Ouverture. Nos urgences et le temps présent (A la prochaine… De mai 68 aux Gilets jaunes de Pierre Cours-Salies)

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

En novembre 2018, pour une grande part ce livre était écrit quand le mouvement des gilets jaunes s’est manifesté. Ma génération aura donc vécu deux crises politiques suscitées par des mobilisations sociales. Fait rare.

Mettre en valeur ce que Mai porte pour un avenir, la trame originelle de ce travail, pouvait se maintenir avec les dix premiers chapitres. Son plan aussi, dont la quatrième partie sur les questions de stratégie – c’est-à-dire une réflexion sur les moyens pour détruire et dépasser le pouvoir dans la société capitaliste. En cours d’écriture, à remodeler, celle-ci prenait une tout autre signification, comme le titre. Une chance pour réfléchir.

À la prochaine !, ce titre choisi un peu par bravade pour dire que l’arbre de la liberté planté en Mai 68 avait toute son actualité. Il s’insérait, avec des différences parfois notables, dans un ensemble de publications1. Nous avions commencé des séances de « lecture » avec quelques amis ; toutefois, les dernières discussions ramenaient à l’actualité marquée par le surgissement des Gilets jaunes. Au cours de l’une d’entre elles, nous avons ainsi discuté aussi du petit livre auquel nous avions participé et qui fut publié le 10 décembre, moins d’un mois après leur irruption (Syllepse, 2018). Ces événements, au moins, réduisaient à peu les arguments du type « les possibilités de luttes sociales bousculant la politique sont derrière nous ». Les avions-nous assez entendus les années précédentes ! Comment penser que les mouvements sociaux peuvent encore bousculer la société entière et poser dans des termes actuels les questions des droits sociaux et des formes de la démocratie, nous disait-on ? Même quand, en 2016, 75 % de la population approuvaient les mobilisations contre la loi Travail et que les formes de répression des manifestations s’étaient durcies. Même quand on comptait une foule de luttes locales pour les services publics, les précaires et les retraites. Il ne fallait pas trop observer pour agir en fonction des laissé·es pour compte, mais plutôt se soucier de la « révolution citoyenne », c’est-à-dire tout banalement des échéances électorales. Doxa révélée à la gauche de la gauche, l’heure était aux idées et au savoir-faire de leaders populistes ; nous étions priés d’accepter cette théorie et cette stratégie, ce jugement : les luttes collectives « de classe et de masse » appartenaient au passé.

Tout moment de ce type, sans doute, est une surprise. Les Gilets jaunes sont ces invisibles, dont on percevait qu’ils étaient maltraité·es mais sans doute plus encore passifs, régressifs, soucieux de leur pauvreté, consuméristes au faible niveau de consommation et de plus en plus abstentionnistes… Deux crises politiques, si différentes, pour une raison décisive : « Les étudiants étaient au cœur du basculement et pouvaient s’affermir du soutien que tous leur apportent » (Damamme et coll., 2008 : 13). Les Gilets jaunes se confrontaient au moins au dédain, sinon à « la distance, la condescendance, au mépris » dont les gouvernants les entourent. Aux yeux des puissants, « c’est la foule et la foule fait peur ». Danièle Sallenave (2019) l’a justement brocardé après une déclaration d’Emmanuel Macron.

Ces « théorisation  » de droite et de gauche, cependant, pesaient sur la dernière partie du livre. Prévue et commencée, elle restait à écrire sur la stratégie au vu des deux mouvements. Certes, l’actualité rendait l’exercice plus « risqué » : il faudrait suivre ses ressorts, réexaminer des propositions en partie écrites. Et combien de différences ! Une grève générale de dix millions créant une crise politique, qui échoue à transformer la société… Des semaines d’actions de « pauvres », de gueux2, car cet ébranlement part des « invisibles » qui cessent de l’être ; ils minent un pouvoir faible par sa base sociale très réduite ; mais le Président surfe sur les clivages et les divisions des forces, sur ceux qui ne cherchent pas vraiment à donner une impulsion de regroupement, ni à faire s’affirmer une classe possible… Nous reviendrons sur les différences entre les événements de Mai et ceux de 2018-2019.

Si les questions prenaient depuis novembre un relief et un sens plus évidents, les réflexions au sujet de Mai 68 et de ses « suites » étaient voisines : agir politiquement « avec qui », « sur quelles bases communes » et « pour faire quoi », tout en « visant quelles transformations de la société » ?

Autant de questions classiques, auxquelles nous consacrons les trois derniers chapitres et une « conclusion » remodelée par le surgissement.

Trouvons-nous un fil à toute cette histoire ? Ceux et celles de février 1848 ont pu parler de leurs « frères de 1793 ». Lénine et ses camarades ont fait la fête quand ils ont vu que le pouvoir qui remplaçait le tsarisme avait dépassé d’un jour le temps qu’avait duré la Commune de 1871. Le chemin s’écrit éclairé par un futur antérieur : l’avenir collectif a toujours été déjà voulu, et s’il réussit, il ouvre de nouvelles voies, une liberté inouïe. Encore faut-il ne pas s’être résigné.

La lutte pour l’émancipation a sa continuité. La première partie du livre est consacrée à mettre en lumière de quoi Mai 68 était porteur : les combats, les aspirations plus ou moins formulées et les objectifs historiques sont-là, cinquante ans après, avec une urgence encore plus forte. Notre travail n’a pas eu à tenir compte de l’opposition si fréquente des années durant entre « prise de parole » (Michel de Certeau) et « crise du consentement » (Jean-Claude Passeron) : en reprenant ce qui est espéré, les rapports de forces se tissant avant 68, l’ambiance politique créée par le contexte mondial, apparaît le « moment » qui fait vaciller les institutions et donne essor aux « années 68 ». Les chapitres 1 à 4 présentent la reprise actualisée de ce qui pourrait s’appeler la rupture, la visée historique des années 68 et, en quelque sorte, des piliers d’un projet politique, plus présents que jamais.

Le chapitre 5, « Un seul monde ? Une réalité inégale et combinée », donnant un panorama de ce que fut l’extension mondiale des mouvements de Mai 68, permet de mesurer les retournements rapides. Il trace une partie des défaites des années 1970, indiquant des questions stratégiques que nous essayons de maîtriser dans la dernière partie de ce travail. Des portraits centrés sur des militant·es soulignent des aspects de cette période assez longue somme toute : celui de Jakob Moneta illustre une traversée du 20e siècle, ceux de Maya Surduts, Évelyne Van der Heim et Andrée Abrial restituent l’insertion des femmes dans ces combats ; enfin, celui d’Aimé Halbeher donne un éclairage du cœur du syndicalisme CGT et celui de Patrick Brody traduit l’implication dans le mouvement d’un militant qui avait 13 ans en Mai. Geneviève Legay, toujours debout, décrit une conscience de classe, comment elle se construit et dure.

Une prise de distance fait mieux ressortir le projet. Nous cherchons à comprendre comment Mai est devenu une sorte de repère historique, un « arbre de la liberté » qui nous sert encore pour raviver des espérances pour les un·es et des craintes pour d’autres. Et nous ne pouvons le faire qu’en acceptant de partir de l’étonnement, de la surprise et des ruptures ainsi créées. Le souvenir vivant décrit par Jean-Christophe Bailly fait réfléchir à ce que les moins de 60 ou 70 ans ne peuvent pas connaître… Et les conditions de la plantation de cet arbre de la liberté n’avaient pas été vraiment préparées.

Par-delà toutes les explications qui les inscrivent dans des logiques purement politiques ou économiques, les événements de Mai resteraient incompréhensibles, si l’on ne faisait pas la part, en eux, de cette pure violence de sursaut, de cette éruption quasi biologique d’une jeunesse prenant ingénument conscience de sa force (Bailly, 2018 : 16).

D’où le travail réalisé pour ce livre : à côté de la reprise actualisée de ce que portaient les années 68 (chapitres 1, 2, 3, 4, 5), on trouvera quelques enquêtes historiques (chapitres 6, 7, 8), faites de retours critiques. Et pour restituer les suites, des chapitres sur les partis politiques au sujet de la France, des « pays de l’Est », et aussi l’activité des « gauchistes », révolutionnaires et autogestionnaires, Mai multiforme et les années 68 !

« La radicalisation de la génération des moins de vingt-cinq ans est un phénomène mondial », soulignait André Gorz (1968). Les groupes de militant·es qui avaient alors de quarante à cinquante ans avaient connu les effets de la crise de 1929, 1936 et ses lendemains, les destructions et les catastrophes du nazisme et de la guerre, la Libération plus réduite qu’espérée, vite suivie des guerres coloniales et du chantage nucléaire… Devant la surprise de Mai, leurs réactions ont pu être circonspectes, « prudentes », plus longues à se jeter dans le flot.

Cependant, même ce rappel du surgissement risque de rester suranné. Que se disait-il ? Quels refus ? Quels espoirs, engagements ? Quelles colères ? Les grandes préoccupations humaines ayant des continuités étonnantes, rappelons simplement dans le désordre… La pauvreté de la majorité des populations dans un monde riche ; les inégalités sociales dans « nos démocraties » ; la planète exposée aux folies d’autocrates fauteurs de possibles guerres et, à l’époque, celle du Vietnam ; les inégalités entre femmes et hommes et le maintien des vieilles politiques imposant le familialisme et les naissances non voulues ; un développement destructeur, les peurs développées autour des potentialités techniques freinant leur analyse critique et leurs utilisations populaires…

Ajoutons, pour répondre par avance aux discours sans fin et sans fond sur « le marxisme qui faisait obstacle à la critique écologiste », la forte présence de cette question qui s’exprimait alors par le rejet de la consommation pour la consommation et la critique de la production de masse. Le souci écologique fondamental était donc là, avant toute querelle sémantique. La critique des techniques de l’obsolescence programmée par les maîtres de l’industrie ou la méfiance pour les publicités de conditionnement… ne sont pas plus d’hier que d’aujourd’hui. Mieux, la première formulation d’un programme écologiste vient du Parti communiste de Tchécoslovaquie et d’un livre publié à Prague en 1965 qui sera le « fil conducteur » du printemps de Prague (Richta, 1969).

Nous nous y arrêterons. Pour nous-mêmes aujourd’hui cette option est centrale, non séparable de la question du travail, du pouvoir collectif des producteurs et des usagers pour choisir les biens à produire et les façons de le faire. Une approche critique proposée par Pierre Naville dès la fin des années 1950 montrait qu’il était sans aucun doute nécessaire de limiter la journée et la semaine de travail (trente-cinq heures sans perte de salaire) et de réorganiser les objectifs et les formes des productions.

Un vent souffle alors sur les États-Unis avec Bob Dylan et Joan Baez en passant en France avec Colette Magny3. Un tel anti-impérialisme milite pour la victoire – « longue vie au peuple vietnamien » – il agit pour leur victoire. Cette évidence d’aujourd’hui ferait presque oublier la division vive à l’époque : « La Paix au Vietnam », s’opposait de fait à l’autre option « FLN vaincra », ou « V comme Vietnam Victory ».

Il y eut cependant des répressions rapides, plus ou moins dures, dès l’année 1968 au Mexique, au Brésil, au Sénégal, en Tchécoslovaquie, en Égypte… Et, avec des soubresauts, la poussée d’exigences démocratiques des « années 68 » nous plaça dès 1972 devant le projet de la Trilatérale4 : « Il faut moins de démocratie et de droits sociaux pour que nos sociétés soient plus gouvernables », proclamait Samuel Huntington avec Michel Crozier et beaucoup d’autres. Cette conscience politique bourgeoise a développé une culture commune au-delà des « évangélistes du marché » et assuré les victoires de Reagan, Thatcher et du nouvel ordre du monde à la fin de l’URSS (Dixon, 1998).

Nous devons prendre le temps de quelques repérages de ce que firent, et en partie réussirent, ceux et celles pour qui Mai 68 était sinon diabolique à tout le moins une prévision infernale : ils ont en partie « gagné », même si après quelques décennies nous persistons à dire que c’est temporaire.

Un passé à comprendre

Cinquante ans après, combien de changements évidents dans l’« ordre mondial » ? Les « deux blocs » ont laissé un capharnaüm. Les guerres sont constantes dans l’une ou l’autre des régions du monde ; la misère à côté de monceaux de richesses. Et les « veines ouvertes de l’Amérique latine » (Galeano, 1981), en sont encore une description ; vues de Sao Luis (Maranhão, nord du Brésil), des norias de bateaux charriant des produits dans un état semi-brut, des biens primaires sans transformation industrielle emportent le minerai de fer d’Amazonie et le soja. Ces continuités restent, depuis plus de cent ans, et elles ont pris aussi un nouveau chemin, vers la Chine pour les deux-tiers. Dans le chapitre 14, « Un altermondialisme plus actuel que jamais », sur la stratégie dans notre réalité mondialisée, il faudra faire un sort à la question de l’État global, différencié, inégalement développé mais nous confrontant à l’unité discordante de l’avenir du capitalisme et de la destruction de la nature.

Ce changement ramène vers une question : les transformations du travail unifient de plus en plus un monde du développement inégal, combinant exploitations, oppressions, humiliations. Comme l’aspiration à une autre démocratie, de Wall Street à la place Taksim, de la Puerta del Sol aux printemps arabes et aux « Nuits debout ». Travail à changer, démocratie à faire réelle, une planète à sauver et faire humaine…

Ce n’est pas un hasard si nous rencontrons, pleinement d’actualité, une réflexion de Karel Kosic5 marquant de 1967 à 2003 la continuité des objectifs du printemps de Prague et du mouvement altermondialiste : « Se limiter à la défense de l’environnement, c’est être prisonnier du paradigme contemporain au pouvoir, une menace permanente sur le monde. » Une rupture effective implique donc d’en finir avec « la propriété privée capitaliste et la propriété étatique bureaucratique » (Kosic, 2003 : 154).

Mai 68 devait s’éclairer des enjeux des années précédentes, mais aussi de la suite, « les années 68 » et un peu après. L’arbre de Mai a vite été frappé, changé, mis à mal. Il a survécu comme l’espoir qui n’abandonne pas la mémoire.

Les chapitres 6, 7 et 8 – « Le pouvoir était-il à prendre ? », « Origine et portée sociale de Mai » et « Les enjeux de Grenelle » – sont des retours critiques issus de débats qui ont eu lieu à l’occasion du cinquantenaire des « événements ». Il s’agit d’analyser des faits, des désaccords, de ne pas laisser des interprétations rituelles ou des impressions, fausses mais répétées, fermer des discussions elles aussi actuelles pour certaines d’entre elles.

Les années 68 : deux défaites et des jalons

Afin de ne pas laisser la mémoire se couvrir de mauvais souvenirs, quelques chapitres forment la seconde et la troisième partie du livre. Les reclassements ultérieurs appellent une relecture. Pour le « moment 68 », il fallait restituer avec leurs dynamismes et leurs contradictions les partis politiques en France en Mai, avec les enjeux et leurs effets continués durant les années suivantes (chapitre 9). Pour les « partis de gouvernement », les fruits de 1968 ne se perçoivent vraiment qu’en 1981…

Consacré au printemps tchécoslovaque, le chapitre 10, « Écrasement du printemps de Prague et avenir du communisme », présente le suivi des questions à l’Est et leurs effets sur la suite des événements. Refuser l’oubli. Ces éléments ont formé notre paysage politique, inséparable des solidarités et des effets de leurs défaites à l’Ouest, notamment en France.

Enfin, le chapitre 11, « Gauchisme, révolution, autogestion », essaie de présenter la « gauche radicale », les révolutionnaires et autogestionnaires, avec leurs continuités dans les « années 68 », sans en gommer l’aspect très multiforme. Il restitue des hésitations, les choix parfois erronés, les pratiques riches, révélatrices, les potentialités de l’époque, qui forment une sorte de ligne politique en pointillé, plus ou moins assumée. On verra qu’elle pouvait rejoindre, en fait les pratiques d’autres courants politiques. Toutefois, il a fallu renoncer à reprendre une documentation très grande, souvent négligée par des livres liés aux « commémorations » : des ressources pour une véritable enquête d’histoire collective6. Commencé, ce travail n’a pas eu lieu, il nous donnerait à voir, comprendre, discuter, des jalons d’une classe capable d’une ample auto-émancipation, racines qui courent toujours. Divers chapitres du livre en présentent des éléments (chapitres 7, 8, 11). Avec, sans doute décisif pour nos réflexions actuelles, le rappeler du rôle prophétique du printemps de Prague [chapitre 1] pour énoncer la « menace permanente sur le monde » qui dépend d’un changement dans la façon de penser et développer les luttes de classe.

« A la prochaine ! »

La quatrième partie nous permettra de présenter ce dont les mobilisations des Gilets jaunes sont porteuses, cinquante ans après Mai 68.

Il est sans doute permis à l’auteur de dire le véritable ressort de sa réflexion, ne serait-ce que pour ne pas mystifier les lecteur/trices et présenter son travail avec une distance facilitant la discussion. L’emprunt de l’image de l’« arbre de la liberté » en dit déjà beaucoup. Balises, des « moments » d’insurrection, disait Henri Lefebvre, reprennent le fil d’une longue histoire de l’auto-émancipation. Une réflexion de Marx nous croise alors : à quelle époque vivons-nous ? En tout cas, nous sommes loin d’une époque où « le prolétariat n’[était] pas encore assez développé pour se constituer en classe, et par conséquent, la lutte même du prolétariat avec la bourgeoisie n’a pas encore un caractère politique » (Marx, 2002). Toujours dignes d’intérêt pour la réflexion et la liberté d’imaginer, « des théoriciens utopistes […] courent après une science régénératrice » (Marx, 2002).

Mais, « à mesure que l’histoire marche », la question posée porte une exigence bien différente :

Tant qu’ils cherchent la science et ne font que des systèmes, tant qu’ils sont au début de la lutte, ils ne voient dans la misère que la misère, sans y voir le côté révolutionnaire, subversif, qui renversera la société ancienne (Marx, 2002).

Cela ne fait-il pas longtemps que les luttes des exploité·es, la classe dominée, opprimée, humiliée, agit, et avec une dimension politique7. Cette lutte ne finit-elle pas par mettre en exergue comment le capitalisme et la bourgeoisie détruisent les êtres humains et la nature ?

Que pourrait-il advenir d’autre que des échecs quand on voit les directions politiques de la « gauche de la gauche », au nom de théorisations notamment « populistes », chercher la seule victoire électorale au lieu des pratiques collectives qui permettent l’action du plus grand nombre ? Nous y reviendrons dans la conclusion : « Discutons des buts communs ».

Un fait absolument extraordinaire s’est d’ailleurs produit avec le mouvement des Gilets jaunes : les revendications sociales ont joué un rôle décapant d’une série de faux-semblants, en refusant de séparer les exigences matérielles – même fortes et urgentes dans la vie ordinaire – de l’exigence de changer la démocratie. Cela a exprimé une sorte d’ordre du jour : Osons la révolution démocratique !

Même les hésitations, les méfiances ou les divisions difficiles à surmonter sont en fait un enrichissement pour l’analyse et pour les tâches collectives d’un nous en train de se constituer. Une série de face à face se sont produits, le temps de se reconnaître. Bien sûr, les luttes pour le climat – il fallait être de hauts fonctionnaires enfermés dans des calculs de pouvoir pour chercher à opposer les fins de mois et la fin du monde. Mais aussi les protestations contre « les impôts et les taxes » – les mêmes n’ayant pas imaginé un seul instant que les ronds-points allaient leur répondre qu’ils étaient « contre la fiscalité injuste » et qu’ils voulaient, en plus, en contrôler l’usage. Et, bien entendu, on trouve dans ces moments les raisons pour affirmer que les institutions doivent être changées pour qu’une démocratie différente existe.

Évidemment, pour attiser de possibles divisions, on a vu le jeu de massacre des répressions de rue qui vise à apeurer et freiner la sympathie pour les révoltés par un usage, souvent illégal, d’une police officiellement républicaine et chargée de la paix publique. Comment accepter une majorité gouvernementale qui se plaît à faire passer pour « sans problème » la mise à genoux de cent cinquante jeunes dans une « banlieue » ? Il fallait dresser une partie de la population contre les « sauvages » ? C’est à cela qu’avaient déjà servi les dispositifs policiers de « nassage » et de brutalité dans les manifestations contre la loi travail en 2016. Qui croit vraiment obtenir des rapports sociaux supportables dans les quartiers populaires, avec beaucoup d’immigrés d’origine, quand le « rythme de croisière » s’établit à une trentaine de jeunes tués chaque année8 ?

On voit la différence de degré de violence et de haine pour les manifestant·es, si on compare Mai 68 à ces dernières années et plus encore ces derniers mois. Une politique d’État violemment dirigée contre les racisées est développée et fait retomber sur la population les résultats de la ségrégation, du mépris et de la violence héritées d’un passé colonial qui ne passe pas. Nul ne devrait oublier qu’un ancien ministre de l’Éducation nationale a pu proférer cette incitation à la haine et au meurtre : « Mais que la police fasse donc usage de ses armes ! » comme s’il avait voulu illustrer la violence institutionnelle, la répression dont l’ONU s’inquiète. Il faut voir « la dérive vers un État autoritaire ».

Des suites sont dessinées…

Profitant du maintien sans avancées politiques de la mobilisation des Gilets jaunes, des manœuvres se sont mises en place. Le comportement des forces de police contredit la volonté d’un vrai « Grand débat », et bafoue les règles de la démocratie, dont l’avenir est interrogé (Attac, 2019). Le projet serait-il de jouer de la peur, d’ouvertures minimales à quelques situations, et de différencier les dominations pour renforcer un relatif isolement des laissés pour compte, « qui nous coûtent trop cher en impôts » ? Les mesures à l’encontre des chômeurs, au-delà de la baisse de leurs faibles revenus, vise à les stigmatiser plus qu’ils ne le sont… Sans doute faudrait-il les discipliner avec des formes de contrôle d’un travail obligatoire ? Reprendre l’opposition entre ceux et celles qui travaillent et « les autres ».

En même temps, à cette fin, se relance l’idée qu’il faut séduire une partie des « couches moyennes », et même des « couches moyennes les plus pauvres », les « Gilets jaunes » qui auraient assez de ressort pour s’accrocher à la cordée : « Le Président a toujours porté l’accent sur l’opportunité offerte à chacun de devenir entrepreneur, de se libérer des contraintes, en s’érigeant contre les professions réglementées et les corps intermédiaires », lit-on dans un livre récent du « progressisme » social libéral (Maillard, 2019).

Reprenons la provocation de Denis Maillard (2019 : 51) : « Leur triptyque : dignité, égalité, consommation. » Si l’égalité subsiste, « elle a changé de signe : de sociale et protectrice, elle est devenue libérale et émancipatrice » (Maillard, 2019 : 53). L’auteur joue à troubler les repères : il appelle « émancipatrice » une soumission à des demandes atomisées, à des pratiques en concurrence. Il invite la CFDT à pousser plus loin son évolution, « qu’elle devienne enfin l’animation de la prise en charge de la diversité des attentes individuelles ». Il vise à « recomposer les relations sociales autour de la seule personne privée […] : c’est le moment de passer de l’égalité sociale à l’égalité libérale ». Toujours selon le même, « les Gilets jaunes ne veulent pas renverser la table, ils veulent être sûrs de pouvoir s’asseoir. Pour cela ils comptent sur leur travail. Si crise sociale il y a, elle concerne plus la consommation que la production ».

Un des axes du projet « macronien » est de remodeler, de façon soigneuse, les contours des classes. La notion de « classe moyenne », réinventée, a pour fonction principale de faire croire à des différences sociologiques et professionnelles entre des in et des out. Cette notion vise à gommer les faits à analyser : toutefois, même avec le relais des médias, l’exercice n’est pas simple dans un pays où 90 % des « actifs » sont salarié·es, le salaire moyen de 2 300 euros et la moitié de la population au-dessous de 1 800 euros.

Pour 98% de la population, les salaires tiennent dans une échelle de un à quatre. Serait-il opportun d’englober en « couches moyennes » les diverses fonctions d’encadrement ou les niveaux des diplômes obtenus ? Cela comporterait donc une différenciation décisive par les niveaux de salaire ? Bavardages et coquecigrues poursuivent le bluff : ces gens qui veulent gouverner font quelques paris à partir des faiblesses, visibles, du mouvement ouvrier dans son ensemble…

Au lieu de préciser des éléments d’unification entre salarié·es9, largement présents dans l’activité propre aux syndicats, nous sommes sur un terrain que les organisations syndicales ont peu et mal occupé, puisque, durant six mois, elles n’ont pas pris les moyens de renverser cette propagande patronale et gouvernementale, même celles qui ont un accord unitaire pour l’action10. Il en est de même des forces se réclamant de la « gauche », voire de la « gauche de gauche » : dénonciatrices, elles avancent « interdiction de tout écart au-dessus de un à douze » (position du Parti socialiste) ou « de un à vingt » (position de France insoumise). Loin de la situation réellement vécue et à portée des exigences communes, cela reste une critique sans effet des « 1 % les plus riches ». En fait, les gouvernements précédents, et l’actuel reprend ce flambeau, réinventent une différence qui a pour effet principal de faire croire à des séparations sociologiques et professionnelles presque « naturelles ». Pourquoi ne pas attiser une possible division ? Avec un peu d’astuce, cela occupe les esprits et brouille des exigences élémentaires d’égalité, notamment celle du droit à un salaire, un travail et à la formation (chapitres 2, 3, 7, 8).

En revanche, l’absence d’expressions politico-syndicales pour préciser et justifier les éléments d’unification possible entre salarié·es est un signe de faiblesse stratégique, d’autant plus évident que des réponses politiques nettes existent.

Sans entrer ici dans le débat d’une nécessaire réforme de la fiscalité, des propositions, travaillées par Solidaires et la FSU comme par la CGT, pouvaient alimenter des discussions publiques depuis le début du mouvement des Gilets jaunes…

Comprenons bien un fait. Au cours des mois d’action des Gilets jaunes des rapprochements ont eu lieu, qui auraient pu et peuvent encore se développer, mais le mouvement syndical s’est trop autolimité dans ses habitudes. Des syndicalistes le constatent en se promettant de le dépasser. Face au chômage, à la précarisation généralisée et la durée du travail comme du gâchis des moyens de la formation sous le contrôle patronal, autant de propositions syndicales peu présentées.

Une des premières causes invoquées pour cette hésitation, fortement exploitée par les médias, fut les expressions parfois directement racistes ; on se souvient de ces Gilets jaunes s’emparant de migrants, « clandestins remis aux forces de l’ordre ». Des exemples peu nombreux, critiqués par le mouvement collectif ; et ce fut surtout marqué de l’échec des efforts d’implantation des organisations d’extrême droite. Des semaines durant, les discussions ont mis de côté ces divisions, alors que le vote protestataire du Front national s’inscrit en priorité chez les ouvrier·es (catégorie de l’Insee11) dans des zones rurales et de petites entreprises. Ces situations sont souvent des dérives de long cours, parfois des salariés pauvres ralliés depuis des lustres à la droite et glissant vers l’extrême droite, parfois des ouvriers qui se sont jugés abandonnés par les politiques gouvernementales et méprisés, les enfants cantonnés comme les pères et les mères, avec la diminution des services publics (150 000 fonctionnaires de moins et des services publics en peau de chagrin). Ministres et « experts » ont été entendus dans le pays, à force de dire : « On a tout fait pour les chômeurs mais une partie est inemployable dans le monde de techniques modernisées. » Cette déclaration de Pierre Mauroy date de 1984, alors qu’un contrat tacite avait été une des sources de la campagne de François Mitterrand, « candidat antichômage » en 1981. Est-ce une découverte quand on se souvient qu’en 2007, Nicolas Sarkozy en avait rallié beaucoup à lui sur l’idée des heures supplémentaires sans impôts ? Pour analyser la situation, il faut un peu de mémoire ! Cela indique le chemin syndical et politique à parcourir pour sortir de la continuité de la « gauche de gouvernement » réellement existante. Réveillées, des craintes sont exprimées par de nombreuses publications12 : les politiques gouvernementales seraient suicidaires en laissant se développer les inégalités rejetées par les Gilets jaunes et leurs semblables… Aussitôt, revoilà mis en avant les « réformes de la fiscalité », la « représentation des syndicats dans les conseils d’administrations », les « aides aux entreprises et aux produits « durables » »… Cette conversion au « social » reste loin des exigences décisives : aux désaveux institutionnels, une démocratie radicalement démocratisée ! À crise de civilisation, nouveaux droits pour toutes et tous !

Constatons-le : un fait marque la différence fondamentale entre les mouvements de Mai 68 et de 2018 quant aux relations entre les syndicats et les salarié·es (chapitres 7, 8). En 68, les salarié·es à bas salaire des PME savaient que les syndicats revendiquaient 50% d’augmentation du Smic… Sans doute, depuis les années 1980, les organisations syndicales ont-elles développé des « résistances » successives, mais sans mettre en avant de réels objectifs communs proposés à tous. Et la longue durée du mouvement des Gilets jaunes montre les freins qui s’opposent à une recomposition des forces alors que des exigences pourraient se dynamiser l’une l’autre. Ceci porte à réfléchir à l’écart énorme entre ce que pourrait être une action syndicale et ce qu’elle est.

Deux faits pèsent lourd pour l’illustrer. Le premier, immédiat, est pour le moins étonnant : trois organisations syndicales de lutte, qui défendent des revendications voisines ou convergentes, ont entre elles un accord d’unité d’action ; mais elles ne se sont pas réunies pour avoir une réaction commune en direction des Gilets jaunes ! Une élaboration commune sur des exigences décisives existe pourtant : la nécessité, devant les restructurations, les gains de productivité et la multiplication des précarités, d’un nouveau statut du travail salarié réalisant une sécurité sociale professionnelle (« Un nouveau statut des salariés »). Celle-ci correspond bien au besoin le plus urgent de rétablir une unité autour d’un droit du travail commun et de droits démocratiques dans les entreprises, critères décisif, s’il faut chercher à cristalliser un bloc de classe.

Comment se font les rapports entre mouvements sociaux, politiques et actions de mobilisation de masse ?

Comment combattre, sans objectifs affirmés en commun, deux hégémonies qui tâchent de se construire ? Celle, s’annonçant comme pseudo « progressisme » qui veut présenter la concurrence accrue entre salarié·es comme le sens de la vie et en même temps servir ainsi les intérêts capitalistes globalisés ; et les autres, souverainistes, poussant les feux du racisme et de la remise en cause des droits de liberté individuelle pour toutes et tous, comme des droits au travail et dans le travail. Faut-il écraser les « envahisseurs » ? Faut-il chercher à être « premier de cordée » ? Répondre oui impose des divisions élitistes, racistes et xénophobes. Et un syndicalisme de vendeur de coquecigrues « modernes » (comme la direction de la CFDT) ne sera pas une voie de résistance. Pour un rapport de forces, il faut certes une unité pour freiner les mauvais coups, et il faut surtout montrer que cette « résistance » est liée à des buts qui unissent vraiment. Le chapitre 12 (« Qui peut s’unir et pour quoi ? ») s’efforce de regrouper les éléments d’analyse tant politiques que sociaux qui permettent de voir « dans la misère le côté révolutionnaire, subversif » (Marx, 2002).

Le chapitre 13 (« Les forces pour une nouvelle « guerre de mouvement » ») tâche de remettre sur ses pieds la question d’une démocratie radicalement démocratisée. Des forces syndicales se saisissent des revendications sur les impôts, le Smic, etc. Des exigences s’expriment pour en finir avec les discriminations à l’égard des étrangers d’origine (Cours-Salies, 2019), des services publics, etc. Il en est de même pour le chômage, la précarisation généralisée, et la durée du travail… comme du gâchis des moyens de la formation laissés au contrôle patronal. Au cours des mois d’action des Gilets jaunes des rapprochements se sont faits, qui auraient pu et peuvent se développer.

Ces débuts sont une bonne nouvelle. Toutefois, ne cachons pas une interrogation.

Sans exclure que nous soyons dans un mouvement de renouvellement que pronostiquent quelques philosophes13, la plus extrême méfiance est nécessaire quand le patronat et les gouvernements développent l’ubérisation et le « bénévolat » plus ou moins rémunéré, voire une allocation minimale avec la « liberté » laissée à chacun de trouver des compléments d’activité et de ressources. Cette philosophie de la vie active et émancipée, vraisemblablement, va retrouver un nouveau souffle pour éviter des exigences collectives renouvelées dans le travail salarié et les garanties de la protection sociale ! Après « Traversez la rue, cela suffit pour trouver un emploi », on aura bien droit à « Prenez des chemins de traverse pour ne pas rester les deux pieds dans le même sabot : inventons la liberté des êtres humains naturellement émancipés ! ». Les beaux discours ont toujours une fonction au milieu de la peur de manifester et de la résignation à une hiérarchie sociale fondée sur la liberté libérale, que chacun·e sait utiliser plus ou moins.

Il est donc prudent de se souvenir d’une réflexion d’Antonio Gramsci, emprisonné quand les fascistes eurent gagné : il faut se méfier de la seule résistance passive, la revendication du « moindre mal », car celle-ci mène rarement à un mûrissement et à la victoire ; mais plus ou moins vite à un projet de contre-révolution passive dans la classe bourgeoise, et pour en finir avec ses propres craintes celle-ci en vient à des volontés d’offensives, à des actes de contre-révolution active, de « restauration nationale », à la destruction des droits gagnés par les luttes et des libertés individuelles. On ne résiste pas sans but réel ; et les buts réels n’existent que discutés et portés par le plus grand nombre. D’où toute l’importance, immédiate, des mobilisations communes, pour des droits communs, des exploité·es, des opprimé·es et des humilié·es.

On le chante et on dit « ni Dieu, ni César, ni tribun » et on crée les conditions pour que des millions ensemble agissent : « Nous, gens de la moyenne, sans nous personne ne peut rien du tout. »

Pierre Cours-Salies : A la prochaine… De mai 68 aux Gilets jaunes

Editions Syllepse, Paris 2019, 440 pages, 25 euros

https://www.syllepse.net/A-la-prochaine-_r_22_i_781.html


1. Mouriaux et Capdevielle (1988) ; Mouriaux, Percheron, Antoine Prost, Tartakowsky (1992) ; Vigna (2007a) ; BDIC (2008) ; Damamme et col. (dir.) (2008) ; Zancarini-Fournel et Philippe Artières (2008) ; Zancarini-Fournel (2008) ; Artous et col. (2008) ; Gatti (2008) ; Ross (2010) ; Pagis (2014) ; Fillieule et Sommier (2018) ; Fillieule, Béroud, Masclet, Sommier (2018) ; Bantigny (2018).

2. La concomitance de la publication par Éric Vuillard de La Guerre des pauvres et de la mobilisation des Gilets jaunes ne doit rien au hasard. Il s’agit là d’une contribution marquant les ressorts et les faiblesses d’un soulèvement de « gueux » au nom de la justice et du respect (Vuillard, 2019).

3. Colette Magny (« Vietnam 67 », « Les gens de la moyenne », « À Saint-Nazaire ») ou encore Jean Ferrat, Léo Ferré…

4. Trilatérale, organisation créée en 1972 autour des États-Unis par des dirigeants « occidentaux » et du Japon… Leur but était de faire triompher les « règles naturelles » du « marché », du monétarisme, d’un néolibéralisme a-démocratique. Le livre programme, jamais traduit en français, The Crisis of Democracy (1975) avait pour auteurs l’Américain Samuel Huntington, le Français Michel Crozier et le Japonais Joji Watanuki.

5. Karel Kosik, né en 1926, militant communiste, membre d’un groupe de résistance au nazisme, déporté, professeur de philosophie à l’Université, il est un des promoteurs de la lutte politique et culturelle de 1962 à 1968. Élu au comité central du Parti communiste en août 1968, il est démis de toutes ses fonctions et exclu à l’automne 1969. Voir Kosic (1968 ; 1970).

6. Quelques milliers d’hommes et de femmes en sont des témoins toujours actifs, des archives sont ouvertes et en partie explorées. Il serait souhaitable que soit réalisée, par un regroupement de spécialistes de sciences humaines, une véritable enquête d’histoire collective. Aurons-nous l’énergie de faire avec Mai 68 ce qu’a su faire Éric Vuillard avec 14 Juillet (2016) ?

7. Tout le 20e siècle relève de cette histoire d’une actualité possible qu’une lutte politique d’émancipation dépasse la société capitaliste. Outre Le Capital, dont c’est en grande partie l’objet, il faut lire ou relire, La Guerre civile en France et La Critique du programme de Gotha.

8. Question importante pour un « État de droit », les rapports entre la police et les populations sont devenus cruciaux. Avec le maintien en fonction, depuis le ministre Hortefeux, du temps de Sarkozy, de brigades de sécurisation du territoire, chargées officiellement de « faire peur » aux jeunes pour obtenir le maintien de l’ordre, où s’arrête la spirale ? On peut passer d’une police applaudie après les attentats contre Charlie Hebdo et le Bataclan, et la même « caillassée » à plusieurs reprises dans ses interventions contre des jeunes de quartiers dits « difficiles ».

9. Niveau plancher des allocations de retraites à 60 % du salaire moyen, un Smic comme minima dans toutes les branches (pour combattre une partie des inégalités entre femmes et hommes), un temps de travail réduit à 32 heures vers les 30 heures…, les mêmes revendications pouvant servir d’éléments de solidarité à l’échelle des vingt-huit pays de l’Union européenne. Au-dessus de l’échelle de 1 à 4, contrôle public sur les rémunérations et interdiction de tout détournement des cotisations sociales sur des primes et intéressements hors cotisations et hors impôts…

10. Alors qu’il existe un accord d’unité pour l’action, avec des revendications semblables, pour la CGT, Solidaires et la FSU, ces trois organisations ne se sont pas concertées pour donner une réponse commune aux Gilets jaunes. Ce fut un aspect du débat tenu, le 4 juin 2019, à Paris, « Pour un renouveau syndical », avec la participation de responsables de la CGT, de Solidaires, de la FSU et de sociologues.

11. Les catégories socioprofessionnelles de l’Insee distinguent les ouvriers (20,4 %) et les employé·es (27,2 %) en non qualifié·es (13,2 % et 7 %) et qualifié·es (14 % et 13,3 %). Retenons que l’addition de ces quatre sous-catégories, en y ajoutant les « professions intermédiaires », regroupent 76,3 % de la population. Les agriculteurs exploitants sont 1,5 %, les artisans et commerçants et autres (dont chefs d’entreprise) sont 6,5 %. Les cadres et professeurs 18,4 %. La majorité des ouvriers et ouvrières « non qualifiés » sont déclaré·es dans des entreprises petites de zones plutôt peu marquées par les emplois industriels (source : Insee, « Enquête Emploi », 2018).

12. Thomas Piketty (2019) et Joseph Stiglitz (2019b) ont donné le ton : les conseillers en réforme protestent contre « le triomphe de l’injustice », pour reprendre le titre d’un livre de Gabriel Zucman, un conseiller à la primaire démocrate américaine de Bernie Sanders et d’Elisabeth Warren. Et le prix Nobel de l’économie va à Esther Duflo pour ses travaux sur la micro-économie de « lutte contre la pauvreté ».

13. Selon Bernard Stiegler (2015), « le travail est en passe de disparaître à cause de l’automatisation » et il faut donc un revenu contributif déconnecté de l’emploi, alloué à tout le monde. Quant à Toni Negri et Michael Hardt (2004), ils soulignent les potentialités de « subjectivation » dont serait porteur un « revenu universel » qui, portées par les modernisations, « pourrait devenir un projet de gestion démocratique de la mondialisation ». Pourquoi chercher des solutions hors de la lutte du plus grand nombre, de droits sociaux pour toutes et tous ? Cette prédiction d’un « déjà là » resterait à inscrire dans un chemin, en affronter les obstacles. Dans un de ses derniers textes, intitulé « Penser l’exode de la société du travail et de la marchandise » (2007), André Gorz exprimait une critique de ces positions, en revenant de façon critique sur ce que lui-même avait pu dire : « L’autovalorisation au sens propre de valorisation de soi par soi est une impossibilité […] car nul ne peut avoir une valeur d’échange pour soi-même, nul ne peut convertir ses capacités, compétences, etc. en argent sans les louer ou les vendre sous la forme de services-marchandises à des clients solvables ; nul ne peut se payer soi-même. » « Les individus restent au service du capital, tant que celui-ci a le droit de contrôler et de déterminer l’usage de leur temps hors travail, de s’approprier ce temps en exigeant qu’il puisse être rentabilisé par les entreprises. Le paiement inconditionnel du temps libéré, au contraire, signifie que la productivité accrue des individus est le sous-produit, la conséquence indirecte de leur libre développement, de leur autonomie accrue ; et que ce temps doit en principe pouvoir être soustrait à l’emprise du capital, pouvoir être approprié par les individus. » « Le [revenu social garanti] restera captif de la logique capitaliste s’il n’est pas lié au droit des gens à disposer de leurs propres moyens de production » ; s’il « ne supprime pas leur dépendance vis-à-vis d’un employeur, vis-à-vis des rapports sociaux d’un système industrialiste et vis-à-vis de la providence étatique. Il faut que le revenu social garanti ouvre la voie à une appropriation du travail ».

2 réponses à “Ouverture. Nos urgences et le temps présent (A la prochaine… De mai 68 aux Gilets jaunes de Pierre Cours-Salies)

  1. La réflexion dans cette préface me paraît des plus stimulantes. Il faut sans doute piocher dans la lecture du livre. Une belle ouverture pour l’an qui vient.

  2. Les dégâts du programme commun sont passés par profits et pertes pour son entrave constantes aux luttes d’après mai, Si la gauche n’est plus crédible, c’est qu’elle en a trop fait dans l’électoralisme niais

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