Beauté, la prison des femmes

Les pratiques de beauté en général sont-elles nuisibles pour les femmes ?

Ce qu’il y a de spécial dans l’oppression des femmes, c’est qu’elle est si universelle et si ancienne qu’elle est invisible. Et qu’en conséquence, la majorité des femmes ne savent même pas qu’elles sont opprimées et sont incapables d’identifier comme telles les pratiques mises en oeuvre pour les opprimer.

Exemple : discutant sur le statut que j’ai posté sur les codes de la féminité comme comportements de subordination, une intervenante me dit que les pratiques de beauté n’ont aucune conséquence sur notre place dans la société et que ce n’est pas parce qu’on porte les attributs traditionnels de la féminité (jupe, hauts talons, maquillage, etc.) qu’on est soumise aux hommes.

C’est hallucinant que ce lien entre codes de la féminité et subordination, fait par les féministes depuis le début du féminisme (par exemple, la dénonciation des corsets qui, au XIXème siècle, étouffaient les femmes, les faisaient s’évanouir et leur causaient des déformations diverses) ne saute pas aux yeux.

Oui, les pratiques de beauté imposées aux femmes sont des pratiques discriminantes et nuisibles – voire dangereuses – qui signalent et produisent leur subordination.

  • d’abord, ce sont des pratiques discriminantes car presque uniquement exigées des femmes. Celles-ci dépensent d’énormes sommes d’argent pour leurs vêtements et chaussures, coupes de cheveux, etc – qui coûtent presque toujours plus que ceux des hommes. Et en traitements spécifiquement féminins : soins, colorations, épilation, institut de beauté, chirurgies esthétiques diverses, botox et injections, maquillage et produits anti-âge, lingerie sexy, etc., tout aussi coûteux. Des féministes ont calculé que les sommes dépensées en moyenne par les femmes rien qu’en maquillage et produits de beauté sur toute une vie étaient de l’ordre de dizaines de milliers d’Euros. Les hommes, bien que gagnant plus que les femmes, sont dispensés de ces dépenses.

  • Vous dites : « personne n’oblige les femmes à se maquiller et à porter des chaussures à talons hauts ». Vous avez essayé de décrocher un job sans maquillage, en talons plats, en jean ? Vous avez fait l’expérience de vous pointer au travail dans cette tenue ? Dans une boutique, un bureau, une université, une rédaction, un ministère… Les réactions vont de la désapprobation tacite au choc horrifié : refuser de se maquiller et de s’habiller de façon féminine, c’est reçu comme une déclaration d’insurrection contre l’ordre genré.

  • de plus, les pratiques de beauté ont un lien avec la subordination des femmes parce qu’elles les affaiblissent physiquement et les vulnérabilsent : strings inconfortables, hauts talons avec lesquels on peut difficilement marcher, jupes serrées entravantes, comme les pieds bandés des Chinoises, ces pratiques réduisent notre liberté de mouvement, et en nous empêchant de bouger librement, elles nous livrent à d’éventuels prédateurs.

  • d’autres pratiques sont carrément dangereuses pour la santé: des produits de beauté contiennent des substances toxiques (colorations, maquillages, botox) qui peuvent provoquer des allergies, on a vu que des implants mammaires provoquent le cancer, toutes les opérations de chirurgie esthétique sous anesthésie générale comportent un risque, les hauts talons endommagent l’ossature des pieds, les régimes peuvent provoquer des carences alimentaires voire conduire à l’anorexie, qui est une pathologie presque exclusivement féminine et la cause du décès d’un nombre non négligeable de jeunes filles.

  • certaines de ces pratiques sont aussi douloureuses – épilation, injections, chirurgie esthétique. Les femmes sont censées s’y soumettre parce que la culture leur enseigne « qu’il faut souffrir pour être belle ». Le message est : « vous devez accepter la douleur pour plaire aux hommes ». Ce qui renforce la notion patriarcale que c’est le devoir des femmes de souffrir et de se sacrifier pour eux..

  • ces pratiques de beauté, en plus d’être un poste de dépenses important pour les femmes, sont aussi chronophages: calculez le nombre d’heures que vous avez passées à vous maquiller et à vous démaquiller, à vous épiler, à vous appliquer des crèmes et traitements divers, à vous faire faire des colorations, des lissages ou des brushings, etc. Autant d’heures que vous n’avez pas consacrées à vos études, votre carrière, vos projets, vos loisirs.

  • elles font partie de ces occupations « typiquement féminines » auxquelles le patriarcat assigne traditionnellement les femmes, les tâches « féminines » – comme le ménage et la cuisine – se différenciant des activités masculines parce qu’elles sont triviales, invisibles et répétitives : on ne voit pas quand elles sont faites, on remarque seulement quand elles ne sont pas faites, elles sont sans fin car leur résultat n’est pas durable et elles doivent être recommencées tous les jours, elles sont triviales car elles ne produisent rien, ce sont essentiellement des tâches de maintenance, tandis que les activités masculines sont vues comme relevant de la production/création – « les femmes ne produisent pas, elles reproduisent ».

    Cette obligation d’assurer les tâches d’entretien et de soin assigne les femmes à l’immanence, à l’inessentiel:  elles doivent renoncer à leur créativité propre pour fournir aux hommes le soutien logistique qui leur permet de produire/créer. Cantonnées à ce rôle logistique, elles sont invisibilisées : Nietzsche n’aurait pas pu écrire ses livres s’il n’avait pas eu à sa disposition des femmes pour lui faire la cuisine, le ménage, et laver son linge. Mais aussi indispensable qu’ait été le rôle de ces femmes pour l’écriture de ses livres, personne ne sait qui elles étaient.

  • enfin, les pratiques de beauté suggérées ou imposées culturellement aux femmes leur rappellent constamment qu’elles sont imparfaites, qu’elles ne sont jamais assez bien, qu’elles doivent toujours chercher à s’améliorer, et avoir recours à des artifices divers pour se rendre présentables. Etre martelées constamment par le message qu’elles ne sont pas acceptables telles quelles et qu’elles doivent travailler leur physique: surveiller leur poids, cacher leurs cheveux blancs, ne jamais être vues sans maquillage, ne pas avoir de poils, de rides ni de cellulite – toutes obligations qui n’existent pas pour les hommes – renforce leur sentiment d’infériorité : si les hommes n’ont pas à modifier leur apparence naturelle, et les femmes si, ça implique que les hommes sont bien tels qu’ils sont, qu’il n’y a rien de défectueux à changer chez eux – mais que le physique des femmes est intrinsèquement défectueux et doit être corrigé.

  • enfin, les pratiques de beauté font internaliser aux femmes la notion qu’elles vivent constamment sous le « male gaze », et qu’elle doivent modifier leur corps et leur comportement en fonction de ce regard masculin qui les juge et les définit. Les pratiques de beauté disent aux femmes qu’elles ne doivent pas être elles-mêmes mais ce que les hommes veulent qu’elles soient – et qu’en définitive, c’est l’opinion des hommes sur elles-mêmes qui compte – et pas la leur.

Francine Sporenda

https://sporenda.wordpress.com/2019/03/01/beaute-la-prison-des-femmes/

2 réponses à “Beauté, la prison des femmes

  1. Calcul :
    Pablo Servigne dans ses conférences nous dit que dans nos sociétés techniciennes climaticides on à l’équivalent de 300 esclaves par rapport à un humain qui n’aurait que ses bras et son intelligence pour vivre sur la planète. On doit donc rajouter une esclave pour faire 301 esclaves ! Mais comme la femme a aussi 300 esclaves ça fait 601 esclaves pour l’homme. Bien que je ne sois pas très bon en calcul !

  2. « refuser de se maquiller et de s’habiller de façon féminine, c’est reçu comme une déclaration d’insurrection contre l’ordre genré. »

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