L’art de la maille et du petit point pour tricoter la mémoire

Une promenade dans les souvenirs, les analyses, les engagements et les questionnement de 111 militant·es.

Il est important de prendre en compte l’histoire et le contexte. Opposition à la guerre d’Algérie puis à la guerre du Vietnam, soutien à la révolution cubaine et aux guérillas sud-américaines, défi à l’autorité parentale, cultures alternatives, propagande pour la contraception et le droit à l’avortement, soutien aux luttes pour les droits civiques auxEtat-Unis, suivi des mobilisations étudiantes en Europe, manifestation contre l’écrasement du « Printemps de Prague » par l’armée soviétique, etc…

Le contexte fédéraliste suisse, cinéma et théâtre, concerts rock, Frauenbefreiungsbewegung (FBB), un courant politique, Ligue marxiste révolutionnaire (LMR) – Revolutionärre marxistiche Liga (RML) en allemand – puis Parti socialiste ouvrier/SoczialistischeArbeiterpartei (PSO/SAP). « l’idée directrice du livre est de privilégier le récit des intéressée·e·s sur l’expérience qui fut la leur, et sur la façon dont elle a marqué le cours ultérieur de leur existence – tant en termes d’engagement, qu’aux plans social, professionnel ou privé »

Des trajectoires, le « refus d’obéir passivement à des règles jugées ineptes », des voyages à l’étranger, ce qui ont contribué à « aiguiser leur regard sur leur environnement », l’imprégnation par les idées religieuses, les engagement dans les groupes religieux dont la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC), les parcours professionnels sinueux, les expériences limitées dans le temps de travail en usine, le travail pour payer des études, la répression subie…

Les injustices autour de soi, l’autoritarisme, le refus des rôles prescrits, une sexualité controlée ou interdite, « L’inflexibilité était de mise dans le domaine de la sexualité », la pédagogie scolaire jugée trop rigide, les attentes et les tâches spécifiques assignées aux filles, l’armée et ses rapports hyper-autoritaires, la xénophobie…

S’inscrire dans « un grand mouvement dépassant les frontières de son pays », la question du nucléaire, les analyses marxistes, les formations et l’« aptitude « à réfléchir », à « comprendre » », l’appropriation d’une culture politique, historique et sociale, les lectures, « se plonger dans des pans inconnus de la littérature politique »… Je souligne l’insistance de beaucoup sur les processus de formation politique et la participation à une organisation internationale. La volonté de comprendre pour agir, incitera certain·es à plonger dans des lectures approfondies sur certaines thématiques. Il serait intéressant de mener des enquêtes sur ce qui fut réellement abordé et sur ce qui fut négligé.

Rares furent les courants politiques pensant « la révolution comme un processus planétaire » et sans subordination à un Etat existantLeurs militant·es s’opposaient à l’impérialisme et au colonialisme, à tous les impérialismes y compris le leur, sans rien céder au stalinisme ou à ses variantes « maoïstes ». Et si les termes ou les caractérisations des régimes furent, à mes yeux inadéquates, « l’importance conférée à la critique de l’URSS dépassait la seule analyse théorique ». C’est par exemple, (voir le précédent de 1968 sur le printemps de Prague déjà évoqué) sur la Pologne, lors de la grève des ouvrier·es des chantiers de Gdansk et du développement du mouvement Solidarnosc, puis, contre le coup d’Etat dugénéral Jaruzelski de décembre 1981, que l’internationalisme des un·es se heurta de plein front au campisme d’autres… (Je ne parle pas ici du soutien de certain·es au régime génocidaire khmer rouge).

Les sphères du militantisme furent multiples, vers les jeunes scolarisé·es, les apprenti·es, les étudiant·es, les salarié·es et dans les organisation syndicales, sans oublier l’antimilitarisme et la revendication d’un service civique, « la critique de l’armée se combinait au refus du nucléaire », l’écologie, la solidarité internationale…

Je souligne les paragraphes sur la « cause féministe », les batailles pour que l’égalité des salaires soit menées par les organisations syndicales, la participation aux structures non-mixtes et d’abord pour les imposer, « En Suisse où le droit de vote ne fut concédé aux femmes qu’en 1971 (et, au niveau communal et cantonal partout qu’en 1991) et où les rapports entre les sexes restaient soumis à des conceptions très passéistes du couple et de l’éducation, comme on l’a vu, accusait un net retard dans divers domaines au regard des pays voisins », la longue bataille pour le droit à l’avortement…

Ces militant·es affichent aujourd’hui « un regard très critique sur les rythmes du militantisme », l’importance de la contribution financière au fonctionnement. « D’autant que l’engagement d’un certain nombre de membres fut à l’origine de difficultés, voire de sévères déboires en terme d’emploi, qui devaient peser sur leur avenir » (mesures de rétorsion, licenciements, surveillance policière, non-embauches, harcèlement, interdiction professionnelle). Iels soulignent aussi le sectarisme de certains groupes, le dogmatisme, les « relations » avec les courants maoïstes ou pro-soviétiques…

J’ai notamment été intéressé par le chapitre sur le privé est politique, la place restreinte des loisirs, les limites imposées aux relations sociales, le réquisitoire contre les moeurs imposés, les jugements moralisateurs, la question homosexuelle, la vie en communauté, les difficultés et les échecs, la question des enfants. Il y a là au moins un écart entre les prétentions et les réalisations…

Ce qui n’a pas manqué de resurgir sur les questions posées par la « lame de fond » du féminisme… le poids de la socialisation première, la notion centrale d’autonomie, la redéfinition des codes et des rôles, « faire la nique à la fois au passé et au présent », les rapports de domination et leurs perceptions, la non-mixité, le machisme dans l’organisation, l’oppression des femmes comme thème secondaire « dans les préoccupations de la direction », les violences, « les questions de violence, de harcèlements étaient certes reconnues comme des questions sociales importantes, mais considérées comme externes à la Ligue », le peu de crédit accordé aux femmes et à leurs paroles, la hiérarchie « non dite, implicite, assez subtile, surtout en ce qui concerne les grandes lignes politiques », les changements « à petits pas comptés » dans la division des tâches, les retombées en matière de « libération sexuelle »…

Sur ce sujet comme sur d’autres, un « camaïeu d’impressions et d’opinions souvent éloignées, voire contradictoires ». Un passé, certes partagé, mais dans certaines limites et une relative incapacité à tirer des leçons ensemble de l’articulation entre privé et politique…

D’autres sujets sont abordés, entre autres, le rattachement à la IVème internationale, les apports théoriques par-delà les continents, « les trois secteurs d’intervention de la révolution mondiale », la qualité de la formation, la question de la violence révolutionnaire – et celle des groupes minoritaires -, le pacifisme et l’objection de conscience, le caractère malaisé de l’action antimilitariste, le concept d’avant-garde et l’« attente impatiente », le canevas théorique d’ensemble et le marxisme, une vision « très mécaniste des forces sociales », les débats et les réalités de la démocratie « à l’épreuve de l’autoritarisme », le paternalisme des « anciens », l’écrasement par la parole de certains, la brutalité des interventions…

Des traces, des départs pleins d’amertume, des « je ne regrette rien », des collaborations et de la camaraderie, « Pour moi, cette période ne fut pas une simple note de bas de page, elle a contribué à mon essor et à mon émancipation, elle a engendré une meilleure compréhension et une attitude plus nuancée dans ma façon de défendre mes intérêts tant professionnels que privés », la portée internationale de convictions politiques, des outils « pour penser, comprendre et tenter d’agir, pas une doxa ni un catéchisme », des expériences… à transmettre.

« Aux personnes tentées d’ironiser en évoquant les détours et les errements nécessaires qu’il aura fallu pour en arriver là, on rétorquera en rappelant les mots de Wassyla Tamzali sur son combat au sein de la révolution algérienne :

C’est facile de dire maintenant que les enfants de l’an I de l’Algérie se trompaient, que nous nous fourvoyions. Mais comme elle était belle, notre erreur !

Laisser des traces… »

Les interrogations sont nombreuses. Reste cependant un silence sur l’expression « trotskiste » inventée par les staliniens. Certes, contrairement aux pratiques maoïstes et stalinien·nes, il n’y eu pas de déification des analyses de Leon Trotski. Mais la construction « identitaire » a eu cependant un prix, d’autant que certain·nes furent de véritables talmudistes et utilisèrent des textes comme des arguments d’autorité dans des débats. Sans oublier que « trotskiste » recouvre des analyses et des pratiques difficilement regroupables dans une même catégorie.

Si nous avons bien gagner le droit de recommencer, « nous » ne sommes pas dispensé·es d’analyses approfondies sur ce que « nous » n’avons pas, ou pas voulu – saisir radicalement…

Une belle « Chronique d’une époque marquée au sceau de la mémoire ou le reflet de visions singulières », où chacun·e pourra (re)trouver matière à réflexion sur les engagements, les impasses, les erreurs mais aussi les solidarités et le fil de l’espérance.

Le titre de cette note est inspiré d’une phrase des « Remerciements » préalables de l’auteure.


Sommaire :

Introduction 

  • Le contexte helvétique

  • Enquête au sein du mouvement trotskiste

  • Profils des témoins

1. Diversité des trajectoires 

  • Le poids des origines 

  • Ouverture au monde : voyages, lectures…

  • Rôle de la religion

  • Des parcours sinueux

2. Contre l’autoritarisme et les injustices autour de soi 

  • Refus des rôles prescrits

  • Au collège, à l’université ou en apprentissage…

  • Lutter contre les inégalités

  • Thèmes brûlants, générateurs de révoltes en Suisse

  • Pertinence des analyses trotskistes

3. Partout dans le monde: non aux politiques de domination !

  • À bas l’impérialisme!

  • Procès du stalinisme

  • Impact des mobilisations étudiantes en Europe

  • Agir par-delà les frontières

  • Aux origines de la LMR

  • Prendre le temps de se mettre au clair

4. Les sphères du militantisme 

  • Le milieu « jeunes »

  • Les aléas du « travail ouvrier »

  • L’implication dans les syndicats 

  • Défense de la cause féministe 

  • Braver la « grande muette » et faire échec au nucléaire 

  • Solidarité internationale 

  • « Faire partie de ceux qui savent… »

5. Coût à payer : hyperactivisme, sanctions et dogmatisme 

  • Tout faire… 

  • Des rythmes fous ! 

  • Cotisations plus ou moins bien acceptées 

  • Omniprésence des « grandes oreilles », mesures de rétorsion et licenciements 

  • Non-embauches et harcèlement 

  • « Les autres ne comprenaient pas que nous avions raison… »

  • Faire pièce aux maoïstes et aux prosoviétiques 

  • Configurations variables selon les villes ou cantons 

6. Le privé est politique… 


Jacqueline Heinen… et 110 autres : 1968… Des années d’espoirs

Regards sur la Ligue Marxiste Révolutionnaire / Parti Socialiste Ouvrier

Editions Antipodes, Lausanne 2018, 328 pages, 35 CHF

Didier Epsztajn

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.