Pour un universalisme émancipateur

La recherche pour se libérer de l’eurocentrisme, d’une certaine écriture de l’histoire ne prenant pas en compte les « dominés » les « subalternes » comme sujets acteurs, peut conduire à reproduire le tropisme inversé de soi contre l’autre, à essentialiser les constructions sociales.

Une vision de l’histoire englobante et respectueuse des un-e-s et des autres implique pour Jean-Loup Amselle de ne pas oublier que « chaque civilisation est la résultante de toute une série d’échanges, de contacts et d’emprunts avec les autres ».

L’auteur nous entraine dans les travaux peu connus des institutions de recherche du Sud dominé. Les auteur-e-s présenté-e-s illustrent le bouillonnement des études et les reconstructions d’identités niées, discriminées ou dévaluées. Partir du point de vue des défaits, des opprimés, des subalternes (pour une utiliser un vocable fort prisé dans le recherche anglo-saxonne) permet de développer des axes de compréhension du réel, de redressement de l’histoire, de description des politiques, bien plus complexes que celles de la vulgate dominante. Encore ne faudrait-il pas que ces recherches sur la reproduction évacuent celles sur l’engendrement des catégories sociales.

Rejeter les interprétations colonialistes et néocolonialistes, n’impliquent pas de naturaliser des imaginaires concrets et d’évacuer leurs inscriptions dans l’histoire. « La mise en avant de la race, de l’ethnie et de la culture, en un mot de la pensée du fragment, induit en effet simultanément la défense forcenée de telle ou telle identité et sa récusation immédiate ». Contre les insuffisances du positionnement post colonialiste, de la tentation d’ethnicisation des relations humaines, l’auteur défend un modèle d’intelligibilité de la société comme lieu d’échange et revendique des visées universalistes émancipatrices.

Les problèmes abordés par ce livre fort riche sont divers, les angles d’approche sont plus que pertinents et les positions présentées ne sont jamais caricaturales. Un détour par Gramsci permet de plus à l’auteur de clarifier les lectures et de poser très clairement les enjeux politiques des apports et des lacunes des différentes recherches exposées, toujours avec empathie. C’est dans ce cadre, qu’il insiste sur la notion de « totalité » opposée ici au « fragment ». « Face à la perte de repères qui affecte l’ensemble des sociétés actuelles… on aurait tout intérêt à se tourner vers Gramsci et sa pensée pour retrouver la voie d’une analyse concrète des sociétés concrètes, d’une analyse qui ne se satisfasse pas d’une approche postmoderne à tendance culturaliste, d’une approche conduisant inévitablement à une ethnoracialisation des catégories sociales. »

L’auteur n’en oublie pas de se situer en individu, « doté d’une identité juive indélébile puisque circoncis », honteux d’être français dans cette France là, ce malaise trouvant une issue dans le militantisme contre la guerre d’Algérie, amateur de jazz et anthropologue. « Se penser dans les autres et par les autres n’est pas forcément se penser contre soi ».

L’ouvrage est complété d’interviews de membre de différents centres de recherche : Kobalta en Inde, THOA en Bolivie.

Un ouvrage érudit et dérangeant mais utile pour poursuivre les discussions autour des théorisations postcoloniales. Contre les pensées établies et les relectures insuffisantes, il convient de ne jamais oublier les relations à l’échelle de la planète, de prendre en compte le passé des contacts entre les différentes cultures et civilisations, de ne pas céder aux explications mono causales ou à des définitions des spécificités comme irréductibles ou intemporelles.

Une fois de plus, il me faut signaler le très grand intérêt de la collection dirigée par Nicole Lapierre « Un ordre d’idées » comme espace de réflexions qui prennent en compte les dimensions plus ou moins autobiographiques des auteur-e-s.

Jean-Loup Amselle : L’occident décroché. Enquêtes sur les postcolonialismes

Editions Stock, 2008, 320 pages, 22 euros

Didier Epsztajn

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