La saveur de la fabrique collective de savoirs

Dans son introduction, Irène Pereira souligne les spécificités des pédagogies critiques, leurs liens avec la transformation sociale. L’autrice parle, entre autres, de Paulo Freire, de la question des opprimé·es, de Célestin Freinet, de la question de l’émancipation, des traditions de pédagogies émancipatrices en France ou des nouvelles pratiques à l’étranger, de la récupération néolibérale de thématiques issues de l’éducation nouvelle…

Les pédagogies néolibérales ne visent ni à l’émancipation des individu·es ni à favoriser la critique sociale. Bien au contraire, il s’agit de rendre chacun·e responsable de son unique et narcissique devenir, dans la négation des rapports sociaux et des dominations, du caractère imbriqué et systémique de ceux-ci.

Pédagogie critique, pédagogie féministe, « Les approches de pédagogies féministes s’attachent en particulier à permettre aux filles d’exprimer leur expérience d’oppression, d’augmenter leurs capacités d’agir ou encore de réguler les interactions sexuées dans la salle de classe », biais interprétatifs susceptibles de masquer d’autres savoirs, rappel du caractère non-neutre de l’éducation, curriculum caché, éducation populaire, expériences inspirées du community organizing, posture d’allié·e, faire avec et non à la place des élèves, alliance et coalition, espace non-mixte et espace inclusif…

« la pédagogie critique permet d’aider les apprenants et les apprenantes à mieux s’approprier des courants théoriques critiques qui peuvent constituer des armes intellectuelles pour analyser le monde ».

L’autrice indique que le principal objectif de ce livre est « de contribuer à remettre la question de la transformation et de la justice sociale au cœur de la réflexion sur l’école », de lutter « contre le silence qui a peu à peu recouvert les enjeux d’égalité et d’émancipation dans le domaine scolaire ».

 

Table des matières

Irène Pereira : Introduction

1. Gauthier Tolini : Célestin Freinet et Paulo Freire, des pédagogies de transformation sociale

2. Irène Pereira : Panorama international des pédagogies critiques

3. Groupe « Traces » : Qu’est-ce qu’une pédagogie féministe ?

4. Laurence De Cock : Faut-il décoloniser l’enseignement de l’histoire ?

5. Jean-Yves Mas : La récupération néolibérale des pédagogies alternatives

6. Adeline de Lepinay : L’éducation populaire

Laurence De Cock : Conclusion

 

Célestin Freinet, Paulo Freire, les processus de recherche, l’idéologie de la « neutralité » comme forme politique inavouée, la permanence de l’aujourd’hui « à laquelle se réduit le futur déproblématisé », le caractère intrinsèquement politique de l’éducation, l’école comme lieu d’apprentissage et d’expérimentation de la démocratie, les expériences concrètes, les lieux et les conditions de vie des enfants, les activités de libre expression, la compréhension critique des causes des difficultés…

Une petite cartographie et présentation des pédagogies critiques, ne pas en rester au relations inter-personnelles mais prendre en compte les rapports sociaux de pouvoir qui structurent la société, l’imbrication des dominations, les lectures critiques du monde, la mise à jour des privilèges et des « évidences » qui les fondent, la critique des normes et de leur naturalisation, le questionnement sur l’universel et le « de tout temps », l’hétéro-normativité, le privilège blanc, l’euro-centrage du monde, le mythe de la culture de la pauvreté, l’environnement conçu comme système, les allié·es possibles…

J’ai particulièrement été intéressé par l’article sur la pédagogie féministe, les rencontres « des étapes d’un cheminement nourri de vécus de femmes, de violences sexistes, des questionnements que pose la pratique d’enseignement-animation-formation par rapport à la pensée féministe », l’articulation de la théorie à la pratique, la pensée de l’espace et de sa répartition sexuée, la dé-masculinisation du langage, les inégalités en termes de parole, la prévention des violences sexuelles, la différenciation des contacts physiques agréables et voulus ou pas, les jouets socialement genrés et les jeux absents de la maison, l’identification et la nomination des émotions, la construction du sentiment de légitimité…

Les linéaments du colonial dans les rapports sociaux contemporains, les justifications de la colonisation, la racialisation des rapports sociaux, les colonisé·es « de leur point de vue et non seulement comme celui de simples agents aliénés par la situation coloniale », les connaissances « non-occidentales » et leur dimension universelle, l’enseignement de l’histoire comme une longue continuité mythique, les fins patriotiques et identitaires, la fabrication de l’histoire et le projet national-républicain, les dépossessions et les occultations, la construction de l’altérité – hier biologique, aujourd’hui culturelle -, les liens entre question migratoire et coloniale, les rapports de domination et leurs fondations coloniales…

L’éducation populaire, les pratiques pédagogiques pour adultes, l’action transformatrice, nos auto-limitations, nos auto-censures, « Les outils peuvent aider mais aucun outil ne provoque, par le simple fait qu’on l’utilise de la conscientisation et du passage émancipateur à l’action »…

En conclusion, Laurence De Cock souligne la vitalité internationale des réflexions sur la pédagogie critique, ce qui aide à fissurer « le noyau universel républicain que d’aucuns et d’aucunes imaginent comme éternel, incréé, échappant aux vicissitudes de l’histoire » ou les normes autoproclamées soi-disant garantes du maintien d’un certain ordre – qu’il soit nommé républicain ou libéral. Derrière le « développement personnel » néo-libéral, se cache bien un projet social et politique fait de concurrences et d’inégalités. Le gavage n’est pas une posture d’apprentissage émancipateur, la critique et l’« administration de la preuve » participent des apprentissages raisonnés de savoirs. « Contre la naturalisation des inégalités et pour l’émancipation collective, tel est le défi d’une pédagogie résolument critique pour laquelle ce livre a posé quelques jalons »

Je n’ai abordé que certaines des questions traitées. Et au delà de vocabulaires ou de formules qui me paraissent discutables, une invitation aux débats pour se construire et permettre à chacun·e de se construire.

Les possibles émancipateurs nécessitent que chacun·e puisse participer et agir dans des expériences collectives. L’émancipation ne peut-être qu’une auto-émancipation pas un octroi. Les pédagogies critiques participent de ce projet.

Laurence De Cock & Irène Pereira (sous la direction de) : Les pédagogies critiques

Fondation Copernic

Editions Agone, Marseille 2019, 140 pages, 12 euros

Didier Epsztajn

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