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Un déplacement de l’attention loin des conditions de travail et des relations de travail

Examiner les recherches réalisées et leurs résultats ne condamne pas la recherche scientifique au relativisme, « elle pose les conditions d’une connaissance critique des limites de la connaissance qui est la condition de la connaissance scientifique ».

Lucie Tanguy présente ainsi son livre : « La première partie trouve son unité dans un retour sur les commencements de la sociologie du travail en France et l’examen critique de la vision conventionnelle qui en a été donnée », la seconde « s’applique à suivre les actions entreprises par les chercheurs pour définir un modèle scientifique, le faire reconnaître, s’organiser en communauté, débattre des perspectives érigées en théorie et faire admettre des normes de scientificité à destinations des générations suivantes » et la troisième « rappelle les politiques et programmes impulsés par un gouvernement classé à gauche… »

J’indique que seul le travail salarié est pris en compte dans cette enquête sur le travail des sociologues. Il aurait été bien de le préciser.

Contrairement aux légendes répandues, entre autres par les sociologues, sur l’autonomie de leur science, je dirais plutôt démarche à vocation scientifique, il ressort de la première partie de l’ouvrage que « la naissance de la sociologie du travail résulte d’une rencontre féconde entre l’action d’un ministre et d’un groupe de hauts fonctionnaires engagés dans des réformes sociales d’une part, et de jeunes chercheurs en quête de ressources pour réaliser leur passion, étudier le travail et surtout les travailleurs, et leur ambition, faire exister une sociologie empirique d’autre part ». Une certaine correspondance entre la volonté de modernisation des pouvoirs publics et l’élaboration d’une sociologie empirique.

Dans la seconde partie (les années 1960-1970), l’auteure montre comment c’est construite « une science explicative utile à l’action sur le modèle des sciences de la nature », comment s’est organisé la recherche pour « produire des connaissances utiles pour moderniser la France ». Il ressort que « la construction d’une sociologie empirique contraste singulièrement avec les récits faits par les sociologues eux-mêmes qui insistent toujours sur l’antériorité de leur préoccupations et de leurs investissements théoriques et méthodologiques ».

Pour certains, la société française est pensée comme une totalité, la société est ainsi « substantifiée et vue comme une entité, la réalité sociale se voit dotée d’attribut moraux comme la volonté ».

L’auteure présente les « controverses sociologiques », la tradition sociologique positiviste, les modèles utilisés, la recherche sur des objets particuliers, « loin des visions globales », les spécialisations étroites, le tropisme de la foi dans le progrès et les carrières (institutionnelles).

La troisième partie concerne (les années 1980-1990). Lucie Tanguy commence par indiquer « Les trois objectifs majeurs caractérisent la politique impulsée en 1982 : la démocratisation de la recherche, la réconciliation de la recherche fondamentale et de la recherche appliquée, la reconnaissance des sciences sociales et humaines ».

Une constante : « la même croyance en une science positive ». L’auteure présente quelques exemples d’études, dont un contrat avec la Régie Renault ou une convention avec la RATP. Elle montre, entre autres, la différence entre méthode scientifique et méthodologie de recherche.

Elle souligne, un point important : « L’accoutumance aux contraintes d’une politique contractuelle de la recherche et l’accommodation des principes d’indépendance et d’autonomie à celles-ci, ont pu induire les sociologues à ne voir qu’un changement continu là où il y avait rupture ».

J’ai particulièrement été intéressé par le chapitre sur « Le lancement d’une sociologie de l’entreprise » dont je souligne cet extrait « Antérieurement perçue comme lieu de réalisation des rapports sociaux de domination, d’exploitation et de luttes, l’entreprise est désormais posée comme un lieu de rencontres entre acteurs qui élaborent ensemble des règles et des normes, un lieu de socialisation, de constructions d’identités et de cultures spécifiques. Ainsi représentée l’entreprise est érigée au rang d’institution et non plus d’organisation, voire même comme institution centrale,  »source de représentations collectives » et d »’effets sociétaux » ». Il y a un véritable déplacement de l’attention loin du travail comme rapport social et des conditions de travail.

Concernant la sociologie proprement dit, Lucie Tanguy montre la transformation du métier de sociologue « pour intégrer, au sein d’un continuum, des formes de recherche antérieurement considérées comme radicalement différentes ».

Se diffuse une vision d’un domaine de connaissance sans contexte, « par la construction d’un récit linéaire obéissant à des seules considérations internes aux sciences sociales ». Une sorte de « réhabilitation de l’entreprise France ».

L’actualité des débats « politiques » montre que nous ne sommes pas sorti-e-s de cette situation où le coq gaulois, le chauvinisme d’entreprise, la préférence nationale ou le « sauver l’industrie hexagonale » priment les analyses des contradictions du mode de production, nient les antagonismes, ou les intérêts divergents, sous la bannière « rassembleuse » et douteuse d’une « indépendance nationale ».

Pour en revenir au livre, l’auteure souligne que « Penser le changement, sans voir ce qui ne change pas, s’est traduit par une perte de capacité critique des analyses sociologiques réalisées ».

Un livre très utile sur l’histoire d’une discipline, sur l’approche de la connaissance du travail, sur les écarts entre les discours, les orientations ou l’auto-présentation de la sociologie du travail, sur la confusion entre recherche et expertise ; une invitation à ne pas confondre travail, entreprise, emploi, organisation, et un appel aux « chercheurs à accompagner leurs démarches d’une réflexivité sur celles-ci ».

Lucie Tanguy : La sociologie du travail en France

Enquête sur le travail des sociologues, 1950-1990

La Découverte, Paris 2011, 267 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Les catégories de pensée impensées qui délimitent le pensable et prédéterminent le pensé

En introduction, Michael Löwy pose quelques questions : « Quelles sont les conditions de possibilité de l’objectivité dans les sciences sociales ? Le modèle scientifico-naturel d’objectivité est-il opérationnel pour les sciences historiques ? Une science de la société libre de jugement de valeur et présuppositions politico-sociales est-elle concevable ? Est-il possible d’éliminer les idéologies du processus de connaissance scientifico-social ? La science sociale n’est-elle pas nécessairement  »engagée », c’est-à-dire liée au point de vue d’une classe ou groupe social ? Et dans ce cas ce caractère partisan est-il conciliable avec la connaissance objective de la vérité ? » Lire la suite

Ce qui qualifie, c’est l’acte éduqué

Préface de Djaouida Séhili et Patrick Rozenblatt : Mettre un peu d’ordre dans une question où tout relève de l’ordre

Comme l’indiquent les préfacier-e-s, ce livre « offre une analyse critique, pertinente et percutante, pour ce qui veut comprendre ce qui se joue, d’une part, dans les processus de mise en valeur ou de dévalorisation de la qualité du travail et, d’autres part, dans la constitution des hiérarchies professionnelles, salariales et, conséquemment sociales ».

Je n’aborde ici que certains thèmes, particulièrement développés dans la première partie de l’ouvrage.

Le livre se divise en trois parties :

a) Les critères de la qualification du travail.

Si toute activité humaine, quelle qu’elle soit, peut-être plus ou moins qualifiée, Pierre Naville ne traite pas de l’ensemble des problèmes posés par la qualification de l’activité humaine en général « Nous nous en tiendrons à la qualification du travail, dans la mesure où celui-ci est indifférent à ses fins hédonistiques, et où existe une scission fondamentale entre la qualité du processus de travail et la qualité de la jouissance promise par son objet ». Il s’agit donc de travail salarié dans le mode de production capitaliste.

L’auteur aborde les définitions possibles, sous l’angle historique en insistant sur les conceptions d’Adam Smith et de David Ricardo. Puis il analyse « l’habileté personnelle », les corrélations entre « l’habileté et l’âge », avant de traiter de « Spécialisation et qualification ».

Si l’auteur poursuit sur hétérogénéité de ces notions, il souligne que « la spécialisation poussée des machines entraînait la disqualification des tâches » ou pour le dire autrement « la spécialisation crée la disqualification professionnelle personnelle ».

Pierre Naville insiste particulièrement, et cela me semble important, sur le rapport entre qualification et « processus éducatif, d’apprentissage » et ce quelque soit l’outillage utilisé ou utilisable. Quel est donc le sujet de la qualification ? La réponse est sans ambiguïté : « La qualification d’une tâche ne répond pas à la valeur immédiate des moyens de travail, mais à celle de l’opération qu’elle suppose et des opérations qu’à aussi impliquées la fabrication de l’outillage utilisé, c’est-à-dire en définitive de l’apprentissage nécessaire à son exécution » et « l’acte est d’abord le fait de l’homme ».

A l’opposé de « l’illusion technique », cachant les réalités sociales, la qualification dépend de l’homme, « c’est à lui qu’elle appartient » : « Ce que l’homme a appris à exécuter lui-même, l’homme est capable d’en imposer l’exécution à un mécanisme, mais à un degré de perfection plus élevé. Il transfère ses propres qualités opératoires à des mécanismes, en leur ajoutant des qualités qui dépassent les siennes, mais qu’il à su concevoir, avec une certaine marge d’erreur ou d’imprévisibilité ».

L’auteur revient sur les analyses de Marx et consacre un long passage à « Travail simple et travail complexe ». Il nous rappelle que « c’est socialement et non individuellement, que le travail complexe ou qualifié peut-être considéré comme un multiple du travail simple ».

Il souligne que c’est une erreur de considérer les séquences de travail « d’une façon concrète et individuelle » au lieu de les envisager comme mesures abstraites, « c’est à dire en fin de compte valable seulement sur des moyennes sociales ».

Ou pour le dire plus explicitement : « La comparabilité de travaux qualitativement différents entraîne donc une estimation quantitative, et du même coup la réduction toujours possible de certains travaux complexes à certains éléments simples. Mais c’est une réduction abstraite, susceptible de grands écarts dans les cas concrets ; car il s’agit d’une mesure sociale, cela veut aussi dire relative au niveau moyen de la société. Le travail considéré comme simple ne sera donc pas un travail concret déterminé, analysable matériellement, comme le mètre en platine est l’étalon de toutes les mesures métriques ; ce sera le travail considéré moyennement comme élémentaire pour un niveau donné de développement social et technique, et notamment du niveau d’instruction générale ».

Il poursuit en ajoutant que « la qualification du travail est quelque chose de tout différent de son rendement ». Ce qui ouvre les débats sur « Qualification et salaires ».

Pierre Naville termine cette première partie en insistant sur « La durée de l’apprentissage » et son lien avec la qualification. « on pourrait énoncer cela de la façon suivante : l’élément essentiel de la qualification d’un travail, c’est le temps nécessaire à son apprentissage.

Mais cet énoncé doit être immédiatement corrigé : le temps nécessaire, c’est le temps minimum nécessaire dans un état social donné. »

b) Calcul d’un indice de qualification de la main-d’œuvre pour la région parisienne

A travers l’analyse de données statistiques, l’auteur confirme « C’est donc le temps de formation qui en fin de compte est bien l’élément fondamental de la qualification, ou plus exactement : le temps d’apprentissage nécessaire à l’exécution d’un travail donne une mesure générale de sa qualification que l’on peut considérer comme valable ».

Pierre Naville aborde, succinctement, la structure de qualification par sexes, la discrimination qualitative par sexes et la discrimination ethnique de la main d’œuvre.

c) Remarques sur la portée sociologique de la hiérarchie des qualification

Je me contente ici de deux citations : « il n’y a pas de rapport direct entre la qualification personnelle et l’effet productif du travail individuel » et « En mettant en valeur l’apprentissage et l’éducation professionnelles et générale comme origine de la qualification, nous saisissons au plus près cette intersection des exigences techniques de l’appareil de production et du jugement que la société porte momentanément sur elles ».

Un livre à étudier pour aborder les processus sociaux de qualification/déqualification.

Sur la reconnaissance de la qualification personnelle, « qualification définitive attachée à sa personne », voir les analyses plus récentes de Bernard Friot : L’enjeu du salaire (Editions La dispute, Paris 2012) Déplacer nos récit et prendre en compte le déjà-là potentiellement émancipateur

Dans la même collection « Sens Dessus-Dessous »

Isabelle Forno : Travail, peurs et résistances. Critique de la victimisation du salarié (2012) Éviter que ne soit retenu comme coupable, le travail lui-même

Geneviève Guilhaume : L’ère du coaching. Critique d’une violence euphémisée(2009) Sous le masque de l’épanouissement

Michaël Lainé : Le marché introuvable. Critique du mythe libéral (2009) Une fiction

Pierre Naville : Essai sur la qualification du travail

Première édition Librairie Marcel Rivière (1956), Editions Syllepse, www.syllepse.net, Paris 2012, 178 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

« Eco. / Soc. » juin 2012

Combattre la crise

Les joutes électorales ont été dénuées de toute référence à la crise systémique vécue par le capitalisme et même au bilan de déstructuration totale des services publics des politiques gouvernementales, aggravant la récession. La personnalité de Sarkozy, son rejet, a contribué à obscurcir la question des politiques économiques permettant le changement. La fondation Copernic, comme c’est son rôle, veut apporter des contributions à la définition de l’intervention publique dans le contexte actuel d’une conjonction de crises, financière, économique, écologique. D’une crise qui pose aussi la question de la pérennité de la construction européenne. « Changer vraiment ! » – un titre un peu trop utilisé quoique « le changement c’est maintenant » ! – propose un début de programme soumis à la critique mais qui doit intéresser tous les acteurs sociaux à commencer par nos organisations syndicales. Les auteurs – divers – ne sont pas tous d’accord et ils le disent, alimentant plus encore le débat, un débat vital pour notre avenir.

Coordination, Jean-Marie Harribey, Pierre Khalfa et Christiane Marty : Changer vraiment ! Quelles politiques économiques de gauche ?, Syllepse, 138 pages, voir aussi Définir une communauté d’intérêts et d’objectifs

La grande truanderie

La vague libérale des années 1980 a construit une nouvelle forme de capitalisme. Les marchés financiers ont imposé leurs règles, règles d’un capitalisme de plus en plus barbare qui s’abrite derrière des modèles économétriques pour faire semblant d’être « scientifiques ». La déréglementation, soit la suppression de la réglementation antérieure, a eu un effet déstructurant. Tout était permis à condition que « ça » génère des bénéfices spéculatifs. Du coup « le capitalisme de l’ombre » – pour employer le terme de Marc Roche dans « Le capitalisme hors la loi » – est devenu le maître face au capitalisme encore un peu réglementé. L’auteur, correspondant du « Monde » à Londres, décrit ces paradis fiscaux, ce petit monde des agences de notation, des spéculateurs évoluant dans la « zone grise » entre légalité et illégalité. Pour éviter de s’interroger, les traders s’enferment dans leurs tours et refusent de voir le monde tel qu’il est. Les mondes de la pègre et de la finance cohabitent allègrement. Une enquête qui devrait plaider pour plus de réglementation…

Marc Roche : Le capitalisme hors la loi, Points/Seuil

Fable réaliste

Comment raconter le monde, ce monde de la finance qui parle de « ressources humaines » en considérant les êtres humains comme du bétail, comme un stock et un flux à gérer, comme un coût ? Pablo Sanchez, dans « Les damnés du back office » met en scène César, agrégé de philosophie, qui a su mettre ses compétences au service d’une multinationale de la finance comme directeur des ressources humaines. Sa fonction est plutôt celle de fossoyeur. Il vient « restructurer », supprimer des emplois, licencier pour « remettre à flot » une succursale de Barcelone. Tout le discours, les mots clés sont ici repris, mis en situation par un jeu de va et vient entre le dit et le faire. Les mots qui se retrouvent dans tous les préceptes de ces « chasseurs de têtes », « couper des têtes, prendre des décisions drastiques »… font partie intégrante du personnage qui y croît. Et il ne fait pas semblant. C’est aussi leur force. Il fallait, dans cette fable, introduire une personnalité perturbée pour faire voler en éclat toute cette idéologie. Un roman drolatique, proche du pamphlet pour faire prendre conscience de ce monde barbare qui sait se donner bonne conscience tant que la réalité ne vient pas faire s’effondrer ce château de cartes.

Pablo Sanchez : Les damnés du back office, traduit par Jean-Marie Saint-Lu, Actes Sud, 201 pages

Réflexion sur le travail.

Pierre Naville fut à la fois surréaliste et sociologue, créateur de la sociologie du travail en France en compagnie de Georges Friedman. En 1956, il avait commis cette étude pour essayer de cerner les contours de la « qualification ». dans ce milieu des années 50, ce n’était pas l »Ecole – pas encore – qui déterminait le statut du salarié mais son évolution dans l’entreprise. Une grille de salaire – et donc de qualification – entre ouvriers spécialisés, OS, et ouvriers professionnels, OP, existait, la grille dite « Parodi ». Naville, se servant des concepts de Marx ouvre des pistes. Cet « Essai sur la qualification du travail » a perdu de sa pertinence parce qu’il parle d’un monde qui n’existe plus et gagné en intérêt par le biais des concepts et de la méthode qu’il propose.

Voir aussi : “ Mettre un peu d’ordre dans une question où tout relève de l’ordre” : Préface à la réédition du livre de Pierre Naville : Essai sur la qualification du travail

Pierre Naville : Essai sur la qualification du travail, Sens dessus dessous/Syllepse

Pourquoi les restructurations ?

Parler des restructurations d’entreprise revient à construire un cours d’économie d’entreprise dans la période ouverte, dans les années 1980, par la déréglementation financière, l’ouverture des économies qui a conduit à la domination des critères du court terme, ceux des marchés financiers. La tyrannie de l’actionnaire a régné en maîtresse comme l’impératif de la compétitivité. Pour la première fois dans l’histoire du capitalisme, les restructurations sont devenues permanentes. Avec son cortège de suppressions d’emploi mais aussi de plans sociaux, de prime de départs volontaires… Des inventions pour faire passer cette nouvelle réalité. L’intérêt de la présentation due à ces deux économistes – elles sont spécialistes de gestion – est d’aller au-delà pour décrire les méthodes et les effets de ces restructurations. De quoi nourrir la réflexion.

Rachel Beaujolin-Bellet, Géraldine Schmidt : Les restructurations d’entreprises, Repères/La Découverte

Nicolas Béniès

 » Mettre un peu d’ordre dans une question où tout relève de l’ordre » : Préface à la réédition du livre de Pierre Naville : Essai sur la qualification du travail

« Le risque pour les sociologues aujourd’hui, ce n’est pas d’être engagé, c’est d’être insignifiant. »

Pierre Rolle

S’il est un sociologue qui n’est pas insignifiant, tout engagé qu’il n’a cessé d’être au long de sa vie, c’est bien Pierre Naville. Lorsqu’en 1956, il écrit son Essai sur la qualification du travail, il offre une analyse critique, pertinente et percutante, pour qui veut comprendre ce qui se joue, d’une part, dans les processus de mise en valeur ou de dévalorisation de la qualité du travail et, d’autre part, dans la constitution des hiérarchies professionnelles, salariales et, conséquemment sociales. Cet ouvrage fondamental, introuvable trop longtemps jusqu’à cette réédition, est un incontournable pour au moins trois raisons.

Plus qu’un essai, un véritable manuel à l’usage de toutes et de tous…

À dessein, Pierre Naville déconstruit les énoncés d’évidence qui sous couvert des catégories, plus ou moins négociées, et des mesures statistiques, envisagées comme objectives, autorisent à ne pas penser et donc à ne pas remettre en cause les inégalités hiérarchiques. Il nous interpelle sur le sens des mots retenus pour qualifier ou disqualifier le travail et insiste sur l’importance que tient la formation, études et apprentissages, et surtout le prestige social dans la constitution des échelles de valeur.

D’une écriture claire et directe, sans langage expert codé, l’Essai présente des concepts théoriques pointus mais toujours historiquement resitués offrant ainsi à un large public la possibilité de comprendre le niveau de reconnaissance socialement attribué au travail. Au-delà du plaisir de sa lecture, il est donc un outil de prise de conscience pour qui se propose de réfléchir sur les légitimités subjectives des hiérarchies sociales mais aussi de penser leurs fondements plus objectifs afin d’agir pour leur possible transformation en vue de plus de justice. Enfin, il représente pour plusieurs disciplines universitaires, notamment la sociologie du travail, et leurs enseignements, un support pédagogique essentiel, véritable petit manuel d’apprentissage pour les étudiants.

Plus qu’un manuel, un programme exemplaire de recherche et d’action…

Avec beaucoup de sérieux, Pierre Naville prend soin de définir le « phénomène de la qualification » comme objet de recherche. Au regard des principaux critères communément retenus, il en crée le cadre interprétatif. Puis en mobilisant, et comparant de multiples données qualitatives et quantitatives, il élabore un indice de qualification, outil opératoire pour en vérifier sa valeur. Sa démonstration, bien que datée dans la réalité qu’elle décrit, reste exemplaire du point de vue méthodologique et heuristique pouvant servir de modèle à tous programmes de recherche et d’action posant ces réflexions à notre société de travail.

De plus, sa démarche matérialiste permet de développer une analyse critique de la réalité des rapports de travail. D’une part, parce qu’elle cherche à échapper aux discours idéologiques ambiants, supportés par les stéréotypes sociaux et visant à naturaliser, pour les neutraliser, les rapports de domination. Par exemple, pour comprendre la place subordonnée attribuée systématiquement à la ­main-d’œuvre nord-africaine, Pierre Naville procède à une étude approfondie de la structure de qualification en prenant en compte les facteurs ethniques et sociaux. Avec cette corrélation, il met ainsi clairement en évidence l’existence d’une « discrimination qualitative ethnique » analogue, selon lui, à celle qui existait pour les noirs aux Etats-Unis ou en Afrique du Sud. Ensuite, parce qu’elle cherche à échapper aux discours idéologiques ambiants, supportés par les stéréotypes sociaux et visant à naturaliser les rapports de forces. Enfin, parce qu’elle annonce la cristallisation d’une « contradiction sociale » qui oppose la qualification, envisagée comme une propriété acquise par les individus, à l’adaptation hiérarchisée aux taches envisagée comme un besoin requis par les organisations de travail.

Plus qu’un programme, une pensée visionnaire pour interpréter l’ordre hiérarchique et comprendre nos désordres sociaux…

Cinquante-six ans se sont écoulés sans que, sur le fond des enjeux de société autant que sur la méthode, l’Essai n’ait pris une seule ride. Bien au contraire, alors même que le langage de la « Compétence » est devenu dominant, que le travail industriel et machinique hégémonique du temps de son écriture, côtoie désormais, dans l’ère des nouvelles technologies, des formes multiples d’organisation en son temps inédites, les analyses de Pierre Naville permettent toujours de penser et de comprendre en quoi l’évaluation du travail, quels que soient les dispositifs mobilisés, contribue à la logique de mise en ordre capitalistique de la valeur marchande du travail.

En effet, Pierre Naville a perçu les principales mutations qu’allait engendrer l’automation tant dans les formes de la division sociale que dans la volonté permanente du Capitalisme à dévaloriser la part « vivante » du travail. Il prévoyait des rapports de travail : plus complexes et invisibilisant progressivement les dimensions manuelles et intellectuelles, plus coopératifs et contraignants dans la conception et la réalisation des produits ou des services, plus institués et permanents dans les échanges ­indispensables entre la formation et la production. Il énonçait aussi, face à ces formes émergentes de qualification collective, la poursuite d’un rapport social de domination s’évertuant à minimiser la qualité du travail vivant en magnifiant pour ce faire la puissance des systèmes technologiques et le talent de quelques-uns.

Et alors même que nous étions loin d’envisager les préjudices causés par la mise en œuvre envahissante de l’évaluation du travail par la « logique compétence » (Job Rating Evaluation), Pierre Naville nous mettait en garde contre cette invention managériale, que beaucoup de « penseurs » ont malheureusement contribué à rendre intellectuellement acceptable, qui promeut la course à la seule reconnaissance individuelle, occulte ainsi le fait que les règles d’évaluation n’en sont que plus exclusivement maîtrisées par ceux qui ordonnent le travail, et échappent donc insidieusement à l’entendement de celles et ceux qui le font.

L’Essai est donc à lire jusqu’à sa dernière ligne, en évitant surtout de faire l’impasse sur la partie qu’il intitule modestement « Annexe » tant cette dernière révèle pleinement son « avant-gardisme » intellectuel. Pierre Naville y aborde, pour exemple, la question récurrente de l’hérédité supposée des qualifications, des compétences ou des talents dirait-on aujourd’hui, au prisme de la continuité professionnelle d’une génération à une autre. En mettant l’accent sur la mise en valeur de l’éducation toujours recommencée, il réfute explicitement la possible transmission héréditaire des qualités acquises d’où découlerait, « idéalement » et par sélection, une hiérarchie sociale fondée biologiquement.

La valorisation du travail trouve donc les conditions de sa légitimation dans l’ordre social et non naturel des hiérarchies établies, renvoyant ainsi les désordres sociétaux à leur possible résolution. Dommage toutefois que Pierre Naville n’ait pas considéré que les variables « âge » et « sexe » relèvent du même registre de construction sociale (puisqu’il les qualifie de « situations d’abord comme naturelles »), mais cela ne fait que renforcer le regret de sa trop longue absence sur la scène contemporaine…

Nous espérons que cette réédition contribuera au développement de sa stimulante réflexion afin d’imaginer d’autres formes de relations sociales susceptibles de résoudre certains de nos désordres sociaux.

Djaouida Séhili & Patrick Rozenblatt

Merci aux Editions Syllepse ( http://www.syllepse.net ) d’avoir permis cette publication

Semer des cailloux mauves, noirs, rouges et verts sur les sentiers de l’inquiétude politique contemporaine

« Entre les déceptions d’hier et les picotements émancipateurs d’aujourd’hui, il peut sembler opportun de mieux situer les ressources critiques disponibles, c’est à dire les outils critiques que nous avons à notre disposition pour décrypter le monde mais aussi pour le transformer et, partant penser les résistances à ces visées transformatrices inscrites dans ledit monde et en nous, parties prenantes et transformateurs potentiels du monde. »

Bon, je ne l’aurais pas formulé ainsi. Passe encore sur les déceptions d’hier et les picotements émancipateurs d’aujourd’hui, c’est affaire de perception politique, d’histoire en partie personnelle, etc… Mais qui est ce « nous » ?, une somme d’individu-e-s ?, un/des groupes sociaux aux intérêts en partie convergents ?, etc…

Je ne cherche pas, ici, à rendre compte des multiples aspects de ce livre. Ceci n’est donc pas vraiment une lecture., mais une suite de ponctuations, d’évasions, une manière de couper les cheveux en quatre, de ne pas accepter des creux, des gouffres, des silences. Non pas des incomplétudes, comment faire autrement ? Non pas le refus d’analyses non bouclées sur des certitudes, qui ne pourraient qu’être dogmatiques. Mais, une sorte de révolte contre le regard détourné de savoirs et de pratiques émancipatrices (mauvais accord, mais accord choisi), et l’enfermement de la recherche dans des vêtures étriquées, des usages (institutionnels ?) qui créent une mauvaise distance, pour un partage de connaissances et d’espérances. Pourtant, il convient à la fois « de prendre au sérieux les rigueurs intellectuelles » et « prendre de la distance à l’égard du ridicule institutionnel et personnel », mais je suis dubitatif sur les affinités, autrement qu’à construire, entre ces « thématiques » et les « logiques académiques ».

Certaines abstractions ne peuvent se traduire simplement dans le langage usuel, des mots à usage scientifique, ou poétique, à l’inverse, servir d’outils aux formulations solides, hésitantes ou fragiles. Sans oublier que le fil peut se transformer en pelote pour lectrice/lecteur chat/te, le sens se troubler, et qu’il convient de garder l’ouverture aux incertitudes, aux incohérences, etc…

Je ne suis ni sociologue, ni philosophe, ni universitaire, lecteur, souvent attentif, quelque fois distrait, curieux, ne rechignant pas à parcourir des sentiers inconnus et escarpés, habitué à certains niveaux d’abstraction, mais insensible « auxformats » que semblent s’imposer des universitaires. Un travail sur les codes, leurs significations sociales devraient interpeller plus souvent, celles et ceux, qui font profession de diffuser des savoirs.

Je poursuis aussi, en quelque sorte, un « dialogue » entamé, avec l’auteur, à l’occasion de deux précédentes lectures :

Philippe Corcuff B.a.-ba philosophique de la politique, pour ceux qui ne sont ni énarques, ni politiciens, ni patrons, ni journalistes (Editions Textuel, Paris 2011) Politique ouverte au travail de l’histoire et à l’inédit

ATTAC : Le capitalisme contre les individus. Repères altermondialistes (Editions Textuel, Paris 2010) Admettre des tensions entre espace commun et singularités individuelles

De l’introduction, « Cet ouvrage ressemble plutôt à un atelier, un atelier conceptuel et méthodologique, attentif en cela aux tâtonnements inhérents à la recherche en train de sa faire », à la conclusion, l’auteur décline une démarche à la fragilité assumée, « Je souhaite que cette conclusion soit tout à la fois un récapitulatif clarifiant certains axes transversaux qui travaillent ce livre et une ouverture vers des recherches renouvelées dans les sciences sociales critiques, permettant des dialogues, des passages (dans les deux sens), des hybridations et des tensions productives avec la philosophie, les cultures ordinaires, les savoirs critiques des mouvements sociaux et l’action émancipatrice (à la fois individuelle et coopérative), bref quelque chose comme une boussole raisonnée, globale et provisoire. »

Je note ici, sans plus, que les sciences sociales critiques sont, dans ce livre, essentiellement la sociologie, quid de l’histoire, des études de genre ou de l’économie (critique de l’économie politique, au sens des travaux de Marx, sur la place de la marchandise, du fétichisme dans les relations sociales, etc…) ? Je souligne aussi le choix de deux mots liés à l’action émancipatrice : « individuelle » et « coopérative » mais l’absence du terme « collectif », non réductible à la « simple » coopération entre individu-e-s.

Quoiqu’il en soit, l’orientation de recherche de Philippe Corcuff est utile. Nous ne pouvons nous contenter de l’état de la critique, ni d’une mise sous murmure des pensées de l’émancipation, ni oublier les capacités d’agir des un-e-s et des autres, irréductibles aux organisations systémiques, aux contraintes et aux dominations. Il ne faudrait cependant pas oublier les souffles de la révolution « arabe », les bousculements en Amérique latine, les grèves de salarié-e-s en Asie, le mouvement altermondialisation, les révoltes « populaires » et les nombreuses publications hésitantes, colorées, sur le réseau internet, etc…

Les « réductions » par le stalinisme et la social-démocratie, leurs expérimentations et pratiques réellement existantes, sans oublier leurs divers rejetons (je partage les appréciations de l’auteur sur Alain Badiou), ont plus que terni l’espérance socialiste. Aux simplismes, au scientisme, aux refus de prendre en compte la complexité des « phénomènes » sociaux, il me semble juste d’opposer « la construction de problèmes à travers des tensions pourrait être gage d’une radicalité dans la complication plutôt que d’une radicalité dans la simplification ». Il en est de même de la critique radicale de la linéarité du progrès (ne pas négliger « le passé oublié des possibilités non abouties d’émancipation »), ou de l’explication par les issues « c’est à dire la tendance à penser un processus d’action collective à partir de ses résultats et à tirer alors mécaniquement un trait droit entre les issues observées et les causes supposées, en ignorant les aspects plus cahoteux et incertains de l’action en train de se faire ». Il ne suffira pas d’un coup de plumeau pour enlever la poussière, pour faire l’état des crimes, pour extirper les tentations totalitaires ou liberticides, les délégations mortifères, le refus des auto-organisations des dominé-e-s, la parole confisquée, la théorie assénée, etc…

Des mots, certes aux sens travestis, réduits, fermés, par d’autres, sont écartés, non sans conséquences : mode de production, système social, rapports sociaux, (je ne suis pas convaincu par la proposition de leur « substituer les notions plus ouvertes de liant social, de liens sociaux et d’accordement »), classe, genre, etc…

Les asymétries analysées ne semblent l’être, le plus souvent, que pour les individu-e-s, et sous prétexte d’écarter les conséquences d’une pensée totalitaire, les « organisations » en perdent leurs dimensions systémiques. Il ne me semble pas suffisant de critiquer « l’oubli de la caractéristique structurelle de l’inégalité et de la domination ».

L’auteur cite beaucoup d’auteurs et peu d’auteures. Conscient d’un problème, il ajoute « Beaucoup d’hommes et peu de femmes ! Ce qui montre que l’espace des théories critiques (et moi-même dans cet espace) est lui-même traversé par les effets de la domination… » J’ajoute que ces humain-e-s sont très majoritairement issu du monde dit occidental blanc (quid de Frantz Fanon, Edward Saïd, William EB du Bois, Abdelmalek Sayad, par exemple, etc…). Mais la phrase, pirouette peu digne à mes yeux, illustre le gouffre existant entre l’université engagée (et je ne doute pas de l’engagement de Philippe Corcuff, de son ouverture sensible) et l’engagement dans une critique radicale du point de vue des dominé-e-s, des opprimé-e-s. La critique sociale ne saurait se passer, entre autres, de la critique de l’économie politique (au sens de Marx, domination impersonnelle de la valeur, capital comme rapport social, fétichisme de la marchandise, etc…), de l’organisation « asymétrique » du monde (impérialisme, néocolonialisme, etc…) ni de la radicalité des analyses féministes ou des procès de racialisation.

Je ne parlerais pas ici, du regard peu attentif aux plus interrogatifs des marxien-ne-s, hors Daniel Bensaïd largement cité. Bien plus douteux, me semblent d’autres impasses.

Car, je ne parle pas ici, d’un-e lecteur/lectrice errant parmi les livres, les découvertes, mais d’un universitaire sociologue qui fait l’impasse sur les analyses de l’oppression, de la domination des hommes sur les femmes, des apports des féministes radicales, qui valent bien les apports intéressants mais bien maigres, de nombre d’auteurs étudiés dans ce livre. Et pour le dire vulgairement, en insouciance irrespectueuse, c’est forcement un choix d’oublier, outre les auteurs déjà cités, Christine Delphy, Colette Guillaumin, Nicole-Claude Mathieu, Danielle Kergoat, etc, lorsque essaye de s’orienter vers le « penser global au croisement des savoirs ».

« Retisser des relations entre théories critiques de la domination et pensées de l’émancipation, tout à la fois sous la forme d’articulations et de tensions, constitue un des grands défis actuels au sein de la philosophie, des sciences sociales et des outillages intellectuels des mouvement sociaux » Si je partage l’idée de « tensions », ou le « retissage » nécessaire, je rappelle néanmoins, qu’aussi bien que pour les marxien-ne-s, tendance Karl, que pour les féministes radicales, il n’existe que des points de vue nécessairement situés (ce n’est que du point de vue des opprimé-e-s que la condition sociale peut être perçue comme une oppression). Ainsi, le refus des relations sociales historiquement construites, l’émancipation à construire et l’élaboration de possibles théories critiques, devraient nécessairement s’articuler. Cela implique des débats politiques, autours d’intérêts partiellement différenciés, temporellement en partie contradictoires, sans oublier les singularités, aujourd’hui comme demain, même après des avancées dans l’appropriation sociale, l’auto-organisation, voire l’autogestion plus ou moins généralisée, pour utiliser des concepts politiques, non maniés par l’auteur.

Philippe Corcuff : Où est passée la critique sociale ?

Penser le global au croisement des savoirs

La Découverte, Bibliothèque du Mauss, Paris 2012, 317 pages, 24 euros

Didier Epsztajn

On peut aussi écouter deux émissions de radio autour du livre :

– La suite dans les idées (émission de Sylvain Bourmeau), France Culture, 16 juin 2012 ; à écouter (28 mn) sur : http://www.franceculture.fr/emission-la-suite-dans-les-idees-ou-est-passee-la-critique-sociale-penser-le-global-au-croisement-de
– Parenthèse (émission de Laurence Luret), France Inter, 24 juin 2012 ; à écouter (10 mn) sur : http://www.franceinter.fr/emission-parenthese-idees-et-si-on-changeait-de-logiciel

Préface à la réédition du livre de Michael Löwy : « Les aventures de Karl Marx contre le Baron de Münchhausen. Introduction à une sociologie de la connaissance »

Ce livre fut publié pour la première fois en France, aux éditions Anthropos, en 1985, sous le titre Paysages de la vérité. Introduction à une sociologie critique de la connaissance. N’ayant pas suscité beaucoup d’intérêt, il n’a plus été réédité. Publié au Brésil dans les années 1990 sous le titre As aventuras de Karl Marx contra o Barão de Münchhausen. Introduçâo à uma sociologia critica do conhecimento, il a connu, en revanche, un très grand succès et fait une dizaine de rééditions. Comment expliquer une telle différence ? Est-ce le titre brésilien, avec son brin d’humour ? Ou plutôt la vitalité plus grande, au Brésil, de la culture marxiste ? Quoi qu’il en soit, je suis reconnaissant aux éditions Syllepse d’accepter de le publier à nouveau en français. Un mot d’explication sur le titre : il fait référence à une des plus célèbres aventures du Baron de Münchhausen. Tombé avec son cheval dans un marais dangereux, il s’enfonce rapidement et n’échappe à une mort certaine que grâce à un expédient inédit : en tirant sur ses propres cheveux, il s’arrache, ensemble avec le cheval, du marais… Comme on le verra plus loin, cette anecdote servira d’allégorie pour caractériser la démarche positiviste qui consiste à s’extraire du bourbier des préjugés, des idéologies et des prénotions par un effort d’« objectivité ».

Ce livre est ici réédité sans modification. Ce qui ne veut pas dire que des questions nouvelles ne sont pas parues dans les dernières vingt-cinq années. Mais pour en rendre compte, c’est peut-être un autre livre qu’il faudra écrire.

Par exemple, les analyses du courant des études post-coloniales, inauguré par les brillants travaux d’Edward Saïd, Anibal Quijano, Enrique Dussel, Dipresh Chakhrabarty (entre autres) : il s’agit d’une véritable révolution épistémologique, qui vise à rompre avec cinq siècles de domination de l’eurocentrisme dans la culture et la connaissance. Profondément politiques, ces travaux post-coloniaux dénoncent la colonialité du -pouvoir et la manière dont il façonne, dans une large mesure, le processus de connaissance, non seulement dans les métropoles impérialistes, mais aussi chez les élites des pays colonisés ou dépendants. Le livre pionnier de Saïd, Orientalisme (1978), inspiré par Gramsci et Foucault, est une analyse critique du discours occidental, eurocentrique, sur l’« Orient », présenté comme un monde inférieur, arriéré, irrationnel et sauvage, en contraste avec le monde civilisé (l’Occident). Pouvoir, domination coloniale, discours littéraires et discours cognitifs des sciences sociales sont étroitement liés pour construire une image déformée des sociétés orientales, conçues comme un tout homogène. Les intuitions de Saïd furent ensuite développées dans d’autres contextes, pour critiquer les travaux occidentaux sur l’Inde, l’Afrique ou l’Amérique latine, ou sur la perception des « indigènes de l’intérieur », que ce soit dans les pays riches, ou à l’intérieur même des pays anciennement colonisés, où la vision coloniale est adoptée par les élites dominantes.

Une des contributions les plus significatives est celle du théologien et philosophe de la libération latino-américain Enrique Dussel, qui soumet à une critique radicale la vision de l’histoire de la modernité comme processus purement interne à l’Europe et à l’Occident, une vision qui va de Hegel, pour lequel l’Europe était « la fin et le centre de l’histoire mondiale », à Jürgen Habermas, en passant par Max Weber et Norbert Elias. Le point de vue post-colonial permet de « découvrir » le côté caché de la modernité : le monde colonial périphérique, les peuples indigènes sacrifiés, les noirs asservis, les femmes opprimées, bref les victimes de la violence de la modernité occidentale (Dussel 2000 : 470, 474).

Il est évident que le mouvement ouvrier, notamment dans les pays capitalistes avancés, a été lui-même contaminé par l’attitude coloniale ; c’est le cas aussi de certains textes de Marx ou d’Engels, surtout dans les années 1850, qui, tout en critiquant les brutales méthodes du colonialisme anglais en Inde, semblent le justifier comme vecteur du progrès économique. Mais il est vrai aussi que certains marxistes ont été capables, dans une large mesure, d’intégrer l’anticolonialisme dans leur théorie et dans leur pratique, et donc dans leur démarche cognitive. Une figure comme C. L. R. James, l’historien marxiste noir, auteur du grand classique sur la révolution haïtienne Les jacobins noirs (1938), est un exemple important d’une pensée « prolétarienne/anticoloniale/antiraciste ». Mentionnons aussi les travaux pionniers du géographe marxiste hétérodoxe James Blaut, qui dénonçait, dans les années 1990, le modèle colonial et eurocentrique du monde, fondé sur le mythe d’un « centre » occidental qui diffuse les connaissances et la « civilisation » vers la périphérie « barbare ».

Une autre question, non moins importante, est le conflit politique autour de l’écologie. La distinction que mon livre essaye de tracer, entre des sciences de la nature devenues « idéologiquement neutres » à partir du déclin du pouvoir temporel de l’Église et les sciences humaines nécessairement prises dans le conflit de classes, ne rend pas compte de ce qui se passe sur le terrain de la climatologie : on a pu voir un gouvernement, celui de George Bush, interdire à ses scientifiques notamment James Hansen, le climatologue de la Nasa de rendre publics les résultats de leurs travaux sur le changement climatique… Sommes-nous revenus au temps des Galilée et Copernic ? D’autre part, dans la mesure où le réchauffement global est une menace qui concerne toute l’humanité, quelle relation peut exister entre le point de vue écologique et le point de vue du prolétariat ? Peut-on intégrer le premier dans le deuxième, ou s’agit-il de deux points de vue différents, qui trouvent dans l’opposition au capitalisme un fondement commun ? J’avoue ne pas avoir toutes les réponses à ces questions, qui exigent une réflexion systématique qui doit encore être élaborée.

La même chose vaut pour la riche problématique suscitée par la feminist standpoint theory (théorie féministe du point de vue) peut-être l’innovation la plus importante dans le domaine de l’épistémologie et de la sociologie de la connaissance, au cours du dernier quart de siècle. Essayons, très brièvement, de résumer cette approche, et de la situer par rapport à la thématique de notre livre.

Cette théorie s’est développée surtout aux États-Unis, mais le travail pionnier dans ce domaine est l’œuvre d’une féministe française, Christine Delphy. En 1975, bien avant les premiers travaux américains, elle publiait un article intitulé « Pour un féminisme matérialiste », qui partait du constat marxiste selon lequel il n’y a pas de connaissance neutre : toute connaissance est le produit d’une situation historique et sociale. Cela s’applique aussi, bien entendu, à la connaissance de la situation sociale des femmes : ce n’est que du point de vue des femmes que leur condition peut être perçue comme oppression. La connaissance de l’oppression, sa formulation conceptuelle, ne peut provenir que d’un point de vue, c’est-à-dire d’une place sociale précise : celle de l’opprimé. Une connaissance qui prendrait pour point de départ l’oppression des femmes inséparable de leur lutte contre cette dernière constituerait, par conséquent, une véritable révolution épistémologique ; elle n’introduirait pas un « objet » de recherche nouveau, mais un regard nouveau sur la réalité sociale(Delphy 1998 : 277-282). La démarche de Christine Delphy est restée proche du marxisme, en tant que méthode matérialiste, tout en rejetant les tentatives d’un Louis Althusser de faire de celui-ci une « science » objective, une « vérité absolue » et non l’expression d’un point de vue de classe (Delphy 2001 : 130).

Aux États-Unis, c’est surtout à partir de l’essai de Nancy Hartsock The Feminist Standpoint: Developing the Ground for a Specifically Feminist Historical Materialism (1987), que va se développer tout un courant dans la théorie féministe, comprenant des sociologues, philosophes, historiennes de la science, parmi lesquelles Patricia Hill Collins, Dorothy Smith, Donna Haraway, Sandra Harding, et Kimberle Crenshaw. Le point de départ de la Feminist Standpoint Theory, c’est le marxisme, et en particulier l’œuvre de György Lukács, Histoire et conscience de classe (1923), qui tente de fonder, philosophiquement, la supériorité épistémologique du point de vue du prolétariat. La démarche de Nancy Hartsock a consisté à transférer cet argument au point de vue d’une autre catégorie opprimée, les femmes. Leur regard, en tant que groupe social opprimé et marginalisé est plus favorable à une connaissance de la réalité sociale que celui du genre dominant.

Il est curieux que ces théoriciennes féministes nord-américaines ne se soient pas référées aux travaux de Karl Mannheim, ou de sa disciple féministe Viola Klein (The Feminine Character, 1946) la première à utiliser le terme de « point de vue féminin ». L’hypothèse selon laquelle toute connaissance est socialement située a trouvé dans l’œuvre de Mannheim sa formulation sociologique la plus prégnante, et son « relativisme » n’est pas tellement éloigné de celui des féministes.

Un autre point de convergence avec le marxisme est l’affirmation, par la théorie du point de vue féministe, que ce dernier ne résulte pas automatiquement de la condition sociale des femmes et de leur expérience : il s’agit d’une conscience collective qui nécessite une action politique, une lutte collective ; c’est grâce à cet engagement sociopolitique que le point de vue féministe peut devenir un vantage point, un lieu épistémologiquement privilégié, capable d’atteindre une connaissance plus complète et plus objective parce que critique des préjugés patriarcaux de la réalité sociale.

Reste que les femmes ne sont pas un ensemble social homogène, mais se trouvent divisées selon des critères de race, classe sociale, orientation sexuelle, etc. D’où la naissance de mouvements comme le Black Feminism – Patricia Collins, bell hooks qui met en question le féminisme des femmes blanches de classe moyenne, et avance sa propre perspective : la théorie féministe noire du point de vue. Cette diversité ne signifie pas nécessairement l’abandon d’un point de vue féministe commun à toutes celles qui souffrent de l’oppression de genre : il faut pour cela, observe Patricia Hill Collins, des « constructions de la multiplicité », qui concernent les structures sociales et non les individus isolés. Il s’agit de mettre l’imagination sociologique dont parlait C. Wright Mills au service du point de vue féministe.

C’est dans ce contexte qu’apparaît le concept d’intersectionalité, élaboré, à partir de 1989, par Kimberlé Crenshaw : il existe, dans les sociétés actuelles, multiples formes de domination et d’oppression, qui déterminent, simultanément, mais pas sous une forme identique, le destin des femmes. Patricia Collins, qui s’inspire aussi bien de la théorie marxiste des classes sociales que du concept de « groupe de statut » de Max Weber, propose un nouveau paradigme pour rendre compte de l’intersectionalité : la « matrice de domination », dans laquelle se combinent diverses structures oppressives ; classe, genre et race ne s’additionnent pas simplement, mais sont des systèmes de domination interconnectés (interlocking). Ces concepts ont servi surtout à examiner la situation des femmes, mais selon Hill Collins, l’expérience spécifique des femmes noires avec l’intersection des systèmes d’oppression permet de comprendre d’autres situations sociales où des systèmes d’inégalité et de domination se croisent. L’enjeu c’est de dépasser aussi bien le positivisme de la science « sans préjugés » que le relativisme  ui considère toutes les perspectives comme également valables  râce à un dialogue entre les divers points de vue situés des classes et groupes opprimés.

La problématique de l’« interconnexion » des dominations avait déjà été posée en France, dès les années 1970, par Danièle Kergoat, à travers les concepts de consubstantialité et/ou coextensivité. Dans un article récent, revenant sur ces débats, Kergoat critique le terme « intersectionalité », qui risque, à son avis, de figer les rapports sociaux comme des « sections » séparées. La consubstantialité, en tant que mode de lecture de la réalité sociale, peut être définie comme l’entrecroisement dynamique complexe de l’ensemble des rapports sociaux, chacun imprimant sa marque sur les autres, en se construisant de façon réciproque (Kergoat 2009).

Comment articuler, grâce à l’intersectionalité, ou la consubstantialité, la théorie marxiste du « point de vue du prolétariat » et la théorie du point de vue féministe ? Les deux partagent la conviction de la situatedness de toute connaissance, et de la supériorité épistémologique du point de vue des classes et catégories opprimées et/ou marginalisées. Mais chacune pense que sa perspective est la plus universelle, capable d’intégrer et d’englober les autres. Bien entendu, ce n’est pas ici que nous allons trancher ce débat…

Mentionnons, pour conclure cette brève préface, la riche piste de réflexion ouverte par Eleni Varikas. Depuis la perspective supérieure du prolétariat, jusqu’aux standpoint theories, l’histoire de la modernité est traversée par la quête d’un point archimédique, à partir duquel on pourrait connaître/soulever le monde. Or, l’expérience de l’oppression ne donne pas en tant que telle, un privilège cognitif. Ce n’est que grâce à un « universalisme stratégique » opposé à la prolifération des absolutismes identitaires que la souffrance et l’amertume des opprimés et des exclus, des subalternes et des parias, peut se transformer en recherche d’une justice généralisable revendiquée pour l’humanité toute entière. Ce qui exige de penser ensemble, dans leur interdépendance, les subalternités multiples, les histoires de domination et les traditions de résistance, souvent discordantes (Varikas 2007 ; Varikas & Sanna 2011).

Michael Löwy

Merci aux Editions Syllepse ( www.syllepse.net )d’avoir permis cette publication

Collection : Mille Marxismes,

Sortie en juin 2012
Prix : 20
208 pages
ISBN : 978-2-84950-347-8

Des approches interrogatives sur une pensée de la modernité

Michael Löwy indique dans son introduction « Peu d’auteurs ont saisi avec autant d’acuité les caractéristiques de la modernité occidentale comme Max Weber : désenchantement du monde, rationalité instrumentale, domination bureaucratique rationnelle, différenciation des sphères, polythéisme des valeurs » et ajoute « La grande contradiction de la modernité, présentée sous différents aspects dans l’œuvre de Weber, c’est que ses promesses d’émancipation de l’individu risquent de se transformer en une nouvelle forme d’asservissement. »

Il y a de multiples façons d’aborder les œuvres « fondatrices » de nouvelles modalités de pensée. Hors des lectures à forte tonalité idéologique, la plus courante est celle des « souris de grimoire» pour les moins érudits ou imaginatifs et celles des « talmudistes » pour les plus érudits. Ces lectures souffrent de transpositions a-critiques, privilégient souvent la lettre au fond, négligent les méthodes d’élaboration et font généralement peu de cas de l’historicité des idées. Prenant comme acquis des catégories, historiquement situées, ces lecteurs/lectrices ne les ré-questionnent pas. En écrivant cela, je pense surtout à de multiples lectures sur Marx, fixant une pensée inventive et en continuelle évolution, comme un papillon sur une planche réduite à l’utilitaire du moment. Sans oublier, les lectures de lectures, contournant les textes réellement écrits ou n’en choisissant que les plus anecdotiques.

D’autres, en s’inspirant des méthodes et des questionnements de l’auteur-e, les réinscrivent dans le temps, en montre les qualités, les limites, les contradictions, en actualisent les « potentialités ». C’est, je pense, une des qualités de cet ouvrage.

Ma lecture de ce recueil de textes sera très « profane ». Ma connaissance de textes de Max Weber est limitée. Sous ces réserves, l’ensemble des analyses m’a intéressé, d’autant qu’elles évitent, le plus souvent, le jargon manié sans retenu, par certains sociologues. Subjectivement, je n’en citerais que deux, portant sur des sujets qui me sont « familiers ».

Table des matières

Michael Löwy : Introduction

Eduardo Weisz : Le Judaïsme antique aux origines de la modernité : les desseins de l’étude wébérienne

Manfred Gangl : Religion et modernité

Michael Löwy : Stalhartes Gehäuse : L’allégorie de la cage d’acier

Gerard Raulet : L’évidence du paradoxe. La thèse de L’éthique protestante et sa méthode d’exposition

Enzo Traverso : Entre le savant et le politique. Max Weber contre les intellectuels

Catherine Colliot-Thélène : D’une modernité politique à une autre. Les analyses wébériennes de la politique à l’épreuve de la mondialisation

Michael Löwy : Présentation de l’inédit

Max Weber : Le fondement économique de l’« Impérialisme » (sous-chapitre de la deuxième partie de Économie et Société, inédit en français)

De l’article d’Edouardo Weisz, je retiens, entre autres, la mis en perspective de « l’apparition d’un monothéisme éthique et sans magie », « la croissante rationalisation à partir de la magie », la place des « prophéties ». La construction du judaïsme antique, me semble cependant pécher par manque d’inscription historique, ou plus exactement, souffrir des faibles connaissances, sur ce sujet, disponibles pour Max Weber. Les travaux des « nouveaux archéologues » israéliens permettent de narrer une autre histoire, de dater les textes, d’expliquer plus concrètement l’invention de certains mythes et donc de replacer les « inventions » religieuses dans un environnement historique plus complexe, laissant plus de place aux échanges entre pratiques et/ou aspirations religieuses « régionales ». Sur ce sujet, par exemple : Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman : La bible dévoilée et Les rois sacrés de la Bible, A la recherche de David et Salomon( Rééditions Folio Histoire ) Archéologie, mythes et histoire

Michael Löwy nous rappelle « Pour éviter tout malentendu, précisons d’emblée que Weber n’avait rien d’un adversaire du capitalisme : il le considérait comme le système économique de loin le plus rationnel et le plus efficace ; mieux : en tant que nationaliste allemand, il était favorable au développement industriel capitaliste de l’Allemagne, condition pour assurer la puissance impériale du Reich germanique. » Il va relier, tout en soulignant l’ambiguïté, la pensée de l’auteur avec le romantisme « On peut considérer ce regard désenchanté sur la modernité comme une des expressions de la vision romantique du monde », romantisme compris comme « la protestation contre la civilisation capitaliste/industrielle moderne au nom du passé ». Pour approfondir Michael Löwy et Robert Sayre : Révolte et mélancolie. Le romantisme à contre courant de la modernité (Payot, Paris 1999). Pour lui, « le sociologue va prêcher une  »résignation historique », le refus de toute illusion et l’acceptation du destin moderne ».

Ce qui reste le plus frappant, c’est la description de la logique du capitalisme, cette logique « d’acier » : « En fait, il n’a besoin d’aucune éthique : en tant en tant que système rigoureusement et impitoyablement impersonnel, il est radicalement imperméable à une quelconque régulation morale ; il n’est pas anti-éthique, il est tout simplement an-éthique ».

.Michael Löwy termine en soulignant un dernier paradoxe « c’est à cause de son libéralisme, de son démocratisme, de sa soif de liberté individuelle que Weber va dénoncer, dans les dernières pages de l’Éthique protestante, le capitalisme comme un destin tragique, un habitacle  »dur comme l’acier » où se trouve enfermée, sans porte de sortie, l’humanité toute entière. A moins que… ». Sur le caractère impersonnel ou l’objectivité du système, comment ne pas penser à certaines pages de Karl Marx. Mais, en prenant en compte l’irréductibilité des contradictions et la place de l’action collective, politique, celui-ci pense, en même temps, et la difficulté et la possibilité, ou pour utiliser un vocabulaire plus coloré, les individu-e-s en relation avec leur cage et la tension vers (l’espérance) l’abolition de cette même cage.

Au total, un ouvrage passionnant qui donne envie de se (re)pencher sur des œuvres de Max Weber. Que son œuvre ne soit que disponible partiellement en français est réellement un « scandale scientifique », mais « l’exception française » se décline aussi par son l’autosuffisance.

Reste qu’il me semble difficile de comprendre la modernité en la réduisant au monde dit occidental, sans évoquer ses déclinaisons, comme le colonialisme, et en laissant supposer que les « Autres » n’auraient qu’un rapport extérieur à la « modernité ».

En complément possible Jean-Marie Vincent : Max Weber ou la démocratie inachevée (Editions du Félin, Paris 1998)

« Ce sont les intérêts (matériels et idéels) et non les idées qui gouvernent directement l’action des hommes. Toutefois les  »images du monde », qui ont été crées par le moyen d »’idées », ont très souvent joué le rôle d’aiguilleurs, en déterminant les voies à l’intérieur desquelles la dynamique des intérêts a été le moteur de l’action. »

Coordonné par Michael Löwy : Max Weber et les paradoxes de la modernité

PUF débats philosophiques, Paris 2012, 178 pages, 18 euros

Didier Epsztajn

Ni incantation ni capitulation

« il s’agit de favoriser sur des points précis la formulation de principes d’action en deçà desquels une gauche digne de ce nom ne pourrait que se déjuger : non pas placer la barre très haut, la placer plutôt au minimum, un minimum qui pourrait aussi être l’essentiel, bref, qui ne saurait être escamoté. » Pour Louis Pinto être radical « c’est après avoir pris connaissance des questions posées, chercher des réponses qui pourraient être à la hauteur de ces questions ». L’auteur souligne de plus « une action progressiste n’a de sens qu’en relation avec les classes populaires dont elle vise à améliorer le sort à la fois objectivement (conditions matérielles d’existence) et subjectivement (sentiment de dignité, espoir dans l’avenir) ». J’aurais ajouté : qui vise à créer les conditions de l’auto-organisation des classes populaires.

Je souligne souvent le jargon des sociologues, pour ne pas dire d’entrée, que ce livre ne souffre pas de ce défaut.

Mes connaissances ne me permettent pas d’aller en profondeur sur les articles sur l’université et la recherche. L’article sur l’école me semble en retrait par rapport aux analyses du GRDS Propositions pour une refonte du système éducatif (Editions La dispute 2012)  Tous les enfants disposent des ressources nécessaires à une entrée réussie dans la culture écrite

Plusieurs  »entrées » manquent, notamment sur la réduction radicale du temps de travail, sur l’énergie (plus généralement sur la crise globale de notre relation à l’environnement) et sur l’armée (cette grande muette qui coûte si cher et qui est au centre des guerres menées, souvent contre les droits des peuples).

Reste aussi un silence pesant. Une fois de plus, une fois encore, les auteur-e-s semblent majoritairement contourner les rapports sociaux sexués et la racialisation des individu-e-s, leurs effets bien réels et faire comme si les actrices et les acteurs, les salarié-e-s appartenaient à un genre neutre qui n’existe pas.

Au delà de ces limites, les articles sont de grande qualité, tant du point de vue des analyses que des propositions. Ils représentent des éléments forts d’une base d’unité, pour une alternative majoritaire crédible. Je n’en évoque que certaines parties.

Plan de l’ouvrage :

  • Aller à l’essentiel (Louis Pinto)

  • Sortir du capitalisme financier, étape nécessaire, mais non suffisante d’une alternative globale (Frédéric Lebaron). « il convient aussi de travailler à l’élaboration d’une alternative économique et sociale cohérente face aux logiques du capitalisme financier, qui rende crédible la perspective d’une  »autre dynamique » ». L’auteur traite de la domination du capitalisme financier, de l’ordre et du désordre néolibéraux et de la difficulté à rendre visibles « les causes structurelles profondes inhérentes aux structures sociales de l’accumulation dans le contexte du capitalisme financier ». Les réponses proposées ne peuvent être qu’un « guide général d’action » et sont déclinées autour de la réduction forte et structurelle des inégalités de revenus et de patrimoines, l’anéantissement de la spéculation financière, un nouveau système bancaire et le développement de solidarités, « il s’agit d’inverser des logiques systémiques et d’en mettre en place de nouvelles, plus cohérentes, ambitieuses et efficaces ».

  • Remobiliser électoralement les milieux populaires (Céline Braconnier). L’auteure nous rappelle judicieusement que les électorats « n’existent qu’au travers des entreprises de mobilisation qui les produisent » et que « la gauche a manqué son ‘rendez-vous’ avec la génération des enfants de l’immigration ». Elle suggère, entre autres, une réforme de l’inscription sur les listes électorales et l’abaissement de l’âge de la citoyenneté électorale à 16 ans.

  • Une démocratie sociale apportant plus de pouvoir aux salariés (Sophie Béroud et Karel Yon) reviennent sur la modification de la hiérarchie des normes « atteinte au principe de l’ordre social » et sur « une accentuation de l’autonomie conférée à la négociation d’entreprise ». Les interventions des pouvoirs publics accentuent « l’inégalité de fait liée au rapport salarial » et cède « à la fiction de partenaires jouant sur un pied d’égalité dans le monde travail », sans oublier l’évacuation complète de la « notion de conflit ». Les auteur-e-s soulignent que « le cadre juridique de l’entreprise correspond de moins en moins à une réalité pertinente à l’heure du capitalisme financier et de l’entreprise en réseau ». 

    Elle et il n’oublient pas de traiter de l’institutionnalisation des équipes syndicales « Aujourd’hui l’agenda syndical dans les entreprises est davantage dicté par les injonctions de l’État à négocier et les revendications patronales que par les préoccupations des salariés ». En conclusion, Sophie Béroud et Karel Yon insistent « faire primer l’utilité sociale sur la recherche du profit revient à remettre en cause le pouvoir discrétionnaire des directions d’entreprise et des actionnaires » , autrement dit, il est nécessaire de faire des « incursions » dans le droit de propriété.

  • Pour une réappropriation collective de la démocratie locale (Michel Koebel). Si l’expérience du budget participatif de Porto Alegre, qui n’a rien à voir avec les propositions du parti socialiste, n’est pas évoquée, l’auteur indique cependant qu’il est nécessaire de « replacer la démocratie locale sous le signe de la décision collective ». Il ajoute « Avant tout, il paraît nécessaire de réaffirmer un principe que l’on a tendance à oublier : chaque citoyen est capable de prendre des responsabilités politiques et de les assumer ».

  • La désocialisation de la santé (Frédéric Pierru) : le tableau dressé est particulièrement édifiant. Parmi des propositions clairement expliquées, celles pour l’équilibre de la sécurité sociale (l’auteur entérine la CSG et ne dit rien sur les exonérations de cotisations sociales).

  • « Délinquance zéro » (Gérard Mauger). L’auteur commence par rappeler que « la défense des intérêts d’une minorité – bourgeoisie, classes dominantes ou  »élites » – ne peut que tenter de se présenter comme celles des intérêts de tous » et qu’en présentant certain-e-s comme privilégié-e-s et d’autres comme assisté-e-s, « les porte-paroles politiques et médiatiques des classes dominantes entravent toute possibilité d’unification des classes populaires ». Il analyse la sociogenèse de la délinquance et la totale inadaptation des politiques menées.

  • Une autre justice (Laurent Willemez) ou la multiplication des lois et la mise sous tutelle du pouvoir judiciaire (son affaiblissement).

  • Remettre les droits des étrangers au centre des politiques d’immigration  (EmmanuelBlanchard et Alexis Spire). Les auteurs soulignent que le bouclage des frontières est contradictoire à l’article 13 de la Déclaration des droits de l’homme. Sur ce sujet on pourra se reporter à la récente brochure de la Cimade : Migrations : État des lieux 2012 ( télécharger le document). Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays (article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme) 

    Ils proposent de défendre le droit à quitter son pays et construire une politique de l’hospitalité.

  • Un chômage contre les chômeurs ? (Emmanuel Pierru). Faut-il le répéter les chômeuses et les chômeurs ne sont pas des  »parasites sociaux », l’assurance chômage (il ne s’agit pas en fait d’une assurance mais bien d’un salaire socialisé) « assure de moins en moins ». La création de Pôle emploi a encore dégradé la situation, et les radiations administratives se multiplient ; sans oublier la mise à l ‘écart des chômeuses, des chômeurs et de leurs organisations, dans les discutions entre gouvernement, patronat et syndicats.

  • L’école pour tous, enfin ! (Bertrand Geay)

  • Université : contre la bureaucratie de marché (Bertrand Geay, Samuel Bouron et Pierre Clément)

  • Une recherche résolument publique et vraiment autonome (Louis Pinto)

  • Transformer les médias (Henri Maler) Transformer les médias – Acrimed | Action Critique Médias

  • Affranchir les sondages politiques de l’emprise du marché (Rémy Caveng)

Une réelle invitation au débat autour de propositions à la fois crédibles et de rupture avec l’ordre/désordre établi.

Savoir:Agir : 2012 : les sociologues s’invitent dans le débat

Editions du Croquant, Bellecombe-en- Bauges 2012, 222 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

Une forme d’emploi épousant à la fois la poussée de l’activité féminine et la reproduction des rapports sociaux de sexe

« Le lecteur ne trouvera donc pas dans ces pages le récit d’une mobilisation exemplaire aboutissant à une victoire éclatante, mais celui d’une action collective difficile, menée par des salariés inexpérimentés et vivant souvent à cette occasion leur première mobilisation. Mais une mobilisation qui est aussi parvenue à se maintenir deux semaines durant en dépit des pressions patronales et parfois aussi syndicales, face auxquelles elle a pourtant fini par céder. ». En fait, une grève menée par des caissières dans un hypermarché des quartiers nord de Marseille

L’auteure nous rappelle que la grande distribution « est une branche professionnelle exemplaire des mutations et recompositions contemporaines du salariat français », la profession de caissière « se situe au carrefour du triple mouvement de féminisation, de tertiarisation et de précarisation ». Curieusement Marlène Benquet n’évoque pas les phénomènes de racialisation.

L’auteure replace la mobilisation des caissières dans « le développement depuis 10 ans d’actions collectives menées dans les secteurs d’emploi caractérisés par un statut d’emploi précaire, un fort taux de féminisation et une relative faiblesse syndicale ».

Son travail sera essentiellement centré « sur les raisons d’agir des acteurs sociaux et les justifications qu’ils élaborent pour s’engager – ou pas – dans l’action collective. » Ou pour le dire plus précisément : « En s’interrogeant sur les processus matériels sous-tendant la rupture du consentement pratique des salariés à leur conditions de travail et d’emploi, il s’estfinalement agi de retracer la genèse d’un sentiment d’injustice collectivement partagé et de comprendre pourquoi, à ce moment là, les salariés de cet hypermarché ont pris la décision de s’engager dans une action collective. »

Ce point de départ permet de mettre à jour des dimensions réelles d’action, mais il ne saurait suffire. L’action collective n’est pas une simple somme d’actions individuelles non situées, ou hors cadre contraignant des fonctionnements concrets et abstraits du système de travail et d’exploitation. Je reviendrais sur les limites de la sociologie dans la compréhension des luttes sociales . Une fois de plus, je signale aussi un refus d’utiliser les « ressources » (pour utiliser le vocabulaire de l’auteure) militantes non-institutionnelles pour appréhender puis analyser les faits sociaux.

Je vais m’attarder sur le premier chapitre « Différentes façons d’être caissière » pour la très grande pertinence des analyses et la clarté d’exposition.

Pour décrire la situation des salariées concernées, dans leur très grande majorité en CDI, Marlène Benquet utilise les termes de « stabilité précaire », car « la précarité ne s’oppose pas ici à la stabilité de l’emploi ».

Premièrement la stabilité contractuelle « dissimule une première forme économique d’insécurité professionnelle, résultant de la faiblesse des rémunérations des caissières de cet hypermarché » ou pour le dire autrement « La faiblesse de la rémunération horaire du travail induit ainsi une forme de précarité économique maintenant les salariés dans une incertitude économique liée à la difficulté d’épargner et de faire face à l’imprévu ».

A cela s’ajoute, se superpose ou se combine « Le second type de précarité professionnelle peut-être qualifié de précarité organisationnelle dont la forme la plus visible est le travail à temps partiel ou plutôt, l’emploi partiel, qui concerne 44% des caissières du magasin. » Cette forme d’emploi partiel « rend possible la maximalisation de la flexibilité en même temps qu’elle naturalise les différences entre hommes et femmes en se présentant comme une forme d’aménagement de l’engagement dans le salariat naturellement destinée aux femmes. »

Marlène Benquet souligne que c’est la « discontinuité dans les temps » qui « fait de l’emploi partiel un emploi précaire. Le temps partiel accroît en effet la flexibilité des temps de travail et donne lieu à une modification permanente du partage entre temps travaillé et temps non travaillé. »

Le temps de travail est morcelé, des périodes de travail alternent avec des périodes de coupures ou plus exactement des coupures désagrège le temps de travail et le temps disponible. « Ces périodes de  »coupure », non payées, s’apparentent davantage à un temps d’astreinte qu’à un temps chômé. La flexibilité horaire prive les salariés de la possibilité de planifier leurs activités extraprofessionnelles, et notamment domestiques. »

La précarité organisationnelle « influe sur l’ensemble des temps sociaux des caissières et notamment sur le temps de travail domestique ».

Est-il encore utile de rappeler ici que le travail domestique est non seulement assigné aux femmes, mais souvent considéré comme sans valeur, voire quelque fois dénié comme travail.

Et contrairement aux justifications souvent avancées sur la « nécessité » pour les femmes « d’articuler un double engagement dans le travail salarié et domestique, le travail à temps partiel ou le travail à temps complet à horaires flexibles ne permet finalement pas la mise en place d’articulations pérennes de la double charge de travail. »

Cela entraîne des dépendances supplémentaires et permanentes tant vis à vis de l’entourage, lorsqu’il existe, que vis à vis-à-vis des institutions ; sans oublier le week-end « comme succession de tâches »

Tout cela ne relève pas d’une « étroitesse du marché du travail », mais d’une organisation sociale sexuée qui « épouse » à la fois la poussée de l’activité salariée féminine et la reproduction des rapports sociaux asymétrique de sexe.

Et à ces insécurités économiques et organisationnelles « s’ajoute l’exposition à une autre forme de précarité que l’on peut qualifier, faute de mieux, de précarité projectionnellle, au sens où le temps passé dans l’emploi ne diminue pas les risques de la précarité dans l’avenir. » Ce travail de caissières ne donne pas lieu à une reconnaissance de qualification sur le marché de l’emploi.

L’auteure signale que dans le cas d’espèce « les dimensions insécurisantes de la précarité professionnelle sont en quelque sorte minorée par une stabilité conjugale et géographique. »

En somme une réduction de la précarité par une réduction de l’autonomie. Il est dommage que l’auteure n’en fasse pas mention. Le travail domestique ne donne lieu à aucune considération comme travail sexué !!!

Dans le second chapitre « Travailler à la caisse », l’auteure explique qu’il n’est pas inutile de décrire le contenu du travail, car le point de vue des client-e-s est très différents de celui des salariées. Curieusement l’auteure parle, quant-à-elle, de clients, invisibilisant le genre de la majorité de celles qui feront face aux caissières. En analysant l’écart entre les procédures et les actes, elle indique « On ne peut donc réduire ces procédures au simple niveau prescriptif du travail ». Sans vouloir être particulièrement ironique une question me vient à l’esprit : l’auteure connaît-elle un travail où cela ne soit pas le cas ?

La chercheuse semble oublier de quoi est fait le travail, le quotidien du travail dans une entreprise. Ici comme ailleurs, cela me semble plus que critiquable. Le travail ne saurait être abordé de manière désincarné, il s’agit d’un travail salarié dans un mode de production historique particulier, d’une exploitation subie, sans oublier toutes les autres déterminations. Je retrouverais ce défaut méthodologique, lorsque l’auteure abordera les « ressorts » de la mobilisation, sans prendre la précaution d’interroger l’histoire des luttes et les compréhensions militantes accumulées depuis plus d’un siècle.

Ces défauts méthodologiques n’empêchent cependant pas l’auteure de soulever des problématiques peu analysées, comme la discipline des corps au travail « Il n’existe pas de possibilité de se soustraire, même quelques minutes, à cette exposition du corps dont l’ensemble des besoins est rendu visible et publique »

En analysant les comportements, Marlène Benquet privilégie « l’appartenance générationnelle des caissières ». Cela donne sens à de nombreux développements mais limite les compréhensions aux ‘agir’ individuels, aux arrangements réciproques, aux regards assez désincarnés envers le syndicalisme. L’adhésion ou la distance ne saurait, à mes yeux, être compréhensible, politiquement compréhensible, à partir d’une sommation de choix individuels ; se pose en permanence la question de l’utilité sociale concrète de l’organisation syndicale, comme cadre collectif.

Si l’auteure souligne la focalisation de certain-e-s analystes des mouvements sociaux sur « les origine structurelles de tensions » et la mise de coté de « la question des modes de perception de ces tensions par les agents », elle semble oublier de définir ce que sont justement ces « agents ». Encore une fois, les catégories sociologiques utilisées ont un caractère bivalent, d’une part ouverture de questionnements pertinents, d’autre part aveuglement sur ce que sont les relations sociales sexuées sous le capitalisme.

Le chapitre trois est consacré à comprendre comment le « discours d’injustice » émerge. C’est dans ce chapitre que la méthode sociologique employée me semble la plus défaillante. Les conditions d’une possibilité de lutte ne relève pas d’une accumulation de « prise de conscience », du développement du « sentiment d’injustice », même si tout cela y contribue. Les éléments sur les « investissements scolaires » non converti en « réussite professionnelle », me semblent surévalués. De manière générale, la chercheuse privilégie les éléments de construction individuelle. La prise en charge de l’organisation de la grève, l’auto-organisation, est réduite à une « acquisition progressive de compétences militantes ».

Pour analyser les ressorts concrets de la mobilisation de chacune, il me semble indispensable de poser préalablement les cadres collectifs, car au travail, comme ailleurs, nous ne sommes jamais seul-e-s, mais en relation constante avec les autres.

Rendre visible les luttes des salarié-e-s, c’est aussi contribuer à briser l’enfermement de chacun-e dans l’individualité, redonner au social son épaisseur, sa complexité et ses contradictions, rendre leurs musiques et couleurs aux luttes pour l’émancipation.

Au delà des agacements signalés, de limites évidentes, il s’agit d’un livre important qui rend justice à une mobilisation et à ces damnées de la caisse.

En complément possible :

Sophie Béroud, Jean-Michel Denis, Guillaume Desage, Baptiste Giraud, Jérôme Pélisse : La lutte continue ? Les conflits du travail dans la France contemporaine (Éditions du croquant, Bellecombe-en-Bauges 2008) Rendre visible la réalité sociale

Sous la direction de Sophie Béroud et Paul Bouffartigue : Quand le travail se précarise, quelles résistances collectives (Editions la Dispute, Paris 2009) Le rapport salarial est plus que jamais central

Sous la direction de Jean-Michel Denis : Le conflit en grève ? Tendances et perspectives de la conflictualité contemporaine (La Dispute, Paris 2005) Sous les silences, les irréductibles révoltes et actions

Et la belle thèse d’Anne Sophie Beau « Grand Bazar modes d’emploi. Les salarié-e-s d’un grand magasin lyonnais, 1886-1974 » consultable en ligne sur le site de Lyon2).

Marlène Benquet : Les damnées de la caisse

Grève dans un hypermarché

Editions du croquant, Bellecombe-en-Bauges 2011, 238 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Sociologie de l’art

Howard S. Becker est un sociologue de l’école de Chicago qui s’est spécialisé dans l’analyse des mondes artistiques en commençant par celui du jazz – il est aussi pianiste à ses heures, il a même publié chez l’Harmattan un livre disque. Il élargit son domaine ici dans « Les mondes de l’art » pour dresser une typologie, à partir des enquêtes de terrain – c’est le propre de cette école -, des artistes et de leur place dans la société.

« Les mondes de l’art », Champs/Flammarion

Nicolas Béniès

 

Une école sociologique française

La sociologie des mouvements sociaux se situe, suivant les auteurs, à l’intersection de la science politique, de la sociologie et de l’histoire et nous vient des Etats-Unis. L’école française aurait des traits distinctifs en lien mouvements des « sans » et des mobilisations altermondialistes. Ce livre essaie de faire le point de ces « nouveautés », à partir notamment de l’œuvre de Charles Tilly, en faisant la part belle à la sociologie critique et refusant le positivisme. Ils débordent sur la place des émotions dans le militantisme – même si le sujet a déjà été traité dans le passé – et les logiques de l’engagement qui permettent d’appréhender les formes actuelles de mobilisation et de construction des structures politiques, associatives et syndicales. A méditer pour penser nos mouvements.

Sous la direction d’ Olivier Fillieule, Eric Agrikoliansky, Isabelle Sommier : Penser les mouvements sociaux. Conflits sociaux et contestation dans les sociétés contemporaines

La Découverte/Recherches, Paris 2010,  328 p.

Nicolas Béniès

Minoré-e-s et discriminé-e-s

« Les Noirs de France sont individuellement visibles, mais ils sont invisibles en tant que groupe social.» Le livre considère « prioritairement les Noirs de France sous l’angle de leur minoration dans une perspective historique et sociologique. » Lire la suite

Transgression de barrières disciplinaires

Après un volume qui présentait des « Approches dissidentes » (PUF 2005) dont celles d’Ernst Bloch, Antonio Gramsci, Lucien Goldmann et Pierre Bourdieu, les auteurs récidivent en nous présentant une liste d’auteurs « inévitablement arbitraire » pour modestement « introduire un peu de jeu, dans tous les sens du mot, dans ce vénérable champ disciplinaire, en y jetant quelques graines d’insolite. »

Pour les lectrices et lecteurs curieux de sociologie des religions, du tarentisme, du culte des Zar, de mante religieuse ou plus simplement d’éclairage insolites, le parcours sera riche de découvertes sur des auteurs aussi variés que W.E.B. Dubois, Walter Benjamin, Erich Fromm, Michel Leiris, Roger Callois, Lydia Cabrera, Ernesto De Martino, E. P. Thompson ou Eric Hobsbawm.

Certains d’entre eux, comme Erich Fromm, E. P. Thompson ou Eric Hobsbawm, ont réfléchi sur la religion dans une perspective explicitement anticapitaliste. C’est aussi le cas de l’inclassable Walter Benjamin dans son fragment de 1921 « Le capitalisme comme religion ».

J’ai revisité avec grand plaisir, l’analyse du « processus de sécularisation de l’œuvre d’art, dont les grands traits sont : a) l’art comme instrument des cultes et rituels magiques ; b) l’art au service des cultes et rituels religieux ; c) sécularisation partielle dans le culte du beau (de la Renaissance au XIXe siècle), qui à travers l’aura des œuvres d’art, garde un lien avec le cultuel et le rituel ; d) sécularisation radicale, par les techniques de reproduction mécanique. »

A la découverte de Lydia Cabrera (A la découverte des religions afro-cubaines) et d’Ernesto De Martino (Magie, fascination et crise de la présence), j’ai aussi particulièrement apprécié « Le blues du sociologue noir américain » sur W.E.B. Dubois ; « Eric Fromm, des frères Weber à Marx et Freud » ; « Eric Hobsbawm, sociologue du millénarisme paysan » et « Le sacré incandescent » sur Michel Leiris.

En mécréant, je tiens à citer un autre passage sur Walter Benjamin « le concept de révolution, suggère Benjamin, est une sécularisation de l’interruption messianique du cours de l’histoire, et celui du prolétariat comme  »classe rédemptrice », une sécularisation du Messie lui-même. Ce type de sécularisation garde encore la force explosive et apocalyptique du messianisme, ce qui fait, aux yeux de Benjamin, sa valeur. »

Regarder du coté du sacré, excédant le religieux, c’est aussi ouvrir de nouvelles fenêtres dans la compréhension critique du monde, sur la pensée et l’espérance.

Erwan Dianteill et Michael Löwy : Sociologies et religion, Approches insolites

PUF, Paris 2009, 175 pages, 29 euros

Didier Epsztajn

Déviances, normes et jeunesse populaire

« La chronique médiatique de la délinquance juvénile est à la fois discontinue et récurrente. »

Gérard Mauger insiste dès son introduction sur la capacité des médias à porter sur la place publique des problèmes de sociétés.

Afin de ne pas se tromper de débat, il convient de faire un rappel des définitions : délinquance (ce que mesure les statistiques judiciaires et policières), délinquance juvénile (la part de la délinquance des jeunes, juridiquement ou sociologiquement définis) et bandes de jeunes (la délinquance des jeunes des classes populaires). « Le monde des bandes peut-être défini comme le répertoire des formes de sociabilité propres aux jeunes des classes populaires qui font l’objet, à tort ou à raison, d’une présomption de délinquance. »

Le premier chapitre est consacré à la construction de l’objet délinquance juvénile. Il s’agit tout à la fois d’une construction juridique (ordonnance de 1945) et d’une construction sociale.

Trois éléments soulignés par l’auteur me semble centraux : la variabilité de la définition sociale de la déviance, le couple déviance norme et la non étanchéité entre déviance et délinquance.

Sans entrer dans le détail de l’analyse et des modifications essentielles des années 2000 (définition judiciaire de la responsabilité), il ressort des études « la forte corrélation entre la pauvreté d’un quartier et le taux de délinquants juvéniles qui y résidaient.» Mais, faut-il le préciser, corrélation ne veut pas dire effet mécanique, ni encore moins que délinquance et pauvreté serait un couple naturel. Il s’agit ici d’étudier des structures et relations sociales.

En citant des travaux publiés, l’auteur précise que « la délinquance d’appropriation des mineurs ne progresse plus que faiblement, alors que les violences et la délinquances expressive des mineurs sont en forte croissance. »

Le second chapitre parcourt les théories de la délinquances juvéniles et offre « un inventaire raisonné des schèmes d’interprétation. »

Des années 50 aux années 70, les médias stéréotypent les blousons noirs puis les loubards. Au début des années 80 est créée la figure des jeunes des cités.

Le troisième chapitre traite « des blousons noirs aux loubards », le suivant « des loubards aux jeunes des cités » Les descriptions de Gérard Mauger me semblent toujours très pertinentes. En insistant sur les modifications sociales, en détaillant le monde des bandes entre « inaffection, virilité et bizness » en précisant les évolutions avec l’âge, l’auteur nous offre une véritable réflexion politique, même s’il ne se reconnaitrait peut-être pas sur ce vocable.

Je ne peux cependant cacher mes irritations sur l’usage d’un certain vocabulaire sociologique et ma réticence plus forte encore à l’usage de la notion de capital (symbolique, culturel, etc). Le capital reste pour moi, avant tout un rapport social et non simplement une ressource.

Quoiqu’il en soit, ce petit livre offre des analyses, historiquement situées, loin des simplifications et des naturalisations médiatiques.

Un livre aussi utile pour argumenter contre les dérives et délires répressifs, sœur et frère du libéralisme économique.

 Gérard Mauger : La sociologie de la délinquance juvénile

La Découverte, Paris 2009, 122 pages, 13 euros

 Didier Epsztajn

Démasquer les évidences

Un petit ouvrage qui contribue à dénaturaliser des faits, à désenchanter le monde, à démasquer des évidences.

Au constat d’un manque de production de scientifiques, Bernard Convert oppose et analyse les transformations de l’enseignement supérieur, le développement des formations professionnalisées, la mise en perspective internationale de quelques matières enseignées.

La pseudo-réalité se transforme, des réalités induites par les exigences des entreprises ressortent. L’auteur interroge la prétendue crise des vocations scientifiques et plus largement les impasses de la démocratisation, j’utiliserais plutôt le terme de massification, scolaire.

Bernard Convert, nous offre dans ce petit livre une enquête approfondie et des réflexions qui devraient soulever débat pour celles et ceux qui prônent des valeurs d’autonomie et de liberté critique.

 Bernard Convert : Les impasses de la démocratisation scolaire. Sur la prétendue crise des vocations scientifiques

Raison d’agir éditions, Paris 2006, 94 pages, 6 euros

 Didier Epsztajn