« Le bouquet de tulipes » de Koons, une œuvre ratée. Deuxième épisode.

En installant dans un jardin public « Le bouquet de tulipes » de Koons derrière le Petit Palais, l’exécutif et la mairie de mairie veulent mettre un terme à un long, trop long, imbroglio diplomatique et faire pièce aux contempteurs de l’œuvre. Il est probable, mais pas certain, que tout se passe comme prévu. Le président Trump, dont on connait le goût très sûr en matière d’art, sera content, à coup sûr. Quant aux opposants, une seule de leurs revendications a été satisfaite : la non-installation de la statue au Palais de Chaillot. Pour le reste du projet, rien ne change. La statue et son socle, actuellement en fabrication, seront conformes au projet initial.

Ainsi, « Le bouquet de tulipes », financé en partie par les impôts des Parisiens, aura rang parmi les chefs d’œuvre de l’art contemporain à Paris : la pyramide du Louvre, les colonnes de Buren, le Centre Pompidou, etc. Or, j’ose avancer que cette œuvre est loupée. Simplement, loupée.

Il ne s’agit pas de juger l’œuvre par rapport à mes critères du Beau, en grande partie inconscients, mais de porter un jugement objectif à partir des intentions de l’artiste. J’aurais donc l’outrecuidance de dire et d’écrire que le projet de Koons a échoué. 

On se souvient que Jane D. Harvey, l’ambassadrice des Etats-Unis à Paris à l’époque de la prise de décision, en souvenir des attentats du 13 novembre 2015, a voulu que les Etats-Unis aient « un élan de solidarité » envers la France, qu’ils fassent « un geste envers le peuple de France ». C’est l’ambassadrice qui choisit l’artiste le mieux à même d’incarner cet élan : Jeff Koons.

L’artiste dans un entretien raconte son entretien avec Mme Harvey : « J’ai reçu un coup de téléphone. On m’a dit que l’ambassadrice voulait me parler. Bien sûr, je me suis demandé en quoi mon art pouvait être pertinent dans ce contexte, et ce que nous pouvions faire. Dès que j’ai raccroché, dans les heures qui ont suivi, j’ai eu cette idée d’une main offrant des fleurs. C’est le principe : l’image d’une offrande, pour montrer notre solidarité, notre amitié avec le peuple de France, mais aussi pour témoigner de notre deuil, du partage de la perte de ces victimes, et de notre soutien à leurs familles. » 

Voilà donc l’idée de départ, une main qui offre un bouquet de fleurs. Ce symbole de « l’acte d’offrir » sera, dans un second temps, impacté par une image forte et hautement symbolique : la torche de la Liberté. A « l’acte d’offrir » se juxtapose « l’acte de rendre » à celui qui a donné.

Concrètement, « Le bouquet de tulipes » est le pendant français de la statue de la Liberté. Rappelons que « La Liberté éclairant le monde » est installée sur l’île Liberty Island, au sud de Manhattan, à l’embouchure de l’Hudson. Elle fut construite en France et financée par une souscription publique, en signe d’amitié entre les deux nations, pour célébrer le centenaire de la Déclaration d’indépendance américaine. L’idée de sa construction est du juriste et professeur au Collège de France Édouard de Laboulaye, en 1865. Auguste Bartholdi se vit confier le projet en 1871. 

Lady Liberty était comprise sous le Second Empire comme un pied de nez des Républicains à Napoléon Le Petit. Elle symbolise la République. La République par opposition à l’Empire est alors envisagée comme l’horizon des peuples. La « jeune » république américaine se voit confier un rôle émancipateur par les Républicains de la « vieille Europe ».

Le bras levé de Lady Liberty brandissant la torche, image de la lumière appelée à vaincre les ténèbres de l’obscurantisme, rassemble les symboles du don et celui et la liberté. Il fera florès.

Les Parisiens se souviennent d’un précédent cadeau des Etats-Unis à la France, le 10 septembre 1987, celui de « La flamme de la liberté ». Sur son socle est écrit « Flamme de la Liberté. Réplique exacte de la flamme de la statue de la Liberté offerte au peuple français par des donateurs du monde entier en symbole de l’amitié franco-américaine. À l’occasion du centenaire de l’International Herald Tribune. Paris 1887-1987. » Le cadeau étatsunien célébrait la restauration faite par la France de la statue la liberté en 1986. Le hasard voulut que cette « flamme » fût érigée sur le pont de l’Alma à Paris et c’est sous ce pont que Lady D, le 31 août 1997, meurt à la suite d’un accident de voiture. La « flamme de la Liberté », le monument, est aujourd’hui compris comme un hommage à Lady Diana et les fleurs, les petits mots écrits sur des bouts de papier ligné, en font une « tombe par procuration » de Lady D.

Après cette longue digression, revenons à notre « bouquet ». Koons quasi spontanément associe don et un bras tenant un bouquet de fleurs. Rapidement, ce bras tendu est confondu, au sens propre, avec le bras de la statue de la Liberté. Il nommera d’ailleurs son œuvre : « Lady Liberty ». Pour la seconde fois, les Etats-Unis rendent le bras, la main et la torche à la France ! 

Je m’autorise à penser que koons ignorait l’existence de « La flamme de la Liberté ». 

La main de Koons ne tient pas une torche mais des fleurs, un bouquet de tulipes gonflables 

Mais pourquoi donc des tulipes gonflables ? Pour deux raisons : la première c’est qu’auparavant il a réalisé moultes statues en forme de fleurs gonflées, des mâles et des femelles, des tulipes également, des bouquets de tulipes et même un bouquet monumental de tulipes pour le musée Guggenheim de Bilbao. Les tulipes, en bouquet, sont posées à plat devant l’entrée du musée. Somme toute, Koons dans sa main tendue dispose le bouquet de tulipes de Bilbao. 

Mais pourquoi les fleurs de Koons sont-elles « gonflables » ? Revenons en arrière. En 1977, Koons s’installe à New-York, dans des brocantes de Manhattan, il achète des jouets gonflables et commence à fabriquer des « statues gonflables ». Il change l’échelle, il les fait fabriquer en métal et décline son « concept » : des chiens, des cygnes, des otaries, des lapins, des singes, des éléphants… et des fleurs, plein de fleurs gonflables !

Les fleurs pour Koons obéissent aux mêmes règles que les animaux : gonflées elles représentent la vie, dégonflées la mort. En effet, les statues ne représentent pas des animaux qui sont gonflés mais des ballons. Des ballons qui, comme le font certains saltimbanques, sont assemblés pour amuser les enfants et forment des chapeaux, des épées, des oiseaux etc. La fine enveloppe si fragile du ballon, dans l’œuvre de Koons, devient une enveloppe de métal dont l’extrême brillance, en reflétant l’environnement immédiat, semble dissoudre l’œuvre. Une déclinaison de la présence et de l’absence, de la vie et de la mort.

Dans une interview, il explique la récurrence du couple gonflé/dégonflé dans son travail : « Les objets gonflables, bien sûr, sont une métaphore des gens. Pour moi, ils sont une métaphore de la vie et de l’optimisme. L’image la plus morbide que je connaisse est celle d’un objet gonflable qui s’est dégonflé. »

Bon, on commence à y voir clair. 

Koons sculpte une main offrant un bouquet de ballons représentant des fleurs qui symbolisent la vie. La main donne la vie après les massacres de 2015. La France a donné la lumière de la République et de la démocratie aux Etats-Unis, en signe d’amitié, ils donnent à la France endeuillée la Vie.

Tout cela est bel et bon, même généreux… Mais personne ne comprend le « message » !

On voit une main bizarrement séparée du corps offrir un bouquet de tulipes, et pas de ballons en forme de tulipes (puisque l’œuvre a été rebaptisée de cette manière !). Faute de référents immédiatement mobilisables, les Français pensent, non pas à un pendant de la statue de la Liberté, mais à Jacques Brel apportant des bonbons à sa bien-aimée qui ne vient pas ou au gamin qui apporte à sa mère mourante dans un hôpital sordide un bouquet de roses blanches.

La Lady Liberty de Koons a échappé à son créateur. Elle s’est fait la malle. Restera un colossal machin de métal brillant aux couleurs flashy devant lequel les touristes prendront des selfies. Ils ne verront ni le baume sur nos plaies encore ouvertes, ni les tulipes gonflées de vie. 

Je crains même qu’ils n’y voient qu’un témoignage du mauvais goût américain, un exemple frappant de la complaisance de la mairie de Paris, de l’illustration du « en même temps » macronien : on prône le multilatéralisme et en même temps, on laisse Trump gagner une partie. Histoire de gagner la belle !

Pauvre Koons ! J’ai bien peur que la France, pas reconnaissante pour deux ronds, ait une piètre idée de son talent. Comment en vouloir à ces passants qui verront dans « Le bouquet de tulipes »… un bouquet de tulipes ! Après tout, c’est de sa faute ! Quand une œuvre n’est pas lisible, quand les référents ne sont pas suffisamment clairs, comment s’étonner que le sens soit brouillé et qu’on voit, non ce que l’artiste veut montrer, mais ce qu’on veut voir.

Je voudrais terminer ma chronique par une supplique. 

Mr Trump, cher Donald, si par le plus grand des hasards vous lisez mon billet, auriez-vous l’extrême bonté d’âme de ne plus faire de cadeau à mon pays. Je vous propose même que nous remballions notre statue de la Liberté et que nous la rapatrions en France. Cela vous dispenserait de répondre à vos détracteurs qui ont l’audace de penser que votre pays n’a pas répondu aux attentes des Républicains du Second Empire qui voyait en votre pays le champion du monde libre. Dans cette hypothèse, vous seriez dispensé de rendre ce que nous vous avions confié, l’espoir d’un monde meilleur. 

Richard Tassart


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