Le temps de vingt quatre heures

6h30, un appel téléphonique, le frère, un infarctus.

« Le mot « infractus », ce mot des pauvres, des illettrés, des apeurés, je veux qu’il soit un mot puissant et vigoureux comme un chevalier, désignant le sentiment d’être brisé du dedans, d’être vaporeux et en lambeaux, sans base distincte. » Ce mot qui surgit à l’annonce de l’infarctus de son frère, Angela Lugrin s’en empare comme d’un « lieu‐caverne » sur les parois duquel se profile l’ombre de leur lien de frère et sœur. »

Des mots pour dire le temps, les espaces contrastés des sentiments et des relations, « Un vieux rêve douloureux refait surface », des vocables aux beaux atours pour masquer les mauvaises odeurs, un infarctus qui fait face, « un mot bossu, décalé, maladroit », l’enfance, la parole des démuni·es, la musique, le quintette à cordes de Schubert, « le violoncelle qui dit ce qui est bon et ce qui ne l’est pas », le temps et ses heures, la fraternité explosive, le cri du dedans…

Les mémoires, les rues et les lieux, des livres, celleux qui ont la vue basse « C’est le regard de ceux qui ne savent pas et croient savoir », la perception de la solitude nouvelle, la dissonance d’une phrase – « Le petit chat est mort » – et la naissance d’une femme, la lame de notre mémoire commune, les présences et l’absence, une drôle d’histoire, « Une histoire de crime et de sang, de pâtée pour chien et de solitude »…

Les heures du jour et les inscriptions au passé-présent, Angela Lugrin, dans une certaine urgence, nous fait frissonner sur l’instant du « fracas ». Ce qui est et ce qui fût mais n’est jamais totalement effacé, « L’enfance est maintenant loin derrière nous, disons, qu’elle est entre nous », l’improbable, Venise et une île pour les mort·es, l’« être en chemin », des lieux de l’enfance, les amours informelles, les blessures qui rendent « invincible », les larmes étranges qui montent parfois, la couleur des feuilles d’automne, les « gamin fée » et celleux n’osant pas devenir, les silences et certaines solitudes, Phèdre, « la familiarité triste que beaucoup de femmes entretiennent avec lui, je veux dire, le Soleil »…

Le bateau ivre, « la noirceur du fleuve fou sur lequel il tangue, sa beauté aussi », la pêche et les études de médecine, des rimes et des nuits indiennes, le refus des clichés « virils », une gifle, « C’est dans la fureur que ma mère tente de piéger sa douleur », le grand-père et la graphie, le parfum de la ligne, les petits téléphones, la couleur du chagrin, Le Voyage au bout de la nuit, un livre important (mais comment taire cet écrivain infâme, cet homme abject, ce salopard dans le minuit du siècle), l’interrogation sur un « fichu déterminant », San Michele, d’autres livres, une phrase pour « ceux qui n’ont pas peur des voyages »…

Vingt quatre heures d’une femme. Un autre jour se lève, « C’est une belle journée qui commence ».

Angela Lugrin : In / Fractus

Editions Isabelle Sauvage, Plounéour-Ménez 2019, 138 pages, 18 euros

Didier Epsztajn

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