Les refus de la boite à clichés

Le propre des comédiennes, comme des chanteuses ou chanteurs d’opéra, est d’incarner des personnages qui ne sont pas elles/eux. Des rôles pour des capacités dramatique ou comique, des tessitures vocales… Il est possible de jouer une jeune femme ou un jeune homme malgré les années marquant le corps, incarner Othello en grimant son visage – car semble-t-il un « maure » ne saurait être imaginé autrement. Sans oublier ces rôles de jeunes hommes – Chérubin, le Chevalier à la rose – joués par des femmes, pour des raisons d’ambiguïté littéraire. Mais qu’en est-il de Wotan, Lady Macbeth, Juliette, Marianne, Andromaque et autres ?

Pourquoi la pigmentation de la peau est-elle un prétexte pour exclure certaines « de l’immense majorité des opportunités artistiques d’un pays pour tant doté d’une véritable industrie culturelle » ?

Dans le prologue, Aïssa Maïga parle des actrices noires ou métisses. Elle aborde, entre autres, « un regard à la fois sexiste et raciste posé sur son corps, sa culture d’origine, son appartenance réelle ou supposée à un groupe ethnique », le racisme nébuleux, la myriade de mots méprisants ou d’observations condescendantes, la discrimination avec largesse du cinéma français, « Discrimination à l’embauche, invisibilité, plafond de verre, déficit de crédibilité lorsqu’elles ou ils accèdent à des postes à responsabilité, quand ils ne sont pas tout simplement exposés de façon stratégique, trophées d’entreprises qui veulent apparaître vertueuses en termes de diversité », le vide retentissant en termes de représentation « de la réalité sociale, démographique, ethnique française », les terribles impensés, « l’imaginaire social, miroir tendu à la nation, est une source qui nourrit ou détruit le lien social »…

Seize comédiennes, leur art et leur rêve, « Femmes, noires, actrices. Françaises à part entière et entièrement issues d’une autre histoire. Nous ne sommes pas seules ».

Quelques éléments et analyses, choisies subjectivement.

Les assignations, la focalisation sur les cheveux ou les accents – réels ou fantasmés -, la sexualisation raciste des corps, l’inculture et la bêtise, les mots blessants, (« Je suis attentive aux mots, aux textes que je joue »), la présomption de non-appartenance à la France, les gestes violeurs, les « bouchers obsessionnels qui sévissent et qui écorchent ton être pour se sentir beaux et forts », l’érotisation du corps et la réduction de la personne à un objet silencieux, les barrières contre le jeu, « Je veux juste qu’on arrête de nous regarder et de faire comme si on avait déjà parlé alors qu’on a pas ouvert la bouche »…

Les films intérieurs, le désir d’expression et de jeu, « Aucune pièce de théâtre, aucun scénario de film ne détermine que certains rôles sont pour les Blancs », la pigmentation trop noire pour certains et pas assez pour d’autres, ne pas être à sa place dans les lieux « où les parures et les fragrances jouent pleinement leur partition », être cette ombre inqualifiable « qui écrase mon travail d’actrice circonscrit à des rôles tristement attendus », les clichés délétères, l’écran blanc de mes nuits noires… « Je n’appartient pas à la diversité, c’est la diversité qui est en moi puisque je suis comédienne. Noire n’est pas un rôle. Noire n’est pas un métier non plus »…

Vouloir être comédienne sans les limites que d’autres ont tracées sur soi, le fantasme du corps de la femme noire, la soi-disant pénurie de rôles, ces accents imités ou créés contre nous, les castings et les images et la découverte de soi comme noire, la relégation vers des « personnages périphériques et toujours en situation de subalternes », les constructions de l’exotique, l’imaginaire occidental qui stigmatise ou récupère, la couleur de la peau et les constructions sociales, l’ethnicisation des relations dans le monde du travail, le métissage, ce « blanc·he »  qui semble interdit à prononcer, ces adultes en enfants fatigué·es…

Quelques films, quelques rôles, ce qui n’est plus un horizon inaccessible.

Ecoutez les paroles de ces femmes, celles qui s’auto-définissent comme Afro-ArmoricaineAfro-Yiddish tourangelle, « poto-mitan » ou autrement – ou qui ne font pas – « la filiation s’invente et se tricote, on peut faire ça, oui, devenir l’enfant de quelqu’un sans que le sang s’en mêle ».

Les mots de comédiennes aspirant à jouer parce qu’elles en ont le talent, l’envie, le désir… Elles ne se tairont pas.

Nadege Beausson-Diagne, Mata Gabin, Maïmouna Gueye, Eye Haïdara, Rachel Khan, Aïssa Maïga, Sara Martins, Marie-Philomène Nga, Sabine Pakora, Firmine Richard, Sonia Rolland, Magaajyia Silberfeld, Shirley Souagnon, Assa Sylla, Karidja Touré, France Zobda : Noire n’est pas mon métier

Stéréotypes, racisme et diversité : 16 actrices témoignent

Seuil, Paris 2018, 120 pages, 17 euros

Didier Epsztajn

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