S’interdire de pleurer afin de ne pas se noyer dans ses propres larmes

Dima Wannous nous propose une mise en abime, une construction en miroir, un dispositif narratif troublant. Au récit raconté par Sulayma, « Je n’aime pas les choses complètes, rondes, finies », comme un contrepoint, un roman écrit par Nassim.

Passé, angoisse, peur, « Plutôt par peur de la peur », ne relèvent pas seulement de deux histoires individuelles travaillées avec Camille psychiatre, de sentiments échangés ou non entre elleux, du cœur de la ville et des violences, du régime et de ses actions contre la révolution…

L’effroi omniprésent mais insaisissable au coeur de l’écriture. Le silence et les échanges lents et plus ou moins inquiets, « Car, quand on connait bien, qu’on sait toute l’histoire et que toute nouvelle surprise s’estompe, on cesse de regarder et on cherche dans le néant un endroit où se réfugier loin de ces yeux douloureusement familiers », les mémoires et les imaginations, les troubles aussi – il en sera de même pour le lecteur et la lectrice, le roman de Nassim est écrit à la première personne et c’est une femme qui s’exprime, « (Quand j’ai lu le manuscrit du dernier roman de Nassim, je m’y suis retrouvée. Nassim m’a pillé pour écrire son roman… Je ne lui ai rien dit) ».

L’épreuve des rêves, le rejet des appartenances, la désertion de la mémoire « pour investir la vie des autres », l’amertume, « je sens une amertume filtrer de ce sourire fermé et absent qui ne dure que quelques instants », les larmes séchées, les histoires réelles et fantasmées des relations familiales, la peur encore et toujours, « la peur est épuisante et exténuante », la/le meurtrier et sa victime, les univers réinventés des familles, Damas et la ville libanaise de Tripoli, « La guerre a brouillé la géographie et redessiné les routes et les frontières », l’écriture comme expérience d’une vie avec celleux que nous ne connaissons pas, ce qui peut troubler la sérénité passagère, « mon cerveau est devenu une usine à trier toutes sortes d’angoisses, de peurs, de frayeurs, de sauvageries, des suffocations, de palpitations ».

Les mots de l’un pénètre l’univers de l’autre, s’y mêlent, de conversations téléphoniques aux lectures de chapitre. Les corps sont à la fois présents et si distants, les larmes sèchent, les êtres sont quittés, le mot « mort » reste si impossible à prononcer, les histoires sont inventées, le rapport aux lieux est confus et torturé, la peur se décline dans ses multiples facettes, « Elle le pousse à imaginer tous les moyens d’avoir peur », la connaissance est équivoque, « j’ai compris que lorsque nous ne connaissons pas quelque chose, nous sommes poussés à la découvrir. Dès que nous la connaissons bien nous la possédons, et nous la perdons. Moi je suis morte quand il m’a connue ».

L’extrême difficulté à écrire « sur une révolution qui se déroule sous nos yeux et nous affecte », l’usage des psychotropes et autres antidépresseurs, la fatigue, un baiser prudent, les souffrances de million de personnes, le pouvoir de l’accent, « C’est l’identité du pouvoir absolu, et l’identité du despote et du tyran », les ombres, la folie comme résistance, la révolution et le nous…

« Nous rencontrer. Voici justement le verbe sombre et triste qui restitue toute notre vie, vous et moi. Je verrai vos yeux dans les miens, et je percevrai toute cette mémoire dont j’ai rêvé et dont je rêve encore de me débarrasser ».

Les résonances et les échos d’une guerre contre les populations, les engrenages de l’angoisse et les mémoires blessées, « Moi, je n’ai pas de maison, mais quelque chose m’attend là-bas, et rien ne me retient ici », la simple et terrifiante mise en littérature du sentiment de peur par une écrivaine syrienne.

Dima Wannous : Ceux qui ont peur

Traduit de l’arabe (Syrie) par François Zabbal

Editions Gallimard, Paris 2019, 218 pages, 21 euros

Didier Epsztajn

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