Tout ce qui n’est pas mesurable n’existe plus !

« qu’est ce que cela signifie de traiter de la même façon le domaine marchand et le domaine des services publics ? Comment la mise en œuvre de ce principe se traduit-il dans le travail concret et quotidien des agent·es ? »

En introduction, Evelyne Bechtold-Rognon indique « le gardien du dogme n’est pas celui qu’on croit ». Il faut en effet parler de l’idéologie néolibérale, de ses dogmes – en particulier sur le « nouveau management public (NMP) ».

L’idéologue est bien celui qui prône le « Travailler mieux pour gagner plus » et « Faire mieux avec moins ». Le « mieux » n’étant défini qu’en terme de concurrence, de mesure de performances. Mais qu’en est-il du service rendu, de l’égalité d’accès à ce service, des moyens déployés, des investissements d’équipements, des qualifications et des conditions de travail du personnel ?

L’autrice aborde les injonctions paradoxales, la mise en concurrence et le déni de la coopération, le pilotage managérial, la soumission à l’autorité, l’envahissement du temps des agent·es, les travaux dénués de sens…

Ce livre « propose d’une part de bien connaître les mécanismes du nouveau management public et, d’autre part, de chercher les leviers qui permettent de le subvertir en s’appuyant sur la coopération des agent·es et les savoirs qu’ils·elles développent dans leurs différents métiers »

Evelyne Bechtold-Rognon interroge « Changer, mais pourquoi ? », la rhétorique du changement, les « vertus » du mouvant et de la vitesse, l’asservissement des salarié·es et la dépossession de leurs savoirs, la sacro-sainte productivité – dont par ailleurs il serait bien difficile de donner une définition -, ce qui sape l’autonomie de celles et ceux qui travaillent, la mise en concurrence, la révision des procédures budgétaires, le primat de la performance, les discours technicistes, « la prétendue neutralité de la technique est fictive »… Elle revient sur l’histoire du nouveau management et sa construction en Grande-Bretagne.

Sont aussi abordés, la réduction de la mission de service public en actes strictement délimités et au sens social volontairement effacé, la clientelisation des relations, le vocabulaire néolibéral et la torsion des mots (par exemple collaborateur·trices au lieu de salarié·es, plan de sauvegarde de l’emploi au lieu de licenciements. En complément possible : Alain Bihr : La novlangue néolibérale. La rhétorique du fétichisme capitalisteevidences-non-fondees-fausses-banalites-pour-un-morbide-cafe-du-commerce/Olivier Starquit : Les mots qui puentles-vampires-ne-supportent-pas-la-lumiere-du-soleil/), l’individualisation des performances et la culpabilisation des salarié·es, l’exonération de toute responsabilité de l’organisation du travail (en complément possible, Anne Flottes : Les conflits du travail. Enjeux politiques du quotidiense-confronter-au-reel-complexe-qui-resiste-a-lidealisation-simplificatrice-et-repolitiser-le-travail/et Travail & utopie. Réinventer des coopérations subversivesdes-germes-de-democratie-sociale-de-liberte-et-degalite/), la médicalisation de la souffrance au travail, les effets « double peine » pour les femmes, la construction de l’insécurité, le mépris pour les qualifications (terme que je préfère à profession employé par l’autrice), le temps volé…

Dans le second chapitre, Evelyne Bechtold-Rognon analyse « les effets pervers de l’évaluation obsessionnelle et du salaire au mérite », les allocations de ressources non comme moyens mais comme dérivé de résultats, les métiers difficiles et mal payés, la précarisation des enseignant·es et l’accroissement du pouvoir des chef·fes d’établissement, les évaluations « chiffrée, hachée, morcelée et à court terme », les mesures qui ne prennent pas en compte les « penser, réfléchir, utiliser ses connaissances », les effets utiles pour la collectivité qui se manifesteront (ou non) en décalage temporel, les apories et les coûts cachés de la mesure et les « tricheries » engendrées, les indicateurs quantitatifs myopes, les décrochages entre « la mesure et le réel », les fabrications de l’inégalité, la limitation de ce qui est enseigné, la faible corrélation entre « les indicateurs de performance et la performance elle-même », le salaire au mérite individualisé, la mobilité des chef·fes et leur situation toujours « en passage », le devoir d’obéissance et la frontière mince entre « loyauté et servilité », la suppression du rôle et des compétences des représentant·es du personnel…

« Bien faire son travail », les travailleurs/travailleuses et leurs expertises, les prescriptions, « le réel grumeleux et non pas lisse », le temps incompressible, les relations aux autres dans le temps de travail, les injonctions contradictoires, le travail invisible, « apprendre à dire le travail est un enjeu politique », le travail aplati, ceux qui parlent des couts et des process mais nient l’activité, les dispositifs standardisés et les activités déplacées, l’individualisation qui bride l’autonomie, le droit du travail façon ordonnances Macron qui veut soutenir la « compétitivité » et n’est plus destiné à protéger les travailleur.ses dans leur rapport de subordination, le lean management, les bla-bla sur la responsabilisation et l’émancipation, « Cette parodie est délétère. Il ne saurait y avoir d’émancipation sans maîtrise des fins et des moyens »…

Le dernier chapitre est consacré à « Construire aujourd’hui le commun », la défense et l’amélioration des statuts, – « unification statutaire globale » -, la sécurité versus les précarités, la coopération versus la compétition, la lutte contre les transferts et les privatisations, les décisions démocratiques sur les besoins collectifs, le recrutement par concours pour limiter l’arbitraire de l’embauche, la construction du collectif – qui ne se décrète pas -, le déni des besoins des usager·es aggravé par la dématérialisation ou la digitalisation, la déshumanisation et la destruction de liens sociaux – les angles morts du numérique …

Evelyne Bechtold-Rognon propose une conclusion en forme de conte.

L’autrice a judicieusement choisi le titre du livre. Il s’agit en effet ici de l’inutile et du désagréable pour une majorité de citoyen·nes et de fonctionnaires (sans oublier ces milliers de contractuel·les qui devraient être titularisé·es) pour le seul bénéfice du secteur lucratif de la propriété privé des moyens de production et de ses actionnaires.

Reste que la critique devrait aussi porter sur les idéalisations du service public, non chacun·e n’était ni traité·e selon des règles communes ni sur un principe d’égalité, les rapports sociaux et leur imbrication traversaient et construisaient le secteur public – dont la division sexuelle et raciale du travail, la méritocratie ne date pas de la percée du néoliberalisme, la continuité du service était partiellement discontinue, l’égalité trop souvent formelle et aveugle aux discriminations qu’elle permettait…

D’autres points mériteraient discussion, comme le paritarisme, le syndicalisme de métier, le travail comme élément libérateur, les notions de « servitude volontaire » ou d’« intérêt général », les « valeurs partagées » qui ne sont pas nécessairement des valeurs émancipatrices, le « corps » soi-disant unifié…

Evelyne Bechtold-Rognon : Pourquoi joindre l’inutile au désagréable ?

En finir avec le nouveau management public

IR -FSU / Editions de l’Atelier, Ivry sur Seine 2018, 176 pages, 10 euros

Didier Epsztajn

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