Revisiter les révolutions ambiguës de 1989

Avec l’aimable autorisation de la revue Inprecor

Vingt ans après la chute du mur de Berlin, Timothy Garton Ash écrivait : « en 1989, les Européens ont proposé un nouveau modèle de révolution non-violente – de velours » (1). Quelques années plus tôt, au contraire, il avait utilisé un néologisme intéressant – la « réfolution » (2) – pour décrire le type de changements systémiques qui s’étaient produits, combinant les caractéristiques des révolutions et des réformes d’en haut. Je veux soutenir et développer ici ce néologisme en opposition à l’épithète « pur », comme étant plus précis pour analyser les ambiguïtés mêmes des transformations historiques qui ont mis fin au « monde bipolaire ». Je soutiendrai que les mouvements et les mobilisations démocratiques, qui ont eu lieu en 1989 et avant, étaient contre la nomenklatura au pouvoir et, en même temps, n’étaient pas en faveur des principales transformations socio-économiques introduites depuis 1989. Il faut regarder au-delà des étiquettes et des discours idéologiques pour prendre pleinement en compte le rôle des « deals » (ou rapports) internationaux « bipolaires » encore à l’œuvre en 1989, mais aussi le rôle joué par les dirigeants de l’ancien parti unique dans les formes opaques de privatisation : tout cela signifia une absence de véritable processus démocratique de décision quant aux principales réformes dont une part substantielle ont eu un contenu contre-révolutionnaire. Les aspirations populaires se sont exprimées massivement par des poussées révolutionnaires contre le parti unique et la domination soviétique, comme le mouvement polonais Solidarnosc en 1980-1981. Et ce mouvement était plus proche de l’automne des Conseils ouvriers de Prague en 1968 contre l’occupation soviétique que des thérapies de choc libérales de 1989. Ces révolutions embryonnaires vers une troisième voie ont été réprimées et démantelées par les puissances dominantes du monde bipolaire à travers différents épisodes, parce que les forces démocratiques mobilisées étaient une alternative à l’ordre politique existant qui tentait d’imposer son propre objectif. Une telle réalité fut camouflée derrière les concepts de guerre froide et la transformation qui a suivi 1989.

Le vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin en 1989 a été une occasion particulière pour de nombreux pays de commémorer cet événement historique, qui a entraîné des changements systémiques jusqu’à la fin de l’Union soviétique en 1991. Malgré des scénarios différents, en Europe de l’Est l’année 1989 a été qualifiée d’« année des révolutions » (3). Timothy Garton Ash souligne combien ces « révolutions » furent différentes du « modèle » violent habituel de changements radicaux survenus dans d’autres contextes : « En 1989, des Européens ont proposé un nouveau modèle de révolution non-violente – de velours ». Mais les spécificités sont probablement autres.

Les biais idéologiques des concepts de la guerre froide

Sans s’engager ici dans des débats sémantiques ou accepter des « modèles » ou des normes rigides, on peut certainement rejeter l’identification réductrice des révolutions à la violence organique. Et nous pouvons raisonnablement tenir pour acquis que cette notion recouvre deux caractéristiques et significations interdépendantes : une large mobilisation populaire (sociale) contre les aspects fondamentaux d’un système existant et, en résultat de ces mouvements, l’élimination des structures dirigeantes et des forces sociales dominantes de ce système associée à l’introduction de nouveaux éléments à dimension symbolique et idéologique. Même s’il existe toujours des écarts (des désillusions) entre les espoirs et les revendications populaires d’une part et les changements accomplis d’autre part, les « révolutions » expriment un lien organique entre les deux aspects : des mouvements de masse sont nécessaires pour des changements radicaux. Il est assez évident que l’utilisation pour caractériser le tournant historique de 1989 du terme « révolutions » dans les milieux et les médias à orientation libérale, associe le rejet populaire (démocratique) des dictatures répressives à ce qui est décrit comme « la fin du communisme ». Ce faisant, une légitimité démocratique est donnée aux changements, et quatre équations implicites sont établies :

• l’ancien régime des partis communistes (PC) est assimilé au « communisme » ;

• le rejet populaire de ces régimes bureaucratiques et répressifs passés est identifié aux exigences des changements politiques et socio-économiques introduits après 1989, dans le cadre de la mondialisation capitaliste néolibérale ;

• l’ordre économique néolibéral est identifié à la démocratie ;

• et tous les opposants des anciens régimes (communistes) sont identifiés aux anticommunistes.

Ces équations dominantes sont tout sauf convaincantes.

En fait, les étiquettes étaient et sont encore confuses, en particulier « socialisme » et « communisme » qui couvrent d’abord les idéaux d’une société non oppressive sans classes et visant à la satisfaction des besoins humains à travers leurs responsabilités individuelles et collectives directes et complètes. Il ne s’agit pas d’un « modèle », mais seulement de principes, d’objectifs, partagés par ceux qui croient encore en cette « utopie concrète » et qui incluent, dans leur réflexion sur les moyens d’y parvenir, une approche critique de toutes les expériences, y compris celles qui prétendaient être socialistes. La deuxième signification de ces mots couvre les systèmes ou les partis en tant que formations historiques concrètes, ayant adopté ces étiquettes à un certain moment de leur histoire, et développé des « modèles » institutionnels concrets. À l’intérieur ou à l’extérieur de ces systèmes ou partis, des individus ou des mouvements peuvent critiquer le modèle concret ou l’expérience en raison de sa distance par rapport aux idéaux. L’évolution internationale des « partis socialistes » vers l’intégration dans l’ordre mondial capitaliste et plus récemment vers ses variantes néolibérales, d’une part, et d’autre part la stalinisation et plus généralement la bureaucratisation des « révolutions socialistes » du XXe siècle et, depuis les années 1980, le rôle joué par de nombreux ex-communistes (ou même, en Chine, se prétendant encore « communistes ») dans le processus de privatisation et d’insertion dans l’ordre mondial capitaliste, sont les principales raisons historiques de l’écart entre les idéaux et la réalité. Et aussi des ambiguïtés idéologiques et de la confusion résultant de ces étiquettes. Les divisions classiques « droite » et « gauche » sont elles-mêmes souvent opaques.

Je n’aborderai pas ici les débats conceptuels qui ont divisé – et divisent encore – les marxistes eux-mêmes sur la manière de caractériser l’Union soviétique et ses pays frères (4). Les crises passées et les bouleversements sociaux au sein des anciennes sociétés « communistes » ainsi que le processus concret de leur transformation depuis 1989 m’ont convaincue que l’utilisation de concepts « purs » pour les caractériser (« socialistes » ou « capitalistes », ou encore relevant d’une « nouvelle classe ») ne permet pas bien de saisir leurs principales contradictions – ni, de façon spécifique, le contexte historique des années 1980 qui a conduit, à la fin de cette décennie, à un tournant particulier de l’appareil bureaucratique des partis communistes (PC) vers l’insertion dans le système capitaliste mondial. De même, les sentiments ambivalents populaires et les relations conflictuelles spécifiques avec ces États/partis ont joué un rôle clé dans les scénarios opaques de la restauration capitaliste. Ces partis gouvernaient au nom des travailleurs (ce qui signifiait une forme non capitaliste et paternaliste de protection sociale), mais sur leur dos (réprimant tous les mouvements autonomes des travailleurs). Considérer ces partis comme des corps politiques classiques est évidemment une erreur. Mais les réduire à l’aspect (réel) d’appareils d’État néglige les dimensions politiques et historiques de leur mode de fonctionnement, ou le rôle de l’idéologie socialiste qu’ils employaient pour se légitimer. Il s’agit également d’une approche réductionniste, unilatérale et trompeuse.

Une similaire dualité de traits se révèle derrière l’analyse du type de « propriété sociale » bureaucratique qui caractérisait – sous différentes variantes, y compris l’autogestion décentralisée – les anciens régimes se réclamant du socialisme : ils ont supprimé la propriété privée en tant que caractéristique dominante, non pas dans des circonstances limitées mais en tant que facteur « constitutif » et idéologique entravant la domination du marché. Ainsi, l’argent ne pouvait pas jouer le rôle de « capital » (capital-argent investi pour « faire de l’argent », c’est-à-dire du profit). La nomenklatura du parti/État gérait l’économie, mais ne possédait pas d’actions et ne pouvait transformer ses privilèges de pouvoir, de consommation et de gestion en droits de propriété réels transmissibles aux héritiers : les « propriétaires réels » officiels (légaux) étaient les travailleur·es (tous et personne en particulier) ou même le « peuple entier ». Tout cela signifiait aussi que le droit de licenciements économiques n’existait pas, ni la procédure de faillite. Le droit de grève était interdit (les travailleurs « ne se mettraient pas en grève contre eux-mêmes », disait-on dans un tel régime). Les syndicats y étaient les courroies de transmission des décisions du parti, et non des organes de défense des travailleurs. Cependant, la stabilisation de la main-d’œuvre dans les grandes usines s’est faite par la distribution de « revenus sociaux » croissants sous la forme de logements, de produits, de soins de santé ou de services de garde d’enfants associés à des emplois… et à une « bonne attitude ». Le rôle dominant, paternaliste et répressif du parti empêchait les travailleurs d’exercer quelque pouvoir de décision que ce soit, indépendant et cohérent ; mais le parti unique régnait au nom des idéaux socialistes et prétendait les appliquer. La légitimation « socialiste » des régimes s’est établie par une protection sociale élevée et par l’éloge idéologique de la création de richesse par la force de travail, ainsi que par un « égalitarisme » relativement élevé.

La puissance du parti aurait été réduite s’il n’avait été qu’un appareil. L’intégration des « meilleurs » travailleur·es et intellectuel·es socialistes dans ses rangs et dans ses « organisations de masse » était un moyen de canaliser, de contrôler et si « nécessaire » de réprimer leur initiative tout en assurant une légitimité ou une base sociale au régime. La popularité de l’idéologie officielle s’est traduite par des relations ambiguës : les tendances dominantes de résistance et les mouvements alternatifs ont été, consciemment ou de facto, destinés à réduire l’écart entre les idéaux socialistes officiels et la réalité. De nombreux membres de base de ces PC ont simplement essayé de mettre en œuvre des idéaux qui étaient populaires. C’est aussi la raison pour laquelle tant de membres du parti ont été impliqués dans les grands soulèvements qui se sont produits en 1956 en Pologne et en Hongrie, en 1968 en Tchécoslovaquie et en Yougoslavie et même en Pologne au sein de Solidarnosc en 1980-1981. Mais tous été réprimés par l’appareil dirigeant, craignant la perte de sa position privilégiée de pouvoir et de contrôle (5).

Tout cela ne peut être analysé sans aller au-delà des étiquettes dominantes. Comme nous l’avons déjà dit, l’ancien parti/État « communiste » n’était bien sûr pas un vrai parti politique (il n’y avait pas de droit pour les tendances alternatives, pas de votes réels et libres dans les congrès). Mais il combinait différentes caractéristiques : un appareil avec des bureaucrates ayant des privilèges de pouvoir, mais aussi un ensemble d’organisations de masse attachées au parti, parmi lesquelles les organisations culturelles qui jouaient une sorte de rôle politique avec bon nombre d’approches critiques entre les lignes. Malgré la stalinisation – même analysée non seulement comme une déformation mais comme une sorte de contre-révolution au sein de la révolution (6) – le régime a continué à utiliser une idéologie socialiste pour se légitimer tant au niveau national qu’international (sur la scène anticapitaliste et anticolonialiste – sociale, syndicale et politique). Dans la période de réel « rattrapage » (jusqu’aux années 1970), avec une forte croissance de la production et une amélioration du niveau de vie, ces régimes pouvaient être perçus comme une alternative au capitalisme, et comme améliorant le rapport de force mondial pour ceux qui résistaient aux politiques coloniales impérialistes. Mais la stalinisation de l’Union soviétique l’avait aussi transformée en une autre « grande puissance » voulant contrôler ses « pays frères » autant que ses propres travailleurs.

L’adhésion à de tels partis au pouvoir pouvait être le produit d’un large éventail de motivations (changeantes), allant de l’utilisation cynique de la carte du parti pour obtenir des privilèges aux convictions communistes et anti-impérialistes sincères. Le choix pratique d’essayer de réduire l’écart entre l’idéologie officielle et la réalité pouvait impliquer la participation explicite aux critiques intellectuelles et aux soulèvements populaires antibureaucratiques ainsi que la simple promotion quotidienne de relations et activités fraternelles horizontales ; évoluant au milieu de ces diverses attitudes, il y avait les comportements de ceux/celles qui n’avaient pas d’idéologies sophistiquées : né·es dans le système ils/elles cherchaient des objectifs positifs et des gains concrets personnels et pour leur entourage, en utilisant les règles existantes associées à la carte du parti, tant que de tels gains existaient.

Les préjugés idéologiques et les concepts de la guerre froide ont limité l’analyse sociologique et politique objective et complexe de ces sociétés en conflit (7), la relation entre ces régimes et leurs populations a généralement été présentée en noir et blanc – des deux côtés du monde bipolaire.

L’Union soviétique stalinisée a agi comme une « grande puissance », passant des accords (à Yalta) ou s’opposant (pendant la guerre froide) à d’autres « grandes puissances », au détriment des « pays frères» et du peuple. Le régime communiste yougoslave (appelé « titiste » du nom de son chef, Josip Broz dit « Tito ») fut « excommunié » en 1948 par le Kremlin. Cela signifia un isolement absolu, une répression politique et physique de tous les liens avec le régime yougoslave au sein du mouvement communiste international (notamment en Hongrie, en Pologne et en Tchécoslovaquie). Après la mort de Staline, en 1955, Khrouchtchev est venu à Belgrade s’excuser en promettant de respecter les différents « modèles » socialistes. Mais malgré cela (et malgré l’espoir de la « déstalinisation » de l’Union soviétique lors du vingtième Congrès du PCUS où « K » dénonça les crimes de Staline et le Goulag), Moscou continua – en 1956 en Hongrie, comme en 1968 en Tchécoslovaquie – à calomnier et réprimer les mouvements et les personnalités socialistes alternatives, par crainte de dynamiques démocratiques incontrôlables.

Les anciens mouvements communistes officiels, qui soutenaient l’Union soviétique en tant que patrie du socialisme, ont censuré et réprimé tous leurs opposants en les traitant d’« anticommunistes ». En général, cela incluait tous les mouvements ou individus qui critiquaient les écarts entre les idéaux socialistes et la réalité, à la recherche d’un « socialisme à visage humain ». Les progrès sociaux introduits par ces régimes étaient censés « prouver » leur réalité socialiste, mais ils étaient en fait loin des droits sociaux réels parce que les activités et les initiatives autonomes, qu’ils auraient pu stimuler dans la pratique, étaient sous contrôle et réprimés par un appareil qui voulait conserver son monopole de pouvoir.

Les idéologies anticommunistes de l’époque étaient trop heureuses de pouvoir identifier ces régimes à tout type d’idéal communiste en tant que tel et de réduire le communisme à l’aspect répressif de la réalité soviétique. De même, les nouveaux régimes officiellement « démocratiques » (pro-marché) – surtout ceux dominés par d’anciens membres de la nomenklatura communiste – ont eu tendance à dénier (ou à réprimer jusqu’à maintenant) la reconnaissance de tout aspect progressif de ces régimes passés, les réduisant au Goulag. Tout le court « siècle soviétique » est maintenant présenté comme une parenthèse artificielle dans l’histoire et la civilisation de l’Europe, qui serait seulement « occidentale » et supposée (à tort) avoir été unie dans le passé : le slogan d’un « retour en Europe » est perçu comme très arrogant et ignorant par la majorité de ces populations.

Il y a eu une convergence paradoxale des approches de la guerre froide (que ce soit pour défendre les régimes « communistes » ou pour leur jeter l’anathème) prétendant que ces anciennes sociétés étaient « communistes » et donc que tous les opposants, ou simplement des citoyens critiques, ne pouvaient être que des dissidents anticommunistes. La réalité était tout à fait différente. Toutes sortes de courants et d’aspirations politiques existaient, y compris au cours des périodes de crise de ces anciens systèmes. Mais il reste à analyser quelles étaient les aspirations et les dynamiques dominantes, ce que nous tenterons de faire dans la dernière partie de ce texte. C’est pourquoi « 1989 » – ou plus largement les différents scénarios nationaux et les différentes phases de crise et de changement dans les pays d’Europe de l’Est – sont un enjeu pour les interprétations et les mémoires alternatives (8).

Les revendications populaires de libertés individuelles et collectives dans les « régimes communistes » du passé (ou du présent, à Cuba ou en Chine) n’« appartiennent » pas à un courant particulier. Elles se sont exprimées au sein de larges fronts en 1989 et avant, comme en Tchécoslovaquie dans le mouvement dissident appelé Charte 77 ou le Forum civique qu’il a créé en 1989, où des communistes et anticommunistes ont coexisté et lutté ensemble pour des libertés. Des revendications similaires ont été formulées lors de manifestations démocratiques contre la dictature du parti unique et la domination du Kremlin, en 1956 en Pologne et en Hongrie, en 1968 en Tchécoslovaquie et en Yougoslavie, en 1980-1981 en Pologne. C’est donc la question même des continuités et des discontinuités entre ces soulèvements démocratiques et l’année 1989 qui est au cœur des divergences.

De la stagnation des années 1970 et de la course aux armements à la chute du mur de Berlin

L’ouverture des archives et les commémorations de 1989 en 2009 ne laissent aucun doute sur l’importance clé des hésitations et des « accords » internationaux qui se discutaient, dans un contexte spécifique, autour de la question de l’Allemagne. Mais si 1989 a été un « tournant », ce n’était ni un « événement » soudain ni un scénario préconçu et maîtrisé. Nous devons brièvement revenir aux années 1970, pour nous rappeler une période cruciale de crises et de changements dans l’ordre mondial capitaliste international, alors que le monde néostalinisé devenait lui-même de plus en plus fragile.

Les années 1970 ont été dominées en Europe de l’Est par le gel des réformes internes. Quelles qu’aient été leurs limites, ces réformes visaient à accroître une certaine décentralisation (en général au profit des gestionnaires, mais en Yougoslavie avec une augmentation des droits autogestionnaires des travailleurs) et une certaine pression du marché pour réduire le gaspillage bureaucratique. Les principales contradictions de ces réformes étaient d’ordre socio-économique et politique :

• D’une part, elles augmentaient les inégalités et l’instabilité en élargissant la pression du marché – ce qui a été rejeté par les travailleurs comme contraire aux valeurs égalitaires mais aussi par les secteurs conservateurs de la bureaucratie qui avaient peur de perdre leur position dominante.

• D’autre part, précisément pour surmonter les résistances sociales, les ailes réformistes de l’appareil ont ouvert les portes à plus de libertés – mais alors, les mouvements sociaux et intellectuels d’en bas se développèrent sans respecter les limites des réformes du régime à parti unique. Cela fut illustré par le développement des conseils ouvriers spontanés en 1956 en Pologne et en Hongrie, par les revendications d’« autogestion de haut en bas » et de planification autogérée contre les réformes du marché et la « bourgeoisie rouge » en Yougoslavie en juin 1968, et par toutes les idées du « socialisme à visage humain » comme lors du Printemps de Prague et de l’automne des conseils ouvriers en Tchécoslovaquie (sur lesquels nous reviendrons à la fin de l’article).

Les réformes ont donc été bloquées après les tournants répressifs et l’intervention des chars du Pacte de Varsovie à Prague. Mais une nouvelle décennie de croissance relative (par rapport aux pays occidentaux) a eu lieu, basée sur l’augmentation des crédits et des importations dans certains pays clés d’Europe de l’Est. Cela a ouvert les vannes aux produits occidentaux afin de moderniser leurs économies et de répondre aux aspirations des consommateurs. Le taux de croissance plutôt élevé au Sud et à l’Est par rapport à la « stagflation » dans les principaux pays capitalistes était attractif pour les banques occidentales : elles ont augmenté leurs prêts internationaux, cherchant à utiliser de manière rentable les dépôts qu’elles avaient reçus en dollars des pays arabes après la hausse des cours du pétrole. Les années 1970 avaient également été une décennie de relative « stagnation » en Union soviétique après que les réformes de Kossyguine eurent été repoussées et que la vieille garde autour de Léonid Brejnev eut choisi l’immobilisme. C’était donc une période de haute protection sociale tant pour les travailleurs que pour les bureaucrates au pouvoir, mais de ralentissement de la productivité et de la croissance.

À la fin de cette décennie, l’intervention soviétique en Afghanistan a ouvert la dernière phase de la guerre froide et de la course aux armements, avec un effet radicalement différent dans les deux parties du monde bipolaire. Les énormes dépenses militaires et les emprunts à l’étranger légitimés par l’Initiative de défense stratégique (dite aussi Guerre des étoiles) contre le « danger communiste » ont aidé le nouveau président américain Ronald Reagan à relancer l’économie américaine (avec un déficit budgétaire considérable) et à commencer à rétablir l’hégémonie détériorée des États-Unis. Le tournant néolibéral de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne en 1979, et en 1980 aux États-Unis, sous Ronald Reagan, s’est avéré être une contre-offensive contre tous les systèmes, orientations et codes du travail qui, après la Seconde Guerre mondiale et sous la pression de la concurrence bipolaire, avaient réduit les inégalités, encouragé l’État-providence et protégé la force du travail de la concurrence. La révolution technologique a été mobilisée pour réorganiser l’espace productif et démanteler les bastions syndicaux ou les autres formes de capacité collective de négociation. Entre-temps, la libre circulation des capitaux et la suppression des protections sociales et nationales ont imposé une concurrence généralisée sur le marché en vertu des nouvelles règles des institutions financières internationales dirigées par les États-Unis. La crise de la dette (dans les pays postcoloniaux et dans certains pays d’Europe de l’Est) est devenue le vecteur central des « crédits conditionnels » et des politiques « d’ajustement structurel » visant à ouvrir ces sociétés à la privatisation généralisée et à la concurrence – ce que l’on a appelé le « consensus de Washington ».

Contrairement aux États-Unis, la course aux armements a lourdement pesé sur l’URSS : les dépenses militaires ont ponctionné les autres domaines du budget, en particulier ceux des infrastructures et des équipements industriels soviétiques, qui sont rapidement devenus obsolètes. Au cours de la même période, les relations au sein du Comecon (Conseil d’assistance économique mutuelle) ont été tendues par des années d’emprunts étrangers en devises fortes, sans précédent dans de nombreux pays clés d’Europe orientale : Pologne, Yougoslavie, Roumanie, Hongrie et Allemagne de l’Est.

La hausse des taux d’intérêt aux États-Unis (avec une politique monétariste radicale) au début des années 1980 a provoqué une réaction en chaîne sur les taux variables des crédits internationaux contractés auprès des banques privées. Cela a brusquement accru le niveau d’endettement des pays d’Europe de l’Est (ainsi que du Sud) alors que le remboursement par les exportations fut difficile dans le contexte du ralentissement de la croissance mondiale et de la faible compétitivité de leurs produits.

La réponse des partis communistes au pouvoir en Europe de l’Est à cette crise de la dette a été différente. En Pologne, le gouvernement Gierek a décidé d’augmenter les prix des biens de consommation, ce qui a provoqué l’explosion des grèves qui ont conduit à la création du premier syndicat indépendant d’Europe de l’Est, Solidarnosc (Solidarité), regroupant environ dix millions de travailleurs. Après son premier et dernier congrès démocratique, la loi martiale a été imposée par le général Jaruzelski (communiste), avec près d’une décennie de répression et un recul de la production jusqu’en 1989.

En Roumanie, le président Ceausescu a imposé le remboursement de la totalité de la dette au cours des années 1980, par le biais d’une dictature violente imposée à son propre peuple. Ses pairs ont essayé de garder leur propre pouvoir, tout en faisant payer au dictateur son impopularité, par son assassinat lors d’une pseudo-révolution en décembre 1989.

En Yougoslavie, les années 1980 ont été marquées par la paralysie des institutions centrales, incapables de faire accepter les politiques fédérales de remboursement d’une dette auxquelles s’opposaient tant les travailleur·es que les pouvoirs républicains. La flambée de l’inflation a atteint trois chiffres et de multiples résistances se sont exprimées par des milliers de grèves éparses combinées à une augmentation des tensions nationalistes. L’élargissement du fossé entre les républiques, devenues véritables centres de décision depuis les réformes décentralisatrices des années 1960 et la désintégration de la solidarité, préfigurait l’éclatement de la fédération. Le dernier gouvernement yougoslave d’Ante Markovic a tenté de lancer une radicale thérapie de choc libérale et une transformation de la propriété sociale en 1989, mais il a été confronté à des stratégies nationalistes républicaines différentes et à la décision des républiques les plus riches de quitter le bateau qui coule alors qu’à l’échelle nationale les bureaucraties cherchaient à consolider des « États-nations » capables de contrôler la répartition de la richesse et un territoire aussi grand que possible.

En Hongrie, les dirigeants communistes ont été les seuls à essayer de rembourser la dette en vendant les meilleures entreprises aux capitaux étrangers dès les années 1980. Dans le contexte des signes de « désengagement » de Gorbatchev, ils ont négocié l’ouverture de leurs frontières à l’Autriche en septembre 1989 (contre une compensation financière), rendant inévitable la chute du mur de Berlin.

Mais le principal pays endetté était la République démocratique allemande (RDA), dont les importations croissantes en provenance de l’Ouest avaient été encouragées par Moscou dans les années 1970, pour échapper à l’interdiction des exportations technologiques occidentales vers l’Union soviétique imposée par les États-Unis. La RDA d’Honecker fut en fait « libérée » à partir de novembre 1987 par Gorbatchev, qui espérait qu’accepter de se débarrasser d’un régime et d’un mur aussi impopulaires – et peut-être accepter une unification de l’Allemagne – pourrait être la meilleure solution pour sa propre politique : les subventions allemandes aideraient au rapatriement de l’armée soviétique, réduiraient le coût de la course aux armements et permettraient de se concentrer sur les réformes internes, tandis que le retrait soviétique mettrait fin à l’embargo occidental sur le crédit et faciliterait l’importation des nouvelles technologies. Le ton de Gorbatchev était celui de la « coexistence pacifique » et non plus celui du régime de Khrouchtchev en 1956, visant à rattraper le capitalisme (en 1980).

Dès lors, l’URSS a souhaité se désengager pour l’essentiel de sa politique internationale d’aide politico-économique, notamment à Cuba et au Nicaragua, pour aller de l’avant avec les nouveaux « accords » internationaux. Mais l’URSS voulait aussi que ses pays frères, dans le cadre du Comecon, remboursent leurs dettes en produits : elle était de plus en plus intéressée à tourner ses exportations de pétrole et de gaz vers les pays qui payaient en devises fortes. (Eltsine allait faire avancer une telle logique après la dissolution de l’URSS, pour permettre à la Fédération de Russie de demander aux nouveaux États indépendants de payer en devises fortes leurs importations d’énergie.)

Dans les coulisses se nouaient des accords financiers avec le régime hongrois (pour qu’il ouvre les premiers trous dans le « rideau de fer ») et avec Moscou (vers son accord pour l’unification) ; ils étaient associés à la visite populaire de Gorbatchev en Allemagne – et à ses ordres envoyés aux services de sécurité est-allemands pour qu’ils ne répriment pas les manifestations populaires. Mais son idée était de proposer le démantèlement des coalitions de l’OTAN et du Pacte de Varsovie. Il partageait avec Mitterrand un projet de « maison européenne commune » fondée sur une coexistence pacifique et des réformes dans les deux parties de l’Europe – avec une sorte de système comme le Conseil de l’Europe ou les Accords d’Helsinki similaires à ceux qui figuraient dans la « Charte de Paris » (9).

La dynamique de l’unification allemande a été déterminée par la décision du chancelier Kohl, soutenue par les États-Unis, d’établir une union monétaire. Le taux de change (1 pour 1) a été un désastre pour l’économie est-allemande, mais à court terme attrayant pour sa population. Une telle absorption/destruction de la RDA était loin des discussions initiales que Gorbatchev avait eues avec Kohl au sujet d’une nouvelle Constitution à discuter par les deux parties de l’Allemagne. Le gouvernement français de Mitterrand a fait tous les efforts possibles pour intégrer l’Allemagne unifiée dans la construction européenne (avec le Traité de Maastricht et son approche monétariste rigide – une condition pour convaincre la Bundesbank d’abandonner le Deutsche Mark). Mais pour l’administration étatsunienne, l’enjeu était l’OTAN – l’Allemagne devait y participer, et l’OTAN devait être maintenue et élargie en dépit de la dissolution du Pacte de Varsovie en 1991.

Au cours des années 1990, les États-Unis ont utilisé les questions de la Bosnie puis du Kosovo (dans le contexte de l’échec des « plans de paix » de l’Union européenne et des Nations unies) pour pousser l’ancienne alliance de la guerre froide vers l’Est et établir de nouveaux protectorats (10). La dynamique interne de la politique soviétique changea l’équilibre des relations extérieures et mit Gorbatchev le dos au mur ; il n’eut d’autre choix que d’accepter les décisions politiques occidentales. La dissolution de l’Union soviétique, le coup d’État d’Eltsine contre la Douma qui s’opposait aux réformes marchandes radicales et les accords internationaux réciproques sur les mesures contre le terrorisme ont ouvert la porte à une nouvelle période.

Révolutions démocratiques ou « réfolutions » opaques ?

Abordons ici les facteurs qui ont empêché les « révolutions » sociales de se produire et qui, de plus, contredisent le caractère « démocratique » des changements.

1. Facteurs externes bipolaires. Le fait qu’il y ait eu des négociations internationales en coulisse entre Gorbatchev et les gouvernements occidentaux n’est pas en soi suffisant pour dénier le caractère « révolutionnaire » de ces changements. Le passé avait démontré la possibilité de révolutions brisant les accords du monde bipolaire. Le régime titiste en Yougoslavie a résisté à la fois à Staline et aux grandes puissances occidentales, dirigeant le mouvement des Non-Alignés ; il a pu s’imposer malgré (et contre) les accords de Yalta selon lesquels la Yougoslavie était censée être à nouveau une monarchie sous influence occidentale et soviétique « partagée » moitié-moitié. La capacité de résister à de tels « accords » internationaux reposait sur plusieurs facteurs : la grande popularité et légitimité de la lutte antifasciste menée par les partisans yougoslaves, la redistribution des terres à des centaines de milliers de paysans armés et une nouvelle auto-administration dans les territoires libérés, cristallisant le nouveau projet fédéral contre la haine interethnique – tous ces aspects étant associés à un rejet radical du royaume serbe qui avait dominé la première Yougoslavie de manière dictatoriale (11). Mon hypothèse est que le rôle décisif joué en 1989 par les « accords » internationaux dans la dynamique des changements illustre, au contraire, la faiblesse de la mobilisation populaire, incapable de déterminer réellement la substance des transformations, qui se sont produites « par le haut » (et de l’extérieur). Ces mobilisations étaient suffisantes pour se débarrasser des régimes les plus corrompus et les plus inefficaces et ouvrir un processus d’élections pluralistes. Mais cela fut introduit dans la Constitution soviétique sans aucune « révolution », sous le règne de Gorbatchev, et cela apparut comme une « norme » possible dès que Moscou a accepté la chute du régime de la RDA.

L’ancien dissident tchèque de la Charte 77 et futur président, Vaclav Havel, l’a clairement exprimé dans une interview donnée à un journal français (12) à l’occasion du vingtième anniversaire de la « Révolution de velours » : « En 1989, nous avons commencé par suivre de près l’exode des Allemands de l’Est. C’était une fuite massive, notamment via Prague. […] J’ai compris que le cours des choses avait changé. » Et lorsque le journaliste lui demanda : « La « révolution de velours » naît-elle naturellement de la chute du Mur ? », Vaclav Havel a continué, bien sûr, à mentionner les aspirations profondes et les luttes pour les libertés dans toutes les sociétés ; et il a ajouté que, même s’il n’y avait aucune garantie d’événements pacifiques, on pouvait deviner que « l’Union soviétique ne pouvait plus intervenir sous peine d’ouvrir une crise internationale et de rompre toute la nouvelle politique de perestroïka ». Mais il a souligné : « La dissidence n’était pas prête. […] Nous n’avons eu qu’une influence minime sur les événements eux-mêmes. Mais quand le pouvoir a cherché à dialoguer, il a fait de nous ses interlocuteurs. Il n’existait pas de mouvement politique organisé auquel il pouvait parler. Nous avons alors fondé le Forum civique dans ce but. »

En d’autres termes, « la révolution de velours n’aurait pas été possible sans les événements monumentaux qui se sont déroulés dans les autres pays du bloc communiste » (13), et tout d’abord en Union soviétique.

Mais il reste à expliquer comment des transformations socio-économiques radicales très impopulaires ont pu être introduites, sinon par des mobilisations révolutionnaires, du moins sans résistance apparente. D’autres sources d’ambiguïté apparaissent dans ces questions.

2. Catégories peu claires. La première source d’ambiguïté dans la dynamique des changements est le fait que tous les nouveaux fronts ou les nouveaux partis issus de l’ancien parti unique étaient très hétérogènes et se sont rapidement scindés, sans être d’accord sur ce qu’il fallait faire. Dans le même entretien, Vaclav Havel a rappelé ce qu’était le programme du Forum civique : « Nos idéaux étaient restés les mêmes. Les premières réformes se résumaient aux principes de la dissidence : élections libres, pluralisme, économie de marché, État de droit, respect des libertés individuelles. Ensuite, notre priorité a consisté à démettre et écarter tous les responsables des exactions du communisme. » En réalité, derrière ces formulations vagues, il existait des désaccords majeurs sur toutes ces questions (y compris la « lustration », une sorte de chasse aux sorcières anticommuniste) parmi les anciens membres de la même Charte 77.

Partout, de nouveaux partis sont apparus avec de plus en plus de difficultés à établir des majorités stables dans les parlements. Et l’expérience des premières « réformes de marché » néolibérales a conduit le peuple à voter assez rapidement pour les anciens communistes, dans l’espoir qu’ils maintiendraient ou réintroduiraient des protections sociales. Cela s’est produit d’abord en Pologne, trois ans seulement après la thérapie de choc néolibérale. Un autre facteur rendit le tableau flou. Les figures dominantes des partis nouvellement élus ou des anciens partis communistes rebaptisés sociaux-démocrates avaient encore la carte du Parti communiste quelques mois auparavant. Et, de la Russie à la Pologne, la plupart des nouveaux dirigeants venaient de l’ancien appareil – même de sa police secrète (14). C’est l’une des raisons pour lesquelles la population n’a pas bien compris ce qui était en jeu.

L’élimination du régime du parti unique et l’introduction du pluralisme ont bénéficié du soutien populaire et n’ont donc pas été difficiles à réaliser. Mais le parti/État était à la fois infrastructure et superstructure, et le démantèlement a permis une transformation radicale du système par le haut, à travers des changements des lois fondamentales sans débats pluralistes sur les nouvelles Constitutions. L’absence de vie démocratique dans le passé, mais aussi l’opacité de la transition économique, ont facilité ce processus. Il suffisait que les dirigeants nouvellement élus attaquent les fondements de l’ordre socio-économique par le biais d’un ensemble de nouvelles lois établies sans transparence. Les populations, en particulier celles impliquées dans Solidarnosc (le syndicat indépendant polonais) lors de son congrès de 1980, n’ont jamais parlé ou manifesté en faveur d’un projet de privatisation généralisée. Leur but était de vivre mieux et plus librement. L’espoir était souvent de profiter du meilleur de chaque système, en se tournant beaucoup plus vers un modèle suédois ou allemand très social-démocrate des années 1960 que vers le capitalisme anglo-saxon des années 1980.

La transformation d’un large éventail d’anciens communistes en nouveaux libéraux et propriétaires fonciers s’est produite en général en Europe de l’Est parce qu’ils voulaient protéger de manière pragmatique leurs privilèges de pouvoir et de consommation et ne pouvaient plus le faire par les anciens mécanismes. En raison de la crise de la dette, du gaspillage croissant et du ralentissement des gains de productivité, ils ne pouvaient « payer » la stabilité par une protection sociale garantie. Ils se sont donc tournés vers la privatisation et se sont servis de leur connaissance du système et des anciennes relations sociales pour inventer des réformes qui leur convenaient. En général, l’ancien parti était la principale source d’élites qualifiées. Il n’y avait pas de capitaux privés pour acheter les usines. C’est pourquoi ils sont devenus les acteurs dominants et les bénéficiaires de la privatisation et du nouveau système politique.

Deux cas légèrement différents doivent être soulignés où les anciens communistes n’ont pas pu jouer ce rôle. L’un est l’Allemagne unifiée, parce qu’il y avait là une véritable bourgeoisie allemande avec un vrai capital capable d’acheter les usines. C’est pourquoi une purge anticommuniste radicale et en particulier la négation de tout acquis du régime précédent ont été imposées (nous reviendrons sur ce point plus loin). Le deuxième cas est celui de la République tchèque, parce que le Parti social-démocrate néolibéral qui y a été formé avait ses racines dans l’avant-guerre (et pouvait être reconstitué) et non dans l’ancien Parti communiste transformé. Ainsi, contrairement à la Pologne, par exemple, où la population a ramené au pouvoir les ex-communistes transformés en « nouveaux » sociaux-démocrates, la population tchèque a pu voter pour une autre sorte de parti social-démocrate après les premières années de domination de la droite et a refusé toute alliance avec le PC (le seul à garder son nom en Europe orientale). Restant dans l’opposition (comme le PDS, Parti du socialisme démocratique, en Allemagne), ce PC n’a pas été directement impliqué dans les politiques néolibérales mises en œuvre par tous les partis sociaux-démocrates (qu’ils soient d’origine « communiste » ou non). Cette « marginalité » est devenue un avantage, apportant un soutien électoral significatif parmi les perdants des privatisations (en particulier les retraités et les chômeurs), tant en République tchèque qu’en Allemagne. Là, le PDS a fusionné avec d’autres courants de gauche pour construire Die Linke (la Gauche) (15), avec quelques succès électoraux.

Mais une question plus profonde se pose pour comprendre l’opacité de l’ensemble de la transformation : celle de la forme que prend la privatisation, sans précédent historique.

3. Les « réfolutions » de l’appropriation : politique et/ou économie ? Nous utilisons ici le néologisme de Timothy Garton Ash (16) pour décrire le cœur de la « grande transformation » qui, à partir de la fin des années 1980, a affecté l’URSS et l’Europe de l’Est de manière extrêmement inattendue : les réformes « d’en haut » révolutionneraient le système et le changeraient radicalement, mais l’autodissolution du parti unique ne fut pas une « révolution ». Les réformes du marché et les privatisations généralisées ont été les « repères » de la rupture avec les régimes passés, les indicateurs du « succès de la transition » pour les « experts » extérieurs, créanciers ou négociateurs. Mais qu’est-ce que cela signifiait pour la population ?

Il existait un certain type de marché pour les marchandises. La perception populaire du marché était dérivée de voyages à l’Ouest ou d’images montrant de belles vitrines attrayantes de magasins. C’était sûrement la raison de l’attrait du Deutsche Mark et de l’immense joie des Allemands de l’Est traversant l’ancienne frontière et découvrant l’abondance dans les magasins ouest-allemands.

Mais qu’en était-il donc de la « privatisation » ? La notion était encore plus abstraite et floue. De petits secteurs privés existaient et pouvaient être utiles. Des enquêtes menées en Pologne (17), demandant aux gens s’ils étaient pour ou contre la privatisation, ont donné un « pour » dominant comme possibilité générale, et un « contre » comme question concrète pour l’usine où la personne était employée (même si, dans certains cas ou périodes, l’espoir qu’un propriétaire étranger puisse apporter des revenus plus élevés pouvait conduire à une évaluation positive de la privatisation). En général, loin d’une forme de propriété capitaliste claire (liée aux « lois » du marché, à la contrainte et aux risques de faillite et de chômage), le mot « privatisation » lui-même était utilisé de manière très opaque pour exprimer le changement de propriété. Et dans les slogans électoraux, les « experts » ont mis en avant une sorte d’équation : « marché + privatisation = efficacité + liberté ». C’était certainement optimiste et au moins imprécis. Quels étaient les critères d’efficacité ? Quels droits et libertés individuels et collectifs étaient liés aux droits de propriété ?

Les réformes en cours ont été qualifiées de « transition vers l’économie de marché » par des « experts » internationaux au cours des premières années après 1989. C’était une formulation confuse et imprécise : qu’est-ce qu’une « économie de marché » ? S’agit-il d’une économie avec un marché ? Quel genre de marché ? Est-ce la Yougoslavie ? La Suède ? Le Mexique ? La Grande-Bretagne ? La France ou l’Allemagne ? Et quand, à quelles périodes ? Les années 1960 ? Maintenant ? Mais bien qu’imprécise, la notion de « transition vers » semble indiquer un choix clair et unique pour l’avenir, avec un « modèle » néolibéral normatif non explicite. Qui a déterminé un tel choix pour l’avenir ?

En se présentant eux-mêmes comme étant scientifiques, les préceptes néolibéraux avaient un caractère volontariste, dogmatique et normatif, prétendant à tort que les succès enregistrés ailleurs dans le monde leur étaient attribuables. Dans la pratique, ils imposaient leurs critères et excluaient leurs choix du débat démocratique (18). En Europe de l’Est, ils ont non seulement bénéficié de la force des institutions de la mondialisation (le FMI et la Banque mondiale ayant un rôle direct dans la réorganisation des budgets et de la comptabilité et, plus tard, la Commission européenne jouant un rôle de premier plan), mais ils ont également bénéficié du soutien zélé des anciens membres des partis communistes (19).

En pratique, le processus de privatisation devait s’inscrire dans le contexte idéologique hérité de l’ancien système de droits formels et trouver une certaine légitimité « démocratique ». Par conséquent, la caractéristique dominante, au début de la « transition », était de reconnaître que la propriété devait d’abord être prise aux bureaucrates incompétents et corrompus et rendue aux travailleurs et aux personnes qui avaient produit la richesse pendant des décennies (un autre groupe de propriétaires « légitimes » étaient ceux qui avaient été expropriés dans le passé). Pour être populaire, le discours devait cibler les privilèges conformément à l’idéologie égalitaire dominante. Le premier « profil » d’Eltsine et le programme de privatisation « 500 jours » de Stanislav Chataline en Russie au début des années 1990 étaient basés sur cette idéologie. Et c’est exactement la même orientation qui a été exprimée dans les propositions initiales de l’Allemagne de l’Est, avant l’unification monétaire de 1990.

Cela ne veut pas dire que les scénarios et les contextes étaient tous les mêmes. Il y avait des choix, et le cas slovène montre un « modèle » légèrement différent en raison de différents facteurs : un contexte relativement favorable (cette république avait le niveau de vie et le taux d’exportation les plus élevés de toute la Yougoslavie, et le système d’autogestion le plus efficace) ; une réorganisation radicale de l’ancien syndicat officiel en une véritable force indépendante permettant d’exprimer une mobilisation massive et donc un débat public sur la résistance à la privatisation et les recettes néolibérales au début des années 1990 et par la suite. En conséquence, malgré les pressions récurrentes de la Commission européenne pour « ouvrir » l’économie aux critères libéraux, l’État a gardé le contrôle du financement public des grandes usines stratégiques au lieu de la privatisation systématique et d’un étouffement par l’absence de crédit. Diverses formes de privatisation préservaient une part importante de contrôle des municipalités et des employés des usines ; les impôts sur le revenu et les usines, ainsi que les salaires, n’étaient pas soumis à des critères néolibéraux (visant en général à être « attractifs » pour les capitaux privés) ; la croissance reposait sur des mécanismes internes et une régulation, sans accepter la logique d’une baisse des salaires et des impôts comme « avantages comparatifs » dans une logique marchande. Les principaux atouts du système passé dans les domaines de la culture et de la santé ne furent pas détruits (20).

Mais si le cas de la Slovénie reste légèrement différent, ce n’est pas parce qu’ailleurs les populations étaient plus favorables aux recettes libérales, bien au contraire : c’est parce qu’ailleurs il était plus difficile pour les populations de défendre leurs acquis sociaux. Elles ne pouvaient qu’exprimer de plus en plus de désaccords lors des élections. Les partis les plus impliqués dans les privatisations (comme la première coalition libérale autour de la thérapie de choc Balcerowicz en Pologne en 1989) ont même perdu la capacité de revenir plus tard au Parlement, ou d’établir des majorités parlementaires stables. Ils pouvaient prétendre démanteler l’arbitraire et le gaspillage de l’ancien système de parti-État, mais leur but était surtout de démanteler les protections sociales, ce qui était généralement gardé secret pendant les campagnes électorales, tout en étant mis en pratique par la suite. C’est en partie pour cette raison que les résultats électoraux ont varié – selon les promesses faites par les nouveaux et les anciens partis (plus ou moins réformés), mais aussi selon ce qui était le plus urgent ou le plus important pour la population, face à l’incertitude du marché : la punition des anciens dirigeants corrompus, le désir de changement radical, ou plutôt la peur que les changements perçus ne soient une menace.

Pour la majorité de la population, les marchés et les privatisations étaient au départ des orientations émanant d’économistes, souvent moins discrédités que les partis politiques. Et il y avait l’idée que les choix économiques – contrairement aux choix politiques antérieurs faits par l’appareil – relevaient de « connaissances scientifiques » et du « droit » et donc étaient en dehors du domaine de la démocratie, ce qui facilitait le passage socio-politique et idéologique d’un grand nombre d’anciens dirigeants du système du parti unique vers les privatisations, à des rythmes différents et sous diverses appellations. Les privatisations furent présentées comme des « normes ». La forme, la vitesse et la portée qu’elles ont prises étaient sans précédent historique.

4. « Privatisation directe » sans apport de capital (21). Il est nécessaire d’établir la distinction majeure entre la « petite privatisation » (qui signifiait généralement la création de nouvelles petites entreprises) et la « grande privatisation » (qui concernait les grandes entreprises, c’est-à-dire celles qui étaient essentielles pour l’emploi et la production dans ces pays industrialisés) (22).

La petite privatisation fut généralement le moteur de la croissance dans les pays d’Europe centrale et orientale, notamment en Pologne. Elle a souvent été présentée comme la voie privilégiée d’une transformation systémique. Elle a clairement contribué à la création d’une flexibilité de réponse à certains besoins dans le secteur des services (rénovation, réparations, téléphonie, informatique, commerce, restauration, etc.). Elle a introduit un mécanisme compétitif, avec de véritables propriétaires et un transfert plus ou moins rapide du financement vers les nouvelles entreprises privées (start-ups). Les premiers allégements fiscaux accordés aux nouvelles entreprises ont généralement rendu ce processus plus favorable. Mais les petites entreprises furent souvent fragiles et leur croissance a atteint rapidement ses limites.

L’enjeu de la transformation de la propriété, et son aspect principal, était donc la grande privatisation, celle des grandes usines. Qui pouvait les acheter, et avec quel capital ? Dans l’ensemble, la privatisation par vente réelle n’a pas généralement trouvé d’acheteurs en dehors des capitaux étrangers. Le caractère non capitaliste de la société du passé (de type soviétique) était associé à l’absence de marchés financiers et de banques privées, et au fait que la monnaie dans le secteur planifié ne pouvait être utilisée pour acheter et vendre des moyens de production, mais seulement pour la comptabilité. Tout cela signifiait un manque général d’accumulation de capital financier national.

Pour ces pays qui voulaient gagner leur indépendance et leur souveraineté en se détachant de l’hégémonie de l’URSS, la décision de vendre les meilleures usines aux capitaux étrangers n’était guère populaire. Et la bourgeoisie nationale en devenir ne voulait pas se réduire à une « bourgeoisie compradore », mettant sa connaissance des rouages internes au service du capital étranger. Dans la pratique, seules la Hongrie et l’Estonie ont opté pour la privatisation par vente à l’étranger au début de leur transition. Les privatisations ont été qualifiées de « privatisations directes » de masse par la sociologue polonaise Maria Jarosz, qui a utilisé ce terme pour décrire les privatisations qui fonctionnaient sans argent, par le biais d’un changement légal de propriété. Cela devait permettre de modifier le comportement socio-économique et le statut des travailleur·es sous la pression de la concurrence du marché, ce qui était l’objectif de la privatisation capitaliste marchande.

Mais cet objectif ne pouvait pas être explicite, dans la mesure où il était nécessaire dans les premières années de transformation systémique de légitimer le processus comme « démocratique » aux yeux des populations concernées et des travailleur·es – qui étaient, comme nous l’avons souligné, les « propriétaires sociaux » officiels des moyens de production selon les idéologies et Constitutions des anciens systèmes. Il s’agissait en quelque sorte d’une reconnaissance de leur rôle « officiel » dans la production et la propriété juridique de tous ces biens nationaux, à condition qu’une partie de ceux-ci soit réservée pour la « restitution » à ceux qui étaient propriétaires privés des terres ou des entreprises lorsqu’elles avaient été nationalisées après la Seconde Guerre mondiale.

Ainsi, les travailleur·es se sont en général vu offrir le « choix » entre différentes formes de « privatisation » : vente à des « étrangers » (acteurs extérieurs à l’usine) de biens publics ou distribution (quasi) « gratuite » aux travailleur·es ou à la population de la majorité des parts sociales des entreprises transformées (l’État devenant propriétaire du reste). Ces deux variantes constituent, pour l’essentiel, ce que l’on a appelé la « privatisation directe » (sans capital) au début de la transition dans la majorité des pays concernés ; soit l’État en est devenu propriétaire, soit une « privatisation de masse » s’est produite lorsque des initiés (salariés et dirigeants de l’ancienne entreprise) sont devenus actionnaires – avec une concentration rapide des actions dans les mains des dirigeants.

La notion paradoxale de « privatisation directe » cachait un changement du rôle socio-économique des États derrière des continuités apparentes. Pour la population, il était difficile de faire la distinction entre l’État ancien, gestionnaire des moyens de production et de distribution, et le nouvel État devenu l’instrument de la privatisation massive. Cette perception était encore plus confuse lorsque les mêmes personnes étaient encore au pouvoir. Mais en réalité, à partir de ce moment, l’État ne gouvernait plus comme avant « au nom des travailleurs » (même à leurs dépens) et sans avoir les attributs d’un « vrai » propriétaire (capable d’exercer de véritables pouvoirs de gestion, faillite, vente et transfert). Cette réalité passée devait être éradiquée selon des critères néolibéraux. Par la privatisation directe, il s’agissait d’établir le pouvoir des « véritables propriétaires » – même s  (paradoxalement pour les « libéraux ») il s’agissait de l’État – permettant à la fois un changement du statut des travailleurs et la restructuration des entreprises sous contraintes de marché, avant leur vente ultérieure. C’est ce qu’on appelait en Pologne la « commercialisation » des entreprises publiques, qui s’accompagnait de la suppression de toute trace des conseils ouvriers.

La principale source d’ambiguïtés dans ces « réfolutions » était là. Le caractère radical de ces changements de propriété (de statut social et de rapports de production et de distribution), introduits par l’État, est sans doute passé inaperçu auprès des populations concernées. Lorsque l’État est devenu le principal acteur de ces entreprises, il a souvent été perçu en continuité avec l’ancien État, qui avait gouverné en tant que dictateur, mais aussi en tant que protecteur social.

Cette illusion populaire de continuité dans la protection sociale s’est aussi rapidement exprimée lors d’élections libres par des votes en faveur de ceux qui, parmi les anciens communistes, ont adopté comme nouvelle appellation des épithètes socialistes ou sociaux-démocrates. Ce fut le cas en Pologne, moins de trois ans après la thérapie de choc néolibérale. Néanmoins, une fois que ces ex-communistes sociaux-démocratisés sont revenus au pouvoir par les urnes, en Pologne et ailleurs, ils ont généralement pris la décision d’être des partisans zélés de l’OTAN et des transformations ultralibérales, une décision qui n’était pas sans corruption. Ils le paient aujourd’hui parce que c’est la droite nationaliste et xénophobe qui a mis en avant la question de la protection sociale contre la « gauche », en remportant les élections sur cette base même.

Des dynamiques conflictuelles sont souvent à l’œuvre derrière l’ambiguïté de ces « privatisations massives ». Du point de vue des travailleurs, le choix pragmatique de cette forme de privatisation visait à protéger leurs emplois et leur permettait de conserver au moins une partie des avantages sociaux qui leur étaient attribués dans les grandes entreprises (appartements, restaurants, crèches, soins de santé, certains produits distribués par des magasins internes), par rapport à la restructuration qui aurait été imposée par des particuliers ou des personnes extérieures. Cependant, du point de vue de ceux qui ont géré les réformes, il s’agissait de légitimer les privatisations aux yeux de la population, tout en leur donnant l’occasion de « prouver » aux institutions de la mondialisation en cours qu’une « privatisation » avait eu lieu, qu’une rupture radicale avec le système précédent était en cours. C’était la condition préalable à l’octroi de prêts et aux négociations pour devenir candidats à l’adhésion à l’Union européenne (UE). Dans ce cadre, un nouveau processus de véritable polarisation sociale ainsi que la concentration de la propriété et des montages financiers ont eu lieu derrière la fragmentation de l’actionnariat populaire, qui n’a apporté ni revenu ni pouvoir aux travailleurs, hormis celui de ralentir la restructuration. L’État « privatisé » utilisait ses droits de propriété soit avec une approche clientéliste, soit dans le but de vendre les entreprises à de « vrais » investisseurs privés, étrangers ou nationaux.

Derrière les privatisations massives, qui ont eu lieu au début de la transformation systémique (23), il y avait la liquidation de la substance productive des grandes entreprises, mais en évitant la faillite immédiate et le chômage massif des travailleurs. Le manque de crédit disponible pour ces entreprises contrastait en comparaison du soutien financier reçu par le secteur qui était véritablement « privatisé ». Bien que les « experts » libéraux aient critiqué l’absence de restructuration liée à la privatisation de masse, ils ont aussi finalement souligné, de leur point de vue, le caractère bénéfique de cette première période, car elle a permis une transformation radicale de la propriété. Dans la mesure où les « initiés » étaient partiellement protégés, cela réduisait le risque d’explosion sociale, tout en détruisant l’ancien système.

5. Transition vers la démocratie ? Le symbole allemand : qu’en est-il de « l’Ostalgia » ? Parce que les mobilisations est-allemandes sont devenues le symbole de la « révolution démocratique », le scénario concret mérite d’être examiné. Peu de gens savent ce qui se cache derrière « l’Ostalgia », un néologisme inventé pour décrire la nostalgie rapidement ressentie par les Allemand·es de l’Est. Nostalgie de quoi ? Certainement pas de l’ancien ordre politique fondé sur la Stasi répressive. Était-ce alors un sentiment dû à une certaine « difficulté » d’adaptation à la nouvelle « modernité » du capitalisme qu’ils/elles avaient tant désiré au départ ? Le 8 novembre 2009, le Guardian a publié l’article « Les Allemands de l’Est ont beaucoup perdu », écrit par Bruni de la Motte : « Une fois la frontière ouverte, le gouvernement a décidé d’établir une tutelle pour s’assurer que les « entreprises publiques » (la majorité des entreprises) seraient transférées aux citoyens qui avaient créé la richesse. Cependant, quelques mois avant l’unification, le gouvernement conservateur nouvellement élu a cédé la tutelle à des mandataires de l’Allemagne de l’Ouest, dont beaucoup représentaient les intérêts des grandes entreprises. L’idée d’un transfert des biens « publics » aux citoyens a été discrètement abandonnée. Au lieu de cela, tous les actifs ont été privatisés à un rythme effréné. Plus de 85% ont été achetés par des Allemands de l’Ouest et beaucoup ont été fermés peu après. Dans les campagnes, 1,7 million d’hectares de terres agricoles et forestières ont été vendus et 80% des travailleurs agricoles ont perdu leur emploi. » (24)

En RDA, les mères célibataires bénéficiaient de services de garde gratuits. En conséquence, la proportion de femmes actives sur le plan professionnel était de 90%. Après 1989, cette part est tombée à 40%, ce qui représente la plus forte contribution à la montée du chômage. Car les garderies d’enfants ont été fermées, tandis que les droits et les moyens de contraception et d’avortement gratuits ont été supprimés (pour garder leur emploi ou pour en trouver les nombreuses jeunes femmes de plus de trente ans ont eu recours à la stérilisation). Peut-on appeler cela une « révolution démocratique » ? Aucun débat, aucune assemblée élue et aucune procédure bilatérale n’a eu lieu pour établir une nouvelle Allemagne unifiée. La RDA a tout simplement été absorbée : on n’a pas demandé à la population est-allemande ce qu’elle voulait garder ou non. Et ils se sentaient profondément humiliés, comme des citoyens de seconde zone.

6. Une contre-révolution ? Le choc social imposé aux Allemand·es de l’Est et aux populations d’Europe de l’Est en général serait probablement mieux caractérisé en tant qu’une contre-révolution. Mais on est ici confronté à plusieurs difficultés analytiques, avec des ambiguïtés symétriques : y a-t-il eu de véritables « révolutions » après la Seconde Guerre mondiale dans ces pays ?

L’occupation et la division de l’Allemagne par des troupes étrangères étaient prévues par les accords de Yalta entre alliés antifascistes avant la défaite des Nazis. L’accord de Potsdam (août 1945) organise la division de l’Allemagne en zones entre les Alliés, supposément sous responsabilité collective mais en fait de plus en plus affectée par les tensions de la guerre froide. Staline aurait préféré garder l’accès à la riche région de la Ruhr plutôt que de diviser l’Allemagne en deux États distincts : la partie occidentale, plus riche, était éligible à l’aide du plan Marshall (introduit en 1947) tandis que Staline soumettait la partie orientale sous son contrôle, plus pauvre, à un pillage radical, considéré comme une réparation pour la destruction massive et les millions de citoyen·es soviétiques tués pendant la guerre. La décision d’établir la RDA (octobre 1949) était une réponse à l’établissement de la République fédérale dans les zones occupées des Alliés occidentaux le 23 mai de la même année.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale tout une série de scénarios se sont déroulés sur le continent, allant d’une véritable révolution en Yougoslavie – selon les critères de la mobilisation de masse et des changements radicaux – à une « réfolution » dirigée par Moscou en RDA ou en Roumanie, en passant par une véritable mobilisation et accueil populaires de l’Armée rouge en Tchécoslovaquie. Tous ces scénarios étaient le résultat de la Seconde Guerre mondiale, de guerres civiles, d’intenses conflits de classes et d’une polarisation politique. Avec des scénarios différents, les populations d’Europe de l’Est ont été confrontées et divisées par les guerres combinées : guerres civile et mondiale, où différents types de résistance antifasciste (avec ou contre les communistes) ont également conduit à des attitudes différentes face à l’invasion de l’Armée rouge (de l’hostilité radicale à l’enthousiasme). Mais même lorsque l’intervention de l’Union soviétique a joué un rôle décisif dans les changements structurels, les partis communistes nationaux au pouvoir ont élargi leur base sociale en introduisant des « réformes » radicales contre la propriété privée et la domination du marché : une promotion sociale verticale extrêmement rapide pour les paysan·es et les travailleur·es par rapport à leur situation dans les sociétés capitalistes périphériques d’avant-guerre combinée avec des régimes répressifs qui se réclament des objectifs socialistes. Des tendances sociales tout à fait opposées se sont produites avec les changements survenus après 1989. 1989 a été l’année de l’effondrement de la période postérieure à 1945.

Les « réfolutions » imposées par l’appareil du PC étaient dominées alors par le Kremlin. Mais les objectifs socialistes proclamés pouvaient gagner le soutien de la population et une tendance à réduire l’écart entre eux et le nouveau régime existait. En RDA, la mémoire de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht jouissait d’un certain prestige, tout comme le théâtre de Bertold Brecht. Mais les intellectuel·es ou artistes antistaliniens de gauche ont été réprimés ou radicalement séparés des travailleurs par la répression de la Stasi. En 1989, une « République Rouge et Verte » embryonnaire (25) a été discutée entre les cercles qui avaient beaucoup de sympathie pour la gauche radicale « occidentale » dirigée par Rudi Dutschke dans les années 1960 et pour le Printemps de Prague. Ils voulaient la fin du régime de Honecker, mais certainement pas sa dissolution au sein de l’Allemagne de l’Ouest telle qu’elle était.

Une « crise systémique » (liée au démantèlement du système) s’est produite dans tous les pays au début des années 1990, que la Banque mondiale compare à la crise de 1929 dans un contexte différent : il y a eu une baisse de 30 à 50% de la production dans toutes les branches. Après 1993, la croissance a repris d’abord en Pologne – aidée par l’annulation de la dette, décidée par les États-Unis sans publicité – puis dans d’autres pays d’Europe centrale et orientale. C’est ce qu’on a appelé un « rattrapage », mais sans noter deux faits : premièrement, l’indicateur utilisé pour mesurer la croissance et le rattrapage (PIB ou équivalent) ne reflète pas le bien-être des populations, et ne dit pas comment la production est réalisée, ni comment elle est répartie, ce qui signifie qu’elle est compatible avec une pauvreté croissante ; et deuxièmement, il était nécessaire de « rattraper » tout d’abord le niveau de production de 1989. Cela s’est produit en l’espace d’à peu près une décennie, avec une transformation structurelle marquée derrière les chiffres. Avec le nouveau millénaire, cette croissance s’est encore accompagnée d’une aggravation du chômage et des inégalités, car la restructuration des grandes entreprises et de l’agriculture ne faisait que commencer et les ressources financières étaient concentrées dans certains secteurs productifs.

Dans l’ensemble, les points de départ et les différentes voies de transformation systémique ont varié. Néanmoins, derrière ces différences, on peut affirmer le même résultat pour tous les pays de l’ex-URSS et de l’Europe de l’Est, commenté ainsi après la première décennie de « transition » par la Banque mondiale : « La pauvreté s’est répandue et a augmenté plus rapidement que partout ailleurs dans le monde », tandis que « les inégalités se sont creusées dans toutes les économies en transition et, dans certaines d’entre elles, elles ont été dramatiques ». Cela s’est produit alors que « les pays de cette région ont commencé leur transition avec des niveaux d’inégalité qui étaient parmi les plus faibles du monde » (26). Certes, les rapports ont été plus positifs pour la période 2000-2007 : des taux de croissance impressionnants (par exemple plus de 7%, voire 10% dans certains États baltes), ce qui a suscité de nombreux commentaires sur un « succès » de la « transition ». Malheureusement, la caractéristique spécifique de toute cette transformation a été une croissance extrêmement déséquilibrée et une forte dépendance à l’égard des capitaux et des banques étrangères, avec des effets secondaires dramatiques, comme ceux observés en 2008 avec la deuxième crise aiguë et le choc social, sous l’effet à la fois de la crise mondiale et des caractéristiques internationales des transformations systémiques.

Comme nous l’avons souligné, les marchés financiers et les banques privées n’existaient pas dans l’ancien système. Comme la priorité dogmatique a été donnée à l’attrait des capitaux privés (c’est-à-dire étrangers), l’introduction d’un système bancaire privé a entraîné une domination absolue des banques d’Europe occidentale : en 2008, le pourcentage des banques étrangères variait de 65% en Lettonie à près de 100% en Slovaquie et à plus de 90% dans tous les autres nouveaux États membres de l’Union européenne, à l’exception de la Slovénie (35% en 2008) (27). Leur logique a été le profit à court terme et le rendement le plus élevé possible des crédits accordés. Concrètement, cela s’est traduit par un manque de crédit pour l’industrie et par des emprunts spéculatifs pour répondre à la demande de crédit à la consommation des ménages (principalement des appartements et des voitures) par des opérations financières basées sur des emprunts en devises (surtout en francs suisses lorsque le taux de change était intéressant). Ainsi, la très forte croissance mentionnée au cours de la période récente (en particulier dans les pays baltes) et ce que l’on a appelé le « rattrapage » étaient basés sur un énorme déséquilibre de la balance commerciale et de la dette dans des sociétés où la pauvreté et les inégalités étaient très importantes (28). Le Financial Times a commenté que le dernier « rapport percutant » pour 2009 publié par la Banque européenne pour la reconstruction et le développement  BERD) soulignait que l’Europe centrale et orientale doit se débarrasser d’une « dépendance à la dette en devises étrangères » (29). Le rapport reconnaît que la récession mondiale a plongé la région dans la crise – le FMI a été appelé à la rescousse par la Hongrie, la Lettonie, la Pologne, la Roumanie, la Serbie, l’Ukraine, la Bosnie-Herzégovine – mais la situation sociale n’était pas sa véritable préoccupation ; la seule préoccupation de la BERD était de savoir s’il y avait eu une modification de la tendance de la « transition ». Et la réponse a été : non, pour le moment. Cela a été considéré comme un succès : le « modèle de croissance pour la région reste intact », malgré les fragilités ; l’État doit être plus fort et accepter les politiques d’austérité du FMI. Tant que les troubles sociaux ne seront pas trop explosifs, il n’y aura pas de changement systémique.

La « troisième voie » réprimée

Le philosophe slovène Slavoj Zizek a écrit en novembre 2009 une tribune intitulée « Derrière le mur, les peuples ne rêvaient pas de capitalisme » (30). Il n’y a certainement pas de possibilité directe de vérifier un tel jugement, mais il est possible de trouver quelques indications dans ce qui a été exprimé dans les mouvements démocratiques les plus importants à l’intérieur des régimes passés ou contre eux et de le comparer aux principales caractéristiques de 1989. Le Solidarnosc polonais en 1980-1981 et les conseils ouvriers tchécoslovaques de l’automne 1968 sont certainement les expressions les plus impressionnantes de la « troisième voie ». On ne peut pas « démontrer » qu’elles pouvaient être généralisées, mais il faut au moins respecter – c’est-à-dire faire connaître – ce qu’elles ont exprimé et s’interroger sur la manière dont ces voies alternatives ont été « verrouillées » ou condamnées à l’oubli.

« En Pologne, la transition [du « communisme » à la démocratie] a duré dix ans, en Hongrie dix mois, en Tchécoslovaquie dix jours », déclare une présentation significative de la révolution de velours de 1989 (31). Mais des questions fondamentales se posent à partir de ces descriptions : dans quelle mesure la fin de ces régimes en 1989-1991 a-t-elle été imposée par une mobilisation démocratique massive définissant le contenu et les objectifs de ces « révolutions » (ce que nous avons questionné) ? Y a-t-il une continuité entre le Solidarnosc de 1980 et celui de 1990 ? Et qu’en est-il du « Printemps de Prague » en 1968 ou des soulèvements antibureaucratiques hongrois et polonais de 1956 ? Dans la citation ci-dessus, le Solidarnosc polonais de  980 est censé faire partie de la « transition vers la démocratie » (« dix ans » en Pologne et « dix jours » pour la révolution de velours), ce qui signifie que les changements socio-économiques de 1989 ont été le produit d’une orientation démocratique à l’occidentale. Ma thèse est, au contraire, que Solidarnosc en 1980, dans ses espérances dominantes exprimées par les documents adoptés par le mouvement, était plus proche des mouvements de masse de 1968 et 1956 que de la thérapie de choc post-1989. Je vais tenter de rendre cette thèse explicite en examinant les revendications démocratiques avancées par ces énormes mobilisations sociales.

Une étude systématique des différentes présentations de ces événements passés reste à faire et constituerait un élément de recherche historique très utile. Tant le Kremlin que l’Occident ont qualifié le soulèvement de 1956 en Hongrie et celui de 1968 en Tchécoslovaquie d’« anticommunistes ». Pour le Kremlin, cette description a servi à justifier l’intervention militaire du Pacte de Varsovie. L’Union soviétique stalinisée – ce « pays du grand mensonge » selon le communiste croate Ante Ciliga dans les années 1930 – a ainsi poursuivi la voie de sa première « excommunication » des communistes yougoslaves en 1948, « justifiée » par leur orientation prétendument « pro-capitaliste » (32). Il est donc tout à fait normal de trouver, dans les émissions ou journaux occidentaux se référant à 1956 ou1968, des présentations similaires de ces événements comme le début de « la fin du communisme » et du « retour » à la démocratie en 1989 : des éléments de continuité existent bien si le seul critère considéré est l’exigence des libertés (sans définition précise de leur contenu). Il est vrai aussi que les événements polonais peuvent apparaître plus proches de 1989 que l’automne des conseils ouvriers de Prague, en raison de la force et de l’expression des sentiments religieux, des positions anticommunistes explicites de l’Église et d’un certain nombre de chefs et conseillers de la grève – par opposition aux réformes de 1968 introduites par le Parti communiste lui-même et à l’appel explicite à « un socialisme à visage humain ».

Nous nous concentrerons donc plus précisément sur le type de démocratie et les droits qui ont été mis en avant, et nous soulignerons les exigences que le capitalisme ne pouvait pas accepter : les conseils ouvriers, ou l’autogestion des travailleurs comme un droit fondamental pour contrôler l’organisation et le but du système économique, le statut des travailleurs et le produit du travail.

1. De Solidarnosc au plan Balcerowicz : continuité ou antipodes ? Si l’on considère le scénario du mouvement de grève polonais en août 1980, qui a conduit à la création du premier (officiellement accepté) syndicat indépendant au sein de l’ancien bloc « communiste », on constate que son congrès de septembre 1981 était beaucoup plus proche d’une révolution démocratique que tout autre événement en Europe orientale. Après une décision prise par le régime d’augmenter les prix, un mouvement général de grèves s’est produit avec un haut niveau d’auto-organisation et de coordination. Presque toutes les usines d’État du pays, c’est-à-dire l’ensemble du secteur industriel, étaient concernées. Le mouvement a rapidement pris des traits politiques. Des liens horizontaux ont été établis ainsi qu’un comité de grève interentreprises avec mandat de négociation (l’électricien Lech Walesa a été choisi comme délégué). Lors d’une précédente vague de grèves, en 1976, les intellectuels avaient organisé un comité en solidarité avec les travailleurs grévistes, le Comité de défense des ouvriers (KOR), rapidement transformé en un corps de « conseillers ». Le mouvement de grève qui allait donner naissance à Solidarnosc a élaboré une liste de « vingt et une revendications » (33).

Un premier groupe de ces revendications pourrait être exprimé et, dans certains contextes, accepté dans une société capitaliste ; mais elles indiquent un très haut niveau d’attentes sociales de la population, ce qui serait, et a été, tout à fait en conflit avec les tendances libérales dominantes du capitalisme de l’après-1989 : la protection des salaires contre l’inflation et le paiement intégral des jours de grève ; la réduction de l’âge de la retraite (à 50 ans pour les femmes) ; les retraites tenant compte de la vie active ; universalité des soins de santé ; augmentation du nombre de places dans les écoles et les crèches pour les enfants des mères actives ; congé de maternité payé pendant trois ans ; une aide accrue pour les personnes contraintes de voyager loin pour travailler.

Un deuxième groupe de demandes concernait des avantages reconnus dans les démocraties occidentales, mais pas dans toutes les sociétés capitalistes, et en général, elles ont été au moins très limitées dans les usines appartenant à des capitaux étrangers des pays est-européens d’après 1989 : la possibilité de créer des syndicats libres et d’avoir le droit de grève. Ces demandes étaient, bien sûr, également en conflit avec les règles de l’ancien régime « socialiste », mais pas avec les idées socialistes en tant que telles en général. Tant en Yougoslavie dans les années 1960 qu’en Tchécoslovaquie en 1968, les syndicats ont eu tendance à s’autonomiser, ce qui a ensuite été réprimé par le parti au pouvoir comme tous les mouvements autonomes quand ils sont devenus un danger pour le monopole politique du pouvoir. En Pologne, le régime communiste a dû accepter (le 31 août 1980) la demande d’un syndicat libre.

Un troisième groupe de revendications était lié aux spécificités du régime : l’exigence que la direction de l’usine soit choisie sur la base de la compétence et non de l’appartenance au Parti ; la fin des privilèges pour la police et les apparatchiks du parti ; la fin du travail « volontaire » et du travail le samedi.

Un quatrième groupe de revendications pouvait être avancé dans une société capitaliste, mais y était rarement accepté : les revendications d’accès aux médias pour tous ; la publication des revendications des grévistes dans les médias ; la liberté d’accès à l’information sur l’économie.

Mais les principales revendications seraient en substance très en conflit avec une logique capitaliste ; elles demandaient l’implication de l’ensemble de la population dans le débat sur la situation économique et les réformes pour répondre à la crise. Cette dernière exigence a été soulignée une fois de plus dans le programme adopté lors du congrès organisé un an plus tard. De toute évidence, des courants différents et des points de vue contradictoires y ont été exprimés, ce qui reflète un mouvement démocratique normal et massif qui a pris la dynamique d’une « assemblée constituante » quasi-politique. Quel genre de société voulait-il établir ?

La simple présentation des vingt et une revendications souligne les contrastes marqués entre les attentes sociales en matière de protection et de gains sociaux et le contrôle démocratique des décisions économiques des millions de travailleurs en grève en 1980 et, d’autre part, le contenu de la thérapie de choc et des privatisations de 1989. Le fait que les vingt et une revendications ne demandaient pas la privatisation, mais le contraire, a rarement été mentionné depuis, de même que le Congrès qui a adopté le programme est rarement cité. Pourtant, il ne s’agissait pas d’une question marginale : d’abord, les travailleurs ont obtenu une reconnaissance légale et ont donc pu organiser le congrès de manière démocratique et non clandestine ; comme les observateurs internationaux ont pu le constater, un double pouvoir social et politique était déjà en place dans l’ensemble de la société (34). Un programme politique et social pour l’ensemble de la société a été élaboré pendant plusieurs jours au cours des deux sessions de septembre et octobre 1981 par plusieurs centaines de délégués contrôlés par 80% de la main-d’œuvre polonaise organisée : la diffusion directe des débats, gérée socialement, a permis de suivre le congrès dans les usines de toute la Pologne, tandis que les travailleurs de base contrôlaient démocratiquement leurs délégués.

Mais qu’est-ce qui a été adopté par cet important congrès démocratique ? Quel est son lien avec 1989 ? Regardons par exemple l’article de Wikipédia en anglais sur Solidarnosc (35). Il présente l’ensemble des événements polonais sous l’impulsion des courants « antisoviétiques » et de l’Église, et comme le début des « révolutions anticommunistes » de 1989, et conclut : « L’influence de Solidarité a conduit à l’intensification et à la diffusion des idéaux et des mouvements anticommunistes dans les pays du bloc de l’Est, affaiblissant leurs gouvernements communistes ». La défaite des candidats « communistes » aux élections de 1989 en Pologne « a déclenché une succession de révolutions anticommunistes pacifiques en Europe centrale et orientale connues sous le nom de révolutions de 1989 (Jesien Ludów [l’automne des peuples, en polonais]) ». N’est-ce pas la présentation dominante encore faite de Solidarnosc ? Et ce, sans une seule citation de ces prétendus « idéaux anticommunistes », ni rien sur les vingt et une revendications, ni aucun mot sur le programme du congrès.

En France, tous ces documents ont été reproduits et un large mouvement de solidarité et de liens directs s’est développé parmi les syndicalistes de gauche dans les années 1980. C’est probablement la raison pour laquelle l’article de Wikipédia en français sur le même sujet est très différent, car il cite des documents adoptés par le congrès de Solidarnosc en septembre 1981 et dit que son projet était d’établir « une République autogérée  …) le congrès exigeant « une réforme démocratique et autogérée à tous les niveaux de gestion, un nouvel ordre social et économique qui liera le plan, l’autogestion et le marché » ». Cet article commente qu’il s’agit d’un « approfondissement des positions élaborées dès l’automne1980, telles celles de la commission ouvrière interentreprises de Szczecin : « Nous sommes en faveur d’un socialisme progressiste, ouvrier, pour un développement harmonieux et équitable de la Pologne, déterminé collectivement par l’ensemble du monde du travail (…) un ordre social qui serait authentiquement ouvrier et socialiste ». » (36)

La menace d’une intervention soviétique était centrale à l’époque. Le 13 décembre 1981, le général Wojciech Jaruzelski, soutenu par le « Conseil militaire de salut national », a déclaré que la Pologne était sous loi martiale. Mobilisant l’armée et les services de sécurité, il a pris le contrôle de la télévision et de la radio et déchaîné la police secrète et la police anti-émeute motorisée pour disperser les réunions non autorisées. Les tribunaux militaires ont condamné des milliers de syndicalistes à des peines allant jusqu’à trois ans de prison.

Mais la répression a modifié les rapports de forces en faveur de ceux celles et ceux qui, parmi les conseillers intellectuels, voulaient utiliser la force du mouvement social pour se débarrasser du système, supprimer toute dynamique d’autogestion et réduire Solidarnosc à un syndicat classique dans une économie de marché. Après une telle répression par un parti « communiste », la force idéologique de l’Église et des projets anticommunistes réels s’est accrue avec la démobilisation qui a eu lieu (malgré quelques grèves et la colère). Après la loi d’amnistie, la seconde moitié des années 1980 a ouvert la voie à un compromis avec le parti au pouvoir qui perdait des membres et toute capacité de gouverner – il cherchait à protéger un certain pouvoir politique et des liens avec l’Union soviétique de Gorbatchev. Le haut niveau d’auto-organisation et de révolution démocratique a été brisé. Sous la pression de Gorbatchev, une « table ronde » a été organisée conduisant à la légalisation d’un Solidarnosc beaucoup plus faible ; puis le parti au pouvoir a été écrasé lors des premières élections semi-libres.

D’énormes pressions et négociations « financières » étaient en jeu en coulisses. La dette publique envers diverses banques et gouvernements étrangers a atteint en 1989 la somme de 42,3 milliards de dollars (64,8% du PIB). Le « plan Balcerowicz », également appelé thérapie de choc, a été adopté fin 1989. Fin décembre, ce plan a été approuvé par le Fonds monétaire international (FMI). Le FMI a accordé à la Pologne un fonds de stabilisation de 1 milliard de dollars et un crédit stand-by supplémentaire de 720 millions de dollars. Par la suite, la Banque mondiale a accordé à la Pologne des crédits supplémentaires pour la modernisation des exportations de biens et de produits alimentaires polonais. Les gouvernements occidentaux ont suivi et ont payé environ 50% du capital de la dette et de tous les taux d’intérêt cumulés jusqu’en 2001.

On peut comparer les programmes et les procédures. 1989 apparaît beaucoup plus comme une contre-« réfolution » sociale « libérale » que comme la continuation du congrès initial de Solidarnosc.

En 1981, plus de 80% de la main-d’œuvre était syndiquée et Solidarnosc comptait environ dix millions de membres. En 2008, ceux qui étaient syndiqués ne représentaient pas plus de 11% des travailleurs, selon les chiffres officiels fournis par les organisations syndicales. Au cours du processus de privatisation, les dirigeants syndicaux ont souvent été introduits, à titre individuel, dans les conseils d’administration, où ils étaient liés aux employeurs (37). Cette corruption et cette intégration dans les processus de privatisation ont miné le syndicalisme. La perte de ressources et la faillite de grandes entreprises produisant un chômage massif (lorsque la Pologne est devenue membre de l’UE en 2004, le taux de chômage était de près de 18%), les difficultés de la vie quotidienne et l’absence de syndicats dans les entreprises dirigées par des capitaux étrangers ont fait le reste. Les discontinuités sociales entre 1980-1981 et 1989 sont donc étroitement liées à la dynamique totalement différente des « réformes » (38).

2. De l’automne des conseils ouvriers de Prague à la révolution de velours : continuité ou antipodes ?Le scénario est légèrement différent pour la Tchécoslovaquie, mais l’essence des questions en jeu et les interprétations contradictoires sont les mêmes. Les réformes économiques et politiques proposées en 1965-1968 en Tchécoslovaquie par le leader réformiste Dubcek et l’économiste Ota Sik (39), soutenues par toute une aile du Parti communiste, étaient très similaires à celles mises en œuvre en Hongrie à l’époque : l’objectif des réformes était de stimuler la production (qualité et productivité). Mais les moyens proposés reposaient principalement sur l’extension partielle de l’économie de marché et sur l’accroissement de la responsabilité des gestionnaires (et l’augmentation de leurs revenus en fonction des résultats du marché) comme alternative à la forme trop verticale et autoritaire de la planification soviétique. Ces réformes n’ont pas introduit les droits des travailleurs à l’autogestion.

C’est pourquoi, jusqu’au Printemps de Prague, les travailleurs tchécoslovaques n’avaient pas ressenti un grand enthousiasme pour les réformes économiques d’Ota Sik et Dubcek : leur effet aurait été d’accroître les inégalités (par une concurrence accrue sur le marché) et l’insécurité sociale (par le pouvoir et la motivation matérielle donnés aux réalisateurs pour les pousser à réduire leurs coûts de production, notamment les coûts du travail). L’idéologie du socialisme reconnaît les travailleurs comme la source créatrice de richesse et non comme une marchandise dont le prix est un « coût » à réduire. Ils étaient censés être « le propriétaire » des usines, c’est-à-dire un acteur responsable impliqué dans l’élaboration démocratique et pluraliste de critères d’efficacité économique et de mécanismes visant à réduire les coûts des déchets et des matériaux. C’était exactement la demande exprimée par les travailleurs polonais en 1980.

Dans le débat sur les réformes juste avant 1968, certains communistes et syndicalistes ont proposé une nouvelle loi renforçant les droits des travailleurs à établir des organes d’autogestion des usines, à élire des directeurs et à décider de l’organisation du processus productif et de la distribution de la production. Mais cela a été mis de côté – ou légèrement réduit – par les réformes d’Ota Sik. Et, à son tour, la libéralisation par le haut a stimulé des mouvements inattendus et des revendications d’en bas dans toute la société : dans tous les pays frères, les partis au pouvoir avaient peur de la contagion. Le Printemps de Prague fut aussi un immense rassemblement international en faveur d’un « socialisme à visage humain ». L’intervention soviétique visait à arrêter tout cela.

Mais elle a produit l’effet opposé. Et cela n’est jamais dit dans les émissions de télévision et les analyses dominantes sur ces événements. La réalité, c’est qu’à l’automne 1968, dans près de 200 usines, plus de 800 000 travailleur·es ont réagi à l’invasion du Pacte de Varsovie et à la propagande soviétique (qui prétendait que l’Armée rouge était envoyée en Tchécoslovaquie pour défendre le socialisme) en créant des conseils ouvriers (40), encouragés par de nombreux communistes et syndicalistes favorables au socialisme autogéré.

Ce mouvement s’est étendu et a organisé sa première conférence nationale en janvier 1969 – six mois après l’entrée des chars ! En mars, il y avait 500 conseils. Il est devenu un mouvement politique massif grâce à sa propre coordination et au soutien reçu des jeunes et des intellectuel·es, dont beaucoup étaient membres du Parti communiste tchécoslovaque (PCC). Les conseils ouvriers étaient souvent soutenus ou même lancés par des cellules d’usine du PCC et par l’organe syndical (ROH), qui s’émancipait à l’époque de l’appareil bureaucratique de l’État. Leurs dirigeants étaient souvent élus à la tête des conseils. Un nouveau projet de loi a été élaboré et présenté au gouvernement, toujours dirigé à l’époque par le leader réformiste Alexander Dubcek. De telles propositions étaient soutenues par des centaines d’usines occupées et par la partie du PCC qui résistait à l’occupation et organisait des réunions clandestines.

Mais ce projet de loi sur les usines aurait donné trop de pouvoir aux conseils ouvriers et aurait certainement effrayé l’aile Dubcek, à la recherche de compromis avec le Kremlin. Le projet de loi a été pris en compte – ce qui indique à quel point il était encore difficile de le censurer – mais le gouvernement y a introduit des changements et réduit les droits accordés aux travailleurs, pour se rapprocher des réformes de type Ota Sik et hongrois. Après quelques mois, la dynamique des conseils ouvriers avait été brisée par les pressions et la répression directe.

Près de vingt ans après la révolution de velours de 1989, le débat sur le Printemps de Prague a commencé à réapparaître en République tchèque. Il a été particulièrement relancé par la republication (41), fin 2007, de deux points de vue contradictoires exprimés immédiatement après l’intervention soviétique, en décembre 1968, par Milan Kundera et Vaclav Havel. Ces deux écrivains prestigieux et bien connus avaient contesté la censure de l’ancien régime avant 1968. Le premier a agi à partir de ses convictions communistes tandis que le second a agi comme un anticommuniste libéral. Vaclav Havel a gardé son point de vue anticommuniste et démocratique en s’engageant dans la résistance à l’occupation soviétique au sein de la « Charte 77 » (initiée en 1977 pour résister à la « normalisation » soviétique, un front où les démocrates communistes et anticommunistes pouvaient lutter en commun pour les droits humains), et est devenu le premier président de la nouvelle Tchécoslovaquie puis de la République tchèque. Quant à Milan Kundera, il a perdu les convictions marxistes qu’il avait en 1968. Mais ce n’est pas ce qui importe ici. Les positions que Kundera a exprimées à l’époque, citées et encore soutenues dans la période actuelle, ont été débattues par d’autres communistes – Jaroslav Sabata en est un exemple. En 1968, il dirigeait le courant de gauche au sein du Parti communiste qui soutenait radicalement la démocratie socialiste autogérée et les conseils ouvriers.

En présentant le renouveau actuel de la controverse, Jacques Rupnik (42) écrit que, pour Vaclav Havel, les réalisations du printemps 1968 (abolition de la censure, libertés individuelles) « n’ont fait que rétablir ce qui existait trente ans auparavant et ce qui est encore le fondement des pays démocratiques en général ». Ce point de vue peut aussi nous amener à considérer la Révolution de velours comme une variante réussie du mouvement démocratique du Printemps de Prague (réprimé par le régime communiste, alors que la Révolution de velours a pu s’en débarrasser). Mais aujourd’hui la position de Vaclav Havel est plus proche d’une deuxième tendance : nier toute cohérence significative aux événements de 1968 en raison de leurs objectifs socialistes. La répression est alors soulignée comme la seule issue possible : il n’y a pas de troisième voie possible.

Le point de vue de Milan Kundera, au contraire, souligne que, comme le résume Jacques Rupnik, « malgré sa défaite, le Printemps de Prague conserve sa signification universelle en tant que première tentative de trouver une voie entre les modèles oriental et occidental, un moyen de concilier socialisme et démocratie ». L’intellectuel communiste  et qui l’est resté jusqu’à sa mort) Jaroslav Sabata partageait le jugement de Kundera de manière plus radicale : « L’automne tchécoslovaque est probablement beaucoup plus important que le printemps tchécoslovaque. (…) Le socialisme, dont la logique est de s’identifier à la liberté et à la démocratie, ne peut que créer une sorte de liberté et de démocratie que le monde n’a jamais connue » (43).

Un tel mouvement et une telle auto-organisation représentaient un danger pour tous les PC qui voulaient conserver le monopole du pouvoir politique, même s’ils étaient opposés à la domination soviétique (44). Le mouvement des conseils ouvriers pouvait accepter toutes les revendications contre la censure et pour les libertés individuelles et collectives. Mais il soulignait aussi les contradictions ou les limites de tous ceux qui soutiennent le slogan « socialisme à visage humain » mais « oublient » les objectifs socialistes fondamentaux : la suppression des rapports de domination au sein de l’économie permettant une subordination radicale des choix économiques, comme de tous les choix humains clés, à un système démocratique à inventer. Cette position contredisait les systèmes des deux camps de la guerre froide.

Catherine Samary

Article paru dans Inprecor n°668/669 de novembre/décembre 2019

Cette contribution a été publiée d’abord sous forme de chapitre dans From Perestroika to Rainbow Revolution, Vicken Cheterian (ed), Londres 2013, C. Hurst & Co. Cette version a été légèrement modifiée avec quelques notes supplémentaires. (Traduit de l’anglais par JM).

Catherine Samary, économiste, est membre du Comité international de la IVInternationale. Voir son site http://csamary.fr

Elle a publié, notamment : le Marché contre l’autogestion, l’expérience yougoslave, 1988, Publisud/La Brèche ; la Fragmentation de la Yougoslavie, Cahiers d’Études et de Recherches n° 19/20, 1992 ; la Déchirure yougoslave, questions pour l’Europe, 1992, Harmattan ; les Conflits yougoslaves de A à Z (avec Jean-Arnaut Dérens), 2000, éditions de l’Atelier ; Yougoslavie : de la décomposition aux enjeux européens, 2008, éditions du Cygne ; D’un communisme décolonial à la démocratie des communs, 2017, éditions du Croquant.


1. Timothy Garton Ash, « 1989 changed the world. But where now for Europe? », The Guardian, 4 novembre 2009.

2. Timothy Garton Ash, We the People, London 1993, Penguin.

3. Voir, par exemple, la série d’articles publiée par The Guardian en novembre 2009, « 1989: year of revolutions » : http://www.guardian.co.uk/commentisfree/series/1989-year-of-revolutions

4. Le fossé entre cette expérience historique et les objectifs socialistes a conduit à trois types de concepts : la caractérisation de la bureaucratie du parti-État comme une bourgeoisie dirigeant une société « capitaliste d’État » ; en tant qu’une nouvelle classe dans un système non prévu par Marx ; ou une « caste » impure ayant conservé des liens historiques avec les mouvements ouvriers et les révolutions anticapitalistes, mais bloquant l’évolution socialiste des régimes auxquels ils prenaient leurs privilèges. Je me sens plus proche de cette troisième approche. J’ai contribué à ces débats ailleurs. Lisez par exemple ma présentation de l’analyse d’Ernest Mandel du socialisme et de l’Union soviétique en opposition avec des approches du type « capitaliste d’État », ou mon analyse comparative du processus de restauration capitaliste dans la « transition » serbe sur mon site web : http://csamary.fr

5. J’ai développé une telle analyse dans « L’enjeu social de la Grande transformation à l’Est », Debatte – Journal of contemporary Central and Eastern Europe, vol. 17, avril 2009, pp. 1-39.

6. Léon Trotsky, la Révolution trahie, https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/revtrahie/rt.pdf

7. Des exemples d’une analyse riche et complexe : Jean-Marie Chauvier, URSS : Une société en mouvement, Paris 1988, éditions de l’Aube ; ou la thèse de Myriam Désert, « Le contremaître soviétique sur le front du travail, aspects organisationnels, idéologiques et sociaux » (1986) sur la position spécifique du contremaître dans les relations sociales industrielles ; ou les différentes analyses produites ou réalisées par Sandrine Kott, par exemple Le communisme au quotidien. Les entreprises d’État dans la société est-allemande (1949-1989), Paris 2001, éd. Belin, collection Socio-Histoire.

8. Des études très intéressantes commencent à paraître sur ces conflits de mémoires et d’interprétations de « 1989 ». Cf. : Jérôme Heurtaux & Cédric Pellen, 1989 à l’est de l’Europe, une mémoire controversée, Paris 2009, éditions de L’Aube.

9. Des articles ont commenté le contenu des archives récemment ouvertes sur le point de vue de Gorbatchev et les conversations avec Margaret Thatcher sur le mur de Berlin et son opposition à l’unification allemande. Lire par exemple Michael Binyon, « Thatcher told Gorbatchev Britain did not want German unification », The Times, 11 septembre 2009. Des commentaires sur le journal d’Anatoli Tchernaiev concernant ses conversations avec Gorbatchev, la position de Mitterrand et la « Charte de Paris » sont présentés dans http://www.horizons-et-debats.ch/index.php?id=684

10. On peut trouver des analyses que j’ai écrites sur la crise yougoslave, l’intervention de l’OTAN au Kosovo, l’ordre mondial et surtout l’instabilité dans les Balkans dans les rubriques « Restauration capitaliste » ou « Dés/ordre mondial » de http://csamary.fr

11. La Yougoslavie devait redevenir un royaume, tandis que la monarchie serbe avait trouvé refuge en Grande-Bretagne et était soutenue par la résistance nationaliste (et anticommuniste) serbe de Tchetnik. Les communistes yougoslaves (qui avaient été réprimés et interdits sous le premier royaume serbe qui gouverna la Yougoslavie entre les deux guerres mondiales) réussirent à obtenir une profonde légitimité dans la résistance tant au fascisme qu’aux projets nationalistes, tout en reconnaissant toutes les nations dans le projet fédéral qu’ils ont construit pendant la guerre. La réunion, pendant la guerre et contre tout futur royaume, de l’Assemblée des délégués des Comités de libération nationale de toutes les nations (AVNOJ) en 1943 a donné une réelle légitimité démocratique à un nouveau projet républicain et fédéral. « L’excommunication » du nouveau régime yougoslave par Staline en 1948 était essentiellement due au fait qu’il échappait au contrôle du Kremlin et était populaire dans toute la région.

12. Interview de Vaclav Havel dans le Figaro Magazine du 30 octobre 2009.

13. Anna Spysz, Panic! on the Streets of Prague, https://www.local-life.com/prague/articles/velvet-revolution.

14. Sur le rôle des anciennes élites dans la transformation capitaliste lire : Eyal G., Szelenyi I., Townsley E. Making Capitalism without Capitalists. The New Ruling Elites in Eastern Europe, Londres/New York 1998, Verso. Voir également Georges Mink & Jean-Charles Szurek, « Démocratie et capitalisme, le rôle des anciennes élites dans la transformation postcapitaliste », Diogène n° 194, Paris 2001, PUF (https://www.cairn.info/revue-diogene-2001-2-page-146.htm)

15. Die Linke a été fondée en 2007 par la fusion du Parti du socialisme démocratique (PDS) et de l’Alternative électorale pour le travail et la justice sociale (WASG). Le parti a obtenu 8,6% des voix aux élections fédérales de 2013, avec un soutien initial particulier de la part des retraités et des chômeurs des Länder de l’Est. Plus tard, il a accru son influence dans les Länder de l’Ouest et est divisé par d’importants débats(sur les questions sociales, les réfugiés et les alliances…) qui se sont traduits par des changements dans son implantation.

16. Voir note 2.

17. Maria Jarosz, Ten years of direct privatisation, Varsovie 2000, Institute of political studies.

18. Jacques Sapir, les Économistes contre la démocratie – Pouvoir, mondialisation et démocratie, Paris 2002, Albin Michel.

19. Szalai E., Post-socialism and Globalization, Budapest 1999, Istvan Nemeth ; Gorzelak G., Ehrlich E., Faltan L., Illner M. (eds.), Central Europe in Transition: Towards EU Membership, Regional Studies Association, Polish section, Scholar, Varsovie 2001 ; Drweski B, « Du Parti “ouvrier” à la “gauche démocratique”. Les métamorphoses d’un parti de pouvoir polonais (1989-2001) », in J.-M. de Waele, éd., Partis politiques et démocratie en Europe centrale et orientale, pp. 71-83, Université de Bruxelles, 2002, coll. Sociologie politique.

20. Ces différences se sont érodées sous la pression des institutions internationales et européennes (surtout après son intégration dans l’UE en 2004), mais aussi en raison de différents scandales de clientélisme et de corruption, durant les privatisations, comme ailleurs.

21. Eyal G. et al., op. cit. note 14. Voir également J. Kornai, la Transformation économique postsocialiste : dilemmes et décisions, éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, Paris 2001.

22. Le poids dominant de l’agriculture en Chine est une différence majeure avec l’Europe de l’Est et l’URSS, où elle se situait entre 10% et 30% du PIB à la fin des années 1970. Mais en ce qui concerne la privatisation industrielle, la différence cruciale est que la Chine n’a été soumise à la pression ni du FMI ni des institutions européennes pour faire ses choix, sans démanteler les crédits publics et le contrôle central de la monnaie pour mettre en œuvre ses propres priorités étatiques (capitalistes) en faveur des entreprises publiques chinoises. Notre étude ici est principalement basée sur l’Europe de l’Est.

23. Ce que nous appelons la première phase de la transformation systémique correspond à la « crise systémique » initiale avec des chutes brutales de la production dans toutes les branches. Elle a été absolument généralisée après 1989 et a duré plusieurs années. Mais sa fin (ou le début d’une croissance appelée à tort « reprise ») était légèrement différente d’un pays (ou d’un ensemble de pays dans une situation similaire) à un autre. Cette reprise a commencé en général au milieu des années 1990 pour les pays d’Europe centrale et orientale qui sont devenus les « nouveaux États membres » de l’UE en 2004, et plus tard pour les autres (voir plus loin sur ce point).

24. Bruni de la Motte, « East Germans lost much in 1989 », The Guardian, 8 novembre 2009,http://www.guardian.co.uk/commentisfree/2009/nov/08/1989-berlin-wall/

25. Pour une telle vision alternative de ces événements, voir l’interview de l’ancien opposant est-allemand au régime de Honecker, Bernd Gehrke : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article15475

26. Banque mondiale, Regional Overview, Challenges, 2002, http://Inweb18.worldbank

27. Cf. les données statistiques de la BERD.

28. Cf. Catherine Samary, « Towards a social and banking tsunami in East/West Europe », avril 2009,http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article13710. La dimension financière d’un tel tsunami a été évitée grâce à « l’Initiative de Vienne », à laquelle ont participé en 2009 toutes les institutions financières internationales, européennes et nationales dominantes. Une « Initiative de Vienne 2 » fut nécessaire en 2011 et un « Comité directeur  fonctionne toujours. Voir : http://vienna-initiative.com/

29. « EBRD – European Bank for Reconstruction and Development – cautions on currency debt », Financial Times, 2 novembre 2009.

30. « Derrière le Mur, les peuples ne rêvaient pas de capitalisme », le Monde du 7 novembre 2009.

31. On peut lire en anglais les descriptions de ces événements : http://www.prague-life.com/prague/velvet-revolution/

32. Sur les conflits entre la Révolution yougoslave puis le régime titiste et Staline, il faut lire les livres de Milovan Djilas ou la biographie de Vladimir Dedijer sur Tito. Les polémiques avec Moscou et les documents du congrès du PC yougoslave en 1948 ont été publiés dans le Livre yougoslave, Paris, 1949. Sur les excuses de Khrouchtchev concernant l’excommunication, lire Pierre Maurer, la Réconciliation soviéto-yougoslave 1954-1958. Illusions et désillusions de Tito, Fribourg 1991, éditions DelVal.

33. Les documents des grèves de Gdansk en août 1980 ont été publiés dans un numéro spécial de la revue l’Aternative, Paris 1980, éd. Maspero. Voir également : le Programme de Solidarnosc au congrès de Gdansk en 1981, Lille 1982, Presses universitaires de Lille.

34. J’ai moi-même été envoyée comme observatrice du Syndicat national des enseignants de l’enseignement supérieur (Snesup).

35. cf. Wikipedia, Solidarity Polish trade union (édition du 28 décembre 2017, à 09:18.).

36. http://fr.wikipedia.org/wiki/Solidarnosc

37. Cf. Jan Malewski, « Pologne, Signes du renouveau ouvrier », Inprecor n° 518 de juin 2006.

38. Dans une interview publiée par la revue Contretemps n° 22 de mai 2008 à l’occasion de l’anniversaire de 1968, Karol Modzelewski souligne les discontinuités entre le plan de privatisation Balcerowicz en 1989 et les revendications de Solidarnosc pour une « République autogérée » avec les droits fondamentaux des travailleurs en 1980-1981. En tant qu’expert impliqué dans ce mouvement et en continuité avec la Lettre ouverte au Parti qu’il a écrit avec Jacek Kuron en 1964, il a souligné qu’après le coup d’État de Jaruzelski et la répression, « lorsqu’à la fin des années 1980 le système s’effondrait et que se décidait l’orientation des changements, il n’y avait plus cet élément essentiel qui donnait le ton en 1980-1981. Il n’y avait plus la pression des milieux clairement égalitaires et collectivistes, comme le fut le premier Solidarnosc, qui était largement un enfant du socialisme. » Cf. : http://www.contretemps.eu/wp-content/uploads/Contretemps%2022.pdf

39. Ota Sik est l’économiste dont les projets de réformes avaient été soutenus par l’aile Dubček du PCT. La principale différence entre ces réformes (comme celles de la Hongrie sous le régime de Kadar dans les années 1960) et celles faisant référence à l’autogestion concernait les droits de gestion accordés aux travailleur·es. J’ai comparé les différentes réformes yougoslaves et est-européennes des années 1950 et 1960 : Plan, marché et démocratie : l’expérience des pays dits socialistes, Cahiers d’Étude et de Recherche n° 7/8, IIRF, Amsterdam 1992.

40. Cf. : Vladimir Claude Fisera et Jean-Pierre Faye, Prague, la révolution des conseils ouvriers 1968-1969,Paris 1978, Robert Laffont. Voir aussi l’article de Fisera « 1968 : le printemps et l’automne autogestionnaires de Prague », https://www.unioncommunistelibertaire.org/?1968-Le-printemps-et-l-automne

41. Literarny Noviny, n° 52, 27 décembre 2007, Milan Kundera « Cesky udel » (le destin tchèque) et Vaclav Havel, sous le même titre mais avec un point d’interrogation, « Cesky udel ? »

42. Jacques Rupnik, Les deux printemps de 1968, Paris 2008, Etudes du CERI, Sciences-Po.

43. Jaroslav Sabata est décédé en 2012. Le point de vue de Milan Kundera a été publié dans Listy n°6, décembre 2007, et cité par Vladimir Claude Fisera dans son article « 1968, le printemps et l’automne autogestionnaires de Prague », op. cit. note 40.

44. Les positions prises par les différents PC étaient soit de condamner l’intervention soviétique (les PC yougoslaves, albanais ou roumains) mais en soutenant au mieux le type de réformes et de réalisme de Dubcek, soit d’être impliqués dans les troupes de Varsovie. Mais personne n’a popularisé et soutenu les conseils ouvriers : seuls les courants trotskistes ou anarchistes, qui étaient des forces marginales à l’époque, l’ont fait. Le régime titiste réprimait au même moment ses propres organisations marxistes de gauche et de jeunesse pour être allées « trop loin » dans l’auto-organisation. Cf. http://www.contretemps.eu/wp-content/uploads/Contretemps%2022.pdf, pour une analyse des conflits spécifiques survenus en 1968 dans un système où l’autogestion a été officiellement introduite en 1950, après la rupture avec Staline, et plusieurs fois réformée pour canaliser les tensions.

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