Afrique du Sud : la xénophobie qui cache la forêt

Réduire les causes des émeutes xénophobes sud-africaines de ce début du mois de septembre 2019 aux seuls forts taux de chômage et de pauvreté est un leurre. L’image que renvoient ces mouvements – foule d’hommes armés de gourdins, de pierres, de machettes ou de haches, passant à tabac ou massacrant sur leur passage des « étrangers » (le plus souvent venus d’autres pays d’Afrique), détruisant leurs commerces ou brûlant des bâtiments – demande à interroger le passé ségrégationniste du pays et la violence dont il en a hérité.

La forme de désespoir « masculin », la haine et la violence auxquelles on a pu assister sont des sentiments ancrés dans le temps. À courte échéance, on peut rappeler en 2015 les pillages à Johannesburg et à Durban visant des commerces tenus par des étrangers (7 morts) et en 2008, des émeutes faisant 62 morts dans tout le pays. Avec un peu de recul, on peut situer le contexte dans lequel ces violences interviennent : post-apartheid et néolibéral. Alors, certes cette période conduit à des actes xénophobes, faisant écho aux inégalités sociales et aux élitisme et crise politiques qui structurent le pays. Mais là ne s’arrête pas l’expression de la violence. En même temps que ces dernières émeutes racistes, se tenait à l’Assemblée un débat sur les violences de genre, manifestation particulièrement monstrueuse de cette situation : une femme est violée toutes les minutes et une femme est tuée toutes les six heures (majoritairement des Noires). L’Afrique du Sud est à la fois le pays le plus riche du continent, la « Nation arc-en-ciel » et celui au 5e plus haut taux de féminicide au monde.

Que ce soit contre les femmes ou contre les non-natifs, un tel niveau de violence s’inscrit dans l’histoire d’un système inique, celui de l’apartheid. Ce régime ségrégationniste a légué au pays une institutionnalisation de la violence : emprisonnements, tortures, assassinats, viols, commis en toute impunité du côté des Afrikaners (dominants) et « réponse violente » de la part de l’ANC (résistants/dominés), qui par là-même a installé sa banalisation. La violence représente alors une forme de socialisation, le seul point de repère social, le seul mode de communication interpersonnelle et le seul moyen de résoudre des conflits.

Avec la chute de l’apartheid, la bascule vers la pacification n’a pas eu lieu. Les raisons de cet arrêt sur images sont à chercher du côté des prises de position des dirigeants politiques post-apartheid qui ont alimenté une vision masculiniste de l’exercice du pouvoir. Aujourd’hui en perte de légitimité, l’ANC cherche toujours à rassembler une « base » noire et mâle. Ses représentants opèrent sur le terrain du sexe en incitant les hommes noirs à affirmer leur virilité à tout prix afin de rompre avec leur supposé statut de victimes, « émasculées » par un système injuste, rendues incapables de remplir leur rôle social de pourvoyeurs du ménage.

Parce que les responsabilités politiques des « libérateurs » sont exclues – choix du néolibéralisme, longue ignorance du sida, corruption… –, les raisons produites et reproduites pour expliquer l’origine des conflits reflètent une fois encore un autre choix, celui de privilégier les divisions, entre sexes, entre nationaux et non nationaux, entre homosexuels et hétérosexuels, entre riches et pauvres, entre races… de quoi nourrir des décennies à venir de violences.

Joelle Palmieri

18 septembre 2019

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