L’égalité n’est pas l’identité, la société des égales/égaux n’est pas une société de clones

« Ce livre procède d’un étonnement, d’une ambition et d’une méthode ». En introduction, Laurent Mucchielli précise ces trois points et souligne « un véritablement déchaînement de ce qu’il est tout à fait légitime appeler de l’islamophobie », un long empoisonnement des débats publics par un choix vestimentaire, une passion spécifiquement française…

« Nous voilà donc revenus à notre étonnement de départ, preuves en main que la question posée est bien légitime et importante. Pourquoi donc ce particularisme français ? Qu’est-ce qui se joue dans notre pays ? Pourquoi ce qui paraît banal et relevant de la liberté individuelle dans d’autres pays laïcs, est perçu en France comme une agression insupportable et une pratique à éradiquer ? D’où vient cette allergie à l’islam si répandue dans les élites françaises ? D’où viennent cette agressivité et parfois cette hystérie prêtes à se déclencher à la moindre apparition d’une femme voilée dans l’espace public ? »

De nombreux chercheurs et chercheuses ont travaillé sur la généalogie de l’islamophobie contemporaine, le prolongement actuel des « rhétoriques classique de l’extrême-droite de la fin du XIXe siècle ». L’auteur souligne « une forte continuité intellectuelle entre l’antisémitisme des années 1880-1945, le racisme anti-arabe des années 1950-1990 et l’islamophobie de ce début de siècle » et indique « nous avons vu que des formes d’islamophobie sont aussi pratiquées couramment par des hommes et des femmes qui croient sincèrement défendre la laïcité ou le féminisme et ne sont nullement racistes, voire même sont ou ont été jadis engagés dans la lutte contre le racisme ». Il en déduit : « Le national-populisme marque des points décisifs quand il parvient à se faire des alliés de fait qui viennent volontairement ou involontairement le légitimer ».

La dénonciation ne suffit pas, il faut analyser et comprendre cette construction historique, « pourquoi tous ces discours de défiance, de rejet, parfois de haine, à l’égard des immigrés et des musulmans rencontrent un tel succès de nos jours, bien au-delà des cercles de pensée nationalistes et racistes, alors même qu’ils énoncent le plus souvent des contre-vérités confondantes ».

Aux discours simplistes ou mensongers, aux fantasmes des nouveaux entrepreneurs de morale, Laurent Mucchielli oppose des éléments historiques et contextualisés, insiste sur les mensonges et les déformations des faits. L’auteur aborde l’histoire de l’immigration en France et en Europe, la féminisation des expatriations, les logiques des migrations dans le monde, la place des personnes qualifiées, l’installation en priorité dans des pays limitrophes, la France comme pays d’immigration « qui s’ignore, ou fait mine de s’ignorer », les lois et les pratiques administratives restrictives et répressives, les migrant·es intra-européen·nes, les jeunes femmes et les jeunes hommes qui « conçoivent plus facilement d’aller étudier et travailler quelques années dans un autre pays, voire de s’y établir durablement », la mosaïque France, les processus d’intégration (en complément possible, le récent livre de Nicole Lapierre : Faut-il se ressembler pour s’assembler ?, la-co-construction-possible-dun-devenir-commun/), l’importance de unions « mixtes », la longue histoire des violences envers les nouvelles personnes installées…

L’auteur souligne la régénération des courants de pensée réactionnaire en lien avec les processus de décolonisation et la lutte du peuple algérien pour l’indépendance en particulier, les effets de la crise économique depuis le milieu des années 70, « les immigrés ont été les premières victimes de cette crise industrielle », la violence raciste des dépité·es de la décolonisation et de la violence économique du chômage contraint et durable… 

« Car contrairement à ce que croient ou feignent de croire nombre de nationalistes xénophobes, et toutes celles et tous ceux qui les écoutent benoîtement, l’histoire de l’immigration en France n’est pas une histoire de migrations non désirées aux motivations douteuses (une immigration subie), c’est au contraire fondamentalement l’histoire des politiques françaises d’immigration (une immigration choisie ) ».

Il ne faudrait pas oublier l’exode rural et ses raisons, l’immigration choisie de main d’oeuvre, « L’immigration est fondamentalement un phénomène qui a été voulu et même organisé par les industriels et par l’Etat, d’abord pour des raisons économiques ». Laurent Mucchielli fournit de nombreux exemples dans le temps long de la mobilisation de main d’oeuvre, dont les soldats enrôlés dans les colonies africaines. Il analyse, entre autres, « les liens entre histoire militaire et histoire de l’immigration », la place des réfugié·es, les populations qui fuient les guerres et les persécutions, le droit d’asile puis sa très forte limitation, le traitement discriminatoire de populations (en complément possible, Alexis Spire : Accueillir ou reconduire. Enquête sur les guichets de l’immigration, bureaucratie-et-croisade-morale/), l’insécurité juridique et ses traductions en termes d’insécurité humaine, la rétention administrative…

Le troisième partie est consacré aux fantasmes des menaces, aux opinions racistes et xénophobes, à certains types de délinquance « phénomène typiques des quartiers pauvres urbains depuis la fin du XIXe siècle », aux traitements discriminatoires dont ceux pratiqués par des forces de police, « Le recours aux attributs ethniques a pour les policiers un caractère fonctionnel, au même titre que l’âge ou le sexe, dans la mesure où la police de rue renvoie avant tout à une conception de la normalité conçue comme adéquation d’un type de population, d’un espace et d’un moment donné ». Les délinquance économique, fiscale et financière, patronale sont toujours minimisées ou exclues dans la peinture très monochrome des instances policières et juridiques ; il en est de même des violences masculines, domestiques ou non, envers les femmes…

L’auteur souligne que certaines infractions sont plus lourdement sanctionnées que d’autres, les effets de la politique du chiffre, « l’injonction politique d’augmenter leurs niveaux d’interpellation et d’élucidation », sans oublier qu’« Expliquer le comportement particulier de quelques-uns par une caractéristique générale de toute une population constitue un raisonnement vicié à la base. C’est un raisonnement raciste »…

Laurent Mucchielli interroge l’idée qu’une religion, ici l’islam, prédisposerait à la violence envers les femmes, l’histoire des viols collectifs, la domination masculine traversant tous les milieux sociaux, les banlieues dans l’imagination de la fachosphère (mais pas seulement), l’infamie de l’exclusion, la confusion volontairement entretenu entre « islam, islamisme, radicalisme », les marqueurs « identitaires » comme la nourriture halal ou casher ou la non consommation de porc, les effets de la stigmatisation au nom d’une conception falsifiée de la laïcité, le salafisme comme dérive sectaire mais non terroriste, la place de personnes récemment converties (j’indique que contrairement à une idée répandue, toutes les personnes sont de fait « converties », on ne nait pas affilié·e à une religion…), les terrorismes et l’oubli de la violence endémique à l’extreme-droite, le rôle de l’Arabie Saoudite (en complément possible, L’Arabie saoudite, un Daesh qui a réussi, larabie-saoudite-un-daesh-qui-a-reussi/) et de l’idéologie wahhabiste, les visions complotistes du monde, ce qui permettrait d’expliquer « les véritables rouages de passage à l’acte »…

J’ai notamment été intéressé par le chapitre « Cesser d’ethniciser les problèmes sociaux, remédier à un double enfermement ». L’auteur discute des problèmes sociaux et politiques, de l’insertion économique, du chômage et de la pauvreté, de la ségrégation sociale, de la (non-)représentation des minorités, de la liberté de conscience et de la liberté religieuse, de l’affirmer « politiquement une citoyenneté critique »…

Le dernier chapitre est consacré à « Ce roman national qui bloque notre réflexion sur l’identité française ». L’auteur aborde, entre autres, les mythes fondateurs, l’imaginaire commun, la reconstruction partielle et partiale de l’histoire, l’enfermement dans une vision infantile de « notre » histoire, les icônes nationalistes « Vercingétorix et Jeanne d’Arc », le nationalisme « républicain revanchard » de la IIIe République, l’invention des gaulois par le conquérant romain, Jeanne d’Arc et l’« essence de la chrétienté », l’imposition du catholicisme comme religion d’Etat, les sources chrétiennes de l’antisémitisme d’Etat, l’illusion construite rétrospectivement, la célébration d’une « France éternelle » qui n’a jamais existé, les langues réellement parlées en France avant la première guerre mondiale, les territoires régis par des « particularismes juridiques » dont le Concordat en Alsace et Moselle…

Laurent Mucchielli insiste sur l’obsession raciste de la blancheur, « l’obsession des nationalistes racistes pour la blancheur de la peau, et la dévalorisation parallèle des peaux non blanches, sont un héritage à la fois du racisme ordinaire (commun à presque toutes les sociétés humaines), des modes de catégorisation de la pensée coloniale (on la rencontre au moins depuis le XVIIe siècle) et de la conceptualisation des races humaines dans les sciences naturelles et la pensée médicale européennes de la fin du XVIIIe siècle à la première moitié du XXe », la conception « organiste » de la société, la créolisation (Edouard Glissant), les impensés métropolitains, celles et ceux qui sont « la France », « avec leur folklore gaulois, blanc et catholique, les nationalistes racistes sont en réalité des imposteurs et des usurpateurs tentant de s’accaparer une mémoire et un héritage collectif qui ne leur appartiennent pas plus qu’à tous les autres citoyens français et dont ils dégradent profondément la richesse et l’intégrité », le mythe « républicain guerrier d’une citoyenneté abstraite », la simplification violente de la réalité humaine complexe, les inégalités hommes/femmes, les inégalités colonisateurs/colonisé·es, le mensonge du « vrai français », la falsification de la laïcité, « C’est l’Etat qui doit être laïc, pas les citoyens », la neutralité religieuse de l’Etat et la liberté de conscience des citoyen·es, les compromis avec l’école catholique, la main-mise sur les écoles dites privés sous contrat…

L’auteur termine par la fabrique et le déni des discriminations. Il aborde les taux d’emploi, « L’emploi est donc bien le premier lieu des discriminations de type ethnico-religieux », l’origine inférée à partir de la consonance du nom et du prénom, les effets propres de la religion, les menées prétendument au nom de la liberté des femmes et l’augmentation des discriminations faites à certaines d’entre elles…

En conclusion, Laurent Mucchielli souligne, entre autres, que le succès des discours racistes « ne tient pas à la véracité de leurs arguments », l’évolution des « élites française », la régénération de l’idéologie nationaliste raciste, le passage d’un racisme « biologique » à un racisme culturel, la médiatisation du sensationnel. Il développe quatre arguments forts…

« Il y a donc également urgence à réinventer de multiples formes de démocratie participative et délibérative, qui réimpliquent les individus dans les collectifs et, au passage, leur réapprennent à vivre ensemble dans davantage de tolérance et de solidarité ».

Laurent Mucchielli : La France telle qu’elle est

Pour en finir avec la complainte nationaliste

Editions Fayard, Paris 2020, 224 pages, 18 euros

Didier Epsztajn


De l’auteur :

Vous êtes filmés ! Enquête sur le bluff de la vidéosurveillancebluff-technologique-ideologie-securitaire-et-gabegie-financiere/


En complément possible au chapitre sur le roman national :

Laurence De Cock : Sur l’enseignement de l’histoire, pour-une-histoire-emancipatrices-loin-des-geolier·es-du-roman-national/

Laurence De Cock, Régis Meyran : Paniques identitaires. Identité(s) et idéologie(s) au prisme des sciences sociales, identites-fantasmees-ou-figees-le-refus-de-legalite-et-de-la-liberte/ et introduction : introduction-et-sommaire-paniques-identitaires-identitees-et-ideologies-au-prisme-des-sciences-sociales/

William Blanc, Aurore Chéry, Christophe Naudin : Les historiens de garde, contre-les-poncifs-du-roman-national-et-les-legendes-contre-revolutionnaires/

Suzanne Citron : Le mythe nationalL’histoire de France revisitée, sujets-tabous-et-memoire-clotures/

et deux sites :

Aggiornamento hist-geo : 

http://aggiornamento.hypotheses.org

CVUH : http://cvuh.blogspot.fr

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