Petites manipulations médiatiques ordinaires

A partir de l’analyse de 3 émissions de télévision, Cécile Canut analyse l’image donnée des Roms en Bulgarie. Le choix de ces émissions est d’autant plus significatif que les chaines explicitement « extrêmes-droitistes » n’ont pas été retenues. Dans un pays où la haine anti-roms est une construction relativement récente (comparativement à la Roumanie voisine) les caractéristiques de cette manipulation ne manquent pas d’être extrêmement inquiétantes.

Première constatation : la mise en évidence d’une « ethnicité radicalement autre que celle des « bulgares ». « Ce repérage [des Roms] repose sur des critères divers qui ne se réduisent pas seulement à l’aspect physique des personnes en question : leur manière de s’habiller, les lieux de vie, et surtout les manières de parler sont des indices considérés à l’extérieur comme des signes d’appartenance ».

Seconde constatation : « la figure de l’imbécile et de l’analphabète » : l’analphabétisme est non seulement présenté comme une manifestation d’arriération mais comme un marqueur signifiant de l’altérité avec les « vrais » bulgares qui mettent en avant une volonté de distinction « culturelle » marquant la rupture avec les siècles de domination ottomane. Ainsi on présente deux communautés inégales (« le terme communauté étant réservé aux seuls roms ».)

Troisième constatation : « la figure du Rom fourbe, menteur et dangereux » : « [En Bulgarie] il ne viendrait à personne l’idée de faire une émission mettant en scène la judéité, la « turcité » et pas davantage la religion musulmane »

Quatrième constatation : « Le sexe, le mâle dominant et la reproduction accélérée » « Il s’agit de représenter les Roms à travers un autre stéréotype très récurrent : une forte et précoce activité sexuelle conduisant à un fort taux de reproduction ».Ce qui offre le double avantage de marquer d’une part la différence entre « eux »et « nous » d’une part et d’argumenter implicitement (ou non !) en faveur de théories du genre « grand remplacement ».

Cinquième constatation : « L’Archétype du tsigane pauvre ou l’impossible ascension sociale ». Dans le cadre de la Bulgarie post-années 90, l’existence de Roms connaissant une « ascension » sociale (avocat(e)s, enseignant(e)s …) est masquée pour ne retenir que le petit nombre de « tsars » ou « barons » tsiganes enrichis illégalement, tout comme de (plus nombreux) « bulgares ». La pauvreté étant assimilée à un signe d’appartenance « ethnique », tout contre-exemple ne peut être présenté que comme le résultat de malversations ou de délinquances.

Sixième constatation : « la mise en scène du rebut humain ». Le parallélisme avec le discours nazi sur les « Untermenschen » est frappant. Cette infra-humanité se caractérise d’abord par le choix de dépersonnaliser les personnes présentes dans ces émissions (car n’étant pas des individus ils/elles sont représentatif-tives de leur « communauté »). Une analyse corroborée par les extraits de blogs qui ne sont pas censurés par les modérateurs, où les qualificatifs animaliers (chien, cafard, tique, cochon…) voisinent avec les termes « médicaux » (tumeur, parasites, fléau…).

« En reprenant sans relâche la figure du rebut humain, les médias jouent du motif de l’exclusion afin de conforter les foules dans leurs questionnements identitaires : « autant « ils » sont insolents, malhonnêtes et ignorants, autant « nous » sommes éduqués, honnêtes et cultivés » (Diogo Sardinha, « Penser comme des chiens : Foucault et les Cyniques »)

Cette note datée du 8 mars 2019 me donne l’occasion de rappeler la riche production éditoriale (en langue française) de ces dernières années concernant les écrits de Romnia, sans doute parce qu’elles se situent à la convergence des oppressions sociales, « ethniques » et de genre l’acuité de leurs regards constitue une source primordiale.

On ne reviendra pas ici sur les écrits de Ceija STOJKA chroniqués précédemment.

Le plus grande poétesse Romni : la polonaise Papùsa (Bronislawa Wajs) a fait l’objet d’un numéro spécial d’« Etudes tsiganes » (n°48-49) coordonné par Jean-Yves Potel, son « Routes d’antan » (Xargatune droma) traduit par Marcel Courthiade est introduit par un texte de la Romni albanaise Jeta Duka (L’Harmattan 2011). Sa biographie (romancée !) a été publiée par Colum McCann sous le titre « Zoli » (10/18 2009).

Ilona Lacková a écrit sa biographie publiée à l’Harmattan en 2009 : « Je suis née sous une bonne étoile… Ma vie de femme tsigane en Slovaquie ». (Narodila jsem se pod štastnou livezdou). Ilona Lackova est auteure de théâtre, diplômée de l’Université de Prague, et a eu des responsabilités dans la Tchécoslovaquie d’avant 1990.

Stefka Stefanova Nikolova est l’auteure de « La vie d’une femme rom (tsigane) » (Zhivotet na edna romka (tsiganka) (Editions Petra 2010). Préface de Cécile Canut. Nadejda le ghetto de Sliven (Bulgarie) où vit Nikolova compte 20 000 habitants séparés de la ville par un mur construit dans les années 70.

Sans oublier, même s’il ne s’agit pas à proprement parler d’écrits mais d’interview le beau livre de Claire Auzias « Chœur de femmes tsiganes » (Editions Egrégores 2009).

Cécile Canut, Gueorgui Jetchev et Stefka Stefanova Nikolova : Mise en scène des Roms en Bulgarie. Petites manipulations médiatiques ordinaires, Editions Petra, 2016

Dominique Gérardin

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