Vous m’avez permis de ne jamais vivre la solitude

Naz Öke dans son « Préambule d’une traductrice aux cheveux rouges », indique « Alors, peu importe si c’est à moi que sont adressées ces lettres… Zehra nous parle à toutes et tous, elle murmure de sa plume, au nom de ses ami·e·s emprisonné·e·s, au nom des femmes, au nom de son peuple ».

Des échanges épistolaires pour l’une et pour toustes, la privation de liberté et la précieuse conviction que « Nous aurons aussi des beaux jours »…

Une femme, artiste, peintre, dessinatrice, poétesse, écrivaine, une femme et d’autres femmes, « Ils nous ont toutes mises dans cette cage », le gris et les fleurs, « Il est difficile de décrire la nostalgie qu’on peut ressentir pour une fleur », une prison et ses quartiers, des lettres et des dessins, des histoires, « J’ai commencé aussi à écrire des nouvelles. Ici, chaque femme a sa propre histoire. Je pense les écrire et les illustrer. Si je sors un jour, je pourrais les peindre aussi sur toile. A ces pensées, mon incarcération me pèse moins », la confiscation et le vol des rêves, la solidarité en la souffrance, l’enfermement et l’esprit non prisonnier, les projections avec la correspondante amie…

Zehra Doğan parle de domination masculine et des femmes, « Nous devons combattre avec encore plus de force la domination masculine, qui décide comment nous devons vivre, comment nous devons parler, nous vêtir, nous maquiller, quelle taille et quel poids nous devons avoir, de quelle façon nous devons pratiquer le sexe, et même de quelle façon nous devons mourir », de dessins confectionnés grâce aux déchets, de jinéologie, des vies et des espérances des unes, de la révolte d’autres, de langue et des Kurdes, « Si on ne supporte même pas le nom d’un seul Kurde, comment pouvons-nous parler d’humanité ? », des dogmes religieux créés par des hommes dans des ziggourats, des particularités de chacun·e, des expositions et des lectures qui lui sont consacrées, des prix aux prisonnier·es d’opinion, d’art et d’indépendance, « L’art qui mange dans la main du pouvoir est déjà en état de putréfaction », des répétitions et des clichés, des libertés étouffées…

Par ces lettres et dessins, l’autrice nous fait parcourir les conditions de l’enfermement et les pensées de l’émancipation, les résistances aux pouvoirs, les solidarités derrière les murs…

La geôle et les montagnes, le 25 novembre des femmes contre les violences, la réduction de la pensée en copier/coller, les simulations de la vie, les chats sur le toit, le lierre des pensées, la morale devenue obéissance, le jargon pédant d’intellectuels constipés… Le temps en prison se conjugue en différentes couleurs, « il y a des jours où je ne parviens plus à imaginer que ces mauvais jours auront une fin »…

J’ai notamment apprécié, le retour sur les procès, les audiences en kurde, le ruissellement du savoir et le nouvel alliage, la peur qui murmure, la soirée de lecture, les violences contre les Yézidi·es, les viols de petites filles, « Combien de personnes ont entendu la voix de cette enfant ? On peut les compter sur les doigts d’une main. Dans les yeux de cette petite fille destinée au marché aux esclaves, il y avait tout l’univers. Ces yeux n’avaient pas accepté d’être occultés par ce rideau taché du sperme patriarcal », la résistance des femmes « kurdes, yézidies et de toutes les femmes nous honore », la puanteur des aisselles du monde masculin, la vie toxique au nom de la liberté, le monde masculin des dieux et des prescriptions, les hommes et leurs fantasmes sexuels, la double morale et le sexe, « Je pense que le jour où les dieux et les prophètes seront morts, les femmes danseront »…

Les peintures proposées en disent, pour moi, bien plus que bien des mots.

Je souligne aussi les paragraphes sur les langues, l’interdiction de langues dites maternelles, « Pour anéantir un peuple, les dominants commencent par anéantir sa langue », les tentes d’exilé·es, l’invasion « à partir du corps des femmes », le tabou du sexe et des organes génitaux, « Il est frappé d’interdit. Il l’est même pour nous. Ils nous ont même interdit… nous-mêmes », le massacre des Arménien·nes, l’hostilité anti-arménienne du fait du nationalisme…

« Cette lettre est la dernière de ma période d’emprisonnement. Je vais fermer, avec ces lignes, notre correspondance de prison. Le temps que cette lettre t’atteigne, je serai libérée »

Zehra Doğan : Nous aurons aussi de beaux jours

Ecrits de prison

Traduit du turc par Naz Öke et Daniel Fleury

Des femmes – Antoinette Fouque, Paris 2019, 298 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

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