Archives de Catégorie: Tumultes

La fièvre utopique de la remise en cause radicale du réel

Dans son avant-propos, Théologies de la libération au passé et au présent, avant-propos-de-sonia-dayan-herzbrun-theologies-de-la-liberation-au-passe-et-au-present-tumultes-numero-50-2018/, publié avec l’aimable son autorisation de l’autrice, Sonia Dayan-Herzbrun nous rappelle que « Tout ce qui semble évident au plus grand nombre doit être questionné ». L’évidence, le bon sens, le de tout temps, la nature ou l’essence sont des impasses pour la pensée et l’action.

« Ce numéro de Tumultes a pour vocation de présenter un contrepoint aux discours largement et bruyamment répandus, selon lesquels « la » religion, toute religion, toute pratique ou conviction religieuse, serait incompatible avec une volonté authentique d’émancipation prenant corps dans une mobilisation collective ou un appel à la mobilisation collective ». Lire la suite

Avant-propos de Sonia Dayan-Herzbrun : Théologies de la libération au passé et au présent (TUMULTES, numéro 50, 2018)

Avec l’aimable autorisation de l’autrice

Tout ce qui semble évident au plus grand nombre doit être questionné. C’est en cela que consiste la pensée, qui est toujours mise à distance et interrogation. Ce numéro de Tumultes a pour vocation de présenter un contrepoint aux discours largement et bruyamment répandus, selon lesquels « la » religion, toute religion, toute pratique ou conviction religieuse, serait incompatible avec une volonté authentique d’émancipation prenant corps dans une mobilisation collective ou un appel à la mobilisation collective. Lire la suite

Promouvoir les diverses formes d’être au monde pour l’égalité et la liberté

Colonialité, « Celle-ci structure les expériences aussi bien dans les régions du monde naguère encore colonisées qu’à l’intérieur des puissances colonisatrices ».

Je ne vais pas ici discuter des termes employés, certains ne me semblant pas adéquats aux analyses, à commencer par tous les « post ». Ainsi, hors des citations des auteur-e-s, j’utilise pour ma part, luttes anti-colonialistes ou anti-coloniales, colonialité du pouvoir, luttes dé-coloniales.

Dans leur présentation, Zahra Ali et Sonia Dayan-Herzbrun abordent les études postcoloniales, la critique de l’eurocentrisme et de ses constructions d’altérités radicales, des positions d’intellectuel-le-s et théoricien-ne-s décoloniaux, « Elles et ils proposent des épistémologies alternatives et des approches nouvelles qui ne s’inspire pas nécessairement de la pensée européenne critique fût-elle radicale », le dévoilement des différentes formes de violence issues de la « modernité coloniale », d’autres manières de penser et de vivre, l’universalisme « abstrait, eurocentrique et excluant », la mise en lumière de « diverses formes d’être au monde, en les plaçant et pensant à égalité ». Lire la suite

La vivacité de l’exigence démocratique et la réinvention nécessaire de la politique

9782841747290FSDans les limites de mes compétences, je n’aborde que certains points analysés, écartant, entre autres, les considérations sur des situations socio-économiques antérieures au capitalisme et à « son » Etat. (Voir : Antoine Artous, Tran Hai Hac, José Luis Solis Gonzalez, Pierre Salama : Nature de l’Etat capitaliste. Analyses marxistes contemporaines, une-contradiction-politique-fondamentale-inscrite-au-sein-meme-des-rapports-capitalistes-de-production/). Il me semble important de refuser, non les comparaisons, mais les extensions a-historiques des formes spécifiques prises par les rapports sociaux. Lire la suite

Le travail théorique comme partie constitutive de l’action politique


Je me limite à la présentation du numéro et à un article, n’ayant pas les compétences pour parler de l’ensemble des analyses.

Dans leur présentation, Sonia Dayan-Herzbrun, Nicole Gabriel et Eleni Varikas parlent de rechercher dans l’œuvre de Theodor W. Adorno ce qui « peut contribuer à penser le genre d’une manière à la fois critique et renouvelée ». Elles mettent, entre autres, l’accent sur les procédés de catégorisation-infériorisation, le concept de « nature féminine » comme « stigmate d’une mutilation sociale », les rapports de force et « la souffrance qui s’y trouvent accumulés », le caractère systématique de l’oppression des femmes et de la hiérarchie des sexes, la singularité irréductible de chaque rapport de domination et leur imbrication, les impasses d’un penser de l’identité qui tend à subsumer les rapports de domination « sous la catégorie générale de « différences » ou d’« exclusions ». », la critique de l’essentialisme ou la fuite hors de l’historicité et des contraintes des rapports sociaux, le caractère non conclusif de la pensée, la réalité excédant le concept… Lire la suite

Le sceau est arbitraire et pourtant le groupe est réel 

9Dans leur présentation, Sonia Dayan-Herzbrun et Maurice Goldring rappellent « Qu’elles soient ethniques ou nationales,les appartenances collectives sont construites ». Cette construction d’imaginaires collectifs est le fruit de processus historiques, de rapports institués et/ou fantasmés, de lois, de réglementations, etc.

Une chose est de prendre en compte les effets matériels de ces imaginaires, ou de leurs sédimentations historiques, « les désignations ethnico-nationales sont fortement ressenties », autre chose est naturaliser des appartenances dites nationales ou ethniques, ou d’assigner des identités à celles et ceux qui sont né-e-s, dans des contextes socio-économiques particuliers, quelque-part. De plus, il convient de faire une différence entre auto-désignation, retournement d’un stigmate et nomination par un groupe social dominant.

Présentation : Sonia Dayan-Herzbrun et Maurice Goldring

1. Appartenance ethnique et appartenance nationale

  • Pierre Ansart : Nation et ethnie : archéologie du problème

  • Virgínia Fontes : Le Brésil, nation hiérarchique

  • Maurice Goldring : Se sentir irlandais

  • Christophe Delclitte : Tsigane en France au tournant du siècle : création d’une catégorie

2. Genre et nation

  • Eléni Varikas : Sentiment national, genre et ethnicité

  • Anette Goldberg Salinas : Frontières de race et de genre au Brésil

  • Isabelle Lacoue-Labarthe : Nation, genre et mythes : le cas d’Israël

3. La langue comme vecteur d’identité

  • André-Marcel d’Ans : Langue et politique nationale

  • Tassadit Yacine : Conflits linguistiques et identitaires : la berbérité

4. Appartenir en immigration

  • Nathalie Clavel : Venir d’un pays qui n’existe plus : les immigrés de l’ex-Yougoslavie en France

  • Fabienne Rio : Immigrés franco-algériens et conflits identitaires

Je ne commente que deux des articles.

« Sentiment national, genre et ethnicité »

Eléni Varikas pose « la question de l’influence du « sentiment national » dans l’élaboration des catégories dominantes par lesquelles on pense le monde et la société… » dans une mise en perspective des catégories et des outils d’analyse en France, au Royaume-Uni et aux États-Unis.

L’auteure nous rappelle que « les catégorisations de sexe ne sont pas seulement des constructions sociales, mais qu’elles sont construites et reconstruites dans et par des rapports sociaux de pouvoir » ; que le genre (au singulier) n’est pas une autre façon de désigner un groupe, « les femmes », « les hommes » mais « une catégorie d’analyse des rapports antagoniques qui produisent ces groupes ».

Et, contrairement aux mauvaises habitudes de nomination des un-e-s, aux choix idéologiques d’invention d’une « nature sexuelle » pour les autres (mal-nommée « manif pour tous », opposant-e-s à l’enseignement du genre à l’école, formalisations religieuses de la complémentarité des sexes, etc.) ce « qu’est un homme ou une femme dans une société et une époque donnée, est le produit d’une organisation sociale hiérarchique qui différencie les tâches, les fonctions, les richesses, etc. ».

L’idée est d’importance tant elle bouscule les « évidences », masques fantasmatiques de rapports de pouvoir.

L’auteure poursuit en soulignant que le genre est « également une grille de lecture, une manière de penser le monde et le politique, et donc de les reconstruire, à travers le prisme de la différence des sexes ».

Si le genre permet l’étude de la constitution des femmes comme groupe social dominé, il n’en est pas « l’unique principe d’ordre ». Il se construit en relation, « à d’autres rapports sociaux, qu’il contribue à façonner tout en étant façonné par eux ». Il y a co-extensivité, simultanéité, intersection, des oppressions. L’auteure parle de « l’irréductibilité des ordres multiples de domination à une hiérarchie unique ».

Classe, genre. Qu’en est-il de l’appartenance ethnique ou nationale ? Les rapports de pouvoir dans lesquelles ces « catégories » se construisent sont le plus souvent invisibilisés. L’auteure indique « en s’ajoutant à la race (ou à la couleur), l’ethnicité (avec un contenu prétendument culturel) a été considérée comme un critère distinct de stratification sociale masquant le fait que ces deux catégories faisaient le plus souvent partie d’un même système de domination ». L’appartenance nationale se transforme en identité nationale comme fantasme d’un « nous » figé opposé aux « autres ». Nous sommes loin de l’égalité des citoyen-ne-s résident-e-s mais bien plus près d’une stigmatisation sur la base d’un droit du sang, aussi invraisemblable que non définissable.

Eléni Varikas parle aussi des élaborations des « intellectuels noirs américains » autour de la race comme catégorie d’analyse de pouvoir. (Voir par exemple, C. L. R. James : Sur la question noire. Sur la question noire aux États-Unis 1935-1967, note de lecture : Qui sommes-nous, ici, pour nous lever – ou plutôt rester assis – et leur dire ce qu’ils doivent faire ou ne doivent pas faire ?)

Il est important de reconnaître la dénomination, l’identification délibérée par un groupe opprimé de son oppression (et de ses oppresseurs). Et reconnaître la pertinence de cette nomination dans des rapports asymétriques.

Si l’auteure s’interroge sur l’utilisation des catégories ethnie ou race, elle souligne que « quelles que soient les catégories qu’on utilise, on ne saurait faire abstraction des rapports de force dans lesquels elles émergent, des enjeux politiques et théoriques auxquels elles renvoient, des présupposés et du sens commun qui tendent à les rendre transparentes et autoréférentielles ».

Elle termine son article par la critique d’un certain universalisme, « Une réalité qui défie la logique de l’un d’un prétendu universalisme construit sur le refoulement symbolique et matériel du multiple, tout comme la logique dichotomique du culturalisme identitaire qui n’est que son alter ego » et sur la complaisante exception française, « expression d’un particularisme culturel qui se prend pour l’universel : l’expression d’une « ethnicité » qui ne dit pas son nom ». (Sur ce sujet voir aussi Christine Delphy : Un universalisme particulier. Féminisme et exception française (1980-2010), Editions Syllepse 2010, Accaparement de la totalité de l’humanité par une partie de l’humanité ou la rhétorique républicaine comme arme terrible contre l’égalité substantielle)

L’insistance mise sur les rapports de pouvoir, sur les rapports sociaux, sur leur co-extensivité me semble toujours nécessaire. Un article de 10 pages à lire et à discuter.

« Frontières de race et de genre au Brésil »

« Je me propose dans ce texte de développer, à l’aide du cas concret brésilien, l’idée selon laquelle la race et la racialisation (ou l’ethnicité et l’éthnicisation), en liaison avec deux autres divisions ou catégorisations – la classe sociale et le genre – sont des éléments qui structurent les frontières de la nation et la constitution d’une « identité nationale ». »

Anette Goldberg Salinas précise quelques définitions.

Race. « Le mot ‘race’ est utilisé ici dans le sens suggéré par F. Anrhias et N. Yuval-Davis, comme l’une des manières par lesquelles on établit des frontières (boundaries) entre ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas appartenir à une construction spécifique d’une collectivité ou d’une population ». Le titre de cette note est extraite de ce paragraphe sur la race. Je souligne les termes : frontières et construction spécifique.

Ethnicité. « En ce qui concerne le terme ‘ethnicité’, il est utilisé dans ce texte pour désigner une forme d’interaction basée sur un système de marques, une autre manière d’établir des frontières entre groupes spécifiques (en général un groupe dominant et des groupes dominés ou minoritaires) existant à l’intérieur du même contexte social, par des mécanismes d’inclusion et d’exclusion ». Je souligne les termes : même contexte social.

Anette Goldberg Salinas ajoute : « Les termes ‘racisation’ et ‘ethnicisation’ nous servent par conséquent à mettre l’accent sur l’idée de processus dans l’émergence de ces frontières, de processus d’interaction entre individus qui se développent de manière dynamique et qui conduisent à la production sociale de catégories et groupes dont l’existence devient pertinente pour des hommes et des femmes à une période particulière de leur vie, à un moment historique déterminé, dans un contexte relationnel précis ». Les idées de processus et d’historicité me semblent très importantes. La naturalisation des phénomènes sociaux commence toujours par la négation de l’histoire.

Genre. « Le genre est défini comme la manière par laquelle la différence sexuelle émerge, se présente, s’organise et se transforme en tant que produit de relations sociales spécifiques dans un contexte donné ».

Les différences sociales, toujours construites, ne peuvent être considérées indépendamment les unes des autres.

Anette Goldberg Salinas analyse les rapports entre esclavage et métissage, les relations de race et de genre, les liens opaques entre genre et ethnicité, le mouvement féministe blanc et le mouvement noir masculin.

Le Brésil n’est pas une société d’apartheid, les statistiques montrent, dans leur imprécision même, l’absence de frontières rigides entre groupes, qu’ils soient raciaux ou ethniques. L’auteure souligne l’importance des situations socio-économique dans l’assignation à une catégorie, comme celle par exemple de « Métis à la peau claire », sans oublier les effets de l’auto-désignation, des auto-inclusions.

Anette Goldberg Salinas parle, entre autres, de l’histoire du métissage, de la double morale, des violences des hommes blancs contre les femmes noires, des processus de « blanchiment ». « L’idéal du « blanchiment », largement diffusé au Brésil entre 1910 et 1930, qui prône la récupération des « races inférieures » y compris par le métissage, devient partie intégrante du projet que forment les élites dominantes pour surmonter la situation de développement ». Elle souligne aussi les politiques d’ouverture des frontières. En 50 ans, entre la fin des années 1880 et 1933, il y aura près de 4 millions de migrant-e-s. D’où la formation d’îlots communautaires qui pourront perdurer jusqu’à aujourd’hui. Migrant-e-s dont certains, par exemple japonais-e-s, seront « concernés par des processus de racisation et d’ethnicisation ».

Il y aura des « comportements » institutionnels différenciés envers les migrant-e-s et les esclaves libéré-e-s. Et « plus d’un siècle plus tard, les Noirs et les Métis brésiliens, de façon globale, occupent toujours des positions inférieures dans la structure de classe de la société brésilienne ». La mobilité sociale est « directement liée à la plus ou moins grande négritude de peau ». Rapports de domination, développement économique et géographique différencié, les inégalités sont très importantes au Brésil.

L’auteure étudie aussi les représentations des femmes dans l’imaginaire social, la prégnance particulière de l’ascension sociale par le blanchiment, la stigmatisation des femmes noires. « La prise en compte du genre, de la racialisation/ethnicisation (et de l’âge également), nous donnent des clés pour comprendre le phénomène de construction médiatique et de commercialisation de l’image et du corps des deux personnages féminins mis en avant comme des valeurs authentiques prétendument représentatives d’une identité nationale (métisse) brésilienne : la mulâtresses (« mulata globeleza ») des shows télévisés et des salles de spectacles nocturnes très courues de Rio et de Sao Pauloet la brunette foncée (« morena-jambo ») du tourisme sexuel internationalisé de Bahia ».

L’auteure poursuit sur « L’impossible sentiment national au Brésil », le mythe de la « démocratie raciale », le leurre de la « nation » pour les groupes discriminés, racisés, ethnicisés…

Anette Goldberg Salinas traite « l’opacité des liens entre genre et ethnicité », les avancées de féministes, leur plus grande visibilité politique, et leur gommage des femmes noires ou métisses. D’un coté « une sororité » universelle revendiquée et de l’autre des femmes réduites à la question « de couleur ». L’oubli de l’entrecroisement des dominations induit la construction d’une catégorie abstraite ne tenant pas compte les discriminations raciales, les inégalités de classe… En parallèle, « le genre n’a pas été pris en compte par le mouvement noir ». Elle montre aussi l’insuffisance des politiques d’affirmative action, surtout avec le développement de politiques néo-libérales, de retrait des interventions de l’État, qui pourraient se mener « au détriment des groupes les plus racisés et donc, au détriment des femmes qui y sont incluses ».

Un numéro pour réfléchir aux différentes formes de naturalisation des imaginaires et des constructions sociales, aux créations de frontières, de délimitations, aux impacts sur les analyses des rapports sociaux. Sans oublier la catégorisation figée et réduite des êtres humains qu’elles entraînent et les rapports de pouvoir dont elles sont une des manifestations.

Tumultes N°11 : Appartenances et ethnicité

Sous la direction de Sonia Dayan-Herzbrun et Maurice Golring

Editions Kimé, Paris 1998, 200 pages

Didier Epsztajn

Cet étranger qui peut me parler de moi-même mieux que moi

Cet ouvrage à multiples voix, nous fait entendre Edward Said sous de multiples facettes, en dialogue, entre autres, avec Theodor W. Adorno, Arnold Schönberg, Joseph Conrad, Giambattista Vico, Antonio Gramsci, Eqbal Ahmad, Salman Rushdie ou Sigmund Freud.

Les auteur-e-s nous parlent, comment aurait-il pu en être autrement, aussi de l’exil.

« Il dit : Je suis de là-bas. Je suis d’ici

et je ne suis pas là-bas ni ici.

J’ai deux noms qui se rencontrent et se séparent,

deux langues, mais j’ai oublié laquelle était

celle de mes rêves.

J’ai, pour écrire, une langue au vocabulaire docile,

anglaise

et j’ai une autre, venue des conversations du ciel

avec Jérusalem. »

Mahmoud Darwich (Exil 4, Contrepoint, pour Edward Said, cité par Laétitia Zecchini)

Cet exil, cette perte de soi, omniprésent doit cependant être transgressé pour ne pas céder « à la tentation de reconstruire à partir de la perte, de la brisure et de la dislocation, un objet compensatoire » (Laetitia Zecchini)

Il ne saurait être question de présenter tous les sujets abordés, d’autant que je ne connais qu’une partie des œuvres citées.

Je souligne néanmoins les textes autour de la Palestine et sur les combats de l’auteur pour la dignité et les droits des Palestiniens, la recherche de solutions politiques élargies à l’ensemble des populations. « Lorsqu’il parlait de la Palestine, sa visée était essentiellement humaniste : il y avait un problème, expliquait-il, qui ne pouvait être résolu par l’annihilation, un problème qui n’avait pas de solution à somme zéro, que les deux peuples auraient finalement à résoudre en acceptant l’humanité de l’autre. » (Rashid Khalidi)

Sa critique des ‘Accords d’Oslo’ doit aussi être mis en relation avec l’exil comme le souligne Moustafa Bayoumi « Il est important de ne pas sous-estimer le sentiment de perte que le ‘processus de paix’ a éveillé chez Edward Said, parce qu’il était convaincu que ce processus l’aliénait et aliénait le peuple palestinien de sa terre et de ses aspirations historiques. »

Edward Said insistait souvent sur l’historicité, éclairage indispensable à la compréhension des relations sociales. Je cite deux passages de l’article de Laetitia Ezcchini « Le sentiment de la contingence, dit Said, du caractère conditionnel et provisoire de l’existence, sont étroitement articulés à l’historicité de toute expérience » et « l’existence et l’histoire sont immanentes, produites par des hommes et des femmes, irréductibles aux narrations homogènes ou surplombantes. Il n’y a pas d’identité qui ne soit construite, en mouvement, liée à d’autres communautés, à d’autres lieux ». Cette historicité, lui a permis de décrypter les questions de culture, de construction de l’autre différent, de cet oriental essentialisé, naturalisé, de cette modernité inventée et opposée au reste du monde, par l’occident. « Défaire le passage prétendument linéaire de la tradition de la modernité conduit aujourd’hui à ne plus considérer la culture comme un objet à acquérir, défendre ou profaner, mais plutôt comme une configuration complexe de processus historiques dans lesquels du sens est produit, soutenu et contesté au cours de dynamiques sociales et politiques. » (Iain Chambers)

Mais le regard critique sur l’occident se double d’une même démarche sur la culture arabo-islamique. Edward Said en interroge les textes et leur place « Comment ces textes sont-ils nés et comment ont-ils été produits, comment sont-ils entrés dans l’histoire humaine ? » (Férial J. Ghazoul ). Des interrogations, qu’il nous faut inlassablement poser à celles et ceux qui veulent régir nos vies au nom du divin. Comme sur la Palestine où il n’avait pas rien cédé, il ne cédera pas sur la liberté d’expression et se portera en défense de Salman Rushdie (Lesversets sataniques), je reproduits un extrait du livre Des intellectuels et du pouvoir, cité par Youssef Yacoubi « on ne peut revendiquer agressivement le liberté d’expression dans un territoire et l’ignorer dans un autre. Avec des autorités qui revendiquent le droit temporel de défendre le droit divin, aucun débat n’est possible ; la tâche de l’intellectuel, fondé sur l’esprit d’ouverture, de recherche et de rigueur, n’en est que plus décisive. »

 Parmi les autres contributions, j’ai beaucoup apprécié les articles de Daisuke Nishihara « Said, l’orientalisme et le Japon » et de Hamid Dabashi « Je ne suis pas subalterniste ».

 Je ne rappelle que deux ouvrages de l’auteur ( Sur la Palestine) La question de Palestine ( Editions Sindbad, Arles 2010) Mieux vaut reconnaître pleinement le conflit que de ne pas exprimer ses peurs, de les cacher, d’entretenir obstinément des fantasmes théologisés sur l’Autre et D’Oslo à l’Irak (Fayard, Paris 2005) Perspective capable de soulever l’esprit outragé

 Un ensemble de textes, le plus souvent agréables à lire, qui peuvent être une introduction ou une incitation à relire les œuvres d’Edward Said et à « sortir de soi pour se regarder du dehors »

 Sous la direction de Sonia Dayan-Herzbrun : Edward Said théoricien critique

Tumultes N°35, novembre 2010

Editions Kimé, Paris 2010, 235 pages, 20 euros

Didier Epsztajn