Crimes masculins contre des femmes parce qu’elles sont des femmes et impunité

Dans leur introduction, Féminicides, fémicides et violence de genre, Lydie Bodiou et Frédéric Chauvaud, abordent des crimes contre des filles et des femmes dans de nombreuses régions du monde. Elle et il parlent, entre autres, du meurtre d’une fillette de 8 ans en Inde, des mobilisations de femmes en Amérique centrale et du sud contre les « crimes à caractère sexiste », des mots employés, des législations…

I. Le féminicide : une « découverte récente. L’autrice et l’auteur reviennent sur l’histoire récente et discutent des termes employés, des analyses depuis le milieu des années 70, « des femmes ne sont pas tuées de la même manière que les hommes, ni avec la même intensité, ni avec une ampleur similaire », des crimes commis « par des hommes contre des femmes parce qu’elles sont des femmes », de la notion de féminicide, « violence systémique commise contre les femmes » et de responsabilité des Etats « qui ne luttent pas contre l’enlèvement, la disparition et la mort de fillettes, d’adolescentes et de femmes », d’une autre définition possible, « le féminicide englobe l’infanticide contre les filles, notamment en Inde et en Chine, le crime d’honneur, la violence de masse mais aussi l’infection du sida », de l’occultation de la violence masculine.

Je souligne les paragraphes sur les filles « manquantes » dans certains pays d’Asie, une forme de féminicide non nommé mais d’une échelle et d’une ampleur inégalée, la culture de l’infériorité des femmes, le recours à la « tradition », la violence non considérée comme telle, « Mais le fléau contemporain qui redimensionne l’échelle des dommage à l’encontre du sexe féminin est celui qui les empêche de venir au monde », les effets du déficit démographique combiné au sentiment de propriété sur les femmes, la marchandisation des femmes, « prostitution, trafic, enlèvement, polyandrie, mariages forcées… »

II. De la violence au féminicide : de l’Amérique latine aux instances internationale. Lydie Bodiou et Frédéric Chauvaud abordent, entre autres, les tueries massives ou systémiques, les crimes de masses en lien avec les politiques contre-insurrectionnelles, « Eradiquer les femmes, c’est tarir la source : de la génération, de la tradition, des rites d’une culture autonome », la Convention de Belém do Pára, les violences dites intimes, la notion de féminicide et son inscription dans les législations nationales, « la reconnaissance de l’existence d’un crime spécifique couvre aujourd’hui onze pays d’Amérique latine », les évolutions des conventions internationales dont la Convention d’Istanbul…

III. Deux études de cas à propos du Canada. L’autrice et l’auteur reviennent sur Alek Minassian et son « acte idéologique », la tuerie de l’Ecole polytechnique de Montréal, « les interprétations féministes du massacre furent longtemps minimisées, niées, raillées », les Soeurs volées (je-nai-plus-peur-je-veux-me-battre-puisquon-ne-se-battra-pour-moi/), un « phénomène social qui s’inscrit dans l’héritage colonial canadien »…

IV. Le féminicide : perspectives historiques. « Si le mot n’existait pas, le passé regorge de meurtres de femmes même si le crime n’est pas saisi dans sa singularité ». Lydie Bodiou et Frédéric Chauvaud nous plongent dans les mondes grecs antiques, l’élimination des filles, l’endogamie statutaire et politique, l’endogamie sociale, la pérennité de la ligné par l’héritier mâle, les filles mises plus tôt au travail que les garçons, le silence sur les mortes, le caractère genré du meurtre et sa signification sexuelle, la disqualification « telle que la société en vient à élaborer un véritable processus d’élimination conscient et contraint » ; l’époque contemporaine et l’exemple français, les lignées de tueurs de femmes, la focalisation sur le criminel dans l’oubli des victimes, l’isolement de chaque affaire « et personne ne songe à les lier entre elles », le rôle fixé des femmes dans le Code civil, « Des femmes sont tuées pour ce qu’elles sont et pour ce qu’elles représentent. Des hommes en disposent à leur guise dans une relation de domination totale »…

V. Le féminicide intime, l’auteur et l’autrice discutent des formules « drames familiaux » ou « crimes passionnels » « aberrantes et réductrices, et pourtant elles continuent à être colportées, reprises et martelées », du changement de statut du crime conjugal, « il n’est plus un crime privé », de la domination masculine non interrogée, du baromètre des statistiques, « en France, une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint, de son mari, de son compagnon, ex-concubin ou ex-époux », de l’enquête Virage, des données en Europe…

VI. Le féminicide, domination masculine et haine des femmes. Lydie Bodiou et Frédéric Chauvaud soulignent que « la domination s’exerce d’autant plus aisément que l’impunité es parfois assurée aux auteurs ». Elle et il parlent de la haine des femmes à travers l’histoire, des violences de genre, « Le féminicide est un crime de haine contre les femmes. Pour ce qu’elles sont ou ce qu’elles représentent », de l’enfouissement de cette violence particulière, de violation des droits humains, « Le féminicide est une violation des droits humains de la femme et en cela nie l’égalité entre les personnes de sexe différent », de propriété, « Des maris, des concubins ou des ex tuent leur épouse ou leur compagne car ils considèrent qu’elle leur appartient et qu’ils ont droit d’en user comme ils l’entendent : c’est un crime de propriétaire », du viol comme arme de guerre, de proies et de butin, de tactique génocidaire « menée par les djihadistes contre les minorités d’Irak », de conquête de territoire et de conquête du corps des femmes…

« Il s’agit, avec le présent ouvrage, de rendre compte d’un phénomène que l’on ne peut plus ignorer, de suivre les réactions et les réponses données, de porter attention aussi aux mots employés et aux catégories utilisées. On tue une femme. Le féminicide, histoire et actualités, est assurément le « livre noir de la « condition » féminine », à la fois un ouvrage contre l’insoutenable et un outil permettant de penser, de comprendre et de lutter contre le féminicide ».

Les textes sont regroupés en trois parties, « Sur la scène internationale », « Le féminicide en question », « La famille, le couple et la place du genre ». Les contributions couvrent un large espace de débats. Les autrices et les auteurs peuvent diverger sur certains points. Les angles d’analyses ne sont pas identiques, cependant l’ensemble fournit un cadre général de compréhension des féminicides, des meurtres de femmes (par des hommes) parce qu’elles sont des femmes et de l’impunité construite par les institutions…

Le livre est écrit le plus souvent dans une langue commune. Comme quoi le respect des lectrices et des lecteurs n’est pas incompatible avec la rigueur scientifique. Je choisis subjectivement de ne mettre l’accent que sur certains textes et analyses.

Je traiterai notamment deux points abordés qui me semblent particulièrement discutables, à savoir la question du droit et celle de la psychanalyse.

En introduction de la première partie, Béatriz Santos aborde, entre autres, le féminicide dans les contextes internationaux, l’enjeu de la recherche, « rendre visibles les processus sur lesquels s’appuient les manifestations de cette violence et qui dépassent l’expression particulière ou subjective d’un acte violent quelconque », l’organisation patriarcale violente, « de tels crimes ont lieu dans une société où les inégalités de genre sont constamment produites et maintenues », les crimes commis contre les femmes parce qu’elles sont des femmes, l’infanticide des filles, les crimes dits « d’honneur », le continuum de violence contre les femmes, le caractère genré des violences, « L’objet théorique féminicide donne la visibilité nécessaire aux questions de genre là où elles risquaient d’être ignorées ou rendues silencieuses », le refus de parler seulement de relations interpersonnelles, la désignation en terme juridique, les prises de positions « politique et épistémologique », la promotion de réponses féministes adéquates… « Les travaux présentés dans cette partie du livre examinent cette tension entre le privé et le public dans différents pays et dans différents contextes pour apporter de nouvelles perspectives de recherche sur les violences faites aux femmes ».

* Bernardette Aubert discute de l’approche du féminicide dans le droit international et les droits nationaux, « l’analyse des traités internationaux les plus importants et de quelques législations nationales permet de faire le point sur la diversité des situations et la complexité de la question », le féminicide comme « infraction autonome parmi les violences faites aux femmes », le féminicide comme « circonstance aggravante des violences faites aux femmes »…

* Adelina Miranda propose quelques réflexions critiques à partir du cas italien, une critique des visions familialistes, le refus de l’amalgame « entre relations sociales et rapports sociaux », les représentations de la violence et les débats juridiques, une critique des visions culturalistes, la mise en visibilité et la prise en compte des implications politiques et sociales, la construction sociale de l’honneur et des éléments passionnels. L’autrice insiste sur la nécessité d’une « réflexion transdisciplinaire et située », de repolitiser la question de la violence de genre, d’aborder le féminicide dans une « perspective historicisée ». Elle conclut sur une question : « le féminicide peut-il devenir un concept qui permettrait de mieux saisir le phénomène de la violence systémique et offrir une base explicative qui dépasse une vision qui continue à segmenter les rapports sociaux et les formes de domination ? »…

* Jean-Christophe Rampal revient sur Ciudad Juárez, un symbole du féminicide, les organisations criminelles et le spectre élargi de leurs actions, la corruption, la frontière et l’industrie du « plaisir » – il faudrait ajouter masculin – comme moyen aussi de blanchir l’argent des activités criminelles, l’amarrage de l’économie mexicaine à celle des USA, le trafic d’êtres humains, l’impunité de fait, le slogan Ni una más, l’extrême violence…

* J’ai particulièrement apprécié l’article de Jules Falquet « Le quadruple continuum des violences. Apports féministes matérialistes et décoloniaux à l’analyse de la violence, à partir des féminicides en Abya Yala ». L’autrice parle, entre autres, de l’adoption du terme feminicidió, de continuum des violences masculines contre les femmes. Contre toutes les réductions et simplifications, elle précise : « Loin de tout psychologisme et plus loin encore d’un regard culturaliste sur un quelconque « machisme latino », la violence des hommes contre les femmes y apparaît comme éminemment instrumentale et profondément inscrite dans les contextes économiques, politiques et historiques précis, qu’elle contribue puissamment à façonner ». Elle aborde les féminicides sexuels systématiques de Judrez dans l’histoire politico-policière nationale, l’interpénétration entre police et narcotrafic, l’impunité construite, la « main d’oeuvre fétiche de mondialisation », l’imbrication des rapports sociaux, les logiques néolibérales du marché du travail et leurs déclinaisons particulières en « cette frontière », la non-citoyenneté et l’hyper-exploitation, la recherche perpétuelle de baisses des coûts, « la perspective matérialiste, qui souligne l’imbrication des rapports sociaux, permet de voir qu’attaquer ces cibles, placées au croisement des logiques d’exploitation de classe et des logiques d’appropriation de sexe et de race, permet de faire si l’on ose dire d’un féminicide, plusieurs coups. D’abord, on terrorise un segment de la main-d’oeuvre particulièrement rentable, qu’on oblige à lutter pour sa simple survie physique et à remmettre à plus tard toute autre revendication. Ensuite, plus largement, on démoralise potentiellement l’ensemble des femmes, mais aussi l’ensemble des ouvrier(e)s et l’ensemble des migrant(e)s. Ce qui permet de faire pression à la baisse sur le prix de la force de travail, bien au-delà du seul secteur apparemment visé », la réorganisation néolibérale de la violence, la guerre de basse intensité, la fusion entre acteurs étatiques et non-étatiques, le mélange inédit de violences « privée » et « publique », le continuum des violences « militaires et extractivistes », les violences contre les femmes indiennes du Guatemala, la colonialité du genre, les « perspectives décoloniales sur la violence », la deshumanisation-animalisation des colonisé·es, la massivité des violences et leur spécificités « leurs capacités procréatives sont particulièrement visées »…

Jules Falquet termine sur les apports du « féminisme communautaire », le slogan « Pas de défense du Territoire-Terre sans défense du Territoire-Corps », les propositions politiques et épistémologiques, « une analyse qui fait apparaître les liens entre extractivisme, militarisation, guerre et (re)colonisation en plaçant au cœur de la logique néolibérale actuelle, le continuum de la violence coloniale-patriarcale »…

De l’autrice, je rappelle deux de ses ouvrages, Imbrication. Femmes, race et classe dans les mouvements sociaux, tout-ce-que-je-suis-au-meme-endroit/ et Pax neoliberalia, la-violence-nest-pas-une-entite-transcendante-possedant-un-sens-et-des-effets-universels-et-atemporels/.

* Myriam Hernández Orella analyse la loi sur le fémicide au Chili, le lissage de la formule fémicide par le discours institutionnel, « les enjeux socio-politique de la « formule » fémicide, telle qu’elle a été publicisée par les différents acteurs et incluse postérieurement dans le Code pénal chilien comme l’un des cas de parricide », l’atténuation de la signification originale proposée par les féministes, « Nous traiterons tout d’abord du débat entre fémicide et féminicide ; ensuite nous analyserons le lissage du concept fémicide lors de son entrée dans le discours institutionnel ; enfin, nous étudierons comment l’une des caractéristiques de la formule a été utilisée comme argument pour approuver la loi sur le fémicide ».

L’autrice discute de la violation des droits humains des femmes, de crimes contre l’humanité, d’impunité des actes commis, des distinctions « intime, non intime et collatéral », de continuum de violences, de sens des mots, « si la loi a bien permis de rendre visible le phénomène, elle a également vidé le concept de fémicide de sa substance politique : rendre visible la violence de genre dans les espaces public et privé »…

* Emmanuelle Walter aborde le féminicide autochtone au Canada, le poids de la colonisation, « le féminicide autochtone s’inscrit dans un contexte colonial qui n’est pas près de se démanteler », la loi sur les Indiens, la dissolution du statut des femmes autochtones et la sous-citoyenneté de celles-ci, la question des pensionnats autochtones, les conditions socio-économiques, les meurtriers, la place de la prostitution controlée par des gangs, l’enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (lire par exemple les articles de Cherry Smiley, en particulier, comment-lenquete-nationale-sur-les-femmes-disparues-et-assassinees-a-trahi-les-femmes-et-les-filles-autochtones/), les foyers d’accueil. « Intéressez-vous aux femmes autochtones pendant qu’elles sont en vie ! » s’exclame ironiquement, la militante québécoise Widia Larivière »…

Je rappelle le livre de l’autrice : Soeurs volées. Enquête sur un féminicide au Canada, déjà signalé, je-nai-plus-peur-je-veux-me-battre-puisquon-ne-se-battra-pour-moi/.

En introduction de la seconde partie, Ludovic Gaussot parle de la reconnaissance du féminicide en termes juridiques, de la formalisation de droits, des dimensions pénales, « Cette partie interroge le sens et l’intérêt de la catégorie du féminicide, et en particulier le sens et l’intérêt juridico-politique de sa reconnaissance pénale », des rapports sociaux de sexe, des effets systémiques, du contrôle social sur toutes les femmes, de situation géographique et historique…

Les développements de l’auteur (ou plus exactement dans les textes présentés) sur le risque d’essentialisation des femmes à propos de la reconnaissance d’un crime sexo-spécifique me semble relever d’un refus de la prise en compte justement des rapports sociaux de sexe et de l’asymétrie construite entre le groupe social des hommes et le groupe social des femmes. Comme si nommer un groupe signifiait l’enfermer dans une catégorie figée, immuable et anhistorique, hors de tous les rapports sociaux et de leur imbrication. Il serait donc improductif de nommer les hommes et les femmes dans leurs rapports. C’est bien à mes yeux un privilège (du dominant) que de se prendre pour la norme, de refuser de caractériser les dominants et les dominées comme partie intégrante mais hiérarchisée de cet universel humain.

L’auteur souligne (je ne préjuge pas si cette position est la sienne ou celle des auteurs et autrices qu’il présente) que la législation française privilégie « le mécanisme des circonstances aggravantes à la création d’une incrimination spécifique ». Il semble là aussi que le refus de nommer une domination spécifique, participe à la structurer ou à la reconduire. Ludovic Gaussot poursuit avec le principe de « neutralité de l’universalisme républicain » sans se donner la peine ni d’analyser comment celui-ci s’est construit historiquement ni les tensions et contradictions que cela induit en termes d’émancipation.

Il souligne la place de l’impunité « dans la définition du concept de féminicide »…

Je ne reviens pas sur ces dimensions, à mes yeux, très discutables dans certains articles. J’ajoute cependant que le « principe d’égalité » dans une société structurée par les inégalités reste pour moi un mystère. Qu’il soit un horizon souhaitable est une chose, le confondre avec une réalité acquise en est une autre. Une question aurait préalablement mérité d’être abordée : que pourrait signifier le « droit égal » dans une société sans égalité ? Mais pour ce faire, il conviendrait de se débarrasser du fétichisme du droit, de penser le droit en lien avec les rapports sociaux, pour expliciter avec les termes adéquats et spécifiques à un moment donné dans un code juridique, des moyens contre les violences faites par des hommes aux femmes et l’impunité de ceux-ci.

Dans certains articles, l’absence de prise en compte des rapports sociaux de sexe, des crimes sexués, se complète par symétrisation des situations, l’invention de meurtre d’« homme parce que homme », le refus de la « sexo-spécificité » dans le droit, la valorisation de « la circonstance aggravante » à mes yeux plus problématique que la nomination des femmes, l’invention d’une réponse dite « républicaine » sans aucune définition de cette même république déhistoricisée et dépourvue de conflits sociaux, les considérations sur la nomination des femmes comme « terminologie discriminatoire »…

* Sofiane Bouhdiba tente « de remonter aux origines sociales, culturelles, économiques et historiques de l’infanticide féminin dans la société arabe préislamique ». Il aborde les sources du waad, les changements suite à l’adoption de prescriptions de l’islam, la préférence pour les garçons, les nouvelles règles successorales…

* La mise en perspective peut-être historique et géographique. Un article aborde « quelques affaires d’homicides de femmes dans le Poitou du XVIIIe siècle », un autre les condamnations de maris ou amants dans l’entre-deux-guerres, la place de la propriété et de sa défense…

* Marylène Lapalus, « Le féminicide. Au delà du crime sexué, penser l’impunité de la violence masculine », retrace « le parcours de la notion d’impunité dans le concept de féminicide depuis les origines nord-américaines jusqu’à sa définition dans le contexte mexicain », traite « de l’usage politique et militant de la notion d’impunité, synonyme de mise à l’épreuve des institutions étatiques et du gouvernement mexicain », interroge « sur le transfert possible de cette notion d’impunité dans un contexte français et/ou européen ». Elle souligne des analyses dénonçant « un ensemble de schémas interprétatifs qui empêchent l’opinion publique de prendre en compte le genre comme motif explicatif des assassinats et minorent la gravité des actes de violence », interprétant « l’impunité comme responsabilité étatique ». L’autrice discute aussi de la convention de Belém do pará, du double niveau de causalité dans la définition du féminicide, de la mise en cause de l’Etat dans « La ley general de acceso de las mujeres a une vida libre de violencia », de l’exposition de l’impunité sur la place publique, « faire changer la honte de camp », du refus de l’occultation de « la condition de genre des victimes et des agresseurs », du laxisme et de propagande, « l’impunité est comprise comme une tolérance vis-à-vis des actes de violence masculine, conduite qui a pour effet de les banaliser et donc de les encourager », des violences institutionnelles contre les femmes dont le refus du droit à l’avortement – « actions volontaires qui mettent en danger la vie des femmes » -, du continuum des violences qui peut aboutir à l’assassinat d’une femme, de compréhension et de visibilité de « l’inscription de la violence masculine dans des logiques collectives »…

* Dans le dernier article de cette partie, Cathy Fourest revient sur le Mexique, « Narrer le féminicide au Mexique : un art de l’urgence ». L’autrice fournit quelques statistiques et insiste sur le « sentiment de colère et de protestation ». Elle présente « des dispositifs narratifs », des « mémoires photographiques du corps re-jeté ». Elle discute des violences masculines, « si l’homme est tué, c’est aussi lui qui tue, qui tue des hommes et des femmes, avec souvent une grande brutalité », de romans et de collages, du corps des femmes, « réduit à un champ de bataille, à un territoire conquis, à un produit consommé souvent balancé dans une décharge, en guise de caveau », de photomontages, « Le fait de photographier ces collages, lui [Gustavo Monroy] permet d’exposer, comme chez les cubistes, toutes les vues possibles de l’horreur subie, d’en réaliser un agrandissement afin de redire que ces femmes torturées ne sont pas que des statistiques », de poupées et de corps appréhendés « comme un butin acquis, soumis, dilapidé »…

Laurie Laufer introduit la troisième partie et parle d’un mot manquant, « il n’existe pas de mot pour désigner un parent dont l’enfant est mort », des mots pour « penser l’acte dans une nouvelle spécificité », des mal-dits « drame passionnel » et « drame familial », du terme féminicide « pour spécifier une réalité de violences perpétrées contre les femmes en tant que femmes »…

Elle aborde les analyses présentes dans les articles. Ici aussi certain·es parlent de « républicanisme universaliste français », du refus de nommer au nom d’un « sexisme inversé » !. Plus utiles me semblent les rappels sur les études de genre, « les inégalités, les discriminations et les hiérarchisations invisibilisées par les normes relevant des rapports sociaux de sexe », la production de travail, la destruction des corps, Simone de Beauvoir et les voix des femmes…

« Inventer un mot ne pourra peut-être pas faire la révolution contre les violences impunies, mais nommer et faire reconnaître une violence de genre, c’est acquérir de façon collective un territoire différent, c’est modifier le tracé des espaces subjectifs qui confinent les femmes à des rôles ancestraux, qui les assignent à des places de victimes et d’opprimées », l’invention du terme féminicide est bien un acte subjectif et politique…

* Aurore Schwab analyse les discours ounusien sur les violences familiales et communautaires, les « pratiques coutumières ou traditionnelles nuisibles aux femmes et aux enfants », les avortements sélectifs, « les filles et les femmes manquantes », les violences entre partenaires intimes, l’infanticide visant les petites filles, les crimes au nom de l’honneur. Elle parle des « crimes d’honneur » et des « crimes passionnels », des liens entre violences contre les femmes et famille ou communauté, de l’articulation entre sphère publique et sphère privée, de dimension collective du crime d’honneur et de la place de la famille dans la construction de celui-ci, des justifications autour de la colère, « tant la position libérale responsabilisant uniquement l’individu, que la position orientaliste qui considère le crime d’honneur comme essentiellement différent du crime passionnel apparaît inadaptées ». Il faut donc comme le souligne l’autrice « sortir d’un rhétorique du blâme et de l’éloge pour appréhender la responsabilité des Etats, des groupes et des individus »…

Une remarque : L’honneur semble n’exister qu’entre les cuisses des femmes, le déshonneur jamais au bout du pénis des hommes ! Il s’agit bien de contrôle des femmes, de leur corps et de leur sexualité. Entre les mythes de la passion et de l’honneur, les femmes sont toujours niées dans leur autonomie, dans leur humanité même, elles restent l’« objet » d’une appropriation privée ou collective d’hommes.

* Houria Abdelouahed discute des « crimes d’honneur », de souvenirs, « la cruauté de cette terre envers les femmes », de crime sacralisé, de révision de la loi du Talion, de morale sexuelle, de textes religieux, « Dans ce contexte, non seulement les tueurs restent impunis, mais l’on ne peut même pas protester car toute protestation, tout questionnement, toute révolte contre cette barbarie signifie une opposition à la loi divine et aux textes sacrés » [Je rappelle que la prétention d’une réplique littérale de textes anciens pourrait relever plus d’une forme de blasphème (pour utiliser des termes religieux) que de l’érudition pieuse, la loi divine applicable aux êtres humains est par ailleurs toujours une loi écrite et interprétée par des hommes dans des situations historiques particulières], de haine envers les femmes, « Dans ces crimes d’honneur, il n’y aurait pas d’assassinat s’il n’y avait pas la haine de l’objet », d’estime de soi « dépendante de la reconnaissance du groupe », de l’honneur de la communauté et du corps des filles, « La honte et l’humiliation des modes imposées à la fille et l’attente de l’objet érotique ne se fait qu’à l’intérieur d’un code extrêmement rigide », de dispositif politico-religieux rappelant la chasse aux sorcières, de sexuel et de politique, d’enchevêtrement de l’individuel et du collectif, de la jouissance possible des femmes vécue comme « une effraction insupportable » par des hommes…

* Alexia Delbreil aborde la violence conjugale et familiale, « L’homicide ne peut-être totalement dissocié de la violence conjugale non mortelle, car le geste fatal est souvent l’apogée d’une violence exercée de façon régulière », les gestes criminels dont les femmes sont les principales victimes, les politiques menées dans certains pays afin de faire baisser ces violences, les modifications juridiques, « Nous sommes passés d’un meurtre atténué par la passion excusable par l’adultère, à un crime aggravée de nos jours et ce crime peut faire l’objet de différentes qualifications pénales », les protagonistes, « l’homicide conjugal est un acte avant tout masculin », les motivations, « la possession de la compagne associée à la jalousie », le temps de la séparation, les armes.

Reste qu’une bonne part de ces questionnements souffrent de l’évacuation des rapports de domination, des rapports sociaux de sexe, et d’autres éléments que j’ai précédemment évoqués. Bien évidement je ne partage pas l’idée que l’introduction du féminicide « irait à l’encontre du principe de l’égalité femme/homme et de celui d’Humanité dans lequel le Code pénal actuel a été réfléchi » balayant ainsi les multiples analyses et mobilisations féministes au nom d’une conception bien particulière du droit…

* Amélie Gallois analyse « un crime au nom du masculin », les violences spécifiques « parce qu’exercées sur les femmes parce qu’elles sont des femmes », la volonté de donner un tour romantique et exceptionnel en usant des termes « drame passionnel » ou « drame familial », le caractère spécifique de ces meurtres de femmes par rapport aux homicides, le caractère non accidentel du féminicide, les distinctions de l’OMS (les crimes commis au nom de « l’honneur », le féminicide lié à la dot, le féminicide non intime, le féminicide intime), les meurtres d’hommes par leur partenaire, « les femmes qui tuent leur partenaire intime masculin agissent le plus souvent par autodéfense », le contexte de contrôle du partenaire masculin, l’abstraction des victimes, la déresponsabilisation des criminels, les traitements médiatiques, les discours du déni et les glissements sémantiques, « Ces quelques mots effacent une nouvelle fois la femme victime de violence, elle devient le signifiant de l’amour battu ; mais également la responsabilité de l’homme qui est passé à l’acte »…

L’autrice aborde les ressorts « sociologiques et psychologiques » à l’oeuvre dans les féminicides, le mot homicide qui « éclipse le sexe féminin de l’affaire et le fait de la femme, un homme comme les autres », les supports fantasmatiques de la sexualité…

* Certains éléments d’autres articles me semblent très discutables, la notion de « bisexualité psychique », la reprise a-critique des hypothèses de Sigmund Freud sur la sexualité des femmes, l’usage de la notion de genre comme « rapport du sujet à son identité personnelle et subjective », le couple masculin/féminin comme organisateur psychique de la sexualité, le genre comme état psychique, l’existence de scénarios fantasmatiques universalisés, les soi-disants fantasmes d’« être battue (par le père) », les envolées sur la castration, les femmes séductrices, l’instinct maternel…

Les critiques féministes de ces éléments des théorisations psychanalytiques ou psychiques sont diverses. Ne pas les partager est une chose, ne pas les discuter relève d’un certain mépris face aux élaborations militantes…

* Heureusement l’article de Thamy Ayouch, « Féminicides et psychanalyse. Enjeux politiques, réponses juridiques, incidences théoriques » remet des pendules à l’heure pour parler de manière très profane. L’auteur commence par rappeler que « La question des féminicides comme phénomène collectif ne relève pas directement d’une quelconque expertise de la psychanalyse, sauf à s’en tenir à des interprétations qui risquent la généralité, et prétendent, au nom d’une psychologie de l’inconscient, révéler des tendances sociales (la violence masculine, le masochisme féminin, etc.) ». Il aborde, entre autres, la légitimité de la psychanalyse à interpréter le social, les féminicides comme « phénomène social, inscrit dans un contexte culturel, historique et économique particulier », la psyché individuelle « comme effet d’une inscription dans les phénomènes collectifs », les dispositifs de pouvoir, la question « double de l’effet des normes de genre sur la subjectivation, mais aussi sur la théorie analytique », la notion et l’histoire de la notion de féminicide, les contributions de l’Etat à l’impunité des criminels, le continuum de terreur anti-féministe, l’expression fémogénocide, « La lutte pour la reconnaissance légale du terme féminicide ou fémicide vise ainsi une identification et une symbolisation de la dimension mortifère des violences de genre à l’endroit des femmes », les relations de pouvoir et de vulnérabilisation, les systèmes de parentés et leurs effets, l’historicité « du système de statut et de ses normes de genre », les féminicides comme « produits d’un sytème patriarcal, néolibéral et néocolonial, déterminant des conditions sociales, politiques et juridiques d’impunité »…

Je souligne un paragraphe sur vulnérabilité et psychanalyse : « La plus grande exposition à la vulnérabilité s’inscrit donc dans une division sexuelle, économique et raciale du travail. Ecouter psychanalytiquement cette vulnérabilité, c’est viser une déconstruction de la nécessité, des processus de subjectivation-assujettissement propres à ces conditions sociales : sexisme, distribution classiste, genrée et racialisée du travail ».

Thamy Ayouch propose des redéfinitions psychanalytiques, de revenir « réflexivement sur les implicites de genre, de classe et de colonialité que charrient certains outils ». Il discute de la pensée des confins, de désobéissance disciplinaire épistémologique. L’auteur souligne la nécessité d’analyser « la manière dont une théorie reste située », les conventions linguistiques « construites pour modéliser approximativement l’inintelligible de l’inconscient ». Il nous rappelle que ces conventions sont « propres à une identité majoritaire escamotée : masculine, hétérocentrée, cis-centrée, blanche européenne, ethnocentrée, de classe moyenne supérieure », que l’universel auquel aspire la théorie « perpétue l’universalisation d’un particularisme genré ou culturel ». Il revient aussi sur la naturalisation de la différence des sexes et l’irréductible historicité de l’agencement des sexes…

Minou Tavárez Mirabal en épilogue rend un femmage à Minerva Mirabal et ses sœurs, « Si une seule jeune fille, si une seule femme peut vivre sans être victime de violence alors on peut les en remercier ».

Un livre important, malgré quelques éléments très discutables, pour que « la honte change de camp », pour agir contre les féminicides et leur impunité, pour les droits humains des femmes, pour l’honneur et l’intégrité aujourd’hui bafouées de celles-ci au nom des traditions masculinistes ou de la complémentarité tant vantée par les religions du livre, pour changer les législations et mettre à bas les arguties autour des fantasmes d’universalisme républicain français ou de l’égalité-dejà-là…

Sous la direction de L. Bodiou, F. Chauvaud, L. Gaussot, M.-J. Grihom, L. Laufer, B. Santos : On tue une femme

Le féminicide. Histoire et actualités

Editions Hermann, Paris 2019, 464 pages, 35 euros

Didier Epsztajn

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