Archives de Catégorie: Sciences

Lettre ouverte des Faucheurs volontaires d’OGM concernant la révision de la loi de bioéthique

Mesdames les sénatrices, Messieurs les sénateurs,

Vous devez bientôt finaliser la révision de la loi sur la bioéthique. Les Faucheurs volontaires d’OGM, par cette lettre ouverte veulent alerter sur certains aspects éthiques liés aux modifications génétiques des embryons ou liés aux examens génétiques.

Il ne s’agit plus en effet avec cette révision de la loi de « respecter des principes éthiques forts » comme le disait le rapporteur de la loi, M. Léonetti en 2011 mais de « réinterroger les principes de la bioéthique à l’aune des dernières évolutions scientifiques » aux dires du rapporteur de la loi actuelle M. Touraine. Ce qui est un renversement complet à la lecture de cette nouvelle loi : adapter l’éthique aux évolutions scientifiques – en fait techniques. Ce nouvel esprit de la loi est inconséquent au regard des risques non maîtrisables encourus, vu les limites de nos connaissances actuelles en biologie et au regard des questions philosophiques qui se posent. Nous avons le devoir de vous en faire part. Lire la suite

Covid-19 et répercutions sociales de la pandémie et du confinement

« Ce livre résulte d’un sentiment d’impuissance intellectuelle devant l’enfermement, devant la mort. Sa réalisation, dans la hâte, est une sorte de rite de passage, notre rite, signal de notre envie de reprendre le travail de chercheuses et chercheurs en sciences sociales et humaines, tout en réactivant la mission fondamentale de nos disciplines : produire de l’orientation. Et nous voulons partager ce réveil et cette envie avec tout un chacun. ». Dans leur avant propos, Fiorenza Gamba, Marco Nardone, Toni Ricciardi et Sandro Cattacin soulignent, entre autres, qu’à défaut de médicament spécifique ou de vaccin, « un virus relève surtout de subjectivités, d’émotions, voire d’irrationalités, autrement dit d’êtres humains, dans tous les aspects personnels, sociaux et culturels qui peuvent les caractériser », le manque de connaissance en sciences sociales de celles et ceux qui occupaient la scène médiatique, l’expérience du VIH/sida et de l’intervention des associations, l’importance de la « production de connaissances sur l’agir humain »… Lire la suite

Bêtise naturelle de l’intelligence artificielle

Devant les progrès de l’intelligence artificielle, on trouve souvent deux réactions opposées. Premièrement, le rejet absolu qui relève de la technophobie et de la crainte irrationnelle. Deuxièmement, l’adhésion enthousiaste et absolue, qui relève du fétichisme irrationnel.

Il y aussi les ignorants naïfs qui croient que tout cela n’est que de la science-fiction et qui ne savent pas encore qu’on peut déjà créer des implants neuronaux permettant de commander la parole pour une personne qui n’a plus de voix, de permettre à une personne sourde d’entendre ou à une personne aveugle de voir, que les membres bioniques sont déjà très perfectionnés et que des puces augmentant la mémoire seront très bientôt choses possibles, qu’on peut commander par la pensée un objet à distance doté de senseurs si on a des capteurs neuronaux sur le crâne, de même qu’il est tout à fait possible de savoir avant même un sujet la décision qu’il va prendre sur une question très spécifique. On peut le prédire de manière très précise au moment même où cela se passe en étudiant les circuits neuronaux et les amorces de mouvement à l’aide de capteurs. On peut aussi le prédire de manière générale par corrélation en accumulant les données comportementales (aussi bêtes que son utilisation des cartes de crédit). Lire la suite

Notre futur d’être humain ne peut être prédictible par des statistiques

En introduction, Catherine Vidal aborde, entre autres, les propriétés d’adaptation du cerveau – sa plasticité – aux événements de la vie, ce que révèle l’imagerie cérébrale par résonance magnétique (IRM), les apports des neurotechnologies. Elle propose d’étudier « la part de ce qui relève du prouvé et de ce qui ressort du probable ou de l’utopie », les nouvelles technologies de manipulation du cerveau. « Une réflexion éthique s’impose afin que les technologies en neurosciences et en intelligence artificielle se fassent dans le respect des droits humains et des libertés fondamentales ». Lire la suite

Neuroféminisme contre neurosexisme

La critique féministe cible régulièrement des publications neuroscientifiques. Non que les neurosciences soient plus traversées par le sexisme que les autres sciences mais elles bénéficient d’échos médiatiques considérables. Quelques exemples donneront une idée du neurosexisme et du neuroféminisme, pour reprendre des anglicismes courants. Lire la suite

Halte aux « fake news » génétiques

Avec l’aimable autorisation de Catherine Vidal

En qualité de chercheurs en génétique, en neurobiologie, en études sociales ou philosophiques de ces disciplines, nous tenons à manifester notre inquiétude face au retour d’un discours pseudo-scientifique sujet à toutes sortes d’instrumentalisations : il existerait un « socle » génétique, important et quantifié, à l’origine de différences psychologiques entre les êtres humains, en particulier selon la classe sociale, les origines ou le sexe. Lire la suite

Femmes – hommes : quelles différences naturelles ? 

Avec l’aimable autorisation de l’auteure

Intervention d’Odile Fillod aux Journées intersyndicales femmes : CGT, FSU, Solidaire (16 et 17 mars 2017)

J’ai choisi de donner ce titre à mon intervention afin de souligner que la question n’était pas de savoir s’il existe des différences naturelles entre femmes et hommes, comme pourrait le laisser penser l’intitulé de cet atelier, mais plutôt de savoir en quoi consistent exactement ces différences.

Mon intention n’est évidemment pas de tenter d’en dresser un inventaire. Ce que je vous propose, c’est de passer en revue un certain nombre d’entre elles en mettant en évidence l’écart important pouvant exister entre ce que les données des sciences biomédicales permettent d’en dire, et la manière dont elles sont présentées ou interprétées. Avant cela, je vais préciser ce que j’entends par « naturel », c’est-à-dire sous quel angle je considère l’opposition « nature/culture », pour reprendre une formulation classique. Lire la suite

Le sexe du cerveau : au delà des préjugés

À la lumière des connaissances actuelles en neurosciences, on serait tenté de croire que les vieux préjugés sur les différences biologiques entre les hommes et femmes ont été balayés. Ce n’est manifestement pas le cas : médias et ouvrages de vulgarisation prétendent que les femmes sont « naturellement » bavardes et incapables de lire une carte routière, tandis que les hommes seraient nés bons en maths et compétitifs. Ces discours laissent croire que nos aptitudes, nos émotions, nos valeurs sont câblées dans des structures mentales immuables depuis les temps préhistoriques. Il est nécessaire de replacer le débat autour de la différence des sexes sur un terrain scientifique rigoureux au delà des idées reçues. L’enjeu est de comprendre le rôle de la biologie mais aussi l’influence de l’environnement social et culturel dans la construction de nos identités d’hommes et de femmes.   Lire la suite

Ne plus forcer au chausse-pied des données pour restreindre la complexité et… les potentiels

Odile Fillod, dans une note sur la traduction, présente ses choix d’un « usage non sexiste du langage » pour éviter, entre autres, « une naturalisation de l’association entre universel et masculin » et propose sur chercheure et auteure « un compromis intéressant entre démasculination et relâchement à l’oral de l’emprise de la dichotomie de sexe obligatoire ». Elle précise les traductions des termes gay, homosexuel, lesbian, guinea pig, intersex, intersexed, gender difference, sex differentiation, sex hormones (expression scientifiquement incorrecte), race, transsexua(ity), transgender Lire la suite

Manifeste pour une formation citoyenne des ingénieur.e.s

Nous, membres d’Ingénieurs sans frontières, pensons que la prédominance du modèle technicien érigé comme universel engendre des inégalités au niveau international. Au sein de ce modèle, l’ingénieur·e est souvent dépeint·e en maître d’œuvre de la technique. Ce rôle donne à l’ingénieur·e une responsabilité particulière dans l’adaptation de la technique à la société et la transformation de la société par la technique. Lire la suite

Savoirs écologiques, biodiversité et dynamique du vivant

51jptqrgdal-_sx210_Posture apocalyptique, ou plus optimiste (les activités humaines ne seraient pas si destructives que cela !) ou de bon gestionnaire, modérée et modératrice de compromis raisonnable. « Enquêter sur la « nature en crise » est un prétexte idéal pour amorcer un pas de coté par rapport à ces postures contemporaines du monde ». Lire la suite

Histoire évolutive spécifique des êtres humains


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Cet ouvrage a pour objectif d’apporter des éléments de compréhension sur les recherches scientifiques, les débats et les enjeux de société qui traitent de ces questions que tout un chacun se pose : comment se fabrique les filles et les garçons ? Comment se construisent nos identité de femmes et d’hommes ? Comment expliquer nos différences et nos similarité ? Enfin, quels enseignements et quelles conséquences concrètes en tirer sur la question cruciale de l’égalité entre les femmes et les hommes ? » Lire la suite

Inventer une autre approche des échanges sous informatique

surveillance_800Dans sa préface, « Redonner du pouvoir d’agir face à la surveillance », Adrienne Charmet aborde, entre autres, les écueils de l’écriture sur les données personnelles et leur protection (écueils technique, politique, de l’invisibilité, social, sans oublier celui de la paranoïa) « Pourtant, la surveillance et l’exploitation des données personnelles mettent en danger plusieurs de nos droits fondamentaux ». Elle propose aux militant-e-s du « libre » et aux défenseur-e-s des libertés numériques d’« offrir des explications claires et ouvertes des problèmes, en les adossant à des propositions concrètes pour les surmonter » et de « travailler à un internet plus ouvert, plus libre, plus décentralisé, plus protecteur de ses usagers et plus facile à prendre en main par chacun ». Lire la suite

Merlin l’enchanteur accoutré du costume de Superman

silicolonisation_du_mondeDans son introduction, « Le temps des catastrophes », Eric Sadin souligne, à propos des subprimes, « l’abstraction mathématique, la complexité hasardeuse des montages et l’irresponsabilité institutionnalisée ». Des éléments que nous retrouverons dans les développements des logiques algorithmiques et de la silicolonisation du monde. L’auteur aborde, entre autres, le contexte hautement sismique, la surveillance indiscriminée à l’échèle mondiale, l’état de la biosphère, l’entrée dans le temps des catastrophes (encore que les siècles précédents : colonisations, traites négrières, génocides, camps de concentration, guerres mondiales, camps d’extermination, guerres contre les décolonisations, féminicides…), les contes et légendes sur l’avenir radieux technologique, « l’horizon radieux du pacifique », les mythes étasuniens… Lire la suite

La variabilité individuelle du fonctionnement cérébral, quel que soit le sexe, l’emporte sur la variabilité entre les sexes

cossette_siteDans son avant propos, Louise Cosette indique, entre autres, « une large part de l’information diffusée tient davantage du préjugé, du parti pris idéologique et souvent même du sexisme le plus primaire que d’une démarche éclairée ». Face aux discours, aux fantasmes, aux constructions très idéologiques, au « sexe » comme marqueur spécifique, des chercheuses « proposent une synthèse des connaissances actuelles et une réflexion sur la différenciation psychologique des sexes et de l’orientation sexuelle et sur les notions de sexe et de genre ». Lire la suite

Edentulisme

(De nos envoyés spéciaux Jean Casanova et Andrée Bourdieu – Aula Magna de la Faculté de Médecine – Lleida – Catalogne 27 Novembre 2014)

Chers lecteurs, nous tenons à vous dire quelques mots de notre séjour à Lleida, plus connue sous le nom de Lerida (Catalogne) où, pour la rubrique Santé de notre journal, nous « couvrions », c’est le mot journalistique, le Congrès biennal Européen de Chirurgie dentaire.

Et, plus que des travaux eux-mêmes des excellents spécialistes présents, travaux dont le caractère technique laisserait beaucoup d’entre vous indifférents, ce dont nous voulons vous parler c’est de 2 surprenantes conférences prononcées à mi-parcours du congrès, toutes deux sans relation directe avec l’art bucco-dentaire, mais, comme il est de coutume dans nombre de congrès scientifiques, prononcées et suivies avec une grande attention par les praticiens présents, conférences destinées à prendre un peu de hauteur et à montrer que le labeur de l’artisan n’exclut pas la haute culture et l’élévation d’esprit, bien au contraire.

Ils ont tort ceux qui suivent le sens commun, lequel voudrait voir dans le dentiste le simple technicien du plombage de la carie ou, moins glorieux encore, le descendant de l’arracheur de dents des époques pas si reculées, où l’avulsion, la plus brutale de surcroît, était le seul remède opposé à la terriblement douloureuse algie dentaire (ne disait-on pas alors, « rage de dents »?). Injustice suprême, souvent traité de menteur !

Eh bien non ! Même confiné à l’entretien de cette chose si prosaïque, la dent, dans cette cavité sombre et pas toujours fraîche, la bouche, l’art dentaire peut ouvrir à la réflexion plus générale, voilà ce que nos deux conférenciers se sont appliqués à nous démontrer, studieusement suivis par toute l’assemblée. Et sur quel sujet ?

Sur le sujet de l’édentulisme, terme étrange dont n’attendez pas la définition du Larousse, Robert ou Littré, l’Académie étant encore réticente à le reconnaître. Bien que d’origine latine et parfaitement admis en anglais et en catalan, elle lui préfère pour l’instant celui d’édentement, comprenez « absence de dents » ou « l’état de sans-dents » formule ayant connu un florès éclatant ces derniers temps, mais dont la vulgarité nous laisse encore un goût amer. Sur ce thème donc de l’édentulisme, il nous a été permis d’entendre communication du travail de 2 équipes. Travaux au premier abord aux antipodes l’un de l’autre, mais qu’à la réflexion, la mise en parallèle est riche de réflexions.

Tout d’abord le Pr Robert Meredith du Montclair State University de New Jersey, grand spécialiste en paléo-ornithologie évolutionnaire, est venu nous expliquer comment « Les Oiseaux ont perdu leurs dents il y a 116 millions d’années ». Grand mouvement d’attention de la salle à cette annonce. Et c’est bien le moins, de la part de spécialistes.

En comparant les génomes de 48 espèces d’oiseaux actuelles à ceux d’animaux ayant aussi perdu leur dents – 3 espèces de tortues et 4 mammifères (l’armadillo à neuf bandes, le paresseux d’Hoffman, l’oryctérope du Cap et le pangolin chinois), bestiaire déjà fourni auquel son équipe rajoutait l’ADN du chien domestique, de l’éléphant d’Afrique et du cachalot, ces trois dernières espèces toujours dentues, ces chercheurs ont ainsi mis en évidence les 6 gènes, dont l’inactivation chez la souris de laboratoire se traduit par des défauts dans la formation de la dentine et de l’émail.

Conclusion de nos scientifiques : « C’est ainsi que la machinerie génétique de formation des dents a été perdue sur la branche ayant donné naissance à tous les oiseaux actuels ». Sur la branche, la formule était bien trouvée ! Pourquoi ces mutations ont-elles été sélectionnées par l’évolution ? En quoi la perte des dents pouvait-elle être considérée comme une réussite évolutive ? Semble-t-il, par ce que corrélée avec le développement du bec et de ses avantages : un bec corné, léger est un atout pour le vol et donc la capture des proies alimentaires et donne ainsi accès à des niches écologiques variées. Et lorsque le Pr Meredith rajouta que tout ceci n’était pas sans relation avec l’apparition du chant et prononça le mot de rossignol, l’émotion s’empara de l’assistance et la communication écourtée par des tonnerres d’applaudissements.

Vous comprendrez, dans ces conditions, la difficile tâche à captiver son auditoire pour le Pr Manolo Vallses, notre second conférencier, sociologue au Département d’Economie Sociale de la Universitat Oberta de Catalunya, communiquant sur le thème « Edentulisme – pauvreté – précarité », et dont les travaux tendaient à souligner le cruel paradoxe de nos sociétés néolibérales où progressent à pas de géant les possibilités thérapeutiques de l’art dentaire (soins, couronnes, implants…) et où l’édentulisme peine à être enrayé, pour ne pas dire qu’il se développe à grands pas dans certaines couches sociales, le Pr Vallses rajoutant qu’il devait de plus en plus être considéré comme un marqueur de la pauvreté, de la précarité et des bas salaires. Ce qui lui valait, bien entendu, approbation évidente de quelques intervenants et applaudissements polis et circonstanciés du reste de l’assistance. Quant aux pistes qu’il tentait de suggérer pour s’attaquer à ce fléau, ouverture des cabinets le dimanche matin, ouverture encore, mais cette fois du capital du cabinet, aux apports extérieurs, nous devinâmes aux mouvements d’épaules dubitatifs de l’assemblée et même à l’audition de quelques sifflets, qu’elles étaient loin de convaincre.

Chers lecteurs, nous ne pouvons pas conclure sans tenter au moins un parallèle entre ces deux appréhensions du phénomène, à vrai dire ne recouvrant pas tout à fait les mêmes choses.

Pour la première, phénomène sélectif, les premiers oiseaux avaient des dents ; ils les ont perdus pour chanter, qui le regrettera ? Et, souvenez-vous de la formule du Pr Godesberg de l’Institut Max-Planck, « L’Evolution ne remonte pas le temps », c’est donc pour toujours ! Irréversible ! La vieille et sagace formule populaire qui, pour « jamais », dit « Quand les poules auront des dents » est là pour l’attester.

Pour la seconde, édentulisme – pauvreté, elle réversible, il serait peut-être temps par d’offensives mesures, et non par les sournoises suggestions du Pr Vallses, d’y porter remède. Mais, sentant venir la bronca, ce dernier et son adjointe Mari Sol avaient déjà quitté la salle.

Jean Casanova, 14 décembre 2014

L’obligation de subir nous donne le droit de savoir, pour agir contre les crimes industriels

thebaud-mony-science-asservieDans son avant-propos, Annie Thébaud-Mony parle d’Henri Pérezat, physico-chimiste et toxicologue, son compagnon de vie et de lutte. Elle et lui ont considéré « que nos recherches scientifiques devaient pouvoir servir de support à l’action contre les atteintes à la santé dans l’activité de travail, dans un contexte environnemental dominé par les risques industriels ». Elle et lui ont « toujours refusé de dissocier notre démarche de chercheurs de l’ancrage dans une coopération avec ceux – individus ou collectifs – que nous pouvons considérer comme des sentinelles de santé ». Il s’agit dans ce domaine de « construire des contre-pouvoirs face à la mise en danger sur les lieux de travail ». Cette dimension de contre-pouvoir me semble essentielle.

En introduction, l’auteure souligne deux objectifs du livre :

  • « Le premier objectif de ce livre est d’analyser comment les scientifiques, dans leur majorité, ont été amenés à s’inscrire dans un processus de confiscation et de corruption de la science au service des intérêts privés des grands groupes industriels et de leurs actionnaires, avec la complicité active de l’Etat ».

  • « Le second objectif est de montrer comment une recherche fondée sur d’autres valeurs et visant d’autres finalités que celles d’un développement industriel et financier répondant aux exigences de l’enrichissement de quelques-uns conduit à engager des démarches scientifiques alternatives qui mettent en synergie des savoirs complémentaires : ceux d’« experts-citoyens » et de « citoyens-experts ». »

L’auteure parle aussi de restitution du devenir-devenu de courants scientifiques dominants, de solidarité active, d’histoire des connaissances et des falsifications, de pouvoirs et de contre-pouvoirs, d’une autre conception de la pratique scientifique.

Dans une première partie « Risques industriels et recherche en santé publique », Annie Thébaud-Mony insiste sur la « stratégie du doute » déployée par les firmes industrielles et des scientifiques, sur « l’instrumentalisation de l’épidémiologie dans la construction de l’invisibilité des victimes des risques industriels ». Elle parle, entre autres, des partis pris de la recherche, des inégalités sociales face au cancer, de la mise hors sujet du travail et des origines professionnelles des maladies, de confusion entre « rigueur » scientifique et approche quantitative et/ou mathématique, de domination de « l’idéologie comportementale » et de renvoi à des causalités individuelles, de science asservie. Elle montre le caractère dépourvu de sens de la notion de « risque acceptable ».

Dans cette partie, l’auteure traite aussi des effets toxiques du plomb, de l’amiante, de la construction méthodique du doute sur la toxicité des produits, du concept de « valeur limite d’exposition (VLE) », de la non prise en compte de l’expérience du « travail exposé », de cancers, de la nécessaire « production continue de connaissances des liens entre les pathologies observées et les facteurs de risque en cause », des victimes invisibilisées… Elle poursuit sur le nucléaire, en revenant sur le « projet Manhattan », les victimes des bombes et des retombés radioactives des essais nucléaires, de « l’indifférence affichée des responsables pour les conséquences sanitaires », du masquage des réalités derrière le secret défense, des expérimentations humaines, de l’omerta et des chercheurs et chercheuses « non-aligné-e-s »… Elle souligne la non validité du postulat « d’une dose seuil ».

Un chapitre est consacré aux périls chimiques. Annie Thébaud-Mony y analyse, entre autres, les biocides, les atteintes à la vie, la chimie et l’agro-alimentaire, « la croissance indéfinie des substances chimiques et… de l’ignorance toxique », les effets génétiques transgénérationnels, la contamination in utero, les phénomènes de résistance biologique, la fantasmagorique dose « inoffensive »…

J’ai particulièrement été intéressé par le dernier chapitre : « La « mort statistique » ou l’incertitude reconduite ». L’auteure y discute de causalité réduite à des bases statistiques, revient sur le paradigme du doute, présente une double histoire du cancer. « Cette double histoire aux variations infinies rend impossible, au moment où se manifestent les signes cliniques du cancer chez une personne singulière, la reconstitution biologique précise de ce qui s’est passé dans les cellules de cette personne au cours des trois ou quatre décennies précédentes ». Elle analyse les connaissances uniquement basées sur la mortalité, les méthodologies statistiques, les « excès de cas de cancer » en écho avec la fameuse « dose tolérable »… Le doute doublé par le doute statistique pour restreindre les recherches… sans oublier les entraves construites par les industriels aux actions des institutions, aux chercheurs et chercheuses non asservi-e-s. « Les mathématiques complexes utilisées pour cette production de l’incertitude donnent à la démarche l’apparence de la rigueur, de l’objectivité, pour tout dire de la science. Surtout, elles rendent quasi impossibles l’échange et la discussion entre, d’une part, les travailleurs et citoyens, victimes d’empoisonnement par ces toxiques, et, d’autre part, les scientifiques qui jonglent avec les chiffres, abstraits et anonymes, de milliers de cas de cancer. La « mort statistique » fait écran à la connaissance des catastrophes sanitaires engendrées par les risques industriels ».

Dans la seconde partie de l’ouvrage, « Contre-pouvoirs scientifiques et luttes citoyennes contre le doute et l’invisibilité », Annie Thébaud-Mony parle de contextualisation, d’épidémiologie « qui ne reconnaît que peu ou pas la relation entre travail et cancer », de mécanismes de contamination, de l’inhalation, de formes oxydantes, de processus d’action des molécules, des inégalités de santé, de santé publique, des accidents chez les sous-traitants permettant à certaines grandes entreprises, comme EDF, d’afficher un taux d’accidents sans rapport avec la réalité…

Elle poursuit sur les relations entre précarisation sociale et santé, insiste particulièrement sur l’histoire du combat contre l’amiante, l’invisibilisation des victimes,. Elle interroge les expert-e-s et leur fameux doute… Elle souligne aussi l’effacement des traces, comme dans le secteur minier, les logiques assurantielles des politiques de « réparations » des maladies professionnelles.

Il faut comme l’auteure nommer les choses, il s’agit bien de crimes industriels

Le chapitre sur la négation « scientifique » des conséquences sanitaires du risque nucléaire est solidement argumenté. L’auteure insiste sur la réduction à un seul type d’exposition, sur le masque du « secret-défense », sur les productions des chercheurs et chercheuses dissident-e-s, sur la protection à organiser contre « la mort nucléaire » pour notre génération comme pour les suivantes.

Annie Thébaud-Mony montre bien le rôle de la sous-traitance dans les travaux de maintenance des centrales nucléaires, de la sous-traitance en cascade, et l’impossibilité organisée de recensement des salarié-e-s travaillant dans ce secteur. Elle interroge : jusque quand les soit-disant « expert-e-s » vont-elles/ils rester prisonnier-e-s du mythe de l’atome sans danger, de leur enfermement dans un rôle mortifère.

Elle parle aussi des risques chimiques, du droit de tuer que se sont octroyé les industriels du secteurs.

L’auteure termine sur le refus du « hors-sol » et donc la nécessaire prise en compte des relations travail-cancers, car les maladies professionnelles, sont des maladies éliminables. Elle souligne des expériences concrètes de co-constructions de connaissances.

En conclusion, Annie Thébaud-Mony revient sur le mépris des « expert-e-s » engagé-e-s dans la justification « scientifique » de l’industrie, sur les politiques de privatisation de la recherche publique, sur le droit des victimes à obtenir justice et réparations… Le titre de cette note est extrait de la dernière phrase de cette conclusion.

La parole scientifique n’est jamais située dans un espace objectif auto-référentiel et désincarné. Les arguments « scientifiques » ne sauraient être hors de l’histoire, des rapports sociaux, de la politique comme choix démocratique…

De ce point de vue, il est plus que temps, que les industriels, les actionnaires et les scientifiques soient redevables devant la justice des conséquences, sur la vie d’autrui, de leurs actes. Car il s’agit ici de pratiques mortifères, d’empoissonnements, de meurtres plus ou moins lents…

En complément possible :

Fabrice Nicolino : Un empoisonnement universel. Comment les produits chimiques ont envahi la planète, LLL Les liens qui libèrent 2014, combien-de-maux-combien-dannees-de-vie-en-bonne-sante-perdues-combien-de-mort-e-s-combien-de-silence/

Hélène Adam et Louis-Marie Barnier : La santé n’a pas de prix. Voyage au cœur des Comités Hygiène Sécurité et Conditions de Travail, Editions Syllepse 2013, retrouver-les-chemins-de-la-remise-en-cause-de-la-societe-entiere/

Notes de la Fondation Copernic, coordonné par Louis-Marie Barnier : Travailler tue en toute impunité…, Editions Syllepse 2009, La délinquance patronale doit être sanctionnée 

Annie Thébaud-Mony : La science asservie

Santé publique : les collusions mortifères entre industriels et chercheurs

La Découverte, Paris 2014, 310 pages, 21 euros

Didier Epsztajn

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Lire aussi entretien du 11 mai 2015 sur Bastamag : Risques toxiques : comment les cancers des ouvriers sont occultés par les industriels

http://www.bastamag.net/Risques-industriels-On-veut-faire-disparaitre-ceux-qui-ont-ete-contamines

Les inégalités de genre pourraient « être enregistrées » au niveau du génome, jusqu’à devenir ce que nous identifions ensuite comme des caractères « sexués »

touraille-« Le biologique est capable d’enregistrer l’ordre social et de le faire advenir en nature, telle est la thèse extrême forte de Priscille Touraille reprend à son compte dans ce livre en faisant valoir à quel point elle est restée insuffisamment explorée ». Dominique Pestre commence ainsi sa belle préface.

Il s’agit donc de traiter d’un caractère « morphologique », la différence moyenne de taille entre hommes et femmes « qui semble inaccessible au « social ». »

Le préfacier indique aussi : « En bref une proposition passionnante dans l’immensité de ce qu’elle offre, une proposition joyeusement ironique (et souvent dévastatrice), qui ouvre drastiquement nos cadres de pensée et suggère d’apprendre à sortir des lieux communs infondés (mais socialement bien compréhensibles) qui peuplent nos esprits et bien des écrits de science ». L’évolution des espèces ne peut être appréhendée comme un phénomène simplement « naturel », il convient de rappeler qu’elle peut-être aussi induite par « le fait de la volonté délibérée des humains, ou de la manière dont ils s’organisent ». Le préfacier résume le cœur de la démonstration de Priscille Touraille, « l’inégalité structurelle et de long terme entre hommes et femmes (la « domination masculine » si l’on souhaite reprendre ce vocabulaire), la nature dissymétrique de ces relations et de l’environnement dans lequel hommes et femmes ont été (se sont placés) au long de l’histoire qui a fait advenir l’espèce humaine, et en particulier l’inégalité durable d’accès aux ressources entre mâles et femelles, peuvent très bien avoir été des éléments décisifs du processus historique de sélection et d’adaptation biologique qui a conduit aux caractères morphologiques que nous connaissons aujourd’hui ».

Il souligne que, contre les habitudes de pensée, « les biais systématiques », les constructions forcement partielles des sciences, il faut ne pas écarter les questionnements dérangeants, « la question vaut d’être posée »… pour permettre de revendiquer « la volonté d’objectivité et d’universalité »

Une chaude incitation à lire ce livre. Et celles et ceux qui s’y plongeront, suivront un parcours très argumenté dans les évolutions théoriques, probablement souriront aux accents ironiques de l’auteure, ne manqueront d’apprécier des analyses refusant ce « bon sens » participant de la négation des dominations sociales. De multiples questions soulevées contre les angles morts de la pensée, les portes closes des fausses évidences, les évitements et les constructions justifiant un fantasmatique ordre des choses…

De ce livre dense, le plus souvent à travers des citations de l’auteure, je ne présente, que certains éléments du prologue, en insistant sur des questions posées. Je choisis subjectivement des citations des différents chapitres et souligne quelques éléments du très bel épilogue « Souffrances et gaspillage de vies : un silence théorique ».

Dans un « Prologue à une enquête transdisciplinaire », Priscille Touraille indique entre autres « Cette étude envisage les diverses explications avancées dans le cadre de la théorie de l’évolution pour rendre compte de la signification adaptative des différences de taille corporelle entre mâles et femelles »

L’auteure nous rappelle que « le concept d’adaptation émerge avant tout comme question », qu’aucun caractère « ne peut plus être pensé comme adapté a priori », qu’il faut examiner les modèles construits par les disciplines qui traitent de l’évolution à la suite de Darwin. Elle parle, entre autres, de l’idée de sélections coûteuses, d’hypothèse raisonnable sur le dimorphisme sexuel de stature, des « coûts biologiques des inégalités », de la « pensée de la différence », de « régimes de genre », d’intentionnalité de type politique, de critique féministe des sciences, des concepts « ordinaires » voilant-entravant les compréhensions, d’argumentaires interdisciplinaires…

Priscille Touraille insiste, comme tout au long de son ouvrage sur des questions souvent non-posées. « C’est un des questionnements auxquels conduits cette étude : voir si ce n’est pas, justement, à cause d’une mise à distance théorique systématique des coûts générés par des pratiques culturelles que n’est pas formulé par ces champs disciplinaires un modèle robuste du dimorphisme sexuel de l’espèce humaine » ou « j’essaierai, à travers le questionnement croisé d’hypothèses proposées par plusieurs champs disciplinaires, de faire surgir la question de savoir si la dimorphisme sexuel de stature dans l’espèce humaine est un phénomène qui engendre des coûts et pour qui ».

L’auteure parle de la contribution des anthropologues à la question du genre. Elles et ils montrent : « qu’à des degrés divers, mais dans toutes les sociétés humaines, toutes les dimensions du social – non seulement la sphère de la reproduction proprement dite, mais dans les rapports de parenté, la sexualité, le travail, l’accès aux ressources et aux savoirs, etc. – sont informées par une différenciation des individus sur la base de l’anatomie génitale ». Je souligne « toute les dimensions du social », ce qui, de fait, devrait interdire de contourner cela dans les analyses. Mais cette leçon ne semble pas avoir été bien entendue par de multiples chercheurs, dont les sociologues et les « politologues »…

Priscille Touraille interroge donc « jusqu’à quel point les cultures humaines pourraient constituer des forces sélectives pour des phénomènes tels celui du dimorphisme sexuel de stature dans les populations humaines, autrement dit, se demander jusqu’à quel point le genre peut s’inscrire dans le génome, ce qui reviendrait alors à bousculer l’idée qu’une caractéristique parfaitement biologique ne puisse pas, en même temps, être indiscutablement sociale ».

Quelle est donc « la signification adaptative des dimorphismes sexuels de taille » ? L’auteure analysera les différents modèles théoriques élaborés depuis Darwin.

Sommaire :

Préface – La mal-mesure des femmes

Prologue à une enquête transdisciplinaire

Des motivations prospectives – « Dimorphismes sexuels » : une définition inadéquate mais consensuelle – À l’origine des modèles du dimorphisme : l’idée de sélections coûteuses – Écologie comportementale humaine : la négligence des coûts de sélection – Une alliance de l’anthropologie biologique et de l’anthropologie sociale sur la question des coûts biologiques des pratiques culturelles – La question des coûts biologiques des inégalités de genre – Une démarche anthropologique « impliquée » – « Une argumentation interdisciplinaire » – Organisation de l’ouvrage

Chapitre premier : Mécanismes génétiques : la « boîte grise »

Deux sexes : entre ordinaires et savantes, des conceptions fort glissantes – Le dichromatisme : premier débat sur l’hérédité des caractères sexuellement dimorphes – Les dichromatismes sexuels et l’avènement de la génétique – Dimorphismes sexuels de taille corporelle et mode de transmission héréditaire : un écheveau de problématiques – Les vues ordinaires : une entrave à la compréhension des modèles d’hérédité – L’analyse génétique de la taille corporelle – Les dimorphismes sexuels de taille corporelle : une héritabilité fantôme – L’hypothèse de l’« inertie phylétique » – Le modèle du « bimaturisme » revu par la perspective du développement – L’analyse adaptative

Première partie : Des mâles plus grands que les femelles : une vue de l’adaptation en rupture avec le sens commun

Chapitre 2 : Le modèle de la compétition sexuelle entre mâles. Avantages reproductifs ou de survie : les deux termes de l’adaptation
Sélection des variants les plus grands : un avantage « reproductif »… – Du point de vue de la survie : des avantages coûteux – Avantage reproductif et avantage de survie : la notion d’avantage est-elle dans les deux cas équivalente ?

Chapitre 3 : Homo sapiens : l’entrée de la culture dans le débat
Augmentation de la stature des hommes sous l’effet des guerres : le modèle d’Alexander et al.

Augmentation de la taille des hommes sous l’effet de la division genrée du travail

Chapitre 4 : Du modèle des « mâles protecteurs » au modèle du choix des femmes

Le modèle du mâle protecteur – Le modèle de sélection sexuelle par choix des femelles – Dimorphisme sexuel de stature chez l’Homme : le choix des femmes ?

Deuxième partie : Des femelles plus petites que les mâles : une vue conflictuelle de l’adaptation ?

Chapitre 5 – Le modèle de la « grande mère » : la nutrition au cœur du débat

Changement de paradigme en primatologie : les besoins énergétiques des femelles – L’« avantage reproductif » d’une grande taille pour les femelles – Le modèle de la « limitation des ressources » comme facteur sélectif de petites tailles corporelles

Chapitre 6 – Des ressources limitées ou un accès limité aux ressources ? Les conséquences de la compétition entre mâles

Quelques cas où les femelles ont la priorité dans l’accès aux ressources – Divergence des niches alimentaires – Espèces où les mâles ont la priorité sur les ressources – Sélection sexuelle contre sélection naturelle

Troisième partie : Femmes. Les coûts biologiques du genre : une idée taboue ?

Chapitre 7 – Des statures « adaptées » à des conditions nutritionnelles défavorables ?

Nutrition et différences de stature entre populations ou entre générations – Nutrition et dimorphisme sexuel de stature : un écheveau d’interprétations

Chapitre 8 – Un bassin féminin « adapté » à la parturition ?

Homo : augmentation de la stature en rapport avec des pressions obstétriques – Femmes Homo sapiens modernes : des petits corps mais des grands bassins ? – Réduction de la stature ? Une explication aux variations du bassin ?

Chapitre 9 – La stature : déterminant clé de la mortalité maternelle
« Une faille dans l’évolution humaine » : la « tragédie obstétrique » – Le lien entre stature et disproportions fœto-pelviennes : l’apport de la littérature médicale – Un modèle évolutif de la variation du degré de dimorphisme de stature : les pressions de sélection obstétriques

Chapitre 10 – Qui a le plus besoin de protéines ?

Homo sapiens : un intestin adapté à des aliments de valeur nutritive élevée – Hommes versusfemmes : des besoins nutritionnels plus importants ? – La grossesse, l’allaitement et le travail des femmes

Chapitre 11 – Politique des protéines, politique du genre

Inégalités nutritionnelles : des comptes rendus impressionnistes, mais d’une violence récurrente – Interprétations des inégalités alimentaires :« une vraie résistance panglossienne » – Les femmes ont faim ? Qu’on leur donne des symboles ! – L’« égoïsme des hommes » : une prolepse douteuse – À qui profite le contrôle des protéines ? – Quelle conséquence à long terme sur la stature des femmes ?

Épilogue : Souffrances et gaspillage de vies : un silence théorique

J’invite les lectrices et les lecteurs à faire l’effort de lire les parties les plus « techniques » (présentées avec un vocabulaire précis et compréhensible) et à suivre les différentes parties. Comme indiqué en début de note, j’ai choisi de ne pas commenter le cœur de l’ouvrage, juste de choisir subjectivement quelques citations :

  • « rupture avec la pensée qui voit le dimorphisme sexuel comme origine à la division genrée du travail »

  • « Ces justifications manifestaient plutôt, comme dirait Wiktor Stoczkowski, un manque à imaginer, et vraisemblablement la transcription – dans un domaine aussi spéculatif – de tous les fantasmes et idéologies du genre constamment marqués dans nos cultures par un masquage de la réalité oppressive qu’elles recouvrent »

  • « La vraie question à poser ici, et qui n’est pas posée pas les auteurs des études sur le choix de partenaire dans l’espèce humaine, serait celle-ci : la préférence des hommes pour les femmes plus petites a-t-elle un coût de survie pour les femmes ? »

  • « Les femelles mammifères convertissent, comme tout organisme, les nutriments qu’elles trouvent dans l’environnement pour les besoins de leur propre corps, mais, si elles ne sont pas stériles ou hostiles à la copulation, la réalité est qu’elles devront rapidement satisfaire d’autres besoins énergétiques que celui de leur propre métabolisme »

  • « La question à poser concrètement dans cette optique est autant la question de la limitation des ressources que celle de l’accès aux ressources pour les femelles »

  • « La perspective dite « nutritionnelle » éjecte de l’analyse des phénomènes de dimorphisme sexuel de stature du champ de l’adaptation. Les conséquences d’une telle vision, sont, à mon avis, que l’on évite de questionner la possibilité d’un éventuel impact que pourraient avoir les phénomènes de nutrition au niveau du génome lui-même »

  • « Plus l’organisme maternel a des besoins énergétiques élevés, plus il souffrira d’une concurrence avec le fœtus et ensuite avec l’enfant en cas de restrictions alimentaires »

  • « Une fois l’espèce embarquée dans l’aventure de la bipédie, les contraintes mécaniques sur le bassin empêchaient simplement celui-ci de s’élargir. La locomotion bipède ayant modifié la structure du bassin, une espèce chez laquelle apparaissait un fœtus doté d’un crane volumineux ne pouvait pas modifier ces contraintes »

  • « Ce qu’il faut entendre, c’est que les femmes auraient en moyenne un bassin relativement plus large que les hommes, proportion qui saute aux yeux dans les cas d’écarts de stature. Mais, et c’est sur ce point que je souhaite ici faire porter l’attention, les femmes ont aussi, en moyenne, des cranes relativement plus volumineux que ceux des hommes en rapport à leur taille. Mais nul n’entend dire jamais que les femmes ont un cerveau plus volumineux »

  • « En fait de tarte à la crème, il faudrait se demander si on ne se trouve pas plutôt là devant un des plus beaux oxymores de la pensée scientifique, à savoir la mortalité maternelle comme effet de l’adaptation du bassin féminin à la parturition. Le résultat d’un oxymore en sciences a toutes les chances de tourner en aporie et l’aporie, en déni »

  • « Mais si une petite stature représente un facteur de risque pour une femme dans toutes les populations, il en existe un deuxième : la mortalité augmente aussi avec le nombre d’enfants mis au monde »

  • « Le déni des activités des femmes comme demandant un effort et une grande dépense d’énergie peut se retrouver autant chez les ethnographes que dans les populations observées par les ethnographes »

  • « L’idée que les hommes doivent manger plus et mieux que les femmes, même si elle est aujourd’hui largement remise en cause par les sciences de la nutrition, est peut-être l’idée la plus répandue qui soit dans les sociétés humaines »

  • « On voit bien là se profiler une « politique » : l’accès des femmes à la production alimentaire des hommes est réglementé, tandis que l’accès des hommes à la production des femmes est tellement apparemment une évidence que les ethnologues ne prennent pas la peine d’en faire même la remarque »

  • « les théories indigènes qui ciblent les protéines animales comme aliments à éviter pendant la grossesse n’ont pas valeur d’« observations scientifiques » mais relèvent de la justification d’inégalités qui seraient autrement plus criantes »

  • « Que des populations puissent ne pas manger à leur faim n’est pas une préoccupation de la littérature ethnologique. Le fait que les femmes puissent avoir plus faim que les hommes dans ces populations est donc encore moins à l’ordre du jour »

  • « La littérature du type de celle qui voit dans ces pratiques d’inégalité alimentaire une nécessité adaptative ajoute à la violence des faits une violence théorique »

  • « Un des moyens de la coercition sociale tient aussi au contrôle des ressources »

  • « La réticence à lier les phénomènes d’inégalité nutritionnelle aux régimes de genre est cependant remarquable, non seulement dans les hypothèses adaptatives que nous avons énumérées, mais aussi dans la négation a priori du phénomène d’inégalité »

  • « A qui profite vraiment cet état de dépendance, nutritionnellement parlant ? Là est la question qui se pose ici »

  • « Si on part, cette fois, du modèle qui dit qu’une limitation des ressources va contre-sélectionner les variants les plus grands chez les femmes, le dimorphisme de stature existant dans l’espèce humaine serait donc un indice que les femmes ont été confrontées de manière chronique à des pratiques culturelles d’inégalité alimentaires qui ont conduit à de notables pressions de sélection dans le sens d’une réduction de leur stature par rapport aux hommes »

Dans son très bel épilogue « Souffrances et gaspillage de vies : un silence théorique », Priscille Touraille souligne que « La réponse de la biologie évolutive à la question de la signification adaptative des dimorphismes de taille corporelle n’est pas qu’ils apparaissent parce qu’ils donnent un avantage aux individus eux-mêmes, à leur bien-être ou à leur survie ». L’auteure montre que le plus probable est, non l’augmentation de la taille des hommes, mais bien la diminution de celle des femmes. Il faut donc l’expliquer, d’autant que cette diminution aggrave leur situation en regard de la reproduction. 

« Les pratiques culturelles de restrictions alimentaires dont les femmes sont l’objet dans beaucoup de cultures pourraient être proposées comme force sélective idéale du dimorphisme sexuel de stature », encore faut-il que cette piste de recherche soit empruntée.

Priscille Touraille ajoute, entre autres, que « la non-analyse des coûts potentiels associés au dimorphisme repose sur une interprétation de la théorie de l’évolution en réalité très peu en accord avec les intuitions darwiniennes ». Les non-questionnements, les non-recherches, aboutissent à travestir les réalités. « Si ces adaptations engendrent un taux de mortalité sans commune mesure avec ce qui peut-être constaté pour d’autres femelles mammifères, elles ne sont pas seulement négatives et handicapantes ». Des adaptations, des coûts, des souffrances…

Il faut donc que les sciences sociales remettent en question « leurs propres catégories sur le biologique, trop souvent liées à la pensée ordinaire qui les voit comme des phénomènes indépendant du social ».

Comme l’indique Priscille Touraille « Il s’agirait ici de comprendre en quoi les inégalités de genre pourraient également « être enregistrées » au niveau du génome, jusqu’à devenir ce que nous identifions ensuite comme des caractères « sexués ». »… Un travail nécessairement interdisciplinaire.

Un livre passionnant. Une nouvelle preuve de l’apport incontournable des féministes, et de la nécessaire prise en compte du système de genre pour toutes les analyses concernant les êtres humains.

Voir petite vidéo de l’auteure : Une question de genre

Priscille Touraille : hommes grands, femmes petites : une évolution coûteuse – les régimes de genre comme force sélective de l’adaptation biologique

Editions de la Maison des Sciences de l’Homme, Paris 2008, 442 pages, 47 euros

Didier Epsztajn

Combien de maux, combien d’années de vie en bonne santé perdues, combien de mort-e-s, combien de silence ? 

nicolino-empoisonnementuniverselLe livre commence comme un conte. L’auteur nous parle des mondes oniriques, du temps très long, d’anaconda, de crêpe Suzette, de matière gazeuse, de milliards de collision, d’allumette, de curiosité…

Puis ce sera le temps des alchimistes, de la transmutation, Al-kîmiyâ, Bolos, Thomas d’Aquin, Paracelse, « Toutes les choses sont poison, et rien n’est poison ; seule la dose détermine ce qui n’est pas poison », Lavoisier et d’autres…

Le conte se transforme en thriller, gris, noir, de plus en plus noir. Comme l’indique Fabrice Nicolino, la chrysalide devint industrie. La recherche devient inséparable de l’industrie de la mort.

Développement du capitalisme, développement de la chimie de synthèse. Les mondes s’ouvrent, au moins dans les cerveaux des scientifiques vers le Progrès, avec un grand P. Synthèse de l’urée, mauvéine, Irénée du Pont de Nemours, la poudre et la guerre de Sécession, DuPont, le TNT, « Le grand massacre est un multiplicateur de profits »…

BASF, la fin de la garance, Bayer et la synthèse de l’aspirine, Dow Chemical et le brome, le prix Nobel de chimie, « Alors que l’Europe s’apprête à sombrer dans la boucherie des tranchées, la chimie est, avec d’autres disciplines scientifiques, la promesse totalitaire d’un monde où tous les problèmes seront réglés par l’action sur la matière. Tout le monde ou presque pense à cela. Tout le monde se trompe ».

Le capitalisme, la guerre, la chimie, un cocktail bouillonnant, l’ivresse dure encore…

Je ne saurai résumer toutes les présentations et les analyses détaillées de Fabrice Nicolino. Il faut lire ce livre, suivre pas à pas quelques-uns de ces scientifiques nobélisés ou non, leurs découvertes. Ils eurent probablement bonne conscience, certains furent des assassins en blouses blanches, des « criminels de labo », les mêmes ou d’autres représentent une « banalité du mal ».

La seconde partie de l’ouvrage est intitulée « Le temps des assassins ».

Fritz Haber, la fixation de l’azote, l’ammoniac, BASF, la porosité entre industrie des colorants et celle des explosifs, le racisme revendiqué, les violations des conventions internationales de La Haye, le refus de certains, l’utilisation du chlore dans les tranchées, le gaz moutarde, des prix Nobel et des criminels de guerre, le Zyklon B (celui qui servira à gazer les juifs/juives, les tziganes, etc…)

IG Farben, « la fabrique de l’holocauste », chimistes, parti nazi et industriels, Zyklon B, tabun, sarin, soman… L’auteur souligne « les beaux succès criminels » des laboratoires. Presque tous les savants chimistes impliqués moururent dans leur lit, l’impunité fut organisée à tous les étages.

DuPont, le nylon, la dislocation de l’uranium, les petits oiseaux, la bombe, une autre histoire, la même histoire, l’impunité. Comme l’écrit l’auteur « Pas de procès de Nuremberg pour la chimie de synthèse ! ».

Mais si certains massacres sont (re)connus, qu’en est-il de Tambov (1921), du Rif (1921-1927), de l’Ethiopie (1935), de la Chine (1937…)… et plus récemment de la guerre Irak-Iran, de la guerre du Golfe, de la Tchétchénie, de la Syrie… Crimes de guerre, violation des traités internationaux, crimes contre l’humanité, utilisations massives de produits chimiques mais les industries chimiques ne seraient ni responsables, ni coupables, les Etats non plus, l’impunité encore et toujours. L’argent coulait à flots comme les empoisonnements. Il continuera à couler. Il faut bien sauvegarder les emplois et les profits !

Voici « Le temps de la peste et du choléra ».

Les mots, « les fabricants ont essayé d’imposer leur vocabulaire », des mots plaisants euphémisant des réalités plus pesticidées. Il s’agit toujours de Guerre… Agent Orange, défoliant, la barbarie civilisationnelle étasunienne au Vietnam, DDT, etc… Les pesticides et la mort des abeilles, la contamination très large des animaux, « c’est que les pesticides pèsent très lourd dans la dégradation de la santé des organismes vivants, dont nous sommes. Comme dans les cancers, les malformations congénitales, les troubles et les maladies neurologiques, cognitifs, de la reproduction, les dysfonctionnements immunitaires, et bien d’autres encore ».

Il y aurait des surveillances, dont ces fameuses « Limites maximales de résidus » (LMR) dont l’auteur montre les réalités derrière la propagande.

Les micro billes de plastiques, « les larmes en plastique de nos pauvres sirènes », effroyable extension du domaine des polymères.

Theodora Colborn, les recherches, « De nombreux composés libérés dans l’environnement par des activités humaines sont capables de dérégler le système endocrinien des animaux, y compris l’homme ».

Encore une histoire de dose, l’exposition des fœtus, « Car chez un fœtus, bien davantage encore que chez l’homme achevé, une dose infime peut entraîner des conséquences en chaîne incalculables », les recherches égarées, la volonté de ne pas savoir, les organismes bureaucratiques…

La diffusion des poisons, « les intérêts coalisés – scientifiques, industriels, politiques, administratifs ». Fabrice Nicolino donnent des noms, montre la construction des silences, des mensonges, des protections de l’ordre industriel. Il analyse notamment la baisse du nombre des spermatozoïdes, la transformation de l’être humain en « décharge ambulante », la non qualité de l’eau, les euphémismes de la « malicieuse langue bureaucratique », les gaz toxiques, l’air pourri des intérieurs domestiques, sans oublier encore une fois l’histoire de l’amiante, l’Union Carbide et Bhopal, les déchets électroniques…

« Combien de maux, combien de morts, combien de silence ? ». Un des impensés radicaux de nos sociétés, une surdité organisée, le tout au nom de l’augmentation de l’espérance de vie… Mais outre le fait qu’il semble incongru de « deviner notre avenir commun en regardant notre passé et notre présent », l’espérance de vie en bonne santé diminue depuis… 2007. Il faut aussi prendre en compte que celles et ceux qui sont « vieux » aujourd’hui n’ont pas été exposé-e-s « dans le ventre de leur mère, ni à la maison quand ils étaient petits, ni à l’école, ni en mangeant, ni en respirant ». L’auteur parle de l’épigénétique, de l’extrême complexité de l’ADN qui « pris isolément n’est rien », de l’ignoble appel anti-écologiste de Paris, d’obésité, de diabète, de la maladie d’Alzheimer, de l’autisme, de l’asthme, de la fibromyalgie, etc… Mais les bonnes questions ne seront pas posées.

Dans la quatrième partie, « Le temps des impuissances », Fabrice Nicolino analyse l’invention des normes, le DJA, « Grâce à ce grandiose anesthésiant social, les humains peuvent croire qu’ils sont protégés par une armée de valeureux savants désintéressés ». L’auteur poursuit sur les lobbyistes, les journalistes, l’OMS et les « effets non monotones », le programme Reach, la langue inconnue des rapports « qu’aucun citoyen réellement existant ne parle ni de comprend ». Les pages sur les perturbateurs endocriniens sont particulièrement intéressantes.

Les scientifiques, les industriels, les institutions fabriquent « le grand mensonge », des faux et des manipulations, (A noter que ces pratiques ne concernent pas seulement la chimie !). Il s’agit de bloquer les faibles avancées de Rio… L’auteur parle du « double jeu de l’Onu et du Pnue », de l’industrie, cause principale des désastres, qui « s’impose et s’imposera toujours plus comme la « solution » des problèmes qu’elle ne cesse de créer ».

Des millions de mort-e-s chaque année et l’industrie ne paiera pas, financera des actions philanthropique… et comme le souligne l’auteur « Sous la philanthropie, le crime ».

Nous sommes étions dans un conte, nous avons basculé dans un univers noir, nous sommes aujourd’hui dans l’horreur banalisée, la barbarie masquée et approuvée par les « agences de sécurité ». Encore une fois, Fabrice Nicolino cite de nombreux noms, mets en cause de nombreuses « personnalités »… Elles et ils nous construisent « Un futur sans avenir ». Disséminations de molécules, 20 millions de produits chimiques commercialisés et la chime à l’échelle nano…

Les nanoparticules qui franchissent toutes les barrières à l’intérieur des corps, le futur comme un fantasmatique mécano, la chimie verte comme bonne conscience et mensonge éhonté, des nouveaux marchés, des nouveaux accaparements, une « bio-économie ». Non décidément, « La vie n’est pas un jeu ».

Bienvenue dans le monde des chimistes, des entreprises et des organismes internationaux. Ils nous promettent un monde de progrès… Ils sèment le dérèglement, la mort… Notre avenir n’est pas technico-scientifique mais relève bien de la politique et de nos choix démocratiques. Les sciences sont des objets sociaux trop sérieux pour être laissés à la libre association des « scientifiques », des profits industriels et des bureaucraties institutionnelles.

Fabrice Nicolino : Un empoisonnement universel

Comment les produits chimiques ont envahi la planète

LLL Les liens qui libèrent 2014, 448 pages, 23 euros

Didier Epsztajn

La science dans le tsunami libéral

10Faudrait-il changer la devise bien connue « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » – credo du groupe réuni sous l’égide d’« Espaces Marx » – en science sans profit n’est que ruine du capitalisme… et de la santé des populations ? « Science », un terme qui souffre de plusieurs définitions se doit d’être interrogée pour permettre à la fois le renouveau de la recherche fondamentale mise à mal par ce capitalisme libéral pressé par la nécessité d’augmenter le profit à court terme et des formes de contrôle démocratique. Il faut laisser les scientifiques libres de chercher, nous disent les auteurs tout en donnant les moyens – en temps – aux citoyennes et aux citoyens de comprendre et de disposer. « La science pour qui ? », un petit livre qui ouvre des perspectives et rend intelligent.

« La science pour qui ? », coordination Janine Guespin-Michel et Annick Jacq, Editions du Croquant/Enjeux et débats espaces Marx, 125 p.

Nicolas Béniès