Des fillettes « libérées » aux féministes mal-baisées

A propos d’une plaque commémorative :

Si on ne peut reprocher à Guy Hocquenghem et à René Schérer (entre autres), d’avoir voulu abroger dans les années 70, le double-standard en ce qui concernait la majorité homosexuelle et hétérosexuelle, on peut tout de même s’interroger sur leur manière d’avoir subsumé sous la catégorie de l’enfance un ensemble d’expériences dont ils semblent peu tenir compte. Ainsi le projet de déconstruire un système de l’enfance, pour explorer la possibilité de relations charnelles « transversales » entre adultes et enfants, universalise l’expérience intime de l’enfance masculine homosexuelle au mépris de la majorité des concernées. Les récents débats au sujet de la profanation et du retrait de la plaque commémorative de Guy Hocquenghem à Paris, nous mettent en demeure de rappeler ici les conséquences qu’une telle vue abstraite a nécessairement sur nos corps de femmes et de petites filles.

N’importe quelle femme pourra faire retour sur les injonctions par milliers lui ont été assénées très tôt au sujet de tout ce que son corps donnait à voir : d’une manière de croiser les jambes, à l’ouverture gracieuse de la bouche, en passant par le contrôle de la cambrure, du poids, de la démarche, la recherche inlassable de proximité affectueuse, le fait de mettre en scène comme un être mignon, susceptible d’émouvoir, movere, de faire bouger l’adulte. Bien sûr que ce seul pouvoir qui nous était accordé, ne pouvait qu’être surinvesti, consciemment ou non. Bien sûr, qu’à force de nous indiquer par tous les moyens que là était la seule voie de reconnaissance possible, nous ayons fini par minauder, miauler, tourner de la tête gracieusement, nous habiller-déshabiller, faire des pas de danse, des glissements savants sur le sol. Puisque avoir l’attention des adultes, et particulièrement de notre père, cet être étrange qui représentait le pont vers le Monde, nécessitait de nous ce minaudage. Qui viendrait ici, rétroverser les choses, pour affirmer que nous étions naturellement faites pour la séduction, portées instinctivement au contact charnel et sexuel avec les adultes que nous aguichions ? Il faut croire que ceux qui s’y essaient savent si peu de nos enfances.

Car il en fallait de la séduction pour s’attirer l’attention d’un père (et parfois d’une mère quand elle était fantôme) dont la qualité première était, dans la majorité des cas, de briller par son absence ou par une présence distante, ce qui revient au même. C’est que toute l’enfance vécue du coté des petites filles se résume à ce que l’amour dépend de leur comportement. Les histoires lues le soir, les câlins rassurants, le soutien matériel et moral, nous apprenons très tôt qu’il va falloir les mériter. Puisque notre entrée dans ce monde n’est pas porteuse de grandes ambitions, sinon celle d’exister pour l’autre, de faire couple avec quelqu’un et de produire des enfants pour la nation, alors il va falloir jouer la sociabilité, devenir experte dans l’art de s’attacher les gens : nos parents pour commencer, puis nos amis, nos professeurs. Et viendra le moment, où ce long apprentissage des conventions portera ses fruits et permettra aux hommes qui nous accompagnent de jouir d’une sacrée attachée de presse. Il y a de la naïveté à penser, devant un public qu’on a conditionné à rire de tout, que c’est la pièce qui est comique. De même, qui peut penser, en présence des fillettes qu’on a habituées à tout faire pour plaire, (et je fais l’hypothèse qu’un certain nombre de garçons subissent le même conditionnement), qu’une relation amoureuse consentie est possible ?

Si on recherche les racines qui font que nous sommes devenues à ce point des « miroirs » pour l’Autre, notre pair/père masculin, on dirait que les souvenirs se heurtent les uns aux autres, tant ils sont nombreux et contradictoires. Je ne saurai sans doute jamais comment je suis devenue une fille. Mais ce dont je suis sûre, c’est qu’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été récompensée quand je me montrais capable de m’effacer. S’effacer quand on est une petite fille qui veut plaire à ses parents, et aux adultes en général, c’est faire mine de consentir à tout ce qui se passe. On peut parler plus précisément d’annulation. Nous sommes la seule catégorie de personnes à qui on a accordé le droit à l’existence en fonction de la dose d’enthousiasme béat que nous étions susceptibles d’apporter dans une pièce. Les Noir.es et les descendant.es des colonies invité.es dans les salons blancs peuvent avoir une expérience proche de cet amour au conditionnel. Il y a donc eu, dès le début, un malentendu profond entre ce que nous étions censées renvoyer comme image (sages comme des images !) et les tumultes de notre cerveau et de nos émotions. Un hiatus sans mots pour le dire.

Ais-je, petite fille, été portée naturellement vers les activités paisibles (lecture, danse, musique), les habits féminins, jupes, maquillage, et autres poupées hyper-sexualisées ? Si la réponse est évidente pour tout le monde, pourquoi alors émettre l’idée que j’aurais pu être portée tout aussi naturellement vers les attraits érotiques du monde adulte, de mes parents, plus tard de mes professeurs ou mentors politiques ? Faire croire que l’enfance serait un territoire de spontanéité non encore colonisé, et que ce serait uniquement la famille, la pédagogie qui viendrait ultérieurement réprimer tout ce que nous comportions de pulsions sexuelles authentiques (domaines traditionnellement attribués aux femmes, comme c’est pratique !), c’est se faire une idée assez naïve de la période d’apprentissage des petits humains. Un peu comme si on cherchait toujours un Bon Sauvage qui pourrait nous faire cheminer sur la voie d’un monde sans capitalisme, sans jalousie et sans dominations. La fillette n’est pas cela, et ce depuis quasiment le début (à moins de prétendre « initier » les enfants au berceau ?) et il serait bien malaisé à quiconque de savoir au nom de quoi l’enfant consent à suivre un adulte. Dans le cas de l’éducation féminine, je peux en partie répondre : c’est au nom de tous les autres, de la croyance profonde en la supériorité morale de l’Autre, qu’il soit notre père ou notre initiateur es-révolution, que nous avons appris à consentir. Contrairement à ce que prétendent les partisans de l’amour transgénérationnel, l’enfant féminine ne se caractérise pas par une curiosité entravée à entrer dans la relation charnelle, mais au contraire par la certitude que c’est en entrant dans la relation charnelle qu’elle aura une place dans la société. Comment ne pas faire le lien avec le fait que sur 154 000 enfants qui subissent chaque année, en France, des violences sexuelles dans l’enfance, 134 000 sont des filles ? Il y a toujours eu, et il y a toujours de la séduction dans les relations adultes-enfants, particulièrement dans les rapports des fillettes aux hommes adultes. Dès les babillages, puis dans l’imitation langagière, vestimentaire, dans l’apprentissage des blagues et contre-pétries, l’enfant apprend à discerner ce qui plaît à l’adulte, à en jouer, à tisser ses relations et à acquérir peu à peu une certaine place dans le monde impressionnant des ex-lui ou elle. Mais précisément si ce jeu social se déroule dans un cadre où les limites de la consommation charnelle sont posées, où l’interdit de l’accès au corps sexualisé adulte existe, ce jeu pourra continuer et s’affiner, pour finalement se traduire plus tard en une certaine habileté relationnelle, très précieuse pour survivre dans ce monde phallo-centré. Dans le cas contraire, où la fillette ne s’est pas vue opposer ce refus d’accès, alors le rapport aux autres est comme arrêté, profondément bouleversé. Les relations avec ses camarades se dégradent, et le rapport à son propre corps devient souvent insupportable. En témoignent l’impressionnante quantité de comportements mutilatoires, les troubles alimentaires et les tentatives de suicides qui caractérisent plus que tout autre groupe, celles qui sont passées par ce genre d’ « éducation ». En témoigne aussi la sur-représentativité avérée des survivantes d’inceste et de violences sexuelles précoces, dans les réseaux de proxénétisme et de prostitution subie. Surreprésentées, elle le sont également dans toutes les conduites à risques, addictions, au point que les violences sexuelles dans l’enfance sont le premier facteur de décès précoce, et que leurs survivantes ont un espérance de vie en moyenne de 20 ans moindre que celle du reste de la population. La différence fondamentale, il me semble entre la nécessaire réflexion générale sur la libération des mœurs et des pratiques sexuelles, et la sexualisation des petites filles, est que dans notre cas, l’érotisation enfantine n’est pas une révolution. Elle nous a été imprimée comme manière d’être, de nous mouvoir, de nous rapporter aux autres, et toute la culture vise à naturaliser cet état de fait. Nous sommes un réservoir d’individus destinées à être disponibles sexuellement, partout, tout le temps. Il n’y avait déjà aucune subversion pour nous à porter, comme les adolescents du FHAR, une banderole réclamant « le droit à se faire baiser ». Que des hommes adultes viennent nous expliquer que la protection des mineures relève d’un conformisme petit-bourgeois qui ne comprend rien à la vraie liberté, n’est qu’une goutte (spermatique) de plus dans l’océan de la misogynie ordinaire. En quoi d’ailleurs ce discours se différencie-t-il du « allez ne fais pas ta chochotte ! » de nos gentils oncles puis amants de passage ?

Car oui, c’est toujours le fantasme d’une gynocratie qui gêne ces messieurs dans leur quête de l’accès le plus illimité possible aux corps femelles et enfants pour satisfaire leurs besoins sexuels. L’idée n’est pas nouvelle. L’empire des mères constituait déjà pour Sade une entrave insupportable à la prédation des libertins. Dans La Philosophie dans le boudoir, nous pouvons assister au spectacle insoutenable du supplice de la mère par sa fille, qui se finit, sans surprise, par l’obturation au fil et à l’aiguille du vagin maternel, afin d’être sûr que ce cloaque d’où ils sont sortis ne se ré-ouvre plus jamais. C’est à ce prix que la liberté est possible. La fâcheuse tendance des philosophes à rejouer sur un plan politique la phobie du cloaque a trouvé par la suite beaucoup d’illustrations. On pourrait citer l’Essai sur les femmes de Schopenhauer, qui associe résolument le refus du monde tel qu’il est au refus des mères et de tout ce qui peut être susceptible d’enfanter, et où on a le plaisir d’apprendre que la femme « est affligée d’une myopie intellectuelle qui lui permet, par une sorte d’intuition, de voir d’une façon pénétrante
 les choses prochaines ». Ou encore en Littérature, ces accès de rage d’un Cioran qui s’indigne : « Que le dernier des avortons ait la faculté de donner vie, de mettre au monde, existe-t-il rien de plus démoralisant ? »

Comment alors s’étonner qu’encore aujourd’hui, les images représentant l’Ordre Moral à Abattre porte si souvent le signe infamant du féminin ? La thèse qu’opposaient déjà Nancy Huston et Leïla Sebbar à leurs camarades thuriféraires d’enfance, est qu’il existe un désir inconscient d’appropriation de la matrice par les hommes, depuis qu’ont été réparties procréation et création selon les catégories de sexe que nous connaissons aujourd’hui. Ce désir inconscient rend évidemment toute parole féminine impossible : un cloaque ça ne parle pas, ça engendre, et ça se plie à ce qu’on dit de lui. Ainsi les femmes sont parlées, jusque dans les milieux où on prétend leur octroyer un surplus de visibilité. Deux motivations se cacheraient derrière cette peur-coupure avec l’utérus : premièrement l’apprentissage de la masculinité qui enjoint les petits garçons à se différencier au plus vite de tout ce qui peut être nommé au féminin. Et quoi de mieux pour manifester la coupure-mâle que de proclamer haut et fort que la parole féminine ne peut jamais exprimer la condition humaine, le masculin étant universel ? Ainsi la pensée théorique, y compris dans le domaine de la lutte pour l’émancipation des normes sexuelles, sera-t-elle systématiquement indexée à des références masculines, se référera au désir masculin, et se haussera au dessus des contrepoints objectifs, bien trop matérialistes, bien trop terre-à-terre que peuvent lui opposer les femmes. Ensuite, à la suite d’Antoinette Fouque, on pourra faire l’hypothèse du profond ressentiment que nourrissent les hommes à l’égard de leur exclusion du champ de la procréation (l’incertitude de paternité, qui aurait motivé l’ordre patriarcal). Fouque renverse le motif de « l’envie de pénis » en psychanalyse, et analyse comment l’histoire de la domination masculine peut aussi se lire comme une envie d’utérus. Les hommes ont historiquement dénié et refoulé la capacité procréatrice des femmes, en superposant leurs créations intellectuelles à la création matricielle, voire en excluant tout simplement le rôle des mères du processus anthropologique (Zeus qui fait sortir Athéna de son crane, Dieu qui engendre à partir d’une mère vierge). Cette narration menteuse conduit à une vision moniste et narcissique de l’existence humaine. C’est la « République moderne des fils », masculine, monosexuée et hommosexuée. La forclusion de l’origine matricielle dont tous les êtres sont issus, qui s’origine dans la jalousie à l’égard de la capacité à engendrer autant du féminin et du masculin, trouve son achèvement dans un ordre symbolique totalitaire qui prétend imposer le signe mâle comme symbole de l’universalité humaine. « Il n’ y a qu’un seul Dieu, il est Père ou Fils, il n’y a qu’une libido et elle est phallique ».

La conclusion logique de cette manière d’envisager l’égalité et la liberté, est de marquer d’un signe inconnu, impensable, inconscient, tout ce qui pourrait désigner la spécificité de l’expérience féminine. L’usteros c’est la mère ou l’hystérique, toutes deux à jamais expulsées du symbolique. D’un point de vue politique, cette politique d’indifférenciation écrase aussi toute tentative de penser en termes de classe des femmes, et d’historiciser la misogynie. Cela revient donc à un rapt symbolique : les mots dont nous disposons pour lutter nous sont volés, ou nous sont imposés par ceux-là mêmes qui bénéficient de l’état des choses. Et ce n’est pas un hasard si le terrain de la sexualité soit celui où on procède le plus souvent à cette dénégation. Qu’il n’y soit jamais envisagée une sexualité autre, que le désir ne soit jamais dissocié de la domination/soumission, que partout la jouissance porte les sigles du Phallus, que notre érotique s’indexe sur la la dialectique du mentor et de l’élève, initiation rêvée des petits mâles qui deviendront grands… et qui peut tout aussi bien prendre pour objet les corps des fillettes, tant qu’on ne les entend pas dire ce qu’elles en pensent. Voilà en résumé ce que proposent les militants d’un désir libéré des contraintes normatives… mais empêtrés dans le filiarcat matricide.

Alors pour sortir des machines théorico-politiques à neutraliser, commençons par regarder en face ce qui se passe réellement : qu’une telle proposition de la sexualité entre enfants et adultes concerne visiblement dans plus de trois cas sur quatre, des fillettes. Qu’à ce titre, nous, anciennes petites filles aguicheuses et traitées de menteuses, avons peut-être quelque chose à en dire, de ce désir qui nous a « libérées ». Et qu’enfin, ce que nous avons à en dire ne se fera sans doute pas dans les termes acceptables de la déconstruction à la mode, mais sans doute bien plus en vous faisant sentir ce qu’il en a été, et ce qu’il en est toujours : votre libération sexuelle n’est pour nous que la reconduction de notre assujettissement.

Wissam Dief, 8/11/2020

Une réponse à “Des fillettes « libérées » aux féministes mal-baisées

  1. Du grain à moudre…Merci.

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