Les mémoires comme alibi

Ce livre est issu d’une enquête de terrain, d’entretiens avec des palestiniens et palestiniennes. Il interroge tout à la fois la mémoire des réfugié-e-s, les discours officiels et la mise en place des institutions étatiques. L’auteure analyse les processus de configuration de la mémoire collective et de l’identité nationale « Mémoire et identité forment donc une dialectique dynamique par laquelle elles se fécondent mutuellement. » L’étude englobe de nombreux thèmes qui ne sauraient être présentés dans une note.

Dans une première partie « Construction de l’objet : aspects théoriques, démarche et questions épistémologiques », l’auteure nous rappelle que « les sciences sociales agissent sur les réalités sociales en contribuant à en construire le sens ».

Le terme de réfugié ne peut être neutre « tout ce passe comme si le statut juridique de réfugié effaçait toute autre identification possible – la perte de l’identité est d’ailleurs quasi systématiquement postulée comme connexe au déplacement – et comme s’il y avait désormais une identité de réfugié, dans le sens premier d’identique puisque les différentes populations concernées sont regroupées sous cette appellation englobante censée engendrer une communauté de destin, voire de culture ». En conséquence, ces  »réfugiés » sont « doublement réduits au silence : en tant qu’acteurs, puisqu’ils sont déshistoricisés et paradoxalement dépolitisés, et tant que narrateurs, puisque leurs récits sont systématiquement tus ou disqualifiés au profit d’une expérience de réfugié uniformisée. »

L’auteure insiste, contre la construction médiatique de réfugiés ou pire de terroristes, sur les « acteurs historicisés, politisés, et surtout capables de s’approprier une réalité et d’en construire du sens même en situation d’implacable domination qui caractérise leur quotidien. »

Ce travail sur le sens derrière les mots sera poursuivit sur la Palestine comme globalité, puis dans l’analyse anthropologique d’un village dérobé.

Au centre de l’ouvrage : « Des récits personnels aux récits nationalistes : construction de la mémoire en miroir »

Après avoir présenté « les acteurs de la mémoire villageoise » l’auteure analyse « les récits de la mémoire villageoise » en prenant en compte la question du genre. Elle n’oublie pas de traiter les silences (« la façon de considérer les relations avec les juifs, l’absence de narration à propos de la Nakba et du temps qui a suivi, enfin, l’impasse presque totale sur les aspects négatifs de la vie villageoise ou ceux considérés actuellement comme tels »). La construction mémorielle doit être analysée « comme une construction dynamique en étroite relation avec le présent de réfugiés, lequel est surdéterminé par le conflit avec Israël ». L’auteure souligne l’idéalisation du passé « ce dont on a été dépossédé garde un goût de paradis perdu », l’insistance sur « la terre possédée et cultivée ».

L’auteure détaille ses analyses autour de la  »terre », « La mémoire de la terre est un outil pour produire du sens au quotidien et tenter de forger ce dernier à l’image du passé tel qu’il est perçu depuis ce présent. » Mais l’auteure nous indique que la centralité de la terre semble masquer toute division sexuelle du travail « une telle construction s’explique par la double domination masculine et nationaliste, qui contraint la mémoire collective » d’où « Les femmes sont le plus souvent perçues comme des présences, des soutiens ou des courroies de transmission de la culture et non comme des actrices nationalistes à part entière. »

Elle précise les trois notions clés dans la réalité et l’imaginaire ainsi (re)-construit « la terre, la femme et l’honneur, ce dernier étant lié à la possession des deux premières »

En contrepoint, Christine Pirinoli décortique le récit sioniste « une terre sans peuple pour un peuple sans terre » en expliquant la façon dont les sionistes ont reconstruit le passé, produit une historiographie quasiment hégémonique et « qui fait autorité au point d’exclure le récit historique palestinien ». A ce mythe fonctionnel, le récit nationaliste palestinien se borne trop souvent à « une terre ancestrale pour un peuple de paysans »

Dans la troisième partie : « Jeux et enjeux de mémoire : la construction de l’État et la rhétorique du passé », les critiques de l’auteure sur la politique de l’autorité palestinienne, s’appuient non seulement sur ces analyses mais aussi sur le décryptage de la rhétorique de la tradition (en particulier par la place donnée aux femmes dans les commémorations mémorielles.) « Les femmes, en revanche, sont chargées de reproduire cette mémoire non plus par rapport à leur participation au travail de la terre mais uniquement par rapport à la sphère domestique dont elles endossent ce rôle  »traditionnel » (mais partiel) valorisé dans le présent. »

Ce travail est plus que remarquable, intégrant, cela est si rare, le point de vue féministe dans l’analyse des réalités et des constructions mentales, insistant sur les contradictions et refusant de rendre lisse, sans rapport de classes ou de domination sexuelle, tant le passé que le présent. De nombreuses photos illustrent les propos.

Un ouvrage rare pour mieux comprendre la situation à Gaza.

« Je terminerai donc ce travail sur une note pessimiste tant il me semblait que le risque était considérable, en 1998, que la mémoire collective ainsi instrumentalisée ne permette plus à la communauté éparse de s’imaginer comme unie ni, la mémoire étant une ressource fondamentale pour l’action, de lutter pour le recouvrement des droits. »

Christine Pirinoli : Jeux et enjeux de mémoire à Gaza

Editions Antipodes, Lausanne 2009, 383 pages, 26 euros

Didier Epsztajn

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