Le morceau de papier qui confère une certaine protection

L’ouvrage de Lisa Fittko est précédé d’un beau texte, Le présent du passé, d’Edwy Plenel. Celui-ci explique sa « rencontre » avec l’autrice, les possibles de la marche, « Toute marche est une gamberge », les souvenirs « des exils d’hier et à l’actualité des réfugiés d’aujourd’hui », la chaine pyrénéenne hier et la mer Méditerranéenne aujourd’hui comme lieux des mort·es. Le passé au présent et l’actualité du passé.

Les réfugié·es catalan·es et républicain·es – plus de 450 000 personnes fuyant Franco et ses armées, les enfermements et les concentrations par la France dite républicaine dans des camps…

Edwy Plenel évoque l’« odyssée tragique » de Walter Benjamin, le chemin emprunté hier et aujourd’hui nommé « chemin Walter Benjamin », un itinéraire et une mémoire active « de la catastrophe européenne », d’autres réfugié·es – dont la majorité était des anti-fascistes – aussi enfermé·es dans des camps, les frontières, « les frontières sont faites pour être traversées… les exilés sont faits pour être accueillis »…

L’histoire de Lisa Fittko est à la fois celle des réfugié·es allemand·es et celle du passage de la frontière pyrénéenne, l’exil et la fuite organisée.

Edwy Plenel présente le livre et son édition, « Ce geste éditorial n’érige pas un monument ni ne commémore ou célèbre : c’est un acte d’engagement. Sa temporalité n’est pas celle d’un passé révolu, mais d’un passé plein d’à présent. Aussi convient-il de lire ce livre à la manière de Benjamin lui-même, chiffonnier intellectuel, flâneur et glaneur, en se laissant aller à toutes les résonances, lignes de fuite et images de pensée qui introduisent à une politique sensible. Soit le contraire de l’indifférence », le chemin et la trace, « Le Chemin de Walter Benjamin est ce souvenir qui nous sauve : de l’impuissance et du renoncement face aux haines qui rôdent et aux peurs qui ruinent »…

L’auteur introduit de propres éléments biographiques, la Martinique, André Breton et Aimé Césaire. Il revient sur certains éléments (que l’on retrouvera dans le livre) dont le réseau de Varian Fry, les « cécités volontaires – politiques, diplomatiques, médiatiques, intellectuelles – face au génocide qui était en cours », les routes d’exil et de fuite, la République de Weimar, l’armistice et ses conditions, les politiques de refus d’accueil et les rafles policières, l’hospitalité et l’inhospitalité, « Chacune de ces mentions fait penser aux hospitaliers français d’aujourd’hui, à ces quelques élus qui, à contre-courant des politiques étatiques, font le choix d’accueillir les migrants, à ces nombreux militants qui les secourent, à ces chaines de solidarité qui se sont constituées, notamment dans les vallées alpines par lesquelles tentent de passer les demandeurs de refuge venus d’Italie après avoir traversé la Méditerranée et nombre d’enfers terrestres », la frontière (il cite le bel ouvrage de Michel Warschawski, Elias Sanbar, Farouk Mardan Bey) et ses actualités…

Au temps du désastre, la politique de la Troisième République et le traitement en ennemis des anti-fascistes venant de l’Allemagne, Walter Benjamin et ses textes dont la force prophétique nous interpelle toujours, Portbou et « la conclusion d’une patiente lucidité », la nécessité de « brosser l’histoire à rebrousse-poil », le pire toujours possible, l’ange de Paul Klee, la barbarie « produit et visage de la civilisation elle-même », sans oublier « La Révolution entendue comme une interruption de la course à l’abîme » et ce chemin que « nous créons en marchant »…

« Je suis venue en France afin de vérifier pour ce livre les récits que, au bout de presque quarante ans, me dicte ma mémoire. Mais une fois sur place, je me suis aperçue que je recherchais également cette partie de moi-même que j’avais laissée en France ». En prologue, Lisa Fittko revient, entre autres, sur son enfermement « derrière des barbelés » comme sur celui de milliers d’autres émigrées, le camp de concentration de Gurs, le Berlin heureux de sa jeunesse et celui du chômage de masse, les hordes brunes et les assassinats des opposant·es politiques, les émigré·es à Prague, Hans son compagnon, « Lorsque la guerre éclata, nous étions en France. Et à la débâcle, comme des dizaines de milliers d’émigrés allemands nous fumes pris au piège »…

Je choisis de souligner subjectivement certains éléments de ce chemin de Walter Benjamin.

Paris en mai 1940, les étranger·es « ressortissant de pays ennemis » dont celles et ceux que le régime nazi avait privé de leur nationalité. L’autrice revient sur la guerre d’Espagne, « La guerre d’Espagne servait alors de répétition générale à la Seconde Guerre mondiale. Et, cette fois-là, les fascistes avaient remporté la victoire », l’absence de distinction entre nazis et antifascistes (les boches), des femmes et des hommes livrés « sans recours à la bureaucratie et à la psychose de guerre », l’enfermement des hommes au stade de Colombes, le travail et les certificats d’exemption, le « voyage » jusqu’au camp de Gurs…

Lisa Fittko discute de Gurs, de l’histoire de ce camp et de l’enfermement des républicains d’Espagne, de la vie dans un camp, des divisions et des barbelés, des interdictions, « Les hordes nazies progressaient, et on nous parquait dans les Pyrénées. L’Europe s’écroulait, et on nous coupait de tout », des listes, des discussions et des cours organisés par certaines, des convois, de ce que la raison refuse de croire et de l’inconcevable, de religieuses, de l’économie du savon et du marché noir, de l’îlot des indésirables, du Deuxième Bureau français et de l’internement « au régime spécial », des « grands noms de l’opposition au nazisme », d’angoisse et du quotidien, « Le monde s’était rétréci, recroquevillé à l’intérieur du camps de Gurs, et finissait à la clôture. Derrière commençait l’inconnu, une planète devenue étrangère », la nécessité de fuir le camp après l’entrée des troupes allemandes dans Paris, les préparatifs et les relations entre femmes, le « désarroi » des gardiens, le passage de la captivité à « une liberté toute conditionnelle », les formulaires et les certificats, « Notre première tâche consistait à présent à déceler où en était la progression des Allemands »…

La vie de réfugié·es aux papiers « insuffisants », les interactions avec la gendarmerie, les cars et les trains, les déplacements et leurs risques spécifiques, les incertitudes du lieu de celles et ceux que l’on cherche à joindre ou à rejoindre, les rencontres et les recherches, l’article 19 de la Convention d’Armistice prévoyant « de livrer sur demande tous les ressortissants allemands désignés par le gouvernement du Reich », Pontacq, Lourdes, retrouver ses proches, les raisons de soupirer, l’apathie ou l’agressivité des un·es, les comportements de personnes françaises, « Et le nouveau gouvernement a déployé un tel zèle qu’il allait au-devant des désirs des nazis », l’espoir de et l’objectif : Marseille…

Marseille, les lieux qui pourraient permettre de sortir de la nasse et de s’enfuir vers de possibles pays accueillants, le camp des Milles, Varian Fry, des retrouvailles, « La terre entière, semblait s’être donné rendez-vous à Marseille. La ville était bondée de réfugiés, dont des légions d’émigrés allemands. Le grand port incarnait l’espoir de se libérer du piège », des personnes « sans relations, sans papiers, sans argent », les « visa de transit » et les trafics, « il se trouve toujours quelqu’un pour tirer profit du désespoir des autres », les refoulé·es et celles et ceux qui furent expédié·es au camp de concentration de Figueras, le chemin de Casablanca, le Portugal, « il fallait mettre sur pied une filière pour passer la frontière », la « route Lister », un sentier de contrebandiers…

J’ai particulièrement été intéressé (et ému) par les passages sur Walter Benjamin, le vieux et sa politesse, sa serviette et le manuscrit qui doit être sauvé, le parcours à pied sur un sentier caillouteux, « Je ne peux supporter les conditions de vie du camp que si je suis obligé de mobiliser toutes mes forces intérieures pour les concentrer sur un effort important. Cet effort dans le cas présent, c’est cesser de fumer. Cela devient, par conséquent, ma bouée de sauvetage », la traversée, « Quel étrange personnage, pensai-je : une pensée d’une limpidité de cristal, une force intérieur indomptable, et avec tout ça empoté comme pas permis »…

L’autrice apprit la mort de Walter Benjamin, son suicide à Portbou quelques jours plus tard.

Une ère nouvelle, « les gouvernements de tous les pays semblaient passer leur temps à édicter ordres et directives, à les révoquer, à mettre en vigueur et à annuler des instructions » . Je souligne que les frontières ne furent pas ouvertes pour sauver de la mort ces réfugié·es ; les gouvernements ne voulaient ni de la « lie de la terre », ni des juifs et des juives, ni des antifascistes… Pour mémoire les mêmes ouvrirent largement les bras aux criminels nazis qu’ils recyclèrent après la seconde guerre mondiale. Sans oublier que les bombardements non centrés sur les industries de guerre participèrent de la volonté de terroriser la population civile allemande, mais ne touchèrent pas aux rails et aux trains qui menaient à Auschwitz-Birkenau ou aux autres camps de la mort…

Le livre se poursuit avec des extraits du journal de l’autrice, Banyuls-sur-Mer, « Quel bonheur : ici, qui n’est pas de la région est « étranger », qu’il soit français ou apatride », l’acquisition d’une existence légale, les voyages et les passages, l’ordre d’évacuation des étranger·es des zones frontalières, Cassis, « partout la peur panique », ceux et celles qui retournèrent dans l’Allemagne du Troisième Reich « Et ceux qui ne furent pas assassinés tout de suite prirent le chemin des camps de concentration », les « vingt-deux vieux juifs », les visas cubains, la préparation du départ et toujours les papiers (et l’argent). L’ouvrage se termine avec des extraits de carnets « Les quarante années suivantes »…

Des papiers, des réfugié·es, des rafles de police ou de gendarmerie au nom de la République française, des enfermements et des camps, des frontières fermées, la mort au bout ou sur le chemin. Le passé au présent et l’actualité du passé..

Lisa Fittko : Le Chemin de Walter Benjamin

Traduit de l’allemand par Léa Marcou

Librairie du XXIe siècle – Seuil, Paris 2020, 384 pages, 24 euros

Didier Epsztajn

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