La refondation du droit et des normes sur la « nature » et la « race »

La quête de connaissance nous pousse à « traquer l’intéressant dans le quotidien, le dissonant dans la répétition, l’improbable dans le banal ». Nous cherchons à comprendre et à « comprendre dans et par le temps ». La seconde guerre mondiale semble nous offrir un « monde chaotique et indéchiffrable » et certain·es n’hésitent pas à réduire les complexités et les contradictions en combat du « Bien sur le Mal », un leitmotiv aussi utilisé par les alliés contre le Troisième Reich (« la guerre de la démocratie » contre les fascisme »). Johann Chapoutot nous rappelle que « le 8 mai 1945, ce fut certes la capitulation des nazis, mais aussi Sétif et Guelma », sans oublier la ségrégation raciale dans l’armée étasuniennes qui combattait le nazisme…

Un livre pour interroger et comprendre, un recueil de textes, d’entretiens, de conférences publiques, d’émissions de radio… le ton particulier de l’oral et une grande lisibilité.

En avant-propos, l’auteur évoque, entre autres, la longue tradition de judéophobie, le rapport panique à la monnaie, la réécriture et la réinterprétation de l’histoire de l’antiquité, une agglomération et une condensation de thématiques qui ne furent pas qu’allemandes. « C’est de ce terreau culturel fécond qu’a été induit un système normatif, une normativité proprement nazie, qui a permis aux bourreaux et aux criminels de considérer que ce qu’ils perpétraient était non seulement permis, mais encore souhaitable, sinon nécessaire. Les crimes nazis furent indissociables d’une « révolution culturelle », d’une refondation normative qui arasait les normes juridiques et morales communes pour en proposer d’autres ». Rien ici d’inéluctable, ni l’arrivée au pouvoir, ni le fait d’un devenir criminel. L’auteur indique que s’« interroger sur l’homme nazi implique de s’intéresser aussi à ceux qui n’en furent pas ». Des « actes exorbitants » et « les liens entre les idées nazies et les crimes perpétrés entre 1933 et 1945 »

Je n’aborde que certains éléments.

Une vision du monde, une vision de l’histoire, le terme long de la pensée nazie, une relecture et réécriture du passé, l’opposition construite entre le nordique et le méditerranéen, l’annexion de la Grèce et de Rome, la valorisation des « Germains », l’homme nouveau comme « corps de la renaissance de la race », les statuaires et la saturation de l’espace public, la conquête du monde et du temps, l’immortalisation par la mémoire, « la mémoire d’une sortie de scène absolument fracassante »…

Si Mein Kampf était « un pot-pourri d’idées au fond très banales et en circulation à cette époque », leurs mises en récit, en histoire renouvelée, contribuera au façonnage d’« une autre culture ». Des tribus germaniques au Reich de mille ans. Et une place particulière pour le droit, « le rétablissement d’un droit germanique supposé », non pas un droit abstrait et écrit mais un droit concret et vivant, « la pure intuition raciale de l’homme de bonne race », la loi fantasmée de la nature. Et si le sang de la race deviennent le centre de l’histoire et du futur, alors le plus grand des malheurs est « le métissage et le chaos racial généralisé » et lorsque l’appropriation de l’espace le rendra possible, il y aura « une croisade de purgation, une croisade médicale contre le bacille, le bacille juif en l’occurence ». L’auteur parle aussi d’une conception de la révolution comme retour au point d’origine, d’une forme de nostalgie ou de quête, du ruinisme, « la ruine est déjà prévue, voire désirée »…

Je souligne les passages sur l’occupation de la Grèce, en relation avec la vision fantasmagorique du passé nordique de la Grèce et de la « déception » face à ces méditerranéen·nes, qui se traduira par des politiques d’une rare violence, des politiques qui laisseront des traces jusqu’au XXIème siècle.

Le renforcement et la radicalisation de la contre-révolution, la racialisation de l’ensemble des relations sociales, le postulat strictement particulariste – « race nordique ou peuple allemand » – la réfutation de l’universalisme, le concept de race « comme principe et comme fin de toute réflexion », l’humanisme et les Lumières comme armes inventées par les ennemis « pour affaiblir l’humanité nordique ». Johann Chapoutot indique, me semble-t-il à juste titre, que « ce travail de critique et refondation intellectuelle n’est ni secondaire ni hypocrite ». Il s’agit bien de créer « un univers mental nouveau ». Il ajoute, « les acteurs du nazisme furent des hommes, et les hommes évoluent généralement dans un univers de sens ». Les nazis ont construit une autre vision du monde, conçus des réponses aux questionnements liés aux évolutions géopolitiques et sociales. L’auteur revient sur le mouvement pangermaniste, le mouvement völkisch, les traités imposés, par les vainqueurs, la « grande catalyse qu’a constitué la Première Guerre mondiale », l’émancipation des Juifs par la Révolution française et son extension territoriale, « Cette émancipation a fortement déplu à ceux qui définissaient la nation dans les termes de la biologie et du racisme », la judéophobie et l’antisémitisme, le darwinisme social, la lutte pour « la survie biologique », l’imaginaire du complot, les accentuations lors de la violence crise financière après 1929, « le complot semblait confirmé ; l’urgence à agir était indéniable ».

Je souligne le chapitre sur le nazisme et l’Occident, les rappels sur le racisme et le colonialisme, les formes de normalités européennes et occidentales, la place des sciences dites naturelles, les sciences et l’ordre des dominations, les légitimations de l’ordre social et de ces mêmes dominations, les dimensions missionnaires ou messianiques jusque dans le projet colonial, Jules Ferry à la fois « l’homme de la scolarisation de masse et l’homme de la colonisation », la ségrégation raciale aux Etats-Unis, la colonisation du Congo par les Belges comme « un acmé de barbarie » et le rôle du Roi des Belges, l’animalisation des populations colonisées, les hiérarchies inventées (par exemple entre Tutsi et Hutu)…

La « colonisation » n’est pas que lointaine (je rappelle les conséquences effroyables de la colonisation anglaise de l’Irlande). Les nazis parlent d’espace vital – Lebensraum – une forme de translation de termes des sciences naturelles vers les sciences dites humaines. L’action politique des nazis – la colonisation par exemple – est présentée comme « nécessité propre au jugement scientifique ». Ils ont des normes, des catégories, un code, un langage, qui ressemblent énormément à ceux développés ailleurs où règnent, en particulier, la violence, des affrontements au nom des Religions, ou des génocides pour utiliser une notion plus contemporaine…

La seconde partie du livre est consacré aux normes du nazisme, la construction d’un « impératif catégorique », la radicalisation d’un ethno-nationalisme préexistant, l’égalité comme absurdité et l’inégalité des individu·es et des races exacerbée et naturalisée, l’anti-intellectualisme, la primauté de l’« instinct originel, animal, et primaire », le rétablissement d’un « droit oral, instinctuel, non écrit », la communauté du peuple comme « principe et fin »…

Il me semble important, comme le fait l’auteur, de refuser la classification des nazis comme infra-humains, arriérés, barbares ou fous. Il importe de comprendre la construction de la tolérance à la violence extrême, la modernité de cet extrémisme, ce qui est dit dans les cérémonies très ritualisées, cette invention signifiante du « faire revenir au jour quelque chose qui était recouvert », le travail de persuasion de la population allemande, le maillage du territoire par des associations, la « gestion » des éléments de crise, « Les nazis arrivent donc avec des solutions certes radicales mais sur le fondement d’idées qui sont d’une part très banales et d’autre part audibles dans le cadre d’un contexte et d’une conscience de crise ».

L’auteur parle aussi, de « biotope dilaté », des conditions de possibilité du crime ultime, de processus de radicalisation cumulative, des assassinats et du génocide des personnes considérées comme juives. Il se penche particulièrement sur « La loi du sang », le sang considéré comme sacré – celui du peuple germanique -, les Lesbensborn, la stérilisation obligatoire pour les malades héréditaires, le droit comme biologie appliquée, l’opération T4… Les nazis ne sont pas des ovni hors-sol, « ce sont des gens qui sont bien de leur temps et de leur époque, c’est-à-dire l’Occident social-darwinien, l’Occident raciste et passionné de médecine et de biologie depuis les années 1850 ». Je souligne le chapitre « A quoi peut ressembler un nazi ? ».

Dans la troisième partie, Johann Chapoutot aborde à la fois l’homme nazi et « ceux qui n’en étaient pas ». Il analyse comment Adolf Hilter est devenu Hitler, Heinrich Himmler « le crime et l’intimité », la construction du système concentrationnaire. Il me semble important de souligner les possibles du refus et leurs réalités, ceux qui n’en étaient pas, « la résistance allemande à Hitler ». Une invitation aussi à relire Victor Klemperer et à étudier les femmes et les hommes, les groupes qui agirent dans des conditions d’extrêmes difficultés.

L’auteur revient sur la République de Weinar, le Traité de Versailles, les assassinats politiques, l’endettement et ses effets, le choc de la crise de 1929, les éléments qui rendirent possible mais non inéluctable le nazisme.

Auschwitz-Birkenau, les traces en partie effacées par les nazis, « C’est un lieu illisible, parce que c’est un lieu d’effacement d’une partie de l’humanité qui n’était pas considérée comme humaine par les bourreaux et les criminels », l’effacement de la vie d’adultes et d’enfants, le traçage d’une limite entre l’humain et le non-humain, « bel et bien un logos, un discours organisé qui est un projet politique de destruction de la Révolution française ainsi que de son héritage, destruction fièrement revendiquée », les nazis hors d’Allemagne, Ferdinand Céline et Robert Brasillach par exemple, le racisme des nazis et les racismes des Etats démocratiques, « une forme de continuum, de familiarité idéologique et culturelle », la colonisation légitimée par le droit international, les populations de l’Est vues par les nazis, les Slaves comme sous-hommes, les Juifs hors classification et hors nature, l’obsession nataliste conjuguée à l’obsession eugéniste, la race et le complot, la protection du sang allemand, l’eschatologie nazie…

L’historien et l’histoire. Les nazis comme êtres humains « comme tous les êtres humains, évoluent dans un univers de sens et de valeurs, ils entrent dans la juridiction de l’historien, et donc on peut faire de l’Histoire, c’est à dire comprendre et non pas juger ». Le jugement est le domaine des femmes et des hommes, des citoyen·nes. L’auteur parle de chronologie, « La « Solution finale » n’est finale dès le début », de contextualisation, « Ici, il s’agit de montrer que le nazisme n’est une exception barbare ou sanglante dans le contexte de la culture occidentale européenne. Une exception, oui, par la mise en pratique dans son extension et dans son intensité, mais, pour ce qui est des idées qui gouvernaient la représentation du monde et qui donc légitimait les actes, ce sont des idées très banales ».

Parmi les autres sujets traités, j’indique, entre autres, le nazisme en acte, Oradour et les chiens de l’enfer, les valeurs dans le Troisième Reich, l’historicité du travail de l’historien·ne, les visions du monde et la sidération, le contrôle de la jeunesse, l’antisémitisme nazi, les Einsatzgruppen, la Wehrmacht, la « Solution finale », le masquage des « traces d’un crime inouï pour pouvoir négocier une possible alliance », la mémoire, les débats contemporains, la peur de la liberté…

 

Comment ne pas mettre en relation un grand nombre de points de la construction du récit nazi avec d’autres constructions socio-politiques, et pas uniquement dans les régimes totalitaires ou dictatoriaux ? Comment ne pas regarder les réécritures de l’histoire au nom de mythes fondateurs, la haine du « métissage », la délimitation « organique » des autres, le droit du sang, la soi-disant « culture » comme barrière aux barbares, le refus de la liberté et de l’égalité, la naturalisation des rapports sociaux, l’invention de passés, etc. ?

Il importe de comprendre les spécificités d’une organisation socio-politique, de souligner les points communs et les ruptures d’avec d’autres rapports socio-culturels. Ce livre participe bien de la volonté de comprendre le nazisme. Et il nous invite aussi à regarder dans le miroir de nos sociétés, les visages, les constructions, les prismes et les dénis qui peuvent permettre à l’« exceptionnel » de transcroître en « barbarie » courante.

Penser qu’il suffit de nommer les dictatures en oubliant l’impact des politiques néolibérales, de vanter la « démocratie » en faisant fi des rapports d’exploitation et de domination, de se contenter de l’histoire des vainqueurs et taisant leurs crimes, d’oublier la colonialité du pouvoir et ces déclinaisons sexistes et racistes qui vérolent nos sociétés… ne nous aide pas à penser des alternatives crédibles et majoritaires aux ordres contre-révolutionnaires et à leurs constructions socio-culturelles.

Les idéologies colportées chaque jours par des éditocrates, dont les ressorts sont le sensationnel, des formes actualisées de darwinisme social, l’Histoire comprise comme « une nécessité incoercible », le refus de l’égalité au nom de l’équité, l’invisibilisation des femmes dans la langue et les analyses, la liberté réduite à celle du marché et des marchandises, le culte du travail et la méritocratie, la défense du droit du sang, la nation plutôt que la citoyenneté, la concurrence en lieu et place de la socialisation, le complotisme, etc. concourent à solidifier des fondements spécifiques qui ancrent des possibles réactionnaires contre les puissantes espérances de l’égaliberté, du pluriversalisme… Il ne suffit donc pas de dire que « le ventre de la bête est encore fécond », il faut en traquer les bases institutionnelles construites et reconstruites dans nos propres sociétés. Comprendre les dictatures, les colonialismes, les traites esclavagistes, les nationalismes exclusifs, les stalinismes, les fascismes, le nazisme ici, nous aide à concevoir des clés pour réfléchir, non seulement à la construction des passés, mais aussi à nos possibles devenirs.

Johann Chapoutot : Comprendre le nazisme

Editions Tallandier, Paris 2018, 428 pages, 21,90 euros

Didier Epsztajn


De l’auteur :

La loi du sang. Penser et agir en naziau-nom-du-sang-et-de-la-race-des-crimes-contre-lhumanite/

Une réponse à “La refondation du droit et des normes sur la « nature » et la « race »

  1. Florence Montreynaud

    cher Didier, bravo pour cette fine analyse d’un livre qui semble en effet très important !

    Florence

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