Puiser de l’espoir dans ton existence, pour te sentir dans mon coeur

« Ce texte relate la rencontre et la dispute entre une Turque de l’Ouest et une Kurde de Diyarbakur. Il en découle un examen de conscience, un règlement de comptes intérieur de la part de cette intellectuelle stambouliote, lucide sur l’inévitable tragédie en train de se nouer : la tragédie des divisions et des conflits ethniques qui se poursuivent aux quatre coins du monde »

Les neiges, les bruits, « jusqu’à l’épuisement de l’espoir », naître kurde à Diyarbakir ou arménienne en 1915, l’impossible neutralité, « tu ne peux rester neutre et te tenir à égale distance entre qui défend sa vie et qui vient la lui arracher », les liens créés et ce qui nous rassemblent, les bastions de la forteresse derrière les remparts, « nous parlons tous de nous quand nous parlons de notre ville », voir et ne rien voir, celle qui n’a rien vu à Hiroshima, « toi, tu n’as rien vu à Sur », les fumées, « mon cœur est plein de ces fumées noires, j’étouffe, mais je fais mine de ne pas voir et je le tais », les roses, les retards et les contretemps, « Comprends-moi : nous sommes fatigués d’attendre, fatigués d’espérer, fatigués es souffrances, des morts, des destructions transmisses de génération en génération », le refroidissement des cœurs, les mort·es sans sépulture, « Les morts sont parfois plus dangereux que les vivants. Voilà des jours qu’on se démène pour récupérer les corps, qu’on fait le siège des bureaux du préfet, du commandant militaire, des organisations de la société civile, des autorités religieuses »…

Je souligne particulièrement les discussions autour du « oui, mais… », le point aveugle, la responsabilité, le point de vue situé, la raison se jouant du cœur, « tu veux que j’occulte un aspect de la réalité, que j’aveugle partiellement mes yeux et mon coeur », le fil à retordre, les chats, « Par ce biais des chats, peut-être cherchait-il à créer un lien, à te dire « Regarde à quoi nous en sommes réduits et sois de notre coté » ».

Comment vivre privé·e de sa langue ?, « la langue est un pays pour les gens. Tenir à sa terre et tenir à sa langue sont deux choses qui vont de pair »…

La liberté, « Les droits et les libertés ne sont pas offerts aux peuples comme un bouquet de fleur. Il faut hélas se battre pour les obtenir, et il n’existe pas de guerre sans crimes, sans violence et sans meurtres », la mémoire et la vengeance, il n’y a pas de point surplombant – impartial et équitable -, les chemins vers la vérité, la tranquillité d’esprit et l’aveuglement, le luxe de pouvoir rester pacifiste, l’espoir cependant chevillé au corps, le bruits des armes…

Plus tard, un retour, le désastre et l’anéantissement, la vérité sur une guerre, Cizre comme Guernica, « Le Cizre que tu as vu datait du temps de l’innocence. Maintenant, si je t’enjoignais d’y aller, tu ne pourrais même pas y entrer. Si tu voyais, si tu savais les atrocités commises là-bas, la balance de la conscience à laquelle tu te fies tant se déréglerait de nouveau. Tu n’as rien vu à Cizre », faire une route et tenir des mains, la blessure béante, le monstre de la vengeance, « Nous sommes les premiers à avoir eu peur de ce monstre vorace, toxique et corrosif qui croissait en nous », les dépouilles mortelles comme marchepieds des pouvoirs, le choix de l’exportation de la guerre, « tout ce qui te heurtes ici, nous avons l’habitude de le vivre », le manque d’eau pour « éteindre les flammes du temps », l’intranquillité…

Un peu plus tard, à l’intérieur des remparts de Diyarbakir, des adieux, « Le Renard a raison, nous pleurerons bien sûr, mais toutes deux nous y avons gagné. Nous avons gagné de rêver ensemble à un monde nouveau que nous ne verrons sans doute pas nous-mêmes, mais que nos enfants et nos petits-enfants construiront en commun »…

« Au lieu de construire des ponts entre nous, les mots qu’on échange créent des blancs ». Sous les remparts, trois discussions entre une femme turque d’Istanbul et une habitante kurde de Diyarbakir. Des échos aussi de déchirements internes. Des mots inscrits dans une situation précise, la guerre menée par l’Etat turc contre des populations kurdes parce que kurdes.

Comment ne pas penser à d’autres mots, d’autres situations, d’oppression nationale, de guerre, de domination… Une situation et des questionnements à dimension universelle. Des questions aussi aux formes et aux limites de l’engagement, lorsque de fait nous nous trouvons du coté « privilégié » des rapports sociaux, « Tu n’as jamais pris la main d’aucun d’eux dans la tienne, tu ne les as jamais regardés au fond des yeux, tu n’as pas pleuré avec eux, tu n’as pas partagé leur pain ».

Un texte magnifique. Il faut entendre ces voix ici kurdes, ailleurs palestiniennes ou kurdes ou yezidis, ne pas oublier celles des arménien·nes et de mille autres groupes, privés de leur langue et écrasés par les nationalismes dominants…

Oya Baydar : Dialogues sous les remparts

Traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy

Editions Phébus, Paris 2018, 160 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

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