Archives de Catégorie: Sociologie

Articuler les rapports sociaux. Rapports de sexe, de classe, de racisation

Avec l’aimable autorisation de l’auteur

Dans le monde social réel aucun rapport social n’existe à l’état pur : chacun, qu’il s’agisse du rapport de classe, de sexe, de « race » ou de génération, imprime sa marque sur les autres et de même inversement est largement marqué par les autres.

Dès leurs premières élaborations les sociologues féministes ont conçu le concept de rapports sociaux de sexe en l’articulant étroitement avec le concept marxien de rapports de classe. Il ne s’agissait pas pour elles de proposer une lecture du monde social univoque centrée exclusivement sur les rapports de sexe en ignorant les rapports de classe, mais bien d’articuler les deux. De la même manière elles ont pris en compte par la suite les rapports de « race » ou de racisation. Lire la suite

Norbert Elias : « Le courage de résister aux autorités du passé et de son propre temps »

elias_01Un petit livre de Norbert Elias, récemment éditéi, donne une occasion pour présenter ce sociologue trop peu connu. Né en 1897, juif allemand parti en exil sans  titre universitaire, il finira par voir ses premiers travaux publiés à la fin des années soixante. Ses analyses des rapports entre les structurations individuelles et la société ont pour notre époque une grande actualité. Lire la suite

Une sociologie pragmatique

Présentation de Max Weber.

product_9782070785285_195x320Max Weber fait partie des théoriciens les plus cités et, suivant son traducteur Jean-Pierre Grossein, le plus mal compris. Pour des raisons qui tiennent à la fois à la traduction d’un allemand volontiers touffu et d’une simplification de cette pensée dont les concepts sont souvent évolutifs. Rançon de ce pragmatisme, école dont se réclame ce sociologue. Ainsi le lien effectué entre le protestantisme et le capitalisme n’est pas aussi simpliste, dans le texte wébérien, que la présentation des manuels de sociologie. Tout est dans les nuances. Lire la suite

Derrière le teint moralement rose

22510100860980LDans sa présentation, Nia Perivolaropoulou indique, entre autres, que « Kracauer est parti littéralement, à la découverte du monde des employés », que la description de leur situation matérielle passe par « l’appréhension concrète de leur vie quotidienne ». Elle présente les travaux de Siegfried Kracauer sur les industries culturelles et particulièrement sur le cinéma, le Berlin de la fin des années 20 et les employés, les espaces typiques d’une couche sociale, « Les descriptions kracaueriennes des formes spatiales visent à rendre manifeste un inconscient social qui relève d’un registre optique », les techniques de montage utilises par l’auteur, l’articulation entre le général et le particulier… Lire la suite

Regarder avec l’attention de la connaissance

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La sociologie. « En rendant visibles les régularités collectives ou les habitudes dont les individus ne sont pas toujours conscients, en mettant en lumière des structures, des mécanismes ou des processus sociaux qui sont rarement le produit de la volonté des individus tout en les traversant en permanence de manière intime, elle a infligé à l’humanité une quatrième blessure narcissique »

Dans son introduction, Bernard Lahire souligne, entre autres, que « l’individu n’est pas une entité close sur elle même », la réalité des dissymétries ou des inégalités, les rapports de domination et d’exploitation, les exercices de pouvoirs ou les processus de stigmatisation… Il parle de ceux qui ont intérêt à faire passer les vessies pour des lanternes « des rapports de forces et des inégalités historiques pour des états de fait naturels, et des situations de domination pour des réalités librement consenties ». Lire la suite

Critiques des fondements sociaux du racisme

uneDans son introduction « Le sens dessus dessous du racisme européen », publiée avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, le-sens-dessus-dessous-du-racisme-europeen/, Pietro Basso explique sa démarche et souligne, entre autres, la mise en lumière du « cœur, qui malheureusement bat encore fort, du racisme doctrinaire et ses rapports avec le néocolonialisme, l’exploitation de classe, le sexisme ». Il parle du racisme institutionnel contre les « immigrés musulmans, les Rroms, les sans-papiers et les demandeurs d’asile ». Lire la suite

La sélection livres de Nicolas Béniès

9782330056629Un polar israélien.

La littérature israélienne forcément contestataire des pouvoirs, surtout ceux de « Bibi », le premier ministre de droite qui est obnubilé par la guerre pour faire passer sa politique antisociale. Lui aussi a déclaré la guerre et d’abord aux Palestiniens pour leur refuser leurs droits… Le « terrorisme » – un terme à la mode qui permet de couvrir toutes les atteintes aux droits démocratiques – sert de paravent. Lire la suite

Notre héritage n’est précédé d’aucun testament

Pour Vlad qui fût pour beaucoup dans mon militantisme

Quelques remarques préalables.

3dc5d8f3bd114d764e302047d407f17cJe ne saurais lire cet ouvrage, en abstraction de mon passé, de mon appartenance partisane pendant vingt ans, même si les périodes analysées dans l’enquête par l’auteure me sont étrangères. Je reste dubitatif sur la capacité de certaines « catégories » ou de certains « concepts sociologiques » à saisir les contradictions internes aux rapports sociaux, à rendre compte des mouvantes et historiques complexités. La pluridisciplinarité devrait s’imposer. Il conviendrait, par exemple, de faire une analyse historicisée et comparative avec d’autres organisations dans des configurations institutionnelles différentes, ou dans d’autres territoires, nationaux ou non, de mettre en résonance les histoires (dont la part mythique ou imaginaire) perçues et transposées avec d’autres regards, d’admettre des dimensions très contingentes, etc.

Pourtant, et Florence Johsua le montre remarquablement, des analyses détaillées des trajectoires militantes, des « comment » de l’engagement militant éclairent indéniablement les réalités. Il convient donc de s’intéresser aux « engagements incarnés », aux métamorphoses de l’engagement militant, aux temporalités imbriqués dans les discours, aux pratiques et aux cadres de perception ou de pensée des militant-e-s, à l’interaction entre le contexte politico-social et les possibles « inscrits » dans les parcours des individu-e-s, entre phénomène collectif (un parti envisagé justement comme « une relation sociale ») et activité sociale individuelle… Lire la suite

Mettre à jour le canevas et les fils de couleur utilisés


66602Une toile, un tableau et des interrogations radicales sur les socles de nos croyances, le sacré, l’institutionnalisation de la peinture, nos connaissances, des formes de la domination…

C’est toujours avec plaisir, que je m’embarque dans un livre de Bernard Lahire. Derrière le poids apparents des pages, j’y trouve la légèreté des beaux ouvrages, des précisions consistantes, des contrées peu fréquentées, des marges peu interrogées, des plongées dans des espaces si souvent escamotés…

Ici, un peu comme dans un très bon livre noir, la présentation des contextes, la mise en place des regards, importe plus que l’histoire elle-même. Et tout cela, parce « ceci n’est pas qu’un tableau » Lire la suite

Un jour nous serons égaux, c’est-à-dire que n’importe qui pourra étudier n’importe qui

70718321_000_CV_1_000Il est rare que le titre d’un livre en dise aussi long sur le cœur de l’ouvrage. La polysémie du terme « classes » est ici porteuse de sens…

« faire étudier un quartier du 8e arrondissement à quelques dizaines d’étudiants de l’université de Saint-Denis, où je travaille comme enseignant de sociologie »

Un quartier où les murs « ont tant à dire d’une histoire indissociablement urbaine, sociale et coloniale ». Un quartier riche, de riches. Pourquoi n’étudier que les quartiers populaires, les us et coutumes des « pauvres » ? « Il n’y a pourtant pas de pauvres sans riches. Prétendre étudier la société en s’attachant aux uns et en oubliant les autres, c’est comme effacer un continent d’un planisphère, c’est se rendre borgne ». Comment étudier ces bourgeois-e-s sans « trimballer avec soi une cargaison de fantasmes ». Un autre monde, « nouveau et étrange, dont les indigènes présentent des coutumes et préoccupations insolites »… Ce qui implique de « dépasser l’exotisme pour entrer dans la compréhension », d’analyser les dynamiques historiques, les contradictions, les différentes réalités derrière l’unité de façade et « encaisser l’humiliation des multiples rappels à l’ordre social que suscite et affronte la démarche d’enquête ».

Le livre décrit donc les différentes étapes de cette enquête, l’observation, le questionnaire, l’entretien. « En racontant le petit combat des étudiants pour la connaissance d’un monde social dominant, ce livre ne veut pas apitoyer le lecteur sur les déconvenues et humiliations subies dans ce parcours d’investigation, mais plutôt l’amener à les envisager de manière crue et joyeuse ». Et Nicolas Jounin rappelle que toute parole (« experte ») contient « une part d’insolence et de prétention » et qu’« il faut travailler à une répartition égalitaire de cette insolence et de cette prétention »

Je n’indique que certains éléments de cet ouvrage à lire pour ses multiples apports.

Déambuler une première fois dans l’arrondissement, le prix des boissons et la « qualité » des toilettes, les territoires cossus, les curiosités locales, « les envies contrariés et le sentiment de privation », le sentiment de décalage, l’interrogation de son propre ethnocentrisme, les géographies mentales, les vocabulaires véhiculant à la fois des émotions et si peu d’informations, « Tout l’enjeu de l’écriture d’une observation est là : non pas ignorer ses émotions, mais tenter de retracer par quels dispositifs, pratiques ou paroles elles sont produites dans cette caisse de résonance qu’est notre corps socialisé », le « vide » des boutiques, cet espace « chose invisible qui crève les yeux », la palette « des talents » des employé-e-s dont « la capacité à jauger » les visiteurs et les visiteuses, les phénotypes des client-e-s, la vigilance déployée, « entrer dans chacune de ces boutiques et chronométrer le temps qui s’écoule avant d’y être abordé », les prix comme « dispositif d’humiliation », le rappel « à l’ordre social et économique », rappel « de votre place dans cet ordre », les violences « symboliques »…

Indigènes, « tout type de familiers d’un lieu étudié par un chercheur quelconque », le risque de généralisation, l’homogénéisation ou le lissage des réalités…

Première observation « aussi édifiante qu’aveuglante », contraste social éblouissant et perte de nuances, des individu-e-s discret-e-s, des « subalternes » invisibilisé-e-s, les chiffres des réalités sociales, « Si le ghetto est l’agrégation géographique d’individus socialement semblables, alors le 8e est davantage un ghetto que Saint-Denis », la part de « diversité » cachée ou invisibilisée et la place relativement importante de la population « immigrée », l’invasion par les entreprises et ses cortèges de salarié-e-s… L’arrondissement présente donc « de profondes disparités internes, marquées par le sceau de la hiérarchie, posant la question de la coexistence des individus dans un même lieu, ensemble et inégaux ». Un gouffre rendu visible par la volonté de savoir…

L’observateur et l’observatrice sont aussi observé-e-s, « intégrer la manière dont on est reçu dans l’observation même comme composant de l’enquête », le parc comme lieu de travail et lieu de sociabilité, la police, les caméras de surveillance, entrer dans des boutiques, les déboires, s’imposer, « le sentiment de ne pas être « à sa place » est entretenu par l’attitude du personnel », l’hospitalité dégradée et l’expression des sentiments engendrés, « La distance sociale se mesure difficilement, mais elle s’éprouve », le sceau de l’inégalité, les codes vestimentaires, « les limites de notre corps « socialisé »… Et toujours veiller à ne pas essentialiser des signes, ne pas figer leurs possibles sens ou pratiques « la signification des signes est le produit d’un contexte et d’une interaction »…

Compter avant de raconter, « la répétition des observations est un moyen de canaliser et resserrer le flots d’hypothèses défendables », imagination et rigueur, créativité et rigidité, la concentration de banques privées, les locaux prestigieux et le peu d’affichage, les usages différenciés du quartier par les femmes et les hommes, les femmes clientes et salariées, le travail de garde des enfants, la singularisation des lieux, repérer la surveillance, les marques raciales, ségrégation spatiale et hiérarchie sociale, le démontage du racisme, les mots et les expressions, « soumettre en permanence les mots qu’on utilise à un « principe d’inquiétude » », les formes retorses du racisme républicain, caractères apparents, couleur et point aveugle, les Blanc-he-s n’auraient-elles/ils donc pas de couleur ? Ou pour le dire comme l’auteur « Et de quelle couleur sont ceux qui ne sont pas « de couleur » ? », « Une telle expression illustre l’asymétrie propre à l’idéologie raciste, qui traite les racisés comme « différents », mais sans préciser de quoi ils sont différents, sans énoncer la norme implicite dont ils dévieraient », la/le Blanc-he-e invisibilisé-e et les autres visibles…

Mais justement les couleurs, une histoire compliquée pour spécifier, les classifications sont toujours conventionnelles (« arbitraires, contingentes, historiques »), « aucun critère décisif ne permet de déterminer où tracer les frontières entre catégories », le sens commun raciste qui loge en chacun-e de nous. Comment ne pas faire rappel d’une adresse de C. L. R. James à sa compagne, d’un « aparté amoureux » : « En 1946, à Constance Webb qui ne savait pas comment lui exprimer les affres dans lesquelles elle se débattait alors qu’ils avaient une liaison et qu’ils s’apprêtaient à se marier, il dit la chose suivante : « Écoute, ma douce. Crois-tu vraiment que je ne sache pas ce que tu ressens ? Ce n’est pas vraiment une surprise pour moi. Tous les Blancs d’Amérique et d’ailleurs ont des préjugés. Tous ! Tu n’es pas un cas à part. Je savais ce qui te perturbait, mais il fallait que tu le découvres par toi-même. Maintenant, ma précieuse, écoute-moi bien. La seule façon de vaincre de tels sentiments, c’est de les reconnaître comme des préjugés et ainsi, à chaque fois qu’ils se manifestent par le moindre signe, de les combattre ». », C. L. R. James : Sur la question noire. Sur la question noire aux États-Unis 1935-1967, qui-sommes-nous-ici-pour-nous-lever-ou-plutot-rester-assis-et-leur-dire-ce-quils-doivent-faire-ou-ne-doivent-pas-faire/.

Timidité sociale, « la part de soi qui ne se pense pas à sa place », les boutiques, mélange de fascination et d’embarras, questionnaire, réflexivité, apprivoiser l’exotisme, comment un phénomène est érigé en un problème public…

Je souligne les pages et les analyses sur les entretiens, la défense de l’entre-soi, la préservation de l’inaccessibilité d’une zone, la distance sociale, les évidences qui saturent l’existant, les cercles de sociabilité, « ces dispositifs tissent mille fils qui tirent l’existence bourgeoise vers l’accomplissement de sa reproduction sans mésalliance », la défense de communs strictement délimités, le sexisme de prestige, l’excellence sociale incarné au masculin, le statut contesté d’interlocutrice…

Interroger, les humiliations à encaisser, hostilité et stigmatisation, faire face aux vexations, « la distance sociale est escamotée en même temps qu’elle est exhibée », la fiction d’égalité et les abîmes de l’inégalité, faire face aux rappels à l’ordre social…

En conclusion, Nicolas Jounin revient sur le creusement des inégalités, la place des patrimoines financiers, le droit « de tirage sur les richesses produites par la société », le sentiment d’écrasement social, la prise en compte des clivages internes, les rapports qui lient les un-e-s aux autres, les asymétries et les antagonismes. L’auteur parle de point de vue, « considérer sa propre vie comme une expérience socialement et historiquement située » et de pédagogie, « Contre l’ordre établi du savoir, ma préférence va aux enseignements qui permettent de voir et sentir qu’on a affaire à un champ de batailles où il faut prendre parti et s’engager ».

Un livre « succulent », plein d’humour, qui en dit long sur un beau quartier et ses indigènes, tout en favorisant la réflexion sur les enquêtes sociologiques et sur cette discipline (et, je le souligne, sans le jargon, que certain-e-s imaginent preuve de scientificité). Des étudiant-e-s face au mépris social, à la distance (in)imaginable… Un livre qui assume aussi une prise de position politique, « le ton de ce livre se veut une prise de position politique au sein de l’espace inégalitaire de l’enseignement supérieur ». Un livre ouvert à l’espérance, la dernière phrase, en référence à Everett C. Hughes sert de titre à cette note.

Du même auteur :

Un ouvrage collectif : Pierre Barron, Anna Bory, Sébastien Chauvin, Nicolas Jounin, Lucie Tourette : On bosse ici, on reste ici ! La grève des sans-papiers : une aventure inédite, Editions La Découverte 2011, il-ny-a-que-dans-les-romans-ou-lon-peut-sattendre-a-une-fin-identifiable-et-irrevocable/

Nicolas Jounin : Chantier interdit au public. Enquête parmi les travailleurs du bâtiment, Editions La Découverte 2008, le-batiment-en-dit-plus-long-que-sur-lui-meme/

Nicolas Jounin – Lucie Tourette : Marchands de travail, Raconter la vie – Seuil, Paris 2014, le-marchand-de-travail-vend-quelque-chose-qui-ne-lui-appartient-pas/

En complément possible :

Monique Pinçon-Charlot & Michel Pinçon – Etienne Lécroart : Pourquoi les riches sont-ils de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres ?Mon premier manuel de pensée critique, La ville brule 2014, la-richesse-et-la-pauvrete-nont-rien-de-naturel/

Monique Pinçon-Charlot & Michel Pinçon : La violence des riches. Chronique d’une immense casse sociale, Zones 2013, Violence de l’exploitation et des dominations, violence de la bourgeoisie

Monique Pinçon-Charlot & Michel Pinçon : Le président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy, Zones 2010, Pour vaincre l‘opacité du pouvoir, un de ses remparts les plus solides

Sylvie Tissot : De bons voisins. Enquête dans un quartier de la bourgeoisie progressiste, Raisons d’agir – Cours & travaux 2011, diversite-et-renouvellement-des-formes-de-linegalite/

Nicolas Jounin : Voyage de classes

Des étudiants e Seine-Saint-Denis enquêtent dans les beaux quartiers

La Découverte, Paris 2014, 250 pages, 16 euros

Didier Epsztajn

Si l’utopie eut son lot d’écorché-e-s, elle fut la sève de chemins de traverse heureux

27246100611320LJulie Pagis commence son introduction par une interrogation : « Pourquoi réfléchit-on si rarement à ce qui fait tenir l’ordre social ? ». L’auteure parle de ces rares moments où l’ordre établi vacille, le temps ordinaire devient comme suspendu, ce qui semble habituellement accepté est remis en cause… Le sentiment de faire l’histoire remplace celui d’en être le jouet.

En tant qu’auteure, Julie Pagis n’oublie pas se situer (puissent toutes et tous les auteur-e-s en faire autant !). J’ajoute que ce temps, comme une vague non encore épuisée m’a personnellement atteint et a transformé les possibles biographiques.

Je ne ferais pas ici la critique de certains concepts sociologiques, me semble-t-il, trop étirés, ni d’un certain jargon ou de la réduction en catégories gommant le plus souvent les contradictions, les tensions. Il convient, en lecteur/lectrice profane d’accepter de lire, ce qui ressemble plus à une thèse universitaire allégée qu’un livre. Pour rendre justice à l’auteure, le souffle du refus, de rupture, de bifurcation, les couleurs des libérations et de l’espérance, présents dans les récits des hommes et les femmes enquête-e-s, colorient chaleureusement l’ensemble de l’ouvrage.

L’auteure nous propose d’aller au delà de bien des représentations de mai 68, de réinscrire des existences, d’hommes et de femmes, dans une histoire, dans un présent transformant les possibles et de jeter justement un oeil sur les futurs réellement advenus…

« Deux questions principales sous-tendent la réflexion menée dans le cadre de cet ouvrage : celle des rencontres entre trajectoires individuelles et événement politique, celle des incidences de la participation aux événements de Mai-juin 68 sur deux générations familiales » Et comme elle l’indiquera dans sa conclusion, il convient de garder à l’esprit que « l’événement ne fait pas les acteurs comme ils le font ».

Julie Pagis présente son enquête, ses enquêté-e-s, « des soixante-huitards caractérisés par des stratégies éducatives singulières », l’articulation entre statistiques et récits de vie…

Sommaire :

  • Chapitre 1 : Les racines de l’engagement en mai 68

  • Chapitre 2 : Faire l’événement – Registres et effets socialisateurs de la participation

  • Chapitre 3 : Les empreintes sur le long terme de mai 68

  • Chapitre 4 : Travailler à ne pas reproduire l’ordre social

  • Chapitre 5 : Changer sa vie pour changer la vie ? – La politisation de la sphère privée

  • Chapitre 6 : Des micro-unités de génération 68

  • Chapitre 7 : Un effet ricochet sur la deuxième génération ?

  • Conclusion : L’événement, cadre de resocialisation politique

Les analyses de Julie Pagis permettent de comprendre les facteurs qui favorisèrent les ruptures, les heurts dans les « trajectoires », le peu de sens de la notion de « génération unique », les effets socialisateurs du « contact » ou de la participation, les rencontres « improbables » et les émotions qu’elles suscitent, les effets de ces rencontres et/ou de ces émotions…

Pratiques et interactions. « Seule l’articulation de ces deux dimensions permet de comprendre à la fois comment les acteurs font l’événement et comment celui-ci agit sur eux en retour. Autrement dit, les soixante-huitards ne font pas exception : ils ne sont ni de simples produits, ni de simples acteurs de leur histoire, ils sont agis en agissant »

Leçon, peut-être banale, mais au temps des pseudo « identités » et de leur fantasmatique « fixité » ou « nature », il est bon de souligner les effets (re)constructeurs (« tout devient – provisoirement – possible ») de l’action collective et individuelle sur les hommes et les femmes. De souligner aussi, les indispensables auto-organisation, activité collective, auto-détermination…

L’auteure parle aussi des empreintes, non réductibles aux effets du présent vécu, « on ne peut comprendre ce que produit le militantisme sans analyser conjointement ce dont il est le produit »…

Julie Pagis a raison de souligner que ces « micro-unités », ces morceaux de génération, ne sont pas assimilables à « une génération unanimement opportuniste ». Les pages sur les galères, les prix payés, les difficiles « reclassements », les coûts de prise de risques et de mise « en marge », sont particulièrement intéressantes.

Je souligne particulièrement les chapitres « Travailler à ne pas reproduire l’ordre social » et « Changer sa vie pour changer la vie ? La politisation de la sphère privée ». L’auteure parle des effets genrés des « changements ». J’indique, une fois de plus, que la catégorie « classe moyenne » ne me semble pas adéquate.

Elle poursuit sur les effets dans/sur la génération suivante, en n’insistant pas assez, me semble-t-il, sur les changements de contexte, dont la difficulté à entrer dans des emplois stables à contrat à durée déterminée ou plus généralement les problématiques d’autonomie possible… Construire des relations plus égalitaires, favoriser l’autonomie, encourager les possibles… tout cela n’a certes pas changé le monde, mais a bien participé à la modification de certaines relations inter-personnelles.

Un livre plus qu’utile en nos temps de dénégation violente des « apports » 68. Il y eu les pavés, la plus grande grève générale de l’histoire en France, la (ré)activation des contestations de l’ensemble des rapports sociaux… Il y eu aussi de multiples pavés dans les existences, l’impact de certaines ondes se poursuit…

Le titre de cette note est inspiré d’une phrase de l’auteure.

En complément possible, l’ouvrage cité par Julie Pagis :

Doug McAdam : Freedom Summer. Luttes pour les droits civiques Mississippi 1964, contre-la-negation-du-passe-militant-dans-la-construction-de-lhistoire/

Voir aussi un extrait sur le site de ContreTemps :

http://www.contretemps.eu/lectures/à-lire-extrait-mai-68-pavé-dans-leur-histoire-julie-pagis

Julie Pagis : Mai 68, un pavé dans leur histoire

SciencesPo. Les Presses, Paris 2014, 340 pages, 22 euros

Didier Epsztajn

La richesse et la pauvreté n’ont rien de naturel

c1_web_riches_35_Les auteur-e-s posent une juste question., « Pourquoi les riches sont-ils de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres ? ». Elle et ils vont y répondre en 20 « leçons » et illustrations. Une forme agréable de premier manuel de pensée critique.

Un poème de Robert Desnos : Le pélican (Chantefables), comme entrée en matière.

Le Capitaine Jonathan,

Etant âgé de dix-huit ans,

Capture un jour un pélican

Dans une île d’Extrême-orient,

Le pélican de Jonathan,

Au matin, pond un oeuf tout blanc

Et il en sort un pélican

Lui ressemblant étonnamment.

Et ce deuxième pélican

Pond, à son tour, un oeuf tout blanc

D’où sort, inévitablement

Un autre, qui en fait autant.

Cela peut durer pendant très longtemps

Si l’on ne fait pas d’omelette avant.

Desnos, la nécessaire omelette, pour « la barre à gauche toute ! », pour changer le monde…

Je ne discuterai pas des choix des auteur-e-s, de leur angle d’attaque « les riches », de leur base « sociologique ». Elle et il nous offrent des textes concis, illustrés, le plus souvent, adéquatement par Etienne Lécroart. Il s’agit d’une courte et réjouissante démonstration. Un certain ordre de rapports sociaux, les inégalités et la domination de classe, pour reprendre le vocabulaire des auteur-e-s.

« En 2014, les 85 personnes les plus riches de la planète possédaient autant que les 3,5 milliards les plus pauvres ».

J’ai notamment apprécié le chapitre « De quoi est fait la grande richesse ? », l’explication sur la différence entre le « riche » footballeur et les membres de la classe dominante, le « mais que font-ils de tout cet argent ? », les paragraphes sur les enfants de riches et l’entre-soi…

Mais un peu contestataire, je souligne deux éléments qui auraient pu/du être évités. Premièrement, une définition étrangement réductrice de la classe ouvrière, « les ouvriers ne possèdent que leurs mains pour travailler », combinée à une définition fantasmagorique des classes moyennes « Ceux qui en font partie exercent des métiers moins pénibles et mieux payés. On y trouve les enseignants ou les gens qui travaillent dans les bureaux, par exemple… ». De simplification en simplification, nous somme ici dans l’absurde définition d’une classe réduite à une de ses composantes, par ailleurs uniquement mâle…

Deuxièmement, les auteur-e-s semblent ignorer « la sexuation du monde », qu’il existe des femmes et des hommes et que travailleuse n’est pas le féminin de travailleur, comme le dirait Danielle Kergoat, Se battre disent-elles…, La Dispute 2012, Travailleuse n’est pas le féminin de travailleur. La chose semble partagée par le dessinateur (deux couples au lit dont l’un des hommes dit à sa compagne « Quel cauchemar ! J’ai revé que je perdais mon travail » et l’autre « Quel cauchemar ! J’ai revé que je devais aller travailler »), laissant entendre que les femmes ne travaillent pas…

Des ouvrières et des ouvriers, sans oublier les processus de racialisation, des phénomènes incontournables lorsque l’on veut évoquer les classes sociales.

Deux dimensions si habituellement omises dans les ouvrages « scientifiques », qui nuise à ce petit livre illustré comme un conte, loin des contes et légendes diffusés par la « pensée néolibérale ». Une porte ouverte, mais des fenêtres restant closes, à la pensée critique pour des plus jeunes.

Parmi les livres des auteur-e-s :

La violence des riches. Chronique d’une immense casse sociale, Zones 2013, Violence de l’exploitation et des dominations, violence de la bourgeoisie

Le président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy, Zones 2010, Pour vaincre l ‘opacité du pouvoir, un de ses remparts les plus solides

Monique Pinçon-Charlot & Michel Pinçon – Etienne Lécroart : Pourquoi les riches sont-ils de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres ?

Mon premier manuel de pensée critique

La ville brule, Montreuil 2014, 64 pages, 8,50 euros

Didier Epsztajn

Mais vu de près c’est tout autre chose !

8« Le processus de précarisation qui constitue l’objet de cet ouvrage collectif a des causes, qui sont désormais assez bien connues. Il s’agit principalement de l’offensive concertée et déterminée des milieux d’affaires notamment financiers, mais pas seulement – pour s’arroger une part de plus en plus forte de la richesse produite en commun. Le remplacement des travailleurs directs par des machines et des robots, les délocalisations, la mondialisation des échanges sont quelques-unes de ses composantes. Nous nous intéresserons ici surtout aux conséquences de ce processus de précarisation dans la sphère de l’emploi (première partie), mais aussi dans la vie quotidienne des ménages et des individus (deuxième partie), et aux résistances qu’il rencontre (troisième partie) ».

 

Sommaire :

Introduction générale : Un processus de précarisation généralisée ? (Daniel BertauxCatherine Delcroix et Roland Pfefferkorn)

Première partie : Précarité professionnelle

Introduction générale : L’apparente nouveauté d’un phénomène complexe et multiforme (Roland Pfefferkorn)

Le statut de travailleur précaire assisté : un effet de cycle ? Retour sur la définition simmelienne de la pauvreté (Serge Paugam)

Précarité : une histoire vue du côté syndical et militant (Patrick Cingolani)

Précarité transitoire et avenir de classe : le moratoire et la galère .(Rémy Caveng)

Parcours précaires aéroportuaires. Modèles de représentation du travail précaire (Louis-Marie Barnier)

Deuxième partie : Précarité des modes de vie

Introduction. Ménages et individus en équilibre précaire (Daniel Bertaux)

Le ménage de salariés comme micro-système aux équilibres plus ou moins précaires. Le modèle de la marguerite (Daniel Bertaux)

Horaires atypiques de travail et équilibres familiaux : conflits, médiations et résistances à la précarité (Nicolas Amadio et Élisa Guiraud-Terrier)

Vulnérabilité et inquiétude (Myriam Klinger)

Troisième partie : Précarités et résistances

Introduction. Formes de mobilisation de ressources subjectives contre la précarité (Catherine Delcroix)

« Moi je n’aime pas rester au chômage ». La variation au cours de la vie du degré dactivité face à la précarité (Catherine Delcroix)

L’engagement en formation de demandeurs d’emploi. Au carrefour de dynamiques conflictuelles (Cédric Frétigné)

De la vie au présent. Les logiques d’affirmation de soi des personnes sans abri (Claudia Girola)

Mobilité sociale et socialisation politique des descendants de migrants. Quand la migration des parents est une ressource pour les enfants (Elsa Lagier)

Postface. Deux entretiens avec Robert Castel : « La précarité est devenue un état permanent » (novembre 2009 et février 2013)

Dans leur introduction générale, Daniel BertauxCatherine Delcroix et Roland Pfefferkorn présentent les processus de précarisation du rapport à l’emploi. Les auteur-e-s appellent précarité « un état intermédiaire entre intégration et exclusion ou désaffiliation ». Elle et ils citent Alain Bihr « la précarité gît au cœur du rapport salarial ». En effet la précarité ne peut, non seulement pas être considérée comme extérieure au rapport salarial, mais historiquement elle fut et demeure « la question ouvrière par excellence ». Le chômage et la précarité salariale sont des phénomènes socio-économiques générés et entretenus par le mode de production capitaliste.

Les auteur-e-s présentent aussi les différentes parties du livres. La précarité est aussi celle des modes de vie. Elle et ils montrent que les comparaisons internationales doivent prendre en compte les différents droits sociaux, le contexte sociétal, le degré de développement de « l’État social », etc. Daniel Bertaux, Catherine Delcroix et Roland Pfefferkorn soulignent aussi les facteurs locaux, familiaux, interpersonnels et individuels, les dimensions subjectives, et les résistances aux processus de précarisation.

Par les différents champs étudiés, les exemples donnés, le livre offre de multiples regards sur des aspects souvent négligés. Compte tenu de la richesse de l’ouvrage, je ne saurai présenter l’ensemble des analyses. Je me contente donc de souligner, subjectivement, quelques points de certains textes

Serge Paugam parle de « l’interpénétration croissante de l’assistance et de l’emploi précaire », la gestion socio-économique de la « flexibilité » et la gestion publique du chômage, de institutionnalisation d’un sous-salariat, d’emplois dégradants. « Ce brouillage entre le travail et l’assistance participe de ce processus de recomposition des statuts sociaux au bas de la hiérarchie sociale ».

Pierre Cingolani interroge les notions de travail précaire et de précarité de l’emploi, d’emploi hors statut et de travail mobile. Il revient sur le Mouvement des chômeurs, Agir contre le Chômage (AC !), les intermittent-e-s du spectacle, la « sécurité sociale professionnelle », le mouvement des sans-papier-e-s et la « délocalisation sur place » et l’infra-légalité…

Louis-Marie Barnier analyse les emplois précarisés dans l’aéroportuaire, les salarié-e-s précaires stabilisé-e-s, « les salariés rencontrés ont l’impression d’être en transition entre ces deux catégories de la stabilité et de la précarité, dans une insertion de longue, de très longue durée, une précarité stabilisée », l’invisibilisation de certains groupes, la différence entre travailleurs/travailleuses précaires et travailleurs/travailleuses supplétifs/ives, l’hypocrisie sociale dans le non comptage de ces salarié-e-s. J’ai particulièrement été intéressé par ses analyses de la (re)configuration professionnelle aéroportuaire, du travail sous contrôle, des normes ou de la réglementation du travail, « C’est finalement l’activité procédurale, et le contrôle du geste individuel qu’elle implique, qui sont au centre de ce nouveau modèle ».

Daniel Bertaux rappelle que la précarisation n’est pas un « processus sans sujet », que les prestations dites sociales correspondent à des droits. Il discute de l’employabilité (voir sur ce sujet le récent ouvrage de Louis-Marie Barnier, Jean-Marie Canu, Francis Vergne : La fabrique de l’employabilité. Quelle alternative à la formation professionnelle néolibérale ?, Institut de Recherche de la FSU- Editions Syllepse, La formation n’est pas une marchandise) et propose un modèle de compréhension intégrant six domaines de l’existence quotidienne.

Nicolas Amadio et Élisa Guiraud-Terrier insistent sur les conséquences des horaires atypiques (dont les modes de garde des enfants, la disqualification de parents, etc.). Elle et il soulignent les résistances sous forme de « modes de garde informels » et sur la nécessité de service d’accueil de la petite enfance, « Pour ne pas faire reposer la précarité des uns sur celle des autres (les employés de la petite enfance), la nécessité apparaît clairement de professionnaliser ces derniers avec une meilleure rémunération, et de dynamiser les réseaux sociaux ». J’ajoute que les solutions passent par une réduction radicale du temps de travail pour toutes et tous, le strict encadrement des horaires atypiques à certains secteurs, comme les hôpitaux, la création de lieux d’accueil des petit-e-s enfants dans ces lieux de travail et plus généralement dans les quartiers d’habitation avec du personnel qualifié et mixte.

Myriam Klinger introduit les notions d’inquiétude, de vulnérabilité, dont celles liées à l’âge, de déni de reconnaissance, de perte de confiance. Elle analyse particulièrement « les négociations identitaires et processus de socialisation » dans la question du logement en résidence sociale, « Les déplier permet de faire apparaître les ajustements biographiques des narrateurs et leurs manières de donner sens aux bouleversements de la vie et aux inquiétudes de ce dernier tournant du parcours de vie ».

« Nous prenons ici « résistances » dans le sens le plus large : chercher des façons de faire qui, même dans la situation la plus désespérée, permettent de ne pas se soumettre entièrement, de garder sa dignité, de conserver une lueur d’espoir, c’est déjà résiste». Catherine Delcroix analyses les « formes de mobilisation de ressources subjectives », les possibles parcours d’activité. Elle rappelle les droits liés aux cotisations sociales, interroge la « construction de soi et lien social » dans les récits de vie… Le titre de cette note est extraite d’un de ses textes.

Claudia Girola souligne que les personnes sans abri sont « catégorisées politico-administrativement comme sans domicile fixe (SDF) ». J’ai notamment apprécié ses développement sur les routines, les souvenirs déracinés, la reconstruction du « bon vieux temps ».

Elsa Lagier traite de mobilité sociale, de socialisation politique des enfants de migrant-e-s. Elle parle, ce qui est plutôt rare, des ressources tirées de la migration des parent-e-s.

Un ouvrage qui fait suite à la publication d’un dossier « Migrations, racismes et résistances » dans le n° 133 de janvier-février 2011 de Migrations Société.

Sous la direction de Daniel BertauxCatherine Delcroix et Roland Pfefferkorn : Précarités : contraintes et résistances

Editions L’Harmattan – Logiques sociales, Paris 2014, 263 pages, 28 euros

Didier Epsztajn

Diversité et renouvellement des formes de l’inégalité

11Trois remarques préalables.

Sylvie Tissot parle à la première personne, elle ne s’abstrait pas de son enquête, ce qui permet des éclairages spécifiques et rend concret certaines relations tissées ou situations particulières.

En ne négligeant pas les situations quotidiennes, les « détails », l’auteure donne à voir des tensions, des singularités, des gestes et des attitudes qui balisent ou colorent les points de vue exprimés.

Ses analyses ne sont pas statiques, elles sont mises en perspectives, inscrites dans l’histoire. Ce qui permet de saisir les actions comme construction de possibles et non comme inéluctabilités. Bref de rompre avec un déterminisme social, encore présent dans certaines analyses.

Les comportements des couches sociales privilégiées ne sont pas homogènes. Les rapports de domination ne sont ni statiques, ni imperméables aux mobilisations sociales. Contre une vision catégorielle des groupes sociaux, des classes ou fractions de classe, il convient de rappeler que ces groupes n’existent qu’en rapport les uns aux autres. Il s’agit donc toujours de rapports sociaux, de rapports asymétriques, de rapports de domination.

« Le regard sociologique, souvent enclin à se porter vers les plus démunis, se tourne ici en direction du sommet de la hiérarchie sociale, pour comprendre les transformations qui la travaillent ».

Sylvie Tissot analyse l’organisation et les modifications d’un quartier de Boston. Elle souligne que « la hiérarchie des espaces désirables semble ainsi se réorganiser à partir de critères recomposés : non plus seulement l’exclusivité et la respectabilité bourgeoise, mais aussi la coexistence de populations « différentes », de par leur revenus, leurs origines ethniques ou encore leur orientation sexuelle ».

L’auteure interroge à la fois la proximité spatiale, les distances sociales, les combinaisons d’inclusion et d’exclusion, les limites de la tolérance, les modifications de la reproduction sociale, les transformations de la ségrégation socio-spaciale, les formes de distinctions particulières, la « mixité sociale » induisant « une attitude singulière exigeant une certaine ouverture, tout en l’organisant de façon prudente ».

Voyage chez les élites de la diversité. « Ce livre propose un voyage dans une ville des États-Unis pour comprendre comment cette valorisation de la diversité se traduit aujourd’hui. Quels types de relations fait-elle émerger entre une élite naguère exclusivement blanche et protestante, fermement accrochée à l’institution conjugale et familiale, et des groupes sociaux occupant des places subordonnées dans la société étasunienne ? »

Sylvie Tissot propose donc une enquête sur la revalorisation d’un quartier, « son appropriation par un groupe très particulier d’habitants, une élite locale », le rôle du secteur associatif, les relations avec les institutions municipales, ce mélange « d’investissement moral et d’exclusions sociales, de bohème affichée et de surveillance constante de ses voisins », l’auto-célébration d’un groupe de privilégié-e-s autour de la diversité, d’un positionnement de « pionniers »…

Elle souligne, entre autres, le poids des propriétaires, les modifications de l’habitat et des populations, l’intensité de la sociabilité choisie, la légitimité particulière « profondément marquée par les mouvements sociaux des années 1960 ».

L’auteure analyse en détail « les formes concrètes de rapport aux autres que donne à voir l’engagement des résidents aisés ». Elle indique que « Leur rapport à la mixité sociale incarne ces ambiguïtés : maître mot de leur engagement, au cœur de leur discours sur le quartier et de la manière dont ils se définissent, la diversité est en même temps un objet de crainte et de surveillance. Il s’agit autant d’apprendre aux nouveaux venus à l’apprécier et la respecter que de la contrôler. Ils en sont les porte-parole mais aussi les gardiens vigilants ».

Elle aborde aussi la génération du baby-boom, les luttes pour les droits civiques, le déplacement des frontières (thématique étasunienne traditionnelle), les attitudes gay friendly (mais prévenant la formation d’un « quartier gay », les ruptures de l’entre-soi mais en maintenant à l’écart les Afro-Américain-e-s et les Hispaniques, les reformes en réaction à la radicalité de certains mouvements sociaux… Les nouvelles formes de reproduction sociale sont inclusives, au moins dans certaines dimensions. Se forme une nouvelle légitimité sur la base de la « diversité glorifiée ».

J’ai particulièrement apprécié les paragraphes sur le nouveau credo « diversity », la prise en compte des minorités en lieu et place des politiques d’affirmative action, l’euphémisation des préjugés… « Cette diversité, conçue comme un bien commun qui serait favorable à tous sans impliquer une redistribution des places et des rapports de pouvoir, en tout cas dans le South End, s’impose comme un mode de légitimation et marqueur identitaire dans les années 1990 ».

Sur l’euphémisation, Sylvie Tissot précise « De fait, il n’y a pas seulement euphémisation sur la base d’une rhétorique occultant tous les rapports sociaux inégalitaires ou relations de domination. Cette rhétorique implique la reconnaissance de l’autre, l’autre étant toutefois invité à faire de même et adhérer à ce cadre pacifié de l’échange ». Faire de même, nous ne sommes pas très loin des injonctions à l’assimilation à la française.

Dans le chapitre « Créer un patrimoine historique », Sylvie Tissot articule, l’histoire, les ressources, les engagements culturels distingués, « la brique et le fer forgé », la distinction culturelle contre le logement social, l’artiste contre le squatteur, la « coexistence sans redistribution locale des positions de pouvoir ».

Un des points soulevés, « une forme de résistance à l’ébranlement provoqué par les revendications sociales des années 1960 » me semble significatif de certaines évolutions, non limitées, au cas traité. « L’engagement pour la diversité se présente comme un héritage – certes largement reformulé, et en parti délestée de sa charge contestatrice – des mouvements protestataires des années 1960 ; la disposition philanthropique des plus riches s’y trouve fondamentalement retravaillée ». Reste qu’il faudrait analyser les conséquences en retour pour les luttes sociales.

« A la conquête des petits espaces », Sylvie Tissot analyse, avec grand humour, les contrôles et les marquages des espaces publics, « le mélange dans l’assiette » et la distinction « française », les omnivores et l’élargissement des cuisines à partager, mais « la nourriture du Sud (dite soul food), associée aux Afro-Américains, constitue un repoussoir fort », la … mixité animale.

J’ai trouvé, très plaisantes, les analyses de la « socialisation canine », des animaux domestiques (pet) devenus companion animals, de la mobilisation autour du dog run. Des « détails » significatifs de l’ordre/désordre, des agencements des rapports sociaux.

L’auteure en conclut : « L ‘évolution des espaces publics étasuniens ne se réduit donc pas à des logiques de répression et de « guerre aux pauvres » ; cette enquête met plutôt au jour la manière subtile dont se recomposent, dans la célébration de la diversity, de micro-ségrégation ».

Un livre pour penser la complexité de la « gentrification », des recompositions territoriales urbaines, y compris dans leurs dimensions d’opérations immobilières lucratives, les émergences « d’un mode de gestion particulier des relations à « l’autre » qui se cristallise dans le mot d’ordre de la diversité », les couches sociales « gagnantes des transformations du capitalisme financier et des réformes néo-libérales », la place du genre et de l’orientation sexuelle dans les nouveaux clivages de classe…

Derrière la valorisation de la diversité, les dominations reformulées, les refus toujours remodelés de l’égalité réelle.

Extraits sur le site Les Mots Sont Importants :

Les bons voisins et la mixité sociale : Ce que l’amour de la diversité veut dire (Partie 1)

Les bons voisins et la mixité sociale : Les entrepreneurs de diversité (Partie 2)

Les bons voisins et la mixité sociale : La diversité au quotidien (Partie 3)

De la même auteure : L’État et les quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publique, Liber Éditions Seuil 2007, La création des quartiers sensibles

Sylvie Tissot : De bons voisins

Enquête dans un quartier de la bourgeoisie progressiste

Raisons d’agir – Cours & travaux, Paris 2011, 318 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Qu’est ce qu’un-e individu-e sinon une production de part en part sociale

11Si certain-e-s inventent des individu-e-s comme êtres préexistant-e-s aux relations sociales, d’autres négligent les processus de socialisation permanents, les rapports sociaux, les dominations ; sans oublier celles et ceux qui dissolvent les individu-e-s dans le collectif.

Bernard Lahire présente de manière approfondie et plus polémique, des analyses qui parcourent ces précédents ouvrages. Contre les présentations de l’être humain comme un être isolé, autonome, responsable, authentique, etc., il souligne la nécessité pour les sciences sociales de travailler sur « la fabrication sociale des individus ». Il ajoute « Car le social ne se réduit pas au collectif ou au général, mais gît dans les plis les plus singuliers de chaque individu ».

Je choisis de centrer ma lecture sur l’avant-propos « Le singulier pluriel ».

« L’idée qu’il existe un social (ou une histoire) à l’état incorporé, sous la forme de dispositions à agir, à croire, à sentir, etc., me paraît fondamentale lorsqu’on entend rendre raison des pratiques ou des comportements ».

Dans ma lecture du « Monde pluriel », j’avais indiqué que : si l’individu-e peut être approché-e comme une « structure feuilletée de leurs patrimoines de dispositions et de compétences », une telle formulation tend à gommer les aspects contradictoires internes aux personnes et aux systèmes quel qu’ils soient. Je souligne donc un paragraphe de cet avant propos : « En observant le monde social à l’échelle individuelle, on prend vite conscience du fait que les  »influences » socialisatrices qui façonnent les individus sont loin d’être parfaitement cohérentes, contrairement à ce que l’on présuppose lorsqu’on évoque abstraitement les  »classes de conditions d’existence » constitutives des habitus, que les individus ont donc rarement des patrimoines de dispositions homogènes, et, enfin, que les dispositions (plus ou moins fortement constituées et plus ou moins hétérogènes) dont ils sont porteurs ne se transfèrent pas systématiquement d’une situation à l’autre ».

L’auteur précise ses positions sur la « légitimité scientifique de la question de la variation individuelle des comportements » au delà de la psychologie pour aborder le « social à l’état incorporé » ou le « social individualisé ». Ce qui lui permet de formuler une question : « Par quelles opérations l’extérieur se plie à l’intérieur et comment s’organisent, au sein de chaque individu, et dans ses rapports avec les différents contextes structurants de son action, les produits de ces plissements ? ». Il précise que les expressions « social à l’état replié » ou « déplié » ne sont qu’une manière suggestive de parler, que le monde social n’est pas qu’extérieur aux individu-e-s, « Chaque individu porte en lui des compétences et des dispositions à penser, à sentir et à agir, qui sont les produits de ses expériences socialisatrices multiples ». Ces propos sont entrés « en résonance » avec les analyses de Jean-Pierre Terrail : De l’oralité. Essai sur l’égalité des intelligences, Editions La Dispute 2009, Ne pas accepter de ne pas comprendre, ne pas accepter de ne pas se faire comprendre.

Pour revenir au social, l’auteur précise « Mais le déplié et le plié, le découpé et le recoupé, le collectif et le singulier ne s’opposent aucunement. Il s’agit seulement de points de vue différents et complémentaires sur une seule et même réalité sociale » ou pour le dire autrement et de manière simplificatrice, l’intérieur n’est qu’un extérieur à l’état plié. En utilisant encore ces « métaphores », l’auteur poursuit : « Et, plus que cela encore, les fibres de ce tissu, qui se croisent et s’entrecroisent, sont constitutives de chaque individu. L’intérieur est de l’extérieur plié et n’a donc aucune espèce de spécificité, hormis les capacités générales d’un cerveau et d’un système nerveux prêts à se nourrir de toutes les expériences humaines possibles ».

Contre certaines études réductrices, contre la disparition « d’objets macrosociaux » (institutions, classes sociales, système de genre, processus de racialisation, etc.), Bernard Lahire ajoute « L’étude du social à l’état plié n’aurait aucun sens si elle ne pouvait s’appuyer sur l’étude du social à l’état déplié ». Les singularités relatives des individu-e-s sont produites sous l’effet et dans un réseau complexe de déterminations sociales.

Je ne souligne que quelques éléments des différents chapitre, essentiellement avec des citations.

Chapitre 1 : De l’individu libre et autonome : retour sur un mythe contemporain. Outre la critique de l’individualisme et l’oubli des hiérarchies, des dominations, des inégalités, des institutions, l’auteur souligne que certains auteurs « prennent leurs désirs intellectuels et politiques pour des réalités sociales ». Il souligne aussi la nécessité d’expliquer les phénomènes présentés comme des postulats (par exemple : l’individualisation).

  • « Or il faut avoir une drôle de conception de la socialisation – sans doute sous la forme d’une inculcation autoritaire et coercitive d’un agent socialisateur actif sur un agent socialisé passif – pour imager que le monde social d’aujourd’hui serait moins socialisateur ou moins contraignant que celui d’hier ou d’avant-hier ».

  • « Les choix ou les décisions n’expliquent rien mais sont eux-mêmes à expliquer et ils n’ont évidemment rien de libres »

  • « En fait la conscience d’un individu particulier ne prend forme que dans les relations d’interdépendance avec autrui et avec les produits objectivés de l’activité humaine ; son comportement n’est ni le produit d’une « pure intériorité » ni l’effet d’un « contexte extérieur » à lui, mais le fruit des relations d’interdépendance passées et présentes qui se sont exercées et continuent à s’exercer sur lui ».

  • « les individus des sociétés qui promeuvent certaines formes d’individualisme sont collectivement déterminés à se prendre pour les individus libres et autonomes qu’en réalité ils ne sont pas ».

Chapitre 2 : Individu et sociologie. L’auteur souligne les effets des luttes sur l’introduction de certains sujets traités (par exemple, les luttes féministes), revient sur les apports antérieurs et leurs limites de certains sociologues, ou sur l’exclusion des variations interindividuelles et des variations intra-individuelles. Il nous rappelle que « le tout est plus que la somme de ses parties », ou que « les parties néanmoins ne sont pas d’une autre nature que le tout et ne sont en aucun cas traitables comme si elles étaient les plus petites unités indivisibles ». Il souligne aussi l’intérêt des enquêtes et la lutte contre certaines habitudes de pensée. Il préconise « une sociologie à l’échelle individuelle qui analyse la réalité sociale en tenant compte de sa forme individualisée, incorporée, intériorisée ; une sociologie qui se demande comment la diversité extérieure est faite corps, comment des expériences socialisatrices différentes, et parfois contradictoires, peuvent (co)habiter (dans) le même corps, comment de telles expériences s’installent plus ou moins durablement en chaque corps et comment elles interviennent aux différents moments de la vie sociale ou de la biographie d’un individu ».

Chapitre 3 : La fabrication sociale des individus : cadres, modalités, temps et effets de socialisation. L’auteur distingue les socialisations primaires, essentiellement familiales, et secondaires. Il souligne, entre autres, que « le travail de socialisation et de resocialisation est un processus continu tout au long de la vie ».

Chapitre 3 : Le cerveau disposé. Le cerveau est très malléable, il se construit dans l’interaction sociale, « il est toutefois très fortement et durablement modelé sous l’effet de ce que l’environnement le contraint à vivre durant toute une période  »critique » », la petite enfance. Il convient donc de ne pas oublier « l’intrication du biologique et du social » et que « le monde social est en nous autant qu’hors de nous ». Bernard Lahire souligne que nos compétences acquises ne sont que potentiellement mobilisables et ne sont réellement mobilisées que dans certaines situations.

  • « L’agir présent est donc hanté par la mémoire involontaire de l’expérience passée »

  • « le degré de transformation du cerveau dépend de la précocité, de l’intensité et de la durée des expériences socialisatrices vécues par les individus »

  • « les dispositions et les compétences ne s’usent et ne s’affaiblissent que si l’on ne s’en sert pas »

En conclusion « Considérations pratiques sur les théories scientifiques », Bernard Lahire revient sur le lien entre questionnements scientifiques et transformation sociale. Il critique l’absence de différence, pour certain-e-s, entre représentation et réalité des faits. Il propose de traquer « le monde social jusque dans ses plis les plus singuliers ». il dénonce les réductions individualistes des constructions libérales et autres. « les sociologues montrent que rien n’échappe aux logiques sociales : l’émancipation radicale, comme la reproduction sans surprise de situations attendues, a des fondements sociaux »

J’aurais apprécié un complément en termes d’analyse des processus particuliers de subjectivisation sous le capitalisme intégrant les effets des rapports sociaux de classe, de sexe et processus de racialisation sur les socialisations. Je souligne que l’auteur ne jargonne pas, n’hésite pas à polémiquer avec d’autres auteur-e-s, ne contourne pas les projections émancipatrices et le sens politique des études en sciences humaines. Il indique en fin de son avant propos : « Si l’on considère que les connaissances sociologiques sont difficilement détachables des questions touchant à la transformation, partielle ou radicale, du monde social, il est légitime de tenter d’imaginer le sens politique de ce que l’on s’efforce d’accomplir dans les règles de l’art scientifique »…

Une lecture stimulante contre les réductionnismes individualistes et pour une compréhension politique de la construction des individu-e-s. Une sociologie plus critique que bien des propositions de « sociologues critiques ».

Parmi les précédents livres de l’auteur :

Monde pluriel, La couleur des idées, Seuil 2012, Se donner la possibilité d’entrevoir l’unité cachée d’un espace apparemment très morcelé

Franz Kafka, Éléments pour une théorie de la création littéraire, La Découverte 2010, Pourquoi il écrit ce qu’il écrit comme il l’écrit

La culture des individus, dissonances culturelles et distinction de soi, La Découverte 2004

La condition littéraire, la double vie des écrivains, La Découverte 2006

Bernard Lahire : Dans les plis singuliers du social; Individus, institutions, socialisations

La Découverte – Laboratoire des sciences sociales, Paris 2013, 174 pages, 16,50 euros

Didier Epsztajn

Relation interne riche et significative entre deux configurations

1Ma lecture du livre de Michael Löwy sera celle d’un simple passager lecteur, peu familier de l’œuvre de Max Wéber et d’auteurs cités comme Jürgen Habermas, sans oublier des lectures anciennes, en particulier celle de György Lukacs.

L’auteur indique « Mon interprétation de Weber privilégie, on va le voir, son pessimisme culturel, son diagnostic impitoyable de la civilisation capitaliste bureaucratique –  »dure comme l’acier » – et sa sombre prémonition de l’avenir qu’elle nous prépare », et ne cache pas la coloration de sa lecture par son engagement politique anticapitaliste, son engagement théorique marxiste. Cette « situation » politique est suffisamment rare pour être soulignée, d’autres pensant réfléchir à partir d’une fantasmatique neutralité.

L’auteur souligne les « divergences politiques et méthodologiques » entre Karl Marx et Max Weber et indique « Marx et Weber partagent une vision du capitalisme moderne comme univers où  »les individus sont dirigés par des abstractions » (Marx), où les relations impersonnelles et  »chosifiées » (Versachlicht) remplacent les relations personnelles de dépendance et où l’accumulation du capital devient une fin pour soi, largement irrationnelle. En outre, ils sont tous les deux d’accord pour : a) définir les classes sociales par des positions de pouvoir sur le marché et par une situation de propriété ; b) considérer l’État rationnel/bureaucratique comme une condition nécessaire du capitalisme – et vice versa ; c) affirmer que le monopole de la violence est l’essence du pouvoir étatique ».

Dans le premier chapitre « Marx et Weber : Kapitalismus », les analyses de Michael Löwy concernent principalement « la question des origines du système et son évaluation critique ». L’auteur rejette en particulier les « interprétation causale » dans les analyses sur religion et capitalisme. Il souligne, à propos de L’Éthique protestante et l’Esprit du capitalisme, « Il s’agit plutôt d’une étude brillante, pénétrante et profonde de la relation réciproque, du rapport intime, de la connexion profonde entre ces deux structures culturelles : l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, qui ne se soucie guère de la question de la primauté. Le terme qui rend compte de cette relation réciproque est celui d’affinité élective (Wahlverwandtschaft) ».

Sur l’anticapitalisme de Karl Marx, l’auteur traite de l’injustice de l’exploitation, le perte de liberté par l’aliénation, la réification, le fétichisme de la marchandise, la quantification vénale, l’irrationalité, la barbarie moderne, l’expansion coloniale et/ou impérialiste.

Max Weber rejette l’idée socialiste et semble opter « pour une acceptation résignée de la civilisation bourgeoise, considérée comme inévitable » tout en donnant une « critique lucide, pessimiste et profondément radicale des paradoxes de la rationalité capitaliste ». Michael Löwy souligne les analyses sur l’inégalité des richesses, l’exploitation des travailleurs, l’inversion des moyens et des fins, la soumission à un mécanisme tout-puissant, l’emprisonnement par un système qu’on a soit-même créé.

Dans un second chapitre, l’auteur traite du pessimisme culturel de Max Weber, et des liens entre romantisme et modernité. J’ai notamment apprécie « la digression critique » sur la « critique acerbe et profonde de ce système ».

La seconde partie de l’ouvrage « Max Weber sur les affinités électives » a été , pour moi, la plus stimulante.

L’auteur souligne : « Il s’agit pour Weber de dépasser l’approche traditionnelle en termes de causalités, et de contourner ainsi le débat sur la primauté du  »matériel » ou du  »spirituel » ». Il fait une sorte d’inventaire des usages de cette notion, dans les champ religieux, économique, culturel, entre les formes structurelles de l’action communautaire et les formes concrètes de l’économie, entre éthique religieuse et ethos économique, entre formes religieuses et formes politiques, entre structures économiques et formes politiques, entre classes sociales et ordres religieux, entre visions du monde et intérêts de classes sociales, entre styles de vie d’une classe sociale et certains styles de vie religieux. Il souligne que « l’orientation méthodologique principale du livre n’affirme ni la priorité du facteur économique (« matériel ») ni celle du religieux (« spirituel ») mais plutôt leur congruence et leur affinité élective ». En somme le refus de la mono-causalité, du déterminisme mesquin et la prise en compte de « la complexité historique des rapports entre les comportements religieux et économiques ».

Michael Löwy propose une définition : « l’affinité élective est le processus par lequel a) deux formes culturelles/religieuses, intellectuelles, politiques ou économiques – ou b) une forme culturelle et le style de vie et/ou les intérêts d’un groupe social, entrent à partir de certaines analogies significatives, parentés intimes ou affinités de sens, dans un rapport d’attraction et d’influence réciproques, de choix actif, de convergence et de renforcement mutuel ».

L’auteur analysera ensuite, une « affinité négative », l’éthique catholique et l’esprit du capitalisme, en traitant aussi de la situation en Amérique latine et de la théologie de la libération.

Dans la dernière partie, l’auteur traite du « marxisme wébérien » et en particulier les lectures « du capitalisme comme religion », interprétations inventives ou détournement, d’Ernst Bloch, Walter Benjamin et Eric Fromm ; puis des figures du marxisme wébérien de György Lukacs à Maurice Merleau-Ponty, en passant par Antonio Gramsci, José Carlos Mariatégui, l’école de Francfort, Jean-Marie Vincent et de manière très critique « la dissociation » de Jürgen Habermas et « ses illusions typiquement libérales sur les vertus de la  »discussion publique et rationnelle des intérêts », la production consensuelle de  »normes éthico-juridiques », etc. ».

Michael Löwy, en conclusion, souligne deux dimensions : la complémentarité des outils théoriques « absolument nécessaires » de Karl Marx et Max Weber et leurs insuffisances, comme pour analyser la crise écologique ; et l’association du pessimisme de la raison et de l’optimisme de la volonté dont parlait Antonio Gramsci…

Lectures complémentaires possibles : Jean-Marie Vincent : « Max Weber ou la démocratie inachevée » (Editions du Félin 1998)

L’ouvrage coordonné par Michael Löwy : « Max Weber et les paradoxes de la modernité », PUF débats philosophiques 2012, Des approches interrogatives sur une pensée de la modernité ou son article « Max Weber, capitalisme et liberté – « Stahlhartes Gehäuse » : l’allégorie de la cage d’acier » publié sur le site Europe solidaire sans frontières [Europe Solidaire Sans Frontières] Max Weber, capitalisme et liberté – « Stahlhartes Gehäuse » : l’allégorie de la cage d’acier.

Parmi les autres livres de l’auteur :

Ecosocialisme. L’alternative radicale à la catastrophe écologique capitaliste, Mille et une nuits 2011, Refuser le dilemme entre une belle mort radioactive et une lente asphyxie due au réchauffement global

Les aventures de Karl Marx contre le baron de Münchhausen. Introduction à une sociologie critique de la connaissance, réédition Syllepse 2012, Les catégories de pensée impensées qui délimitent le pensable et prédéterminent le pensé

Juifs hétérodoxes. Romantisme, messianisme, utopie, Editions de l’éclat, philosophie imaginaire 2010, Ne pas faire l’économie d’une excursion par les sentiers de l’utopie

Avec Erwan Dianteill : Sociologies et religion. Approches insolites, PUF 2009,  Transgression de barrières disciplinaires

A lire aussi : Sous la direction de Vincent Delecroix et Erwan Dianteill : Cartographie de l’utopie. L’œuvre indisciplinée de Michael Löwy Dieux et démons cachés sans nécessité dans le hasard objectif

Michael Löwy : La cage d’acier. Max Weber et le marxisme wébérien

Un ordre d’idées – Stock, Paris 2013, 198 pages, 18 euros

Didier Epsztajn

D’ici et de là-bas et de l’entre-deux

8Ahmed Boubeker, dans sa préface « Un nouvel âge des migrations » indique « L’un des plus grands faits des trente dernières années reste celui d’une démultiplication des flux des migrations internationales qui ont accompagné les grands soubresauts de la planète, entre décolonisation et bouleversements économiques ». Il ajoute, en parlant des travaux d’Alain Tarrius : « Cette approche pionnière s’est aussitôt orientée vers une nouvelle lecture de la ville où le migrant peut enfin se libérer de sa défroque de créature captive des lieux communs officiels et de leurs hiérarchies identitaires, pour apparaître, tel qu’en lui-même, enfin, dans ses rôles et pratiques sociales multiples : dans sa capacité de composer et habiter les  »entre-deux » – étapes, nations, sociétés… »

Circulations entre « ici » et « là-bas », entre centre et périphérie, « les vieux clivages sont mis à mal par ces milliers de personnes qui passent, qui traversent sans que nous les voyions, incapables que nous sommes de les catégoriser dans nos sociétés bourgeoises de la fixité nationale ». Circulations brisant le « mode binaire de représentation », les lignes de différenciation entre les soit-disant « nous et les autres », brisant et construisant de nouvelles « identités ». Circulations et nouvelles connections « entre ces passeurs de frontières et les héritiers de l’immigration ». Circulations, intensification des mixités, amoindrissement des clivages « ethniques », bousculement des traditions, constructions de nouveaux groupements, « de nouvelles façons de se situer dans le monde ». Des nouveaux espaces de socialisation, de nouvelles façons d’être « à la fois d’ici et de là-bas et de l’entre-deux » et aussi « la capacité à élargir la force du lien fort pour passer les frontières ».

Dans son introduction, Alain Tarrius met l’accent sur les « activités sans frontières », l’« entre-pauvres », « un capitalisme marchand débridé et triomphant, en voie de généralisation planétaire ». Il présente les nouvelles migrations « La mobilisation des pauvres, pour passer, pour contourner normes et règles, produit de nouvelles formes de migrations, peuplées d’une multitude de tous petits acteurs économiques transnationaux », du commerce de marchandises pour des « populations peu ou moins solvables ». Mais il ne faudrait pas s’y tromper, ce commerce n’est en rien contradictoire aux autres transactions commerciales : « La contradiction économique à l’échelle mondiale n’est qu’un leurre, ce sont les mêmes poches qui recueillent les bénéfices de l’une et l’autre stratégie de vente, mais les effets des incompatibilités entre les pratiques commerciales de l’officialité et celles souterraines, de l’entre-pauvres, du poor to poor, interrogent de plus en plus ouvertement l’ordre, l’idéologie des nations ».

J’ajoute que cela interroge aussi sur les fonctions sociales et politiques des productions lointaines, les coûts écologiques et sociaux de ces localisations, sur les marges commerciales invraisemblables (différences entre coûts de fabrication et les prix de commercialisation), sur le rôle discriminatoire de la fiscalité indirecte (TVA), sur les imbrications entre commerce légal et illégal (dont le développement du commerce « sexuel » assimilable à une traite d’êtres humains, majoritairement des femmes, dans le système prostitueur mondial), etc…

Alain Tarrius souligne la complexification de l’analyse des migrations, des mouvements transnationaux, la modification de « l’identification des frontières ». Il introduit les notions de « territoires circulaires » et de « nouvelles frontières continentales ». Il complète par une analyse des formes sociales migratoires nouvelles, la transformation du « couple dérisoire » im-migrant-e-s et é-migrant-e-s en « triade im-, é-, trans-migrants qui délocalise la question de l’étranger du contexte strictement national » et ajoute « L »’ici et maintenant » de notre rationalité d’êtres au monde, devient  »maintenant, ici et là-bas à la fois » ».

L’auteur termine son introduction par : « Nous avons donc, à partir de l’identification de quelques composantes des transmigrations contemporaines, essayé de décrire les caractéristiques de ce monde nouveau de l »’entre-pauvres », à la fois souterrain et omniprésent, que construisent ces étrangers moyen-orientaux, caucasiens, balkaniques, africains subsahariens et maghrébins, bien conscients du refus d’hospitalité de nos nations : un sentiment partagé par  »nos jeunes » des enclaves sociales ».

Sommaire du livre

Première partie : Alain Tarrius « Trente années de déploiement d’un nouveau type de migrations (1980-2010) »

Deuxième partie : Lamia Missaoui, Alain Tarrius « Les cosmopolitismes migratoires lors des étapes partagées des transmigrants en France »

Troisième partie : Fatima Qacha : « Transmigration solitaire et recherche de revenus d’une femme marocaine »

Conclusion d’ Alain Tarrius et de Lamia Missaoui.

De ce livre riche en informations et analyses, je ne discuterai que d’un point, contenu dans l’article de Fatima Qacha. Et qui me semble erroné dans les appréciations sur les femmes transmigrantes en regard de la domination, des rapports sociaux de sexe (système de genre). L’auteure indique que les femmes transmigrantes « jouent particulièrement sur le registre de l’ambiguïté relationnelle, usent de leurs capacités de séduction allant parfois jusqu’aux échanges  »économico-sexuel » ». Et dans une note sur le dernier terme, elle explique sa démarche et indique « nous analysons ces rapports comme une opportunité de mobilité pour les femmes » et parle de « la force des stratégies féminines ». Que des analyses ne se limitent pas à la domination masculine et à l’exploitation des femmes est une chose, que les femmes ne soient jamais réductibles à des objets face au système de domination est une évidence. Mais lorsque l’auteure écrit « Ces femmes non seulement usent de l’imposition des normes de genre mais la recherchent pour en tirer parti et s’assurer diverses mobilités » ou « non seulement les femmes en usent mais elles l’expriment souvent de façon explicite comme élément de valorisation de soi, comme affirmation de soi » ou considère que c’est un « savoir faire social acquis » qu’elle considère comme « avantages » le fait de se faire entretenir ou de monnayer sa sexualité, me semble contourner les formes réelles des rapports de domination, du système de genre.

Quelques soient les marges de manœuvre, il ne s’agit en aucun cas de subversion des rapports sociaux de sexe (système de genre), mais de la continuation de l’assignation des femmes à leur rôle traditionnel de « sexe pour les hommes ».

Quelques remarques finales. Je ne partage pas le vocabulaire banalisant le système prostitueur en l’expression « travail du sexe », qui concerne majoritairement des femmes et renforce les assignations du système de genre, comme je l’ai déjà indiqué.

Par ailleurs, si « Le trans- échappe au cloisonnement national, n’est jamais saisissable dans son déploiement par un seul état », y-a-t-il un seul rapport social saisissable au niveau national ?

Enfin, contre les visions essentialistes de l’identité, je partage avec les auteur-e-s, les réflexions sur les identités multiples « la conscience nouvelle de pouvoir endosser des habits d’identités multiples au fur et à mesure des rencontres ».

J’aurai aimé une analyse comparative avec le défunt commerce dans le Yiddishland, le commerce caravanier ou le commerce « chinois » dans le sud-est asiatique. Nous aurions beaucoup à apprendre des conséquences sociales des « restructurations du petit commerce » au fil de l’extension du capitalisme.

Des analyses à faire connaître et à discuter pour mieux appréhender les réalités migratoires et penser les émancipations possibles hors des contraintes du système capitaliste patriarcal.

Alain Tarrius, Lamia Missaoui, Fatima Qacha : Transmigrants et nouveaux étrangers

Socio-logiques, Presses Universitaires du Mirail, Toulouse 2013, 200 pages, 18 euros

Didier Epsztajn

Se donner la possibilité d’entrevoir l’unité cachée d’un espace apparemment très morcelé

Pour Michael Löwy et ses recherches sur les paysages de la vérité

L’auteur propose une théorisation pour appréhender le monde (social), et une critique des réductions liées à la fois aux cloisonnements disciplinaires et à l’hyperspécialisation des « savoirs » et aux pratiques peu interrogatives des chercheuses et chercheurs.

Au-delà des (des)accords, l’exposition critique du paysage des sciences dites humaines et sociales, du renoncement à appréhender « l’unité cachée d’un espace en apparence très morcelé » me semble utile et nécessaire.

Si l’auteur délimite le périmètre essentiellement au « monde occidental », je signale, une fois de plus, la non prise en compte du système de genre, des rapports sociaux de sexe.

Le livre est riche et je n’aborderais que certains points.

Bernard Lahire souligne que les chercheurs « ne partagent pas les mêmes intérêts de connaissance », que la diversité des matières (histoire, sociologie, anthropologie) « est révélatrice de l’hétérogénéité des points de vue et des intérêts de connaissance ».

Il indique que «  Rapporter les modèles théoriques ou les grilles d’analyse aux niveaux de réalité sociale visés, aux échelles d’observation adoptées, aux types d’objets étudiés et aux problèmes que l’on soulève à leur sujet, c’est se donner la possibilité d’y voir dans la diversité et de ressaisir les différents travaux de recherche comme autant de réalisations partielles d’un programme plus général d’étude des comportements humains ».

L’éparpillement des travaux à vocation scientifique, la réduction du périmètre des objets d’étude est « aussi le produit de la très grande division sociale du travail scientifique en disciplines séparées ». Quelle lectrice ou lecteur n’a pas pesté contre la non prise en compte des éléments « extérieurs » dans une recherche, le nombrilisme de certains travaux, les œillères liées à des présupposés non explicités, le contournement des différentiations liées, par exemple, à la classe sociale, au genre, à la racialisation, l’oubli des effets concrets des éléments analysés, des relations de pouvoir, la faible ou l’absence de contextualisation, la carence d’annonce sur l’échelle et le périmètre de l’étude, « l’amnésie » sur des travaux antérieurs ou d’autres disciplines, etc…

Plan :

Introduction

  1. Une formule scientifique unificatrice
  2. Penser la différenciation sociale
  3. Les limites du champ
  4. Contextualiser : l’échelle, le niveau et l’objet

Conclusion. Repenser la division sociale du travail scientifique

Addenda. L’espace social global et ses subdivisions

Bernard Lahire propose une formulation : « Dispositions + Contexte = Pratiques » qu’il va complexifier «  Produits intériorisés de la fréquentation passée de contextes d’action + Contexte présent = Pratiques observables ». Pour autant que chaque terme soit compris dans sa complexité et restitué dans les espaces historiques « concrets » où l’être humain comme « animal social » s’auto-construit en construisant son environnement social, « dans » des cadres et relations de pouvoir préexistants (eux-mêmes historiquement construits, malléables, modifiables, etc.), cette formulation dynamique peut être un outil de travail pertinent. L’auteur souligne les conséquences de « L’oubli du passé » et de « L’oubli des contextes ».

C’est dans ce cadre général que l’auteur aborde les concepts « habitus » et « champ » développés par Pierre Bourdieu. Il en montre l’intérêt et les limites « L’habitus et le champ comme cas particuliers du possible ».

L’auteur souligne aussi la nécessité des variations de cadrage pour aborder les réalités sociales : « le sociologue ne devrait pas avoir à « choisir son camp » en se spécialisant dans l’étude d’un niveau de la réalité sociale ou en mettant en œuvre toujours la même échelle d’observation du monde social, mais devrait ajuster ses outils en fonction des types d’objets qu’il étudie (et qui peuvent varier) et des problèmes qu’il entend résoudre ». Il précise aussi, ce qui montre à l’inverse les conséquences des choix peu scientifiques de certain-ne-s, « de ne jamais oublier qu’il y a des hommes et des femmes dans l’histoire ».

Il convient donc de « Penser l’histoire et les sociétés en tenant compte des acteurs qui les font, replacer les acteurs, qui ont une histoire, dans l’histoire et dans les cadres sociaux de leurs actions : voilà sans doute ce vers quoi devraient tendre les sciences humaines et sociales ».

Dans le second chapitre « Penser la différenciation sociale », Bernard Lahire discute de l’autonomisation des individu-e-s, de celle de la sphère économique, « qui n’est en rien un système clos sur lui-même ». S’il y a bien, dans le monde « moderne » désencastrement des pratiques économiques, il ne faudrait pas oublier les « conditions politiques (étatiques) et juridiques de fonctionnement d’un marché économique ».

Les analyses sur les « acteurs pluriels » dans « des sociétés différenciées », reprenant et systématisant des travaux antérieurs, me semblent particulièrement intéressantes. Nous sommes ici loin des simplifications, de la naturalisation ou de l’essentialisation des rapports sociaux d’autres travaux. A noter que le vocabulaire utilisé reste très sociologique, mais peu jargonnant.

A juste titre, l’auteur insiste sur la nécessité « d’historiciser », sur les « variations historiques et sociales des formes et des modalités d’exercice du pouvoir et à leurs conséquences sur le fonctionnement de l’économie psychique » ou sur « la division du travail » et « la différenciation sociale des fonctions ».

La pluralité « interne » des actrices et des acteurs n’est pas confondue avec les constructions « identitaires ». L’auteur montre le lien dynamique entre pluralité et singularité : «  cette pluralité est précisément ce qui est à l’origine de la relative singularité de chaque acteur ».

Si l’individu-e peut être approché-e comme une « structure feuilletée de leurs patrimoines de dispositions et de compétences », une telle formulation tend à gommer les aspects contradictoires internes aux personnes et aux systèmes quel qu’ils soient.

Le chapitre sur « les limites du champ » est remarquable. Les analyses de Bernard Lahire font ressortir à la fois son rôle d’outil pertinent dans certains domaines (« les bons concepts sociologiques sont ceux qui augmentent l’imagination scientifique »), son histoire, son caractère non « universellement pertinent », etc. Il ajoute que le « modèle est resté aveugle à d’autres différences », que « Tout contexte pertinent d’action n’est pas un champ », sans oublier les utilisations élastiques du concept ou l’oubli des pratiques « une sociologie désincarnée des producteurs ».

Je partage notamment un paragraphe de l’auteur : « Il est étonnant de constater qu’une sociologie a priori consciente des questions de domination et souvent si soucieuse de rendre scientifiquement justice aux dominés se montre particulièrement légitimiste – et proche des secteurs les plus académiques de la recherche – lorsqu’il s’agit, non pas des dominés dans l’espace social global, mais des dominés des champs qu’elle étudie ou de ceux que les chercheurs décident, plus ou moins consciemment, d’exclure d’emblée de leur champ d’investigation ».

Il est assez réjouissant de retourner la critique de la réduction économiste de certains « marxistes » mal-lecteurs de Marx ou ici plus généralement aux économistes naturalisant le marché, aux sociologues réducteurs de la théorie des champs : « Reprochant aux théories économiques leurs modélisations déréalisantes qui font des acteurs des êtres désocialisés, déshistoricisés, auxquels on prête des capacités de raisonnement et de calcul universelles, la théorie des champs n’en procède pas moins à une abstraction tout aussi contestable ». Et Bernard Lahire ajoute « Dès lors qu’un individu concret est membre d’un champ, il est comme arraché au réseau concret d’interdépendances passées et présentes qui l’ont constitué ».

S’il n’approfondit pas le sujet, l’auteur souligne cependant que « Les objets sociaux ont toujours un caractère politique ou idéologique », qu’il convient de ne pas « oublier, entre autres, les classes sociales et les rapports de domination de toute nature ». Il précise aussi sa position sur la contextualisation nécessaire et complète par « A chaque niveau de réalité sociale considéré, ce ne sont pas les mêmes éléments qui composent la trame de la réalité », ou pour le dire autrement « …certains objets seront étudiés de façon plus pertinente à certaines échelles et avec certains types de contextualisation. Il y a donc bien une pluralité de constructions scientifiques (et de contextualisations) possibles, mais chacune d’entre elles ne constitue pas une solution universelle que l’on pourrait appliquer aveuglément quel que soit l’objet de la recherche ».

En conclusion, Bernard Lahire propose de « Repenser la division sociale du travail scientifique ».

Je reste dubitatif devant la recherche d’une « modélisation » présentée en addenda « L’espace social global et ses subdivisions ».

Quoiqu’il en soit, au-delà des points indiqués, un livre pour toutes celles et tous ceux qui ne se satisfont ni des réductions sociologiques, économistes ou « marxistes » vulgaires, ni de la parcellisation des vues critiques, « Un livre constitue une manière de relier des œuvres du passé comme du présent et de les faire parler autrement qu’elles ne parlaient jusque-là ».

« Prendre conscience de la variation des échelles d’observation utilisées, des niveaux de réalité sociale visés et des types de faits sociaux utilisés, c’est paradoxalement, gagner en largeur de vue et ressaisir l’unité des sciences humaines et sociales que la diversité des travaux finit par masquer aux yeux mêmes de ceux qui les produisent ». A cela il conviendrait d’ajouter, mais je ne suis pas sûr que Bernard Lahire en partagerait l’idée, se situer en tant qu’auteur-e et vouloir modifier l’état des relations sociales. Ou pour reprendre la conclusion de ma note de lecture du livre indiqué ci-dessous : « Pour le reste, c’est bien la combinaison de la recherche orientée, aux dimensions scientifiques et ou abstraites, assumées, et de l’action politique collective qui permettra à la fois de (se) poser les « bonnes » questions et de construire des réponses qui ne seront toujours que partielles et à remettre en cause… », Voir Michael Löwy : Les aventures de Karl Marx contre le baron de Münchhausen. Introduction à une sociologie critique de la connaissance, réédition Editions Syllepse, 2012, Les catégories de pensée impensées qui délimitent le pensable et prédéterminent le pensé

Parmi les précédents livres de l’auteur :

Franz Kafka, Éléments pour une théorie de la création littéraire, La Découverte, 2010, Pourquoi il écrit ce qu’il écrit comme il l’écrit

La culture des individus, dissonances culturelles et distinction de soi, (La Découverte 2004)

La condition littéraire, la double vie des écrivains, (La Découverte 2006).

Bernard Lahire : Monde pluriel

La couleur des idées, Seuil, Paris 2012, 396 pages, 24 euros

Didier Epsztajn

Un déplacement de l’attention loin des conditions de travail et des relations de travail

Examiner les recherches réalisées et leurs résultats ne condamne pas la recherche scientifique au relativisme, « elle pose les conditions d’une connaissance critique des limites de la connaissance qui est la condition de la connaissance scientifique ».

Lucie Tanguy présente ainsi son livre : « La première partie trouve son unité dans un retour sur les commencements de la sociologie du travail en France et l’examen critique de la vision conventionnelle qui en a été donnée », la seconde « s’applique à suivre les actions entreprises par les chercheurs pour définir un modèle scientifique, le faire reconnaître, s’organiser en communauté, débattre des perspectives érigées en théorie et faire admettre des normes de scientificité à destinations des générations suivantes » et la troisième « rappelle les politiques et programmes impulsés par un gouvernement classé à gauche… »

J’indique que seul le travail salarié est pris en compte dans cette enquête sur le travail des sociologues. Il aurait été bien de le préciser.

Contrairement aux légendes répandues, entre autres par les sociologues, sur l’autonomie de leur science, je dirais plutôt démarche à vocation scientifique, il ressort de la première partie de l’ouvrage que « la naissance de la sociologie du travail résulte d’une rencontre féconde entre l’action d’un ministre et d’un groupe de hauts fonctionnaires engagés dans des réformes sociales d’une part, et de jeunes chercheurs en quête de ressources pour réaliser leur passion, étudier le travail et surtout les travailleurs, et leur ambition, faire exister une sociologie empirique d’autre part ». Une certaine correspondance entre la volonté de modernisation des pouvoirs publics et l’élaboration d’une sociologie empirique.

Dans la seconde partie (les années 1960-1970), l’auteure montre comment c’est construite « une science explicative utile à l’action sur le modèle des sciences de la nature », comment s’est organisé la recherche pour « produire des connaissances utiles pour moderniser la France ». Il ressort que « la construction d’une sociologie empirique contraste singulièrement avec les récits faits par les sociologues eux-mêmes qui insistent toujours sur l’antériorité de leur préoccupations et de leurs investissements théoriques et méthodologiques ».

Pour certains, la société française est pensée comme une totalité, la société est ainsi « substantifiée et vue comme une entité, la réalité sociale se voit dotée d’attribut moraux comme la volonté ».

L’auteure présente les « controverses sociologiques », la tradition sociologique positiviste, les modèles utilisés, la recherche sur des objets particuliers, « loin des visions globales », les spécialisations étroites, le tropisme de la foi dans le progrès et les carrières (institutionnelles).

La troisième partie concerne (les années 1980-1990). Lucie Tanguy commence par indiquer « Les trois objectifs majeurs caractérisent la politique impulsée en 1982 : la démocratisation de la recherche, la réconciliation de la recherche fondamentale et de la recherche appliquée, la reconnaissance des sciences sociales et humaines ».

Une constante : « la même croyance en une science positive ». L’auteure présente quelques exemples d’études, dont un contrat avec la Régie Renault ou une convention avec la RATP. Elle montre, entre autres, la différence entre méthode scientifique et méthodologie de recherche.

Elle souligne, un point important : « L’accoutumance aux contraintes d’une politique contractuelle de la recherche et l’accommodation des principes d’indépendance et d’autonomie à celles-ci, ont pu induire les sociologues à ne voir qu’un changement continu là où il y avait rupture ».

J’ai particulièrement été intéressé par le chapitre sur « Le lancement d’une sociologie de l’entreprise » dont je souligne cet extrait « Antérieurement perçue comme lieu de réalisation des rapports sociaux de domination, d’exploitation et de luttes, l’entreprise est désormais posée comme un lieu de rencontres entre acteurs qui élaborent ensemble des règles et des normes, un lieu de socialisation, de constructions d’identités et de cultures spécifiques. Ainsi représentée l’entreprise est érigée au rang d’institution et non plus d’organisation, voire même comme institution centrale,  »source de représentations collectives » et d »’effets sociétaux » ». Il y a un véritable déplacement de l’attention loin du travail comme rapport social et des conditions de travail.

Concernant la sociologie proprement dit, Lucie Tanguy montre la transformation du métier de sociologue « pour intégrer, au sein d’un continuum, des formes de recherche antérieurement considérées comme radicalement différentes ».

Se diffuse une vision d’un domaine de connaissance sans contexte, « par la construction d’un récit linéaire obéissant à des seules considérations internes aux sciences sociales ». Une sorte de « réhabilitation de l’entreprise France ».

L’actualité des débats « politiques » montre que nous ne sommes pas sorti-e-s de cette situation où le coq gaulois, le chauvinisme d’entreprise, la préférence nationale ou le « sauver l’industrie hexagonale » priment les analyses des contradictions du mode de production, nient les antagonismes, ou les intérêts divergents, sous la bannière « rassembleuse » et douteuse d’une « indépendance nationale ».

Pour en revenir au livre, l’auteure souligne que « Penser le changement, sans voir ce qui ne change pas, s’est traduit par une perte de capacité critique des analyses sociologiques réalisées ».

Un livre très utile sur l’histoire d’une discipline, sur l’approche de la connaissance du travail, sur les écarts entre les discours, les orientations ou l’auto-présentation de la sociologie du travail, sur la confusion entre recherche et expertise ; une invitation à ne pas confondre travail, entreprise, emploi, organisation, et un appel aux « chercheurs à accompagner leurs démarches d’une réflexivité sur celles-ci ».

Lucie Tanguy : La sociologie du travail en France

Enquête sur le travail des sociologues, 1950-1990

La Découverte, Paris 2011, 267 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Les catégories de pensée impensées qui délimitent le pensable et prédéterminent le pensé

En introduction, Michael Löwy pose quelques questions : « Quelles sont les conditions de possibilité de l’objectivité dans les sciences sociales ? Le modèle scientifico-naturel d’objectivité est-il opérationnel pour les sciences historiques ? Une science de la société libre de jugement de valeur et présuppositions politico-sociales est-elle concevable ? Est-il possible d’éliminer les idéologies du processus de connaissance scientifico-social ? La science sociale n’est-elle pas nécessairement  »engagée », c’est-à-dire liée au point de vue d’une classe ou groupe social ? Et dans ce cas ce caractère partisan est-il conciliable avec la connaissance objective de la vérité ? » Lire la suite