurocentrique et androcentrique, en encourageant en l’occurrence « les africaines-américaines à valoriser leur propre savoir empirique subjectif » (2008 : 142). L’enjeu, en définitive, est de démanteler l’autorité masculine, blanche, occidentale et hétérosexuelle qui produit et valide les savoirs sur les sujets minoritaires. Se poser en sujet épistémologique, c’est se donner les moyens de fabriquer du savoir à partir des expériences, des réalités matérielles et des corporéités minoritaires.

En parlant en leur nom, en partant de leur vécu de l’oppression, les autrices chicanas Gloria Anzaldúa et Cherríe Moraga proposent une définition profondément encorporée de l’identité, une théorie de chair et de sang – « une théorie dans la chair, ou une théorie dans laquelle les réalités physiques de nos vies – notre couleur de peau, la terre ou le béton sur lequel nous avons grandi, nos désirs sexuels – sont amalgamées pour créer une politique née de la nécessité » (1983 : 23).

Hybrides, complexes, plurielles, les subjectivités féministes qui se manifestent alors atomisent la catégorie essentialiste de « la Femme ». Nourrie par ces féminismes, profondément marquée par les écrits de Monique Wittig, au fait de la critique foucaldienne de la subjectivité moderne, Teresa de Lauretis envisage : « un sujet construit dans le genre, bien sûr, pas seulement par la différence sexuelle, mais plutôt à travers les langages et les représentations culturelles : un sujet en-genré dans l’expérience de la race, de la classe et des relations sexuelles; un sujet, par conséquent, qui n’est pas unifié mais plutôt multiple, et non tant divisé que contradictoire » (2007 : 40).

Si le genre est une construction, fabriquée par les discours et les représentations, s’il est l’instrument de l’oppression hétéropatriarcale, que reste-t-il du sujet féminin, au fondement du féminisme ? Pour Judith Butler « la catégorie « femmes » – le sujet du féminisme – est produite et contenue dans les structures du pouvoir, au moyen desquelles l’on s’efforce précisément de s’émanciper » (2005 : 62). Auparavant, Wittig clamait déjà : « il faut détruire politiquement, philosophiquement et symboliquement les catégories d’« homme » et de « femme » (2001 : 13). Mais s’il est nécessaire de se débarrasser de ce sujet « femme » à la fois formé et assujetti par le pouvoir, si sexe, genre et race sont produits et naturalisés par les discours institutionnels hégémoniques, quelles sont les possibilités de révolte et de résistance des subjectivités minoritaires ? Comment agir contre les formes matérielles et symboliques de l’oppression ?

Performances de genre, déconstructions des identités, « technologies de soi (6) » : les théories queers (7) pensent des subjectivités bizarres, anormales, excentriques, qui échappent aux discours de pouvoir par l’entremise d’énoncés performatifs (Butler, 2009). Identités transgenres, intersexuées, lesbiennes, gays, bisexuelles, personnes genderqueer ou non binaires, ces subjectivités dérangent et subvertissent les discours du pouvoir en les décentrant, en les ex/centrant. Dans la réflexion sur les processus de subjectivation des sujets minoritaires, des approches souvent antagonisées, à savoir les théories queers postmodernes et postructuralistes d’un côté et les approches féministes matérialistes de l’autre, s’articulent désormais davantage, entre déconstruction et critique radicale du caractère systémique des oppressions de genre, de race, de classe et de sexualités (8). Là encore, à la jonc- tion de la théorie et de la pratique, la notion d’expérience s’impose: expériences minoritaires de l’oppression et de la stigmatisation, formes marginales d’interaction avec le monde, pratiques de résistance au quotidien.

Les subjectivités marginalisées luttent avec leurs corps, en réinventant les configurations du désir et les pratiques de résistance, en construisant des dissidences à la fois sociales et sexuelles. Par la performance et les pratiques corporelles, les artistes féministes ont d’ailleurs profondément bouleversé l’histoire de l’art, en encorporant et manifestant des problématiques personnelles, politiques et théoriques. Au cœur de cet ouvrage collectif, l’art performatif féministe est examiné à travers les pratiques singulières de la conférence-performance (Anne Ceissels), de la performance de rue (María Galindo des Mujeres Creando) ou de la performance radiophonique (Diásporas Críticas). Reprenant la dynamique féministe de va-et-vient entre pratique et théorie, Clélia Barbut s’efforce de penser la mémoire et l’historiographie des œuvres performatives, quand Virginie Jourdain et Nataliya Tchermalykh en explorent les modalités politiques de réalisation et d’exposition. Le manifeste corporel, le corps à corps avec la théorie, l’encorporation du savoir, traversent en outre des formes artistiques féministes, queers, post- et décoloniales qui n’usent pas directement du corps et vont des expressions textuelles (les écrits manifestaires analysés par Muriel Andrin) jusqu’au vêtement (Liza Petiteau). Là s’affirment des subjectivités plurielles et mouvantes, en résistance contre la complexité protéiforme des dynamiques de pouvoir.

Intersectionnalité : penser l’imbrication des rapports de domination

L’intersectionnalité est une notion forgée en 1989 par la chercheuse étasunienne Kimberlé W. Crenshaw qui analyse comment les discriminations des femmes noires sont occultées dans le domaine du droit, où la « race et le genre [sont considéré·es] comme des catégories d’analyse et d’expérience mutuellement exclusives » (1989 : 139 ; 2005). Cette approche monolithique de la discrimination masque si bien les oppressions qu’il est extrêmement difficile de les penser ensemble : le sexisme est l’affaire des femmes (blanches) et le racisme celle des hommes (noirs). Crenshaw élargit alors sa réflexion aux mouvements féministes et aux mouvements noirs de libération. Dans les uns comme les autres, les spécificités des expériences des femmes noires sont invisibilisées : soit trop « femmes », soit trop « noires », elles se retrouvent à la marge. Afin de répondre à leurs besoins singuliers, Crenshaw développe avec l’intersectionnalité à la fois un outil théorique et un levier de transformation politique qui prend en considération la « multi-dimensionnalité » (ibid.) des vécus des africaines-américaines. La philosophe Hourya Bentouhami explique : « […] ce terme d’intersectionnalité a permis de penser ce qu’est une véritable politique d’émancipation qui prenne [prend] en compte l’expérience vécue des victimes ou des minorités » (2015 : 166).

Si Crenshaw formule le concept d’intersectionnalité à la fin des années 1980, la conscientisation de l’imbrication des rapports de domination est déjà en germe dans les luttes abolitionnistes et féministes du XIXe siècle, comme en témoigne le discours de la militante Sojourner Truth délivré en 1851 à la Women’s Rights convention à Akron (Ohio) (9). De plus, dès la fin des années 1960 et jusqu’aux années 1980, de nombreuses féministes étasuniennes – Gloria Anzaldúa, Frances M. Beal, Martha P. Cotera, Angela Davis, bell hooks (10), Audre Lorde, Trinh T. Minh-ha, Cherríe Moraga, Barbara Smith et Mitsuye Yamada, parmi d’autres – remettent en cause l’homogénéisation des expériences relatives au sexe et/ou à la race, sur laquelle se sont construits les mouvements sociaux de libération du milieu des années 1960 (le Black Power et le Women’s Lib par exemple). En effet, bien qu’ils aient réussi à encourager l’autodétermination, restaurer un sentiment de fierté et créer de la solidarité au sein des groupes minorisés, ils se sont aussi révélés excluants par leur incapacité à tenir compte des différences et donc des complexités des discriminations. c’est ce qu’exprime le collectif féministe lesbien noir Combahee River collective dans sa déclaration de 1977 :

« La définition la plus générale de notre politique actuelle peut se résumer comme suit: nous sommes activement engagées dans la lutte contre l’oppression raciste, sexuelle, hétérosexuelle et de classe et nous nous donnons pour tâche particulière de développer une analyse et une pratique intégrées, basées sur le fait que les principaux systèmes d’oppression sont imbriqués. La synthèse de ces oppressions crée les conditions dans lesquelles nous vivons. en tant que femmes noires, nous voyons le féminisme noir comme le mouvement politique logique pour combattre les oppressions multiples et simultanées qu’affronte l’ensemble des femmes de couleur » (§ 1).

La prise en compte de l’imbrication des rapports de pouvoir conduit également à envisager le blanc comme une couleur socialement construite – plus précisément une marque des dominant·es – et à remettre en cause les privilèges. En effet, la blanchité n’est pas neutre, eu égard à la détermination raciale, et l’élimination du racisme passe par sa reconnaissance, comme le souligne la sociologue Ruth Frankenberg : « nommer la « blanchité » la déplace en la privant de son statut neutre et anonyme, lequel est en soi un effet de sa dominance » (1993 : 6).

Analyser l’articulation des rapports de domination et la simultanéité des oppressions reste aujourd’hui une priorité pour un nombre conséquent de féministes dans de nombreuses parties du monde, comme en témoignent par exemple les travaux des activistes et chercheuses brésiliennes Lélia Gonzalez et Djamila Ribeiro sur les féminismes noirs. se positionnant dans la droite ligne du Black feminism, l’afroféminisme se saisit de l’intersectionnalité pour conceptualiser la combinaison de deux formes d’oppression, le sexisme et le racisme, qui ensemble produisent un type spécifique de misogynie dirigé contre les femmes noires : la misogynoire. Ce terme hybride, formulé en 2010 par la chercheuse et activiste queer et féministe africaine-américaine Moya Bailey, est devenu un outil théorique majeur pour les féministes afro-descendantes. Actif dans tous les pays où les diasporas noires sont présentes, l’afroféminisme développe et maîtrise de nouvelles formes de militantisme numérique, sur les réseaux sociaux et les blogs (11).

L’intersectionnalité est une notion qui traverse l’ensemble des textes publiés dans cet ouvrage. Virginie Jourdain souligne combien il est important d’adopter une approche intersectionnelle dans l’élaboration d’un projet artistique et culturel féministe. Aurélie Journée-Duez examine, elle, dans son analyse de l’œuvre de Wendy Red Star, comment cette artiste traduit par l’image l’imbrication des rapports de pouvoir.

Autant d’actions militantes, de pratiques artistiques et de recherches théoriques qui transforment profondément les discours sur les identités. Parce qu’elles permettent de penser en termes de positionnalités, elles favorisent les recoupements entre les diverses facettes des identités – classe, genre, race et orientation sexuelle, par exemple –, et invitent à élaborer des politiques coalitionnelles. c’est ce que le chercheur Homi K. Bhabha propose autour de la notion d’« espaces interstitiels » :

« Ce qui est innovant sur le plan théorique et crucial sur le plan politique, c’est ce besoin de dépasser les narrations de subjectivités originaires et initiales pour se concentrer sur les moments ou les processus produits dans l’articulation des différences culturelles. Ces espaces « interstitiels » offrent un terrain à l’élaboration de ces stratégies du soi – singulier ou commun – qui initient de nouveaux signes d’identité, et des sites innovants de collaboration et de contestation dans l’acte même de définir l’idée de société » (2007 : 30).

L’intersectionnalité prend corps dans la politique des alliances revendiquée par les mouvements féministes et queers. le collectif anarcha-féministe Mujeres Creando en appelle d’ailleurs à une alliance sororale, symbolique, poétique et politique, entre « indiennes, putes et lesbiennes (12) », un féminisme concret qui se construit dans la rue, mêle art et activisme, cible les multiples visages du patriarcat et du capitalisme. cette politique de coalition des groupes minorisés, où s’entrecroisent, voire s’entrechoquent, les luttes féministes, queers et trans, ainsi que les combats anticapitalistes et antiracistes, s’incarne également dans le transféminisme :

« Nous appelons à l’insurrection transféministe : nous venons du féminisme radical, nous sommes les gouines, les putes, les trans, les migrantes, les noires, les hétéro-dissidentes… nous sommes la rage de la révolution féministe et nous voulons montrer les dents ; sortir des bureaux du genre et des politiques correctes, et que notre désir nous guide tout en étant politiquement incorrect, dérangeant, repensant et renouvelant sans cesse le sens de nos mutations » (Solá, 2015 : 6).

Invoquées par Liza Petiteau dans sa réflexion sur la construction du genre par le vêtement, les problématiques transféministes sont également abordées dans le travail collaboratif artistique et militant de Gabrielle Le Roux avec des activistes trans et intersexe (13). En revendiquant son préfixe, le transféminisme met l’accent non seulement sur les oppressions vécues par les sujets, mais aussi sur la spatialité et la mobilité, et il invite à penser « des féminismes en mouvement, en mutation, en transition » (Ribeiro & Zdanowicz, 2015 : 1).

Décolonialités : des constellations de résistances à géométrie variable

Le présent ouvrage ambitionne de s’inscrire dans cette lignée de pratiques féministes transnationales. Les chercheuses, artistes et activistes qu’il réunit viennent de contextes très divers, et les subjectivités qu’elles expriment ne nient pas les asymétries. opérant une transformation depuis le colloque international à l’université Rennes 2 qui l’a inspirée (14), cette anthologie reprend à son compte un déplacement sémantique de « postcolonial » à « décolonial », à la fois pour éclairer la persistance de la colonialité globale du pouvoir et pour souligner le caractère actif de toutes les subjectivités. La dimension décoloniale est en effet revendiquée par plusieurs textes (Dalida María Benfield, Nataliya Tchermalykh, le collectif des Mujeres Creando ou celui des Diásporas Críticas).

Adossé à l’adjectif « colonial », le préfixe dé- suggère une capacité d’agir (agency) que le préfixe post- ne reflète pas. « Postcolonial » définit plutôt un état ou une temporalité, même si les nombreux débats qui ont eu lieu à propos de son préfixe (suivi ou non du trait d’union) se sont employés à démontrer qu’il ne s’agit aucunement d’une périodicité historique (15). « Postcolonial » désignerait plutôt une rupture épistémologique et un passage de formes (Hall, 2003) qui, en affûtant les consciences les amènent à discerner, si ce n’est à traquer, les traces et les réminiscences des pratiques coloniales responsables de l’inégalité des forces de représentation culturelle (Bhabha, 2007 : 267 ; nous soulignons) à l’œuvre dans chacun des interstices de nos sociétés actuelles. néanmoins, « décolonial » fait plus que « révéler les moments antagonistes et ambivalents au sein des « rationalisations » de la modernité » (ibid.). L’idée n’est plus de procéder à partir de la tabula rasa, que Frantz Fanon plaçait au départ du processus de décolonisation (16), mais plutôt de (se) faire (de) l’héritage colonial par un décentrement, en cherchant des stratégies marginalisées par ou en dehors de l’occident, notamment en le provincialisant (17), afin de produire des pratiques théoriques, critiques, politiques, militantes, artistiques à même de susciter la création de nouvelles épistémologies, ou des « épistémologies du Sud » pour reprendre une expression forgée par Boaventura de Sousa Santos (2014). En ce sens, la décolonialité doit être comprise comme un outil pédagogique permettant de repenser l’écologie des savoirs, leurs éthiques et leurs politiques, tout en se référant aux processus de résistance anticoloniale.

Dans le contexte académique, le tournant décolonial est issu de courants de pensées contestataires et militants, pour la plupart, qui se recoupent et forment des constellations de résistances à géométrie variable. L’une d’elles doit le jour à des travaux d’universitaires du continent sud-américain (Anibal Quíjano, María Lugones, Enrique Dussel, Walter Mignolo, Ramón Grosfoguel, Catherine Walsh) qui, inspiré·es par le concept de colonialité du pouvoir développé par Quíjano, se détournent du canon de pensée occidental pour produire un savoir alternatif radical privilégiant « les perspectives/cosmologies/visions épistémiques de penseurs critiques du Global South qui réfléchissent à partir de et avec des espaces et des corps raciaux/ethniques/sexuels subalternisés » (Grosfoguel, 2007 : 212). Il ne s’agit pas d’une critique antieuropéenne, ou anti-occidentale, mais d’une prise de position critiquant « à la fois les fondamentalismes eurocentrés et du tiers Monde [sic], le colonialisme et le nationalisme » (ibid.). À cela s’ajoute le mouvement impulsé par les approches autochtones qui contestent le pouvoir blanc à travers les luttes pour la terre et pour la souveraineté des communautés qui l’habitent. les travaux de Linda Tuhiwai Smith, notamment, montrent qu’il est primordial de resituer les questions de recherche dans le contexte où elles ont été formulées, car les savoirs autochtones ont longtemps été vassalisés par des chercheurs non autochtones dans leur grande majorité. D’où la nécessité de repenser les méthodologies et les implications de la recherche pour les participant·es et leurs communautés afin de décoloniser en profondeur les épistémologies, ce à quoi participe la notion d’intersectionnalité. Enfin, intriquées dans ces deux mouvements dont elles facilitent peut-être la jonction, se trouvent les théories féministes antiracistes et anticapitalistes, évoquées plus haut, et tout particulièrement celles développées par les afroféministes et les militantes engagées dans les luttes pour la justice sociale, attentives à ce que les discours sur le féminisme transnational ne soient pas récupérés par l’économie libérale et ne se normalisent pas. Globalement, les réseaux de solidarité et de résistance féministes qui s’organisent dans cet esprit par-delà les frontières représentent « un cadre analytique spatialisé où il est possible d’établir différentes échelles de représentation, idéologiques, économiques et politiques, sans se désolidariser des problématiques de la différence et de l’asymétrie du pouvoir » (Alexander & Mohanty, 2010 : 25).

Dans le champ de l’art (institutionnel, académique, pratique), le processus décolonial opère à plusieurs niveaux. il est bien souvent synonyme de refonte de la modernité dans la mesure où celle-ci est indissociable du projet colonial qui s’est développé en contradiction avec les idées modernes des lumières, et au même moment. Il prend forme non seulement dans l’adoption d’une approche transculturelle de l’histoire de l’art, mais aussi dans la déconstruction du modèle modernité-colonialité, en interrogeant notamment les canons occidentaux en matière de beauté, de représentation et de valeur (intrinsèque et marchande) dans un geste tout à la fois d’affirmation des différences identitaires et de libération face à l’hégémonie culturelle. Il se situe également dans l’attention aux manifestations actuelles « du » colonial, dans une contemporanéité supposément globalisée, où la libre circulation des biens et des personnes ne vaut que pour une frange très restreinte de la population mondiale. en effet, la scène mondialisée de l’art contemporain « révèle une construction hégémonique du globalisme plutôt qu’une globalisation réelle, c’est-à-dire une participation généralisée » (Mosquera, 2002 : 145), ou, pour le dire autrement, elle est une expression de la colonialité du pouvoir.

Les pratiques dites décoloniales tentent de réparer/soigner les blessures coloniales. Elles célèbrent et propagent l’émancipation en construisant des réseaux, des communautés et en répandant la solidarité et la bienveillance absentes des pratiques coloniales. Les autrices rassemblées dans cet ouvrage confirment que le champ de l’art participe pleinement de ce travail de guérison (18).

Transnationale, pluridisciplinaire, intersectionnelle, cette anthologie témoigne de l’intrication des pratiques théoriques, artistiques et activistes féministes, queers et décoloniales. elle met en évidence des variations et des transformations de paradigmes qui soulignent la force conceptuelle et politique du champ lexical propre aux problématiques de genre, aux théories féministes et postcoloniales. La présente publication s’applique à mettre en résonance plusieurs temporalités de la création et de la réflexion en présentant ensemble des textes théoriques, des écrits manifestaires, des scripts et des traces photographiques.

Sans proposer de cheminement linéaire dans la lecture, les quatre parties qui composent l’ouvrage fonctionnent par glissements, échos et rencontres entre des notions associées deux à deux. la première partie, « Récits / engagements », s’attache à concevoir une historiographie des pratiques artistiques féministes, queers et décoloniales : proposer une théorie de l’art ouverte à la pluralité des subjectivités féminines et esquisser la promesse d’une alliance féministe planétaire (Griselda Pollock), résister aux grands récits de l’histoire de l’art contemporain pour revendiquer une chronologie alternative (Katy Deepwell), étudier la complexité des rapports entre théories, pratiques et stratégies féministes dans l’histoire de l’architecture (Stéphanie Dadour) ou de la performance (Clélia Barbut), retracer l’itinéraire politique et artistique du centre féministe d’artistes la centrale Galerie Powerhouse à Montréal (Virginie Jourdain), un espace autogéré, expérimental et alternatif, qui s’est construit dans un dialogue constant avec les évolutions politiques féministes (19).

« Encorporations / savoirs » travaille la notion de théorie dans la chair, en commençant par le script de la conférence-performance d’Anne Creissels présentée lors du colloque rennais. Qu’est-ce que le savoir fait au corps ? Qu’est-ce que le corps fait au savoir ? La délivrance des sibylles mine l’autorité du discours en mêlant gestes ritualisés, objets symboliques et exploration iconographique du corps féminin mythifié en histoire de l’art. Enchevêtrant la chair et le mot, articulant la théorie et la création, les contributions qui composent cette partie envisagent les corps comme des espaces de déconstruction et de résistance, qu’il s’agisse des pratiques textuelles et pornographiques (Muriel Andrin) ou du démantèlement du canon artistique dans l’étude comparée de l’œuvre des artistes Nil Yalter et Lea Lublin, proposée par Fabienne Dumont.

Ex/centriques, anormales, subversives, les corporéités sont également au cœur de la troisième partie. Identités queers qui s’explorent, se réinventent et se per- forment au moyen du vêtement (Liza Petiteau) ou identité autochtone parodiée et décolonisée dans les photographies de Wendy Red Star (Aurélie Journée-Duez). Ces modalités de résistance et de contestation font écho aux stratégies activistes de la photographe sud-africaine Zanele Muholi (Melanie Klein) dans la représentation des identités LGBTQI+ marginalisées. C’est aussi la démarche de Gabrielle le Roux, qui envisage son travail artistique comme un outil de justice sociale. Analysé par Dominique Malaquais, le projet collaboratif de l’artiste met des visages et des voix sur les luttes des activistes trans et intersexe, du continent africain à la Turquie. le portfolio « Gabrielle le Roux » (https://www.editions-ixe.fr/catalogue/constellations-subjectives) restitue l’œuvre graphique Proudly African & transgender (2008) et des images du projet vidéo Proudly trans in Turkey (2011).

Enfin, la dernière section de l’ouvrage, construite autour du binôme « Décolo- nialités/constellations », envisage la multiplicité des stratégies de luttes et de résistances décoloniales. Venues d’horizons très différents, de la Bolivie à l’Ukraine, des voix/voies plurielles s’affirment, tant dans le texte manifestaire de María Galindo, « Notre féminisme n’est ni un maquillage, ni un accessoire », que dans l’analyse des enjeux de la performance féministe et décoloniale face au conflit russo-ukrainien (Nataliya Tchermalykh), ou encore dans les essais textuels, visuels et sonores du collectif espagnol Diásporas Críticas et de l’artiste et activiste américano-panaméenne Dalida María Benfield. ces subjectivités en lutte ont brillamment jailli à Rennes, dans le cadre d’une soirée qui, mêlant performances et images filmiques, confrontait les productions d’artistes utilisant leurs ressources pour penser, lutter, déconstruire et réinventer (20). Le portfolio final (https://www.editions-ixe.fr/catalogue/constellations-subjectives) tente de restituer la richesse et la force de cet événement, en présentant des images de la performance inédite et évolutive, Radio Free Europe (2015) des Diásporas Críticas (dont le script est lui aussi publié dans la partie « Décolonialités / constellations »), de Pasarela feminista, un extrait du film 13 Horas de Rebelión (2014) réalisé par Mujeres Creando, et du projet vidéo multimédia de Dalida María Benfield, losar-chivosdelcuerpo [body files] (2012).

Nous ne pouvons clore cette introduction sans remercier, avec beaucoup de chaleur, l’ensemble des autrices pour leur confiance, leur persévérance et leur engagement constant à nos côtés durant la longue éclosion de notre anthologie. toute notre reconnaissance va à Muriel Andrin, Clélia Barbut, Dalida María Benfield, Rebecca Close, Anne Creissels, Stéphanie Dadour, Katy Deepwell, Fabienne Dumont, María Galindo, Virginie Jourdain, Aurélie Journée-Duez, Melanie Klein, Verónica Lahitte, Dominique Malaquais, Anyely Marín Cisneros, Liza Petiteau, Griselda Pollock et Nataliya Tchermalykh. Nous sommes également heureuses que l’artiste et activiste sud-africaine Gabrielle Le Roux ait enrichi ce recueil d’une sélection de portraits de sa série Proudly African & transgender.

Nous exprimons enfin une gratitude spéciale à Lubaina Himid, artiste pionnière du British Black Arts Movement et lauréate du Turner Prize en 2017, qui nous a fait l’honneur de nous offrir l’un de ses magnifiques collages (Never sleep inside the invisible, issu de la série Kangas from the lost sample book, 2011-2012) pour le publier en jaquette de cet ouvrage.

La présente publication représentait l’opportunité de traduire vers le français de nombreuses autrices et artistes dont les travaux sont peu accessibles en France. Merci du fond du cœur à Griselda Pollock d’avoir entrepris la traduction en français de son texte en soutien à notre projet. Nous sommes également très reconnaissantes aux traductrices Juliane Debeusscher et Meena Wolf Zabunyan pour leur précieux travail et adressons nos remerciements à l’Équipe d’accueil 1279 « Histoire et critique des arts» pour la prise en charge des traductions.

Enfin, cet ouvrage n’aurait sans doute pas pu voir le jour sans le soutien sans faille de notre éditrice, Oristelle Bonis, qui a accueilli ce projet avec force et enthousiasme. nous la remercions vivement pour sa détermination, son travail rigoureux et sa bienveillance.

Constellations subjectives. Pour une histoire féministe de l’art

Anthologie établie et présentée par :

Marie-Laure Allain Bonilla, Émilie Blanc, Johanna Renard et Elvan Zabunyan

Editions iXe, Donnemarie-Dontilly 2020, 360 pages, 24 euros

https://www.editions-ixe.fr/catalogue/constellations-subjectives/

1. Nous avons choisi d’employer le terme « encorporer », traduction de l’anglais to embody, en vue de souligner combien les expériences et les perceptions corporelles informent et influencent la pensée. en ce sens, nous le préférons au mot « incorporer » qui implique plutôt le fait de donner une forme corporelle à la pensée.

2. Voir notamment Pollock (dir.), 1996a ; Shohat (dir.), 1999 ; Montano (dir.), 2000 ; Carson & Pajaczkowska (dir.), 2001; Reckitt, 2005; Robinson, 2001; Dekoven, 2001 ; Jones, 2003 ; Jones & Silver, 2016 ; Meskimmon, 2003 ; Grewal, 2005 ; Lebovici, 2017; Gonnard & Lebovici, 2007; Mark, 2007; Reilly & Nochlin, 2007; Morineau, 2009; Creissels, 2009; Dumont, 2011, 2014; Johnson, 2013; Lord & Meyer, 2013 ; Kouoh (dir.), 2015 ; Reilly, 2015 ; Gosset, Stanley & Burton, 2017 ; Fajardo-Hill & Giunta (dir.), 2017; Lorenz, 2018; Gosling, Robinson & Tobin, 2018 ; Alfonsi, 2019.

3. L’expression «féminisme abolitionniste » est à comprendre au sens que lui prête Angela Davis. sous le terme d’« abolitionist féminism » (qui fait référence à l’expérience du féminisme en milieu carcéral), elle interroge l’expérience des femmes détenues en soulignant la corrélation entre violence d’État et violence domestique. la première encourageant la seconde qui, à son tour, reproduit la première. Elle précise : « on pourrait avancer l’argument que le féminisme carcéral soutient que la violence à l’encontre des femmes, la violence genrée, peut être abolie en contrant la violence d’État, l’usage de la police ainsi que le système pénitencier existant. c’est pourquoi nous utilisons le terme d’« abolitionist feminism » et qu’il est si important ; il permet le développement de nouvelles idées et de multiples approches sur le genre, sur les formes non binaires du genre, sur l’incarcération de masse. Il y a clairement une portée radicale dans l’usage de cette expression, dans le sens qu’elle véhicule » (Zabunyan, 2018).

4. Sauf mention contraire, toutes les traductions sont de nous.

5. Nous avons choisi d’employer le terme race sans guillemets, pour désigner une catégorie historiquement et socialement construite. en effet, bien qu’il ait été supprimé de la constitution française en 2013, nous considérons, au vu des oppressions contemporaines, qu’il ne suffit pas d’effacer ou de nuancer ce mot pour éliminer le racisme, car cela aurait au contraire pour effet de passer sous silence l’héritage colonial et les réalités des discriminations actuelles. Pour citer la sociologue féministe Colette Guillaumin : « Non, la race n’existe pas. Si, la race existe. Non certes, elle n’est pas ce qu’on dit qu’elle est, mais elle est néanmoins la plus tangible, réelle, brutale, des réalités » (2016 [1978] : 211). Si la race, comme le genre, est un rapport social de domination qui doit être dépassé, le terme permet d’examiner comment des artistes, des auteurs et des autrices ou encore des théoricien·nes ont déconstruit les discours et les images racistes. Sur les rapports entre les représentations artistiques et la construction de la race qui se développent à l’époque des lumières, voir Lafont, 2019.

6. Dans L’herméneutique du sujet, Michel Foucault utilise à la fois les termes de « techniques de soi » et de « technologies de soi » pour désigner les pratiques de transformation de leurs propres corps, pensées et conduites, élaborées par les individus. À l’occasion du trajet transatlantique opéré par la traduction des écrits de Foucault, l’expression « technologies de soi » s’est imposée. voir Martin, Gutman & Hutton, 1998.

7. On attribue très souvent à Teresa de Lauretis l’importation du mot queer dans le champ de la pensée théorique étasunienne ; l’universitaire et autrice serait notamment à l’origine de l’expression queer theory (voir de Lauretis, 1991). D’autres généalogies du terme queer ont été discutées, par exemple par Camille Back (2018) dans sa communication au colloque «savoirs lesbiens : apports et sources d’inspiration » (8e Congrès international des recherches féministes dans la francophonie). Crachat homophobe, lesbophobe et transphobe que Sam (Marie-Hélène) Bourcier traduit en français par « ordure, taré, pédé, anormal, gouine, trou du cul, malsain, vraiment bizarre ! », le vocable queer a fait l’objet d’une réappropriation positive par les personnes injuriées. selon Bourcier : « l’un des rôles de la théorie queer et du terme « queer » serait donc de rappeler et de déconstruire les échecs de la représentation, les silences qui ne finissent pas, quant à la spécificité des lesbiennes dans le discours contemporain gai et lesbien, quant à la spécificité des lesbiennes et des gais de couleur. Quant à la spécificité des transsexuels et des transgenres par rapport aux gais et aux lesbiennes… faudrait-il ajouter. En utilisant le terme de « queer », il serait possible de remarquer les différences. Avec la théorie queer, l’objectif serait de conceptualiser les intersections d’identités et d’oppressions en contexte » (2006 : 150).

8. Les premières réflexions féministes matérialistes radicales sont ancrées dans la pensée marxiste. Elles émergent dès les années 1970 autour de la revue Questions féministes et sont notamment théorisées par Monique Wittig, Christine Delphy, Colette Guillaumin et Nicole Claude Mathieu. ce courant, qui s’intéresse aux racines matérielles des rapports sociaux de sexe (Kergoat, 1998), a pu opposer une résistance à l’émergence des théories queers en France. Pour autant, dans le contexte français, plusieurs réflexions féministes récentes proposent de dépasser cette opposition originelle et d’allier les approches théoriques matérialistes et queers ; voir par exemple Cervulle & Testenoire, 2012 ; Cervulle, Quemener & Vörös, 2016 ; Noyé, 2016.

9. Une traduction française des discours de Sojourner Truth est à paraître sous le titre Liberté de parole aux Éditions iXe.

10. Soulignons que les premières traductions françaises de deux ouvrages de bell hooks, Ain’t I a woman: Black women and feminism (1981) et Feminist theory: From margin to center (1984) ont été publiées en 2015 et en 2017 aux Éditions Cambourakis sous les titres Ne suis-je pas une femme ? Femmes noires et féminismes (trad. Olga Potot), et De la marge au centre – Théorie féministe (trad. Noomi B. Grüsig).

11. Voir les collectifs Mwasi (mwasicollectif.com), Afro-fem (https://afrofem.com) ou Swatche – collectif afroféministe (swachecollectif.wordpress.com), ainsi que les blogs afroféministes de Laura Nsafou (Ms. Roots, http://mrsroots.fr/about), Kiyémis (https://lesbavardagesdekiyemis.wordpress.com) ou Amandine Gay (https://badassafrofem.wordpress.com). Cette dernière a réalisé le documentaire Ouvrir la voix (2016), donnant la parole aux femmes afro-descendantes en Belgique et en France.

12. Voir la contribution de María Galindo, « Notre féminisme n’est ni un maquillage, ni un accessoire », infra, p.239-255.

13. Voir Dominique Malaquais, infra, p. 232-238, ainsi que le portfolio dédié à Gabrielle Le Roux : https://www.editions-ixe.fr/catalogue/constellations-subjectives ; voir aussi Liza Petiteau, infra, p. 189-201.

14. Intitulé « Subjectivités féministes, queer et postcoloniales en art contemporain : une histoire en mouvement », ce colloque international a été coorganisé par les quatre signataires de cette introduction à l’université Rennes 2 les 8, 9 et 10 avril 2015. Il s’est tenu avec le soutien de l’Équipe d’accueil 1279 « Histoire et critique des arts », de la Direction régionale aux droits des femmes et à l’égalité (Bretagne), de la Région Bretagne et de la Délégation générale à la langue française et aux langues de France.

15. Voir notamment Appiah, 1991 ; et, sur l’usage du trait d’union, Ashcroft, 1996.

16. « […] nous avons précisément choisi de parler de cette sorte de table rase qui définit au départ toute décolonisation. son importance inhabituelle est qu’elle constitue, dès le premier jour, la revendication minimum du colonisé » (Fanon, 2002 : 39).

17. Chakrabarty, 2009. Précisons que Chakrabarty ne doit pas être considéré comme un penseur décolonial mais postcolonial. en effet, bien qu’il prenne acte de l’hégémonie des concepts et catégories introduites par la pensée européenne au sein des sciences sociales, il continue de privilégier un corpus de penseurs occidentaux – quand bien même de gauche, tels Marx ou Foucault –, qu’il fait dialoguer à travers des études historiques et ethno-graphiques de groupes subalternes indiens (communautés paysannes et tribales), d’une part, et l’histoire de la classe moyenne bengalie d’autre part. les penseurs et penseuses de la décolonialité cherchent à l’inverse à s’affranchir de ce corpus en revenant à des auteurs et des autrices issues du Global South, dans le souci d’opérer une décolonisation radicale des savoirs.

18. Pour compléter la réflexion, voir Schütz, 2018.

19. Sur la production de la centrale, voir le portfolio en ligne :

https://www.editions-ixe.fr/catalogue/constellations-subjectives.

20. Organisée dans le cadre du colloque international « Subjectivités féministes, queer et postcoloniales en art contemporain : une histoire en mouvements », cette soirée de performance s’est déroulée au PHAKT – Centre Culturel Colombier à Rennes le 9 avril 2015, en présence de Dalida María Benfield et des membres des Diásporas Críticas.

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