La Nouvelle Guerre des farines 

Dans un ouvrage érudit paru à l’automne 2043, La Nouvelle Guerre des farines, l’historien américain Keith Leary, chercheur et enseignant à l’Université du Wisconsin, dresse un étonnant parallèle entre les révoltes frumentaires françaises des années 1780, préludes à la Révolution Française et au renversement de l’Ancien Régime, avec d’autres émotions populaires du début du XXIe siècle, en France, elles aussi prémonitoires et annonciatrices de bouleversements de grande ampleur, non plus la mise à bas du système monarchique, l’Ancien Régime du XVIIIe siècle, mais celle du système oligarchique solidement installé, mais déjà branlant au tournant des années 2020.

Constatation de la plus extrême évidence, sa date de parution, 2043, vous a probablement empêché d’avoir lecture de cet excellent ouvrage, La Nouvelle Guerre des farines. Nos liens amicaux vous permettront cependant d’en accéder dès aujourd’hui aux bonnes feuilles que nous découvrons avec vous avec l’accord de l’éminent historien.

Précision de Keith Leary, dans l’introduction de cet essai historique, le terme de Guerre des farines consacré par l’historiographie désigne une vague d’émeutes survenues en 1775 dans l’ancien royaume de France, émeutes faisant suite à la hausse du prix des céréales et consécutivement du prix du pain, la denrée de base du petit peuple des villes et des campagnes à cette époque. Ces hausses faisant suite elle-même à la suppression de la police royale des grains et aux mauvaises récoltes des étés précédents.

Au travers de ces révoltes frumentaires de l’Ancien Régime, nous dit Keith Leary, se manifestait en réalité une profonde crise sociale et politique, réaction à la libéralisation du commerce des grains, libéralisation contraire au principe fondamental à la base du système monarchique, celui qui exigeait du Roi de veiller au bien-être décent de ses sujets et à leur approvisionnement raisonnable en denrées alimentaires.

Keith Leary reprend là à son compte les analyses tendant à voir ces événements, non seulement comme des révoltes de la faim, mais plus profondément comme le prélude à la Grande Révolution Française de 1789 ; en somme des événements pré-révolutionnaires, des signes avant-coureurs de 1789.

Arrivant, dans son deuxième chapitre, à son parallèle historique avec les grandes crises françaises du tournant des années 2015 – 2020 qui annonçaient le renversement plus tard du très contesté système oligarchique, Keith Leary nous relate longuement l’épisode « frumentaire » éclaté dans les provinces françaises à l’Automne 2018.

À la fin de l’été de la même année, la tension internationale et ses répercussions moyen-orientales attisées par les tentatives américaines de déstabilisation de l’économie iranienne, la tension internationale fait flamber le cours du baril. Non du blé, mais cette fois-ci, du pétrole !

Le prix du carburant à la pompe dépassa alors 1,50 €, filant allègrement vers les 2 € – l’euro, cette ancienne monnaie encore en usage à cette époque dans les pays de l’Europe Occidentale. L’augmentation fut alors vécue comme intolérable par les populations les plus modestes, déjà exaspérées depuis plusieurs années par divers rançonnements, allant de l’alourdissement de la gabelle à celui de la CSG. Il s’en suivit rapidement grande émotion et agitation populaires relayées par les réseaux sociaux, autour des points de distribution et des stations-service.

Des rumeurs se propageaient, malgré les démentis des autorités royales, que les nouvelles taxes serviraient en premier lieu à abonder de nouveaux dégrèvements fiscaux en faveur des puissants et des oligarques. Et, bien entendu, ces thèses complotistes ne faisaient qu’alimenter émotions et colères.

Le Roi Amonrc, en itinérance à ce moment dans les provinces du Nord et de l’Est du royaume, avec le louable objectif d’aller à la rencontre de son peuple, plaidait difficilement sur les estrades que cette taxation n’était là que pour mieux respirer, mieux respirer demain ou à la Saint-Glinglin. Mais son discrédit était devenu tel que le raisonnable de son propos et le délai pourtant relativement proche de la Saint-Glinglin, tout ceci ne parvenait pas à ramener le calme dans les campagnes et les faubourgs.

Les séditieux, revêtus de gilets jaunes en signe de ralliement, faisaient le siège des points de distribution, bloquaient les routes et les péages et octrois permettant d’y accéder.

L’ordre fut malgré tout maintenu par l’action répressive, l’envoi de la troupe et des COS (Compagnies Oligarchiques de Sécurité), ainsi que la pendaison de quelques émeutiers pour l’exemple en Place de Grève, à Paris.

Simultanément, Amonrc disait « en même temps », différentes mesures d’assistance furent annoncées, telle que l’obligation faite aux distributeurs de répercuter avec plus de diligence – un moyen de transport encore assez répandu à cette époque – les baisses du prix du baril en mer d’Oman ; ainsi que l’octroi aux plus miséreux de quelques assignats baptisés « chèques carburant ».

Le Roi Amonrc et ses ministres n’oubliaient pas non plus de multiplier les messages d’apaisement et d’affection aux masses paysannes et banlieusardes, par l’intermédiaire, tous les soirs à 20 heures, de prônes prononcés par clergé médiatique dans les lucarnes.

(Un prône était à l’origine une prière de l’ancienne liturgie chrétienne formulée par le prêtre paroissial. Précédant l’offertoire, cette prière contenait de plus des informations relatives aux ordonnances épiscopales et royales. Encore en 2018, ce terme de prône s’appliquait à toute forme de transmission de messages idéologiques ou politiques par le canal des autorités médiatiques, le plus souvent propriété de l’Oligarchie.)

Dans le dernier chapitre de l’ouvrage enfin, Keith Leary s’attache à l’analyse des raisons profondes de ces « émeutes frumentaires » finalement apaisées dès venues les fêtes de Noël, que l’on appelait encore « trêve des confiseurs », et l’attention du peuple détournée vers la sainte tradition de l’achat des cadeaux de Noël. Apaisées, mais dont le souvenir et l’ombre portée se poursuivront encore de longues années.

Le charme était rompu entre Amonrc et les masses paysannes et banlieusardes, qualifiées à l’époque de « France périphérique ». Des libelles mettaient en cause le Souverain et la Reine. Le désenchantement du peuple envers le Roi grandissait, la rupture du lien sacré entre le Roi et ses sujets étaient entamée.

Surtout, c’était le plus grave et le plus lourd de conséquences, au-delà de la question de la personne du Roi, se faisait jour dans beaucoup d’esprits que la Royauté n’était que l’instrument, le fondé de pouvoir, d’un ennemi social mystérieux et encore mal cerné, l’Oligarchie. Une nouvelle rhétorique contestataire était née. L’Oligarchie était maintenant en danger.

Jean Casanova

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