Mettre à jour le canevas et les fils de couleur utilisés


66602Une toile, un tableau et des interrogations radicales sur les socles de nos croyances, le sacré, l’institutionnalisation de la peinture, nos connaissances, des formes de la domination…

C’est toujours avec plaisir, que je m’embarque dans un livre de Bernard Lahire. Derrière le poids apparents des pages, j’y trouve la légèreté des beaux ouvrages, des précisions consistantes, des contrées peu fréquentées, des marges peu interrogées, des plongées dans des espaces si souvent escamotés…

Ici, un peu comme dans un très bon livre noir, la présentation des contextes, la mise en place des regards, importe plus que l’histoire elle-même. Et tout cela, parce « ceci n’est pas qu’un tableau »

Dans son introduction, « D’une toile tirer le fil », Bernard Lahire parle de curiosité, d’angles d’attaque, de structure de nos sociétés, de rapports de domination, de magie sociale, d’urgence à « réaliser un travail qui tente de mettre au jour un certain nombre d’états de faits et de socles de croyances quasi invisibles et pourtant si lourds et si structurants pour nos vies », d’oubli politique et scientifique…

L’auteur propose de faire « varier l’échelle de contextualisation en fonction des questions que l’on se pose ou des problèmes que l’on cherche à résoudre », parle de cette (ces) « La Fuite en Egypte », de l’exceptionnalité des discours tenus, de prix, d’énergie sociale, d’« un objet sacralisé par l’histoire et les comportements qui s’y rattachent », de l’état des choses et des « institutions, rapports de force et coups de force cumulés du passé »…

Des tableaux sont qualifiés, classifiés, « on ne retrouvera rien de tout cela dans ce livre, mais bien au contraire la volonté de rendre raison du fabuleux, de dévoiler les croyances et de faire tomber les mythes ». Les objets culturels n’existent que saisis « par des discours, des grilles de classification, des épreuves, des procédures et des institutions », et il y a tant à dire sur cela avant d’éventuellement aborder les sensations et leurs inscriptions sociales et historiques… Comment analyser l’objet magique et l’aura qui semble émaner de lui, le réel « entre continuité matérielle et discontinuité sociale », les usages ou la valeur…

Pour saisir, il faut, une fois de plus, sortir des cadres qui semblent s’imposer mais qui font aussi partie des constructions à analyser, des conceptions qui nous enferment « dans le présent immédiatement visible des situations », des résistances « à cet appauvrissement problématique de la recherche spécialisée »…

Livre 1 : Histoire domination et magie socialement

  • Etats de faits et socles de croyances

  • Domination et magie sociale

  • L’articulation des oppositions : dominants/dominés et sacré/profane

Livre 2 : Art, domination, sacralisation

  • L’extension du domaine sacré : l’émergence de l’art comme domaine autonome et séparé du profane

  • Authentification, attribution

Livre 3 : Du Poussin et de quelques fuites d’Egypte

  • Sublime Poussin : maître du classicisme français

  • Le fabuleux destin de tableaux attribués à Nicolas Poussin

  • Poussin, la science le droit et le marché

  • Comment chacun joue son jeudi

Conclusions

En espérant que cette petite introduction et le sommaire donneront l’envi de se saisir de cet ouvrage, et aux marges des pertinentes analyses, je voudrais relever quelques points. Et d’abord, une interrogation sur le « sacré ». Si l’auteur montre les déclinaison spécifiques et historiques du sacré et de nos relations aux sacrés, je reste dubitatif sur le regroupement, sous une rubrique/notion unifiée, de ces rapports sociaux. Le sacré comporte en règle générale, deux « modalités » contradictoires : sacré/domination et sacré/refus de la domination. Ces deux dimensions entrelacées sont particulièrement frappantes dans les religions monothéistes. Mais est-ce le cas, sous le capitalisme, pour le fétichisme de la marchandise et son « objectivité » ?

Un second point me semble discutable. L’auteur sous-estime, me semble-t-il, les violences continues imposées/constitutives du fonctionnement des différents rapports sociaux, les différentes dimensions de l’inégalité non réductibles à l’accès aux biens et leurs effets sociaux.

Enfin dans sa virulente et bienvenue charge contre les réductions « savantes » du monde universitaire, je ne pense pas que la « mise à distance de toutes sollicitations et injonctions perturbatrices » soit une réponse raisonnable. Le monde universitaire ne souffre pas de trop d’engagements mais plutôt de manque d’engagements socio-politiques (autres choses, sont ses relations marchandes, ses facilités ou superficialités, ses carriérismes ou ses égoïsmes). Et dans sa liste limitée du paysage scientifique des sciences sociales manquent cruellement les chercheuses féministes et les chercheurs/chercheuses non occidentaux…

Quoiqu’il en soit un livre passionnant sur des « magies » sociales, leurs constructions et leurs effets, sur des objets dont « l’existence même en tant qu’objet important retiré du monde des objets ordinaires et constitué en objet digne de notre admiration » et une invitation à décrypter « les mythes savants », penser et non monumentaliser les savoirs, donner à voir « le monstre invisible », être capable « d’opérer ce fameux « bond hors du rang des meurtriers » », et élaborer les compréhensions d’un monde, faut-il le rappeler « transformable ».

Parmi les autres livres de l’auteur :

Dans les plis singuliers du social; Individus, institutions, socialisations, quest-ce-quun-e-individu-e-sinon-une-production-de-part-en-part-sociale/

Monde pluriel, Se donner la possibilité d’entrevoir l’unité cachée d’un espace apparemment très morcelé

Franz Kafka, Éléments pour une théorie de la création littéraire, Pourquoi il écrit ce qu’il écrit comme il l’écrit

La culture des individus, dissonances culturelles et distinction de soi

La condition littéraire, la double vie des écrivains

Bernard Lahire : ceci n’est pas un tableau

essai sur l’art, la domination, la magie et le sacré

Editions La Découverte, Paris 2015, 600 pages, 25 euros

Didier Epsztajn

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