Une petite chose pointe son nez. De la taille d’un crime contre l’humanité

La nuit silencieuse, presque continue des guerres et des viols de femmes, déchirée par des mots, des phrases, des projections. La force de l’expression littéraire contre le silence. « Des mots pour le dire, le corps des femmes dans le lointain, cela n’existe pas, prétendent-ils. Alors quel besoin d’avoir des oreilles, hein, pour écouter leur récit, celui du corps des femmes devenu lointain et pour lequel il n’existe pas de mots ».

Les chiens. Le soi-disant corps sacré des femmes et leur négation en tant qu’être humaine. L’absence de mots et la violence des vocables des autres, « une bite terrible dans ce qui était leur corps pour lequel il n’existe pas de mots dans la langue officielle ». Des femmes violées et parfois tuées après. Ici aujourd’hui en Syrie, hier au Rwanda (Sandrine Ricci, lennemi-femme-apparait-toujours-different-de-lennemi-tout-court/) et ailleurs. Le dégueulis des champs de guerre, les bites hors de toutes limites, les chiens violents, le viol comme arme d’Etat, les coups le jour et les viols la nuit, « Sous une lune suffisamment lointaine et diffuse / pour concerner tout le monde / ou personne. »…

Les cellules, la chambre des enquêtes, les pieds mous, « Ce n’est pas du domaine du dicible. / Tout ce sang pour le sol / n’a pas de mots », la perte de la mémoire, la perte de son humanité, la mémoire en morceaux, « Elle a retrouvé la mémoire de toutes les autres femmes, sur le sol, saccagée, sur le sol, en morceaux », des écorces et du sel, « Je me demande comment ils font en rentrant chez eux » et les femmes de l’ombre…

« Sur la râpe de la langue racle tout ce que la mort embarque : les copulations en chaîne dans le bourdonnement des mouches, vos ailes déchirées, les balles de paille sous vos paupières », la honte grondant sous les syllabes, « Viol est un mot. / Femme est un mot », l’inscription sur son front d’une faute qui n’est pas la sienne, « elle n’a juste rien fait », les portes de sa propre maison fermée lorsque les geôles se sont ouvertes, « Même les chiens ne peuvent aller plus loin que leur cadavre »…

Comme dans un rêve, le ventre trop gros, nue et chassée, la nuit et le désert, la torture prolongée à vie, la langue coupée et le silence, ce qui se putréfie d’être tu, « Donner un nom à ce qui échappe : le trop intime, le monstrueux », l’alphabet à remettre en ordre, les mots à désarticuler, « J’apprivoise le mot force, son féminin, sa singularité / Et vomis la barbarie que toute guerre déchaîne »

Des mots qui vous empoignent et laissent ouvertes les fractures. Un texte à faire connaître, « Ainsi ne tombe pas la nuit ».

Le texte est inspiré par le documentaire réalisé par Manon Loizeau en collaboration avec Annick Cojean, pour l’écriture, et Souad Wheidi, pour la traduction en français : Syrie, le cri étouffé.

Le film a été diffusé sur France 2 le 7 décembre 2017.

Il est disponible en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=djqLnSaAR6w

Isabelle Alentour : Ainsi ne tombe pas la nuit

pour « donner un nom à ce qui échappe : le trop intime, le monstrueux »

Editions iXe, Donnemarie-Dontilly 2019, 74 pages, 12 euros

Didier Epsztajn

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