Le droit qu’on nous foute la paix

Dans certaines grandes villes françaises, des personnes se revendiquant femmes trans et leurs alliées tentent de changer la définition traditionnelle d’être une lesbienne : maintenant il n’est plus question que d’auto définition, n’importe qui peut se définir femme et donc lesbienne, pas juste besoin d’être née femme mais aussi pas besoin d’opération, d’hormones, d’habits féminins même. Nous avions vu des femmes d’origine trans dans nos associations avant elles n’étaient pas ainsi. 

Ces nouvelles « femmes trans » et leurs alli.é.e revendiquent violemment le droit à l’auto détermination : par exemple aller au travail en homme pour des raisons pratiques n’annule pas le fait d’être une femme lesbienne – selon eux-même – si la lesbienne en question a de la barbe et un pénis – que je ne sais pas si ce sont des personnes trans comme on l’entend traditionnellement ou si ce n’est pas juste une instrumentalisation et des causes trans et des causes lesbiennes par une idéologie un peu étrange. Et cette haine est terrible. 

J’ai écris ce texte en croyant de bonne foi qu’elles étaient vraiment femmes trans. Au vue de la négation de notre vécue de lesbiennes et cette haine, je n’en suis plus si sûre. Quant aux associations lgbt et féministes qui disent que « est femme toute personne qui se dit femme et penser autrement est transphobe », si vous ne voyez en quoi cette affirmation est dangereuse à court terme pour les lesbiennes et à long terme pour les femmes trans, il y a un souci. 


Parfois, en tant que lesbiennes, on se retrouve au sein de débats abstraits où l’on nous interdit d’avoir des approches non universitaires des choses. Pourtant la capacité à manier le savoir universitaire n’est pas la seule source de légitimité au sein d’un débat collectif.

De tout temps, il y a eu des personnes qui se sentaient femmes dans un corps d’homme ou hommes dans un corps de femme : les « queers » n’ont pas inventé ça. Il y aussi des gens qui expliquent être vraiment aidé.e.s par des hormones, des opérations…

Dans la plupart des pays, les femmes et hommes trans n’ont pas accès à des papiers reflétant l’identité avec laquelle elles/ils vivent dans la vie de tous les jours, elles/ils se font tabasser, etc… Oui, on doit s’élever contre ça.

Oui, il y a des femmes cis qui n’ont pas de règles ou d’utérus, sauf que celles-ci, dans les lieux de femmes, ne se plaignent pas en permanence que « parler des règles » leur envoie le message qu’elles ne seraient pas des « vraies femmes ». Et pourtant, dans les groupes de lesbiennes, notamment des groupes de femmes jeunes, se coordonnant via Facebook et YouTube et donc hermétiques aux canaux féministes traditionnels, de plus en plus de femmes sont traitées de « TERF ». « TERF » ça veut dire « féministe radicale excluant les trans ». Mais être lesbienne par définition c’est exclure de son intimité une partie de l’humanité.

Au début, on accueillait des femmes trans qui vivaient en tant que femmes depuis des années, sous hormones, opérations etc. Et puis après s’être fait souvent dire des choses comme « après combien de modifications corporelles tu estimes que quelqu’un est une femme ? » On s’est mises à être plus inclusives, sans trop de critères. Certaines femmes ont alors commencé à avoir du mal, malgré elles la plupart du temps, à utiliser systématiquement le féminin. Même en essayant. Les alliées de la cause « trans-queer » ont alors demandé de ne plus leur parler puis de ne plus parler à celles qui refusaient de ne plus leur parler. A chaque fois, le motif étant que « si on accepte la non inclusion de ces femmes-là, on finira par exclure les femmes ayant la peau noire, les femmes en chaises roulantes… ».

Et que si on avait des problèmes avec ça, c’est probablement qu’on avait des problèmes perso avec ces questions-là. Et oui c’est vrai, beaucoup d’entre nous étaient tom boys étant enfants.

Et puis de toute façon « le concept de femmes est une construction » et donc entendre toute la journée des meufs parler de chattes, de gynécologie… a fini par faire écho aux propos des grands médias qui leur renvoyaient le fait que les femmes trans n’étaient pas de « vraies femmes » et donc pas des « vraies lesbiennes ».

C’est ça qui nous rend TERF. Effectivement on ne sait jamais ce qu’il y a dans les sous-vêtements des gens et on s’en fout. Le problème ce n’est pas ça, le problème c’est cette attention permanente, cette exigence presque narcissique à exiger que des groupes de gouines se plient à votre besoin d’être reconnues femmes comme les autres femmes, « parce qu’il y a plein de façon d’être femmes ». Et c’est vrai, il y a plein de façons d’être femme.

Mais le problème c’est que si toutes ne mourraient pas, toutes étaient touchées : même si toutes les femmes ne sont pas violées par des mecs cis, de fait la majorité souffre de cette pression permanente, à ne pas se retrouver n’importe où avec n’importe quel mec, à ne pas trop boire en soirée, à prendre ses précautions en cas de plan cul avec des mecs quand on est hétéra, à ne pas marcher de nuit dans des rues où il y a des travaux des deux côtés parce qu’on ne pourrait pas s’enfuir si nécessaire, à faire attention en permanence durant toute sa vie aux pressions d’un groupe de gens qui ont en commun un certain type de corps et dont le corps produit un certain type d’hormones. Bien sûr les femmes trans souffrent aussi de violences – et peut être même plus que nous – mais le rapport à la différence physique n’est pas le même.

De fait, elles partagent, surtout les femmes trans qui n’ont pas eu de modifications corporelles et/ou hormonales, des caractéristiques physiques avec le groupe de ceux qui nous mettent la pression. Je suis désolée que ça soit essentialiste mais c’est comme ça que moi et d’autres femmes le ressentons dans notre chair.

Et plus nous vivons, plus nous sentons cette pression : ce n’est pas la même chose d’avoir 20 ans ou 40 ans, entre les deux il y a 20 ans d’épée de Damoclès en plus. C’est pour cela que la plupart des femmes « TERF » sont plus âgées. Et les femmes cis lesbiennes contrairement aux hétéras n’ont pas trouvé le mec sympa qui rachète tous les autres. Je ne pense pas que l’on souffre plus de la violence sexiste que les hétéras, je pense juste que les potes/collègues sympas/voisins gentils/cousins amicaux ne rattrapent pas autant la violence sexiste qu’un compagnon aimant.

Dire que « toute personne se disant femme est une femme » est dangereux pour les femmes cis qui ont besoin de se retirer des rapports hommes/femmes que ce soit pour des raisons de fragilité sociale (femmes battues en refuge…) ou d’orientation sexuelle. Il faut trouver d’autres façons de protéger les femmes trans de la violence patriarcale qui ont aussi besoin de refuges et d’espaces pour elles.

Jeunes adultes ou adolescentes, on nous a expliqué que si nous ne voulions pas des mecs c’était que nous avions des problèmes avec ces questions et que nous n’étions pas inclusives. Et que cela méritait la violence. Je ne dis pas que vous êtes des mecs, je dis que cette accusation de non-inclusion nous fait violence.

Comme dire que puisque après tout 0,001 % des personnes ayant leurs règles sont des hommes trans « Pourquoi forcément associer ce sujet avec la féminité ? » Parce qu’on n’a pas l’énergie de faire autrement. On a nos issues, on n’a pas géré des préoccupations de ce type. Et de toute façon, nous, on ne vient pas dans vos collectifs vous dire quoi écrire ou exiger de vous que vous nous incluiez.

Et puisque finalement, ces femmes « TERF » sont excluantes et ne prennent pas en compte les besoins des femmes trans et ne pensent qu’à leurs privilèges de femmes cis-genrées, ce qui est une violence absolue, « ne devrait-on pas avoir le droit de les exclure physiquement de certains lieux » se définissant comme lesbiensÇa serait « violence physique » contre violence de non inclusion verbale au sein de groupes de lesbiennes.

Mais il y aussi des femmes pansexuelles et des groupes pansexuels.

Je comprends qu’il y a des personnes qui vivent 24h/24 en tant que femmes depuis des années et qui se retrouvent forcées d’entrer dans des cases « hommes » malgré elles, par exemple celles qui sont emprisonnées dans des prisons pour hommes où elles sont violées et ça me fait chier. Je ne veux pas que le discours féministe soit utilisé pour justifier que des femmes trans soient maintenues dans des espaces pour hommes et victimes de violences. Je ne parle pas de ça ici.

Dans beaucoup de villes, l’arrivée d’une seule femme trans a pu catapulter des groupes entiers à s’affronter autour de l’inclusion ou non d’une personne, entre celles qui s’identifient aux oppressions vécues par les femmes trans (parce qu’elles souffrent elle-même d’oppressions) et celles qui n’arrivent pas à changer leur façon de comprendre le concept de lesbiennes pas parce qu’elles sont méchantes mais parce que cela relève de l’intimité. Même si ces dernières ont tort, est ce que ça vaut le coup ?

Et surtout on ne peut comparer cela avec les discriminations racistes. Il n’y a pas de « privilèges de lesbiennes cis-genrées » parce qu’il n’y jamais eu d’armée coloniale de femmes cis-genrées mobilisée contre les femmes trans. La croyance en des « races humaines biologiquement différentes » a été inventée en Occident au XVIe siècle. Par contre la croyance en des sexes polarisés est plus ancienne et plus ancrée. Les deux sujets n’ont aucun rapport si ce n’est que l’idéologie dominante mélange tout.

En fait, avant les entreprises coloniales justement, dans pas mal de sociétés très différentes (Inde, Mexique, Philippine..), il existait trois sexes. Non pas « un arc en ciel de genres rigolos et ouverts », mais trois sexes. Et le concept de 3° sexe permettait d’accepter d’autres façons d’être. Ça devrait être possible d’y réfléchir sans tomber dans l’appropriation culturelle. Enfin, je ne sais pas trop.

Tout ce que je sais c’est que dans les groupes lesbiens, il y a des clivages clivants sur les questions de transidentité dont on devrait pouvoir parler sans être traités de « TERF » ou de « cis-privilégiée » d’un côté et sans avoir à militer contre les droits des femmes trans à se protéger de la violence masculine de l’autre. A un moment donné, même si je n’ai pas vraiment les outils conceptuels qui permettraient de l’expliquer, il semblerait qu’il soit difficile pour beaucoup d’entre nous de nier qu’il y ait un vécu physique majoritaire à la quasi-totalité des femmes et une base physique à la sexualité lesbienne. Et de toute façon, nous n’allons pas dans vos associations.

En tant que féministe, je n’ai pas à débattre de ce qu’est une femme ou pas. Beaucoup le savent dans leurs consciences et une bonne partie d’entre noues a une certaine façon de le voir. Même si nous avons tort, le fait de nous insulter, nous caricaturer ou militer pour que nous n’ayons pas accès à certains espaces nécessaires à notre épanouissement en tant que lesbiennes est injuste.

Ma question en tant que féministe est comment débattre de ces questions en prenant en compte tous les points de vue ?

Anna

Une réponse à “Le droit qu’on nous foute la paix

  1. Ce texte manifeste beaucoup d’idées géniales,.. et beaucoup de courage dans le climat que décrit l’autrice. J’espère qu’il contribuera à rompre l’embâcle institué par une certaine réappropriation masculine.

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