La sacralisation du mythe du sang et de l’origine contre les décisions libres et volontaires

Les transferts de population, l’étrange histoire de « juifs noirs vivant en Afrique », la normalisation religieuse par l’Etat d’Israël d’éthiopien·nes « à la judéité suspecte » en regard à l’hostilité particulière du « judaïsme » au métissage.

Tidiane N’Diaye présente l’historique d’un exode moderne, « le retour d’une tribu juive perdue en terre africaine », les débats autour de ces populations, les conditions de transfert et les réalités sociales d’un accueil très particulier.

Il aborde, entre autres, les « conditions de filiation par le sang », ce qui fait « sens » au regard des autorités religieuses, les cérémonies de « conversion symbolique » appelées « renouveau d’alliance », le décret de reconnaissance comme « Juifs à tous égards » en rupture avec les pratiques antérieurement en vigueur…

L’auteur analyse les politiques de l’Etat éthiopien, les politiques intérieures et extérieures de l’Etat d’Israël (dont le soutien au régime d’apartheid en Afrique du Sud, les crimes de guerre au Liban, les relations ou le désintérêt envers certaines minorités de la diaspora juive, le « problème noir » qui visait « les Juifs originaires du Maroc, du Yémen ou bien de l’Irak », le soutien à l’Ethiopie contre l’indépendance de l’Érythrée, les thèses de l’inégalité des races et ses conséquences racistes). Il souligne aussi la manipulation de l’opinion internationale autour du retour d’une des « tribus perdues »…

Tidiane N’Diaye propose des éléments de la longue histoire de l’Ethiopie, les diverses conversions « comme mesures d’intégration politique », l’échiquier religieux, la place de l’église monophysite. Il poursuit avec des écrits sur les Falachas – en particulier ceux de Joseph Halévy.

Ce qui m’a le plus intéressé est, sans conteste, l’enquête historique, les hypothèses concernant les origines des Falachas, que ce soit dans les textes religieux sans valeur historique, ou dans les traces bureaucratiques des civilisations qui pratiquaient l’écriture. L’auteur explore différentes pistes, en souligne les contradictions, parle d’indices « n’ayant aucune assisse historique solide ». Une histoire longue de populations, de lieux, de « métissages », de communautés, « Une histoire donc noyée dans l’épais brouillard de l’inconnu et du temps », une « étrange alchimie ethnique »…

Je souligne aussi les détails sur les pratiques religieuses, la place du monothéisme, de la circoncision, le respect du Sabbat, les références ou non au Talmud, les refus du messianisme du Christ…

Une place particulière est donnée à l’Egypte, « la communauté juive d’Egypte est l’une des plus vieille diasporas du monde, s’étant disséminée, bien avant les autres, dans beaucoup de pays de la région », à la fois parce qu’il existe des annales et que celles-ci vont à l’encontre des légendes bibliques sur Moïse, le franchissement de la mer rouge et autres contes écrits plus tard pour justifier des dogmes (en complément sur ce sujet, Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman : La bible dévoilée et Les rois sacrés de la Bible, A la recherche de David et Salomonarcheologie-mythes-et-histoire/).

Peu de chose sont certaines. Les Falachas forment une communauté extrêmement ancienne, elles et ils « ont fini par pratiquer un judaïsme strict et veiller au respect des prescriptions de pureté rituelle, au repos absolu du Sabbat et aux jeunes et fêtes de leur calendrier, assez proche de celui de toutes les communautés juives ».

Aujourd’hui, en Israël les Falachas se heurtent « à un non-dit, dressé comme une barrière virtuelle mais infranchissable », du fait de la couleur de leur peau. Iels semblent faire partie d’une tribu pas vraiment « casher », d’autant qu’elles et ils vivent « dans une société fondée sur l’identité juive et qui ignore toute forme de pluralité ethnique ». Les uns sont jugés inassimilables, des autres niés dans leur êtres mêmes – les palestinien·nes. Sans oublier la violence de l’extension territoriale sioniste.

Les immigrant·es amènent toujours dans leurs bagages une partie de leur diaspora, certain·es semblent avoir une (des) identité(s) atypique(s), les mêmes ou d’autres sont « sujet de suspicion religieuse, voire « raciale » », la judéité de certain·es est « jugée ethniquement et religieusement suspecte », que veut alors dire le terme démocratie. Soit il s’agit d’un Etat de citoyen·nes égales/égaux, soit il s’agit d’un Etat juif donc d’une forme de théocratie, forcément excluante.

L’adhésion religieuse ne peut qu’être une décision libre et volontaire. On ne nait ni chrétien·e, ni juif/juive, ni musulman·e, etc. Chacun·e peut éventuellement la/le devenir, mais cela ne devrait entrainer ni privilège ni stigmatisation.

Je souligne les passages sur cette « décision libre et volontaire », ainsi que sur la formation des nations – contre l’ethnocentrisme, les conceptions de la nation organique, les refus de l’histoire et des « métissages » des populations.

Certains termes et analyses me semble très discutables : la caractérisation d’hébreu pour l’Etat d’Israël – confortant la fantasmagorie d’un lien entre des populations actuelles et un ancien territoire, une conception trans-historique de la notion de peuple, l’utilisation de la notion de « retour », le concept d’« ethnie » socialement peu défini (l’auteur indique cependant que « les données biologiques n’ont jamais vraiment livré de références de classement crédible »), l’utilisation du terme sémite pour des populations alors qu’il devrait s’appliquer à des langues, l’idée de « crimes passionnels » masquant de réels féminicides, l’idéalisation du sionisme à ses débuts, le sens donné à « l’an prochain à Jérusalem »…

L’étrange histoire des Falachas. « L’investissement anthropologique et historique peine à saisir bien des aspects de leur cultures et des origines de leurs pratiques religieuses, qui restent encore dans la pénombre voire dans l’obscurité complète ».

Tidiane N’Diaye : Les Falachas, Nègres errants du peuple juif

enquête historique

Continents noirs – Gallimard, Paris 2004, 234 pages, 23 euros

Didier Epsztajn

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