Elle aura un livre entre ses mains qui l’aidera à comprendre

Arrêtée le 22 février 1975 par le Service de renseignement de la Marine (SIN), amenée dans une maison de torture de la police politique (DINA), Teresa Veloso Bermedo dans une belle introduction, qui donne son titre au livre, revient sur la douleur, la liberté et un passé toujours au présent. « Au moment où je sens des mains qui me saisissent, je perçois en un éclair « le sens de la liberté ». J’étais en train de la perdre ». La violence politique, les personnes disparues, les prisonnier·es politiques, les tortionnaires, l’exil…

« Je suis plongée dans une obscurité qui sera ma compagne très longtemps », le sens du droit de penser et de choisir, ce que signifie « la prison, la torture, l’exil et le retour ».

Le général Augusto Pinochet et l’ultra-libéralisme de l’Ecole de Chicago (on ne soulignera jamais assez la responsabilité directe d’économistes libéraux dans la violence instituée, les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité), la torture de masse et la pratique exterminatrice des disparitions. « Faire le choix de franchir le seuil de la douleur extrême et de revisiter un abîme d’horreur et de mort après un long silence de 40 années a été pour moi un chemin très difficile, douloureux et même périlleux comme on va le lire ».

L’autrice s’interroge sur sa résistance à la torture, à la pratique de violence exterminatrice, « Reprendre la plume, écrire, c’est accepter d’affronter la douleur, le danger d’un effacement devant l’horreur ». Elle utilise aussi le terme avertissementpour le non-démantèlement des services de répression, les traces institutionnelles de la dictature, « le travail de mémoire et de connaissance de faits est encore devant nous. Toujours ouvert devant l’imprévisible ».

Teresa Veloso Bermedo est une survivante, « Pour pouvoir survivre, j’ai dû inventer des moyens d’autodéfense, d’autoprotection en situation extrême qui m’ont conduite à devoir supporter et à développer dans mon corps et dans mon psychisme une tolérance extrême à la douleur, des espaces d’imagination, ce qui, avec le temps et après la prison est devenu une partie intégrante de la reconstruction de ma vie ». Elle fut prisonnière politique, une disparue. Elle explique, entre autres, pourquoi elle peut « (re)faire la traversée de la douleur extrême » ou « partager les traces profondes » de son corps, pourquoi il est impossible d’effacer ce qui c’est passé, les raisons de la transmission de son expérience et des réflexions sur celle-ci. « Engager le risque d’un tel parcours par couches successives, d’écrire mes chemins intimes de la résistance dans la survie est un hommage aux camarades assassinés et disparus sans culte des morts. J’aurais pu subir aussi un tel sort ! Ils sont les spectres qui hantent l’histoire chilienne ».

Les fantômes effrayants, les franchissements du « seuil inimaginable de l’extrême douleur », les choix impossibles « parler, écrire ou survivre, vivre », la violence des rapports sociaux, les expériences collectives d’emprisonnement, les connaissances vécues et partagées avec d’autres femmes – les prisonnières de droit commun -, les travaux des féministes matérialistes, les violations de « nos droits en tant que femmes », l’écriture masculine du passé, « Je vois comment nous avons été utilisées, nous autres femmes militantes, par l’appareil du parti, maltraitées par la répression de la dictature, et ensuite ignorées par les institutions de l’Etat chilien dans l’étape de transition à la démocratie », la dégradation par la torture…

« Mon désir d’écrire finalement après tant d’années, en développant des couches successives de réflexion, n’est pas une plainte de victime, mais un regard vers le futur pour développer davantage la mémoire individuelle et collective ».

Dix chapitres :

  1. Dans ma cellule : un minuscule bout de papier

  2. Bandeau sur les yeux : l’effrayante nuit de la terreur

  3. Mémoire de l’abîme : la traversée du seuil de la douleur extrême

  4. Survivre dans les labyrinthes de la torture et de la répression

  5. Torture et disparition : ce que j’ai appris d’un juge

  6. Prison de Bien Pastor, Valparaiso : des portraits de femmes

  7. Conseil de guerre : une farce tragique illégitime

  8. Arrivée en Suisse : les premières expériences de solidarité

  9. Etrange retour au Chili. Qu’est devenu mon pays ?

  10. Mes réflexions finales acquises dans l’exil et défi devant nous ?

Et une annexe : Prisonniers politiques que je nomme dans mon récit

Quelques éléments choisis subjectivement dans le texte de l’autrice.

La caserne Almirante Silva Palma comme centre de torture, les traces de l’angoisse ou de la douleur, la souffrance extrême marquant les corps et les êtres, l’enfermement et l’espace, « Ma cellule est devenue l’espace où j’ai laissé s’envoler mon imagination, quelques heures par jour, malgré le peu de lumière qui m’accompagnait », l’obscurité, la création de contes imaginaires, des personnages comme musique pour dépasser sa propre tristesse, l’attention au moindre bruit, les yeux fermés sur la vie, les faits véridiques…

Les yeux bandés, « derrière le bandeau tout un monde se met à exister », la compagnie de l’obscurité…

Parler et écrire des tortures subies, « Après avoir résisté entre ombres et lumières, j’en porte encore les marques aujourd’hui », connaître le moindre recoin de l’espace physique, la torture et le sentiment de culpabilité, la douleur, les religieuses du Buen Pastor, revivre les traumatismes enfouis au fond de soi, la terreur accumulée dans les espaces de répression, le pouvoir économique et politique en collaboration étroite avec les militaires, la chape de plomb organisée pour briser, les traces des douleurs physiques entrelacées avec les souffrances de l’esprit, « Mais renoncer à raconter l’histoire ne fait qu’approfondir les blessures que nous portons dans nos corps »…

Perdre la notion du temps, les expériences indescriptibles, la torture que chacune vit et supporte à sa manière, celles qui ont parlé et ont livré des noms, « Chez moi l’effet a été contraire, je me suis fermée comme une huître », la torture et la mémoire, « je me rends compte que nous parlons toujours d’elle, mais ne nous arrêtons jamais à réfléchir à ce qui nous est arrivé, à ce qui est arrivé à nos corps, à notre imagination », des activités comme routine, Villa Grimaldi, le système de violence extrême, invoquer la mort pour enfin se reposer, les passages entre l’humain et l’inhumain, les lignes invisibles, la DINA, le passé, « Mais ceux qui pensent enterrer le passé aussi mécaniquement oublient que l’oubli approfondit les blessures qui sont encore dans les entrailles de chacun d’entre nous qui avons vécu la répression »…

Torture et disparition, l’extermination de milliers d’opposant·es, la politique des disparitions, les prisonnier·es jeté·es à la mer, les listes… être prisonnier·e de son passé, d’un passé d’horreur et d’extermination, non plus seulement sous la dictature mais bien en « démocratie. » « Les leaders de la DINA, les gradés intermédiaires, qui exécutaient les tortures ou remplissaient certaines fonctions dans la répression n’ont pas été jugés et continuent dans l’impunité »…

Une prison dirigée par des religieuses, la vie quotidienne au Buen Pastor, les jours routiniers, « nos peurs dissimulées sous une fausse tranquillité », les prisonnières politiques et les autres prisonnières, les valeurs conservatrices sous la dictature, l’idéologie dominante imposée par les militaires et l’Eglise catholique, l’augmentation du nombre de femmes prostituées et la sexualité castrée, les femmes qui avortaient clandestinement (« homicide et suicide d’un être vivant ») – et l’avortement toujours une non-priorité des gouvernements « démocratiques » – les enfants prisonnier·es, « voir des enfants grandir dans ce lieu de ténèbres, si loin de l’air libre, si loin des aires de jeux pour les enfants », les enfants et les séquelles des tortures et des peurs de leurs mères, les femmes lesbiennes et leur invisibilité, l’histoire des femmes – de toutes ces femmes -, « l’histoire écrite sur les visages de beaucoup de femmes »…

Conseil de guerre, le nouvel ordre juridique chilien, « ma condamnation ne s’est pas arrêtée à ce qui avait été fixé par le procès », l’exil, celles et ceux qui ont été interdit·es d’accès au territoire national…

La Suisse, les expériences de solidarité, ne pas avoir l’autorisation d’assister aux funérailles de sa mère, « qu’est-ce qu’être libre ? », « qu’est-ce que la liberté ? », la marchandage échangiste entre un prisonnier du parti communiste chilien et un dissident soviétique, exil forcé, les nouvelles formes de répression, comprendre et assimiler…

L’étrange retour au Chili, le règne continu du modèle néo-libéral et son idéologie, la surconsommation et le surendettement, la négation des droits ancestraux des populations indiennes, les désastres environnementaux, les atteintes aux droits des êtres humains, le peuple Mapuche, empêcher les souvenirs du passé de disparaître, les théories féministes matérialistes revisitées, « Il nous faut finalement, oeuvrer à la construction et à la reconstruction de la mémoire historique, à partir des communautés invisibles, pour que celles qui n’ont pas de voix puissent les élever »

Des souvenirs personnels, le corps imprégné par la torture, le passé présent, le laboratoire d’un enfer, une forme d’êtres apatrides ou de citoyennes du monde. Comme l’écrit Marie-Claire Caloz-Tschopp : « Ce livre est une pierre lumineuse apporté au travail collectif de mémoire »

 

Le titre de cette note est une phrase citée d’une des filles de l’autrice.

Dans sa riche postface, « Politique de la mémoire. Les rudes chemins de la résistance, de la compréhension, de la responsabilité », Marie-Claire Caloz-Tschopp aborde, entre autres, une « folie économico-idéologico-politico-militaire de domination brutale », une « civilisation exterministe », un système de domination « avec des théories, des dispositifs, des outils », l’invention d’une pratique philosophique collective, le « préjugé commun et même théorique sur ce qu’était une « dictature » », la spontanéité humaine à la liberté, les « humains superflus », le retour sans retour, la terreur, « terrifier bloque le pouvoir d’imaginer, de penser, de vivre la liberté et l’égalité », le lien constitutif de la politique, la politique exterminatrice, la liberté maintenue pour les tortionnaires – et pas qu’au Chili -, les situations extrêmes, la violence constitutive du pouvoir de classe/sexe/race, la convertibilité/inconvertibilité de cette violence, la puissance d’imaginer, les traditions cachées des luttes, la torture de masse, la « distinction entre une dictature au sens de la tradition et un régime de destruction exterminatrice », le féminisme matérialiste, la douleur en tant que rapport de domination, la survivance, les mots et l’abîme sans fond, l’exil/desexil, « Les disparus sont des spectres de l’histoire des massacres, des génocides, qui se sont étendus sur la planète avec de nouveaux mots : féminicides, écocides, etc. »

Teresa Veloso Bermedo : Franchir le seuil de la douleur extrême

Une expérience de résistance à la torture, à la disparition exterminatrice dans la dictature chilienne (1973-1990)

Editions L’Harmattan, Paris 2018, 192 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.