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Faire émerger l’individu femme en tant que citoyenne à part entière

29402100363700LEn édito, Amel Mahfoudh et Christine Delphy soulignent l’invisibilisation des femmes, tant dans les mouvements de libération nationale que dans les mouvements sociaux récents. Elles reviennent sur l’histoire du Maghreb en indiquant un certain nombre de caractéristiques qui expliquent à la fois l’unité et les différences socio-politiques de cette région, la conquête arabe (un siècle de guerre) et l’implantation de la religion musulmane et de la langue arabe, la seconde colonisation par la France, colonisation directe ou mise en « protectorat ». Les auteures rappellent que « Même si l’Algérie faisait « partie » de la France, ses habitant·e·s musulman·e·s n’ont jamais été des citoyen·e·s français·es mais des sujets soumis au code de l’indigénat et à la merci du bon vouloir des administrateurs coloniaux » (sur le code de l’indigénat, voir par exemple, Olivier Le Cour Grandmaison : L’indigénat. Anatomie d’un « monstre » juridique : le droit colonial en Algérie et dans l’empire français, Zones 2010, caractere-exorbitant-du-droit-colonial-et-monuments-du-racisme-detat/)

Les décolonisations seront différentes et aboutiront à des systèmes présentant de grandes dissemblances, en particulier dans le domaine de la famille et des droits des femmes.

En présentant les textes du Grand angle, Amel Mahfoudh et Christine Delphy parlent des interconnexions et des échanges, des « féministes fondatrices », des positions des « jeunes » féministes, des histoires « entre autonomie et récupération », de l’émergence des mouvements autonomes, des recompositions et de quelques débats actuels… Et au delà des convictions respectives « la condition si matérielle et si réelle qui rend les différences entre femmes d’un pays, et même entre les femmes de la terre, tout simplement dérisoires ».

Je m’attarde plus particulièrement sur le premier texte du dossier.

Tunisie. Dorra Mahfoudh et Amel Mahfoudh parlent de l’invisibilisation des femmes, de l’engagement des femmes dans le mouvement anti-colonial. Elles soulignent l’importance de l’inscription des analyses dans l’histoire, la place des rencontres internationales, le double engagement des premières militantes tunisiennes, « au sein du mouvement national et pour les droits des femmes ». Les auteures présentent le « processus de mobilisation et de socialisation politique des femmes » et montrent que l’écriture de l’histoire « officielle » retient presque exclusivement la production des hommes…

J’ai particulièrement apprécié les analyses du chapitre « Le féminisme d’Etat : vers une modernité inachevée et une instrumentalisation de la cause des femmes », même si je reste dubitatif sur la notion même de modernité. S’il y a bien instrumentalisation de la cause des femmes par des gouvernements (les auteures montrent les aspects contradictoires des politiques suivies), cela, contrairement aux lectures unilatérales, n’invalide pas les dimensions universalisantes du combat des femmes.

Les auteures insistent sur les mobilisations féministes, le « mouvement autonome des femmes », la question du travail, les manifestations publiques, « Les objectifs et les contestations portent à la fois sur la sphère privée et sur la sphère publique afin de prouver que le privé et le social sont aussi politiques : les inégalités et les rapports de domination dans la famille, l’exploitation dans le travail, l’exclusion des postes de décision, le contrôle sur le corps et la sexualité, les menaces sur le droit au travail, les stéréotypes sexistes dans les médias, la pauvreté des femmes rurales, le harcèlement sexuel dans le milieu professionnel et universitaire ». Contre la dictature, et la « résislamisation de la société », un double combat contre la mainmise du pouvoir politique et contre la remise en cause des acquis en matière d’égalité.

2011, mobilisations citoyennes, reconnaissance des libertés individuelles, plus grande justice sociale, un « processus » de démocratisation… « L’espace de la cause des femmes s’élargit et se recompose ». Dorra Mahfoudh et Amel Mahfoudh indiquent la place que représente la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW) et le refus de certaines de la levée des réserves sur le texte (égalité dans l’héritage, droits sexuels, limitation de l’âge du mariage…)

Les clivages existent tant en relation avec la « re-islamisation » que par des effets « générationnels » ; les auteures soulignent les tentatives de constitution de coalitions d’associations féministes qui « visent à dépasser les clivages et entreprendre des actions stratégiques ou dictées par la conjoncture » et développent une conception « inclusive », contre les risques d’émiettement ou d’affrontement entre associations de femmes…

Algérie, Maroc, l’unité et la diversité des situations des femmes, l’importance de contextualiser les énoncés, les organisations, les luttes. De ne pas céder au « relativisme culturel », et mettre en avant les dimensions unifiantes et/ou universelles, non déjà là, mais bien à construire. Prendre en compte les compréhensions différenciées, toujours inscrites dans les situations matérielles et idéelles, les autres « façons d’imaginer l’avenir »… Ne pas accepter, ici ou là, les politiques qui obligent ou interdisent aux femmes, au nom de principes « naturels », « culturels », « modernes » ou « traditionnels », érigés par/dans les sociétés où dominent les hommes et leurs intérêts.

En complément de ce dossier, dans la rubrique Parcours, un intéressant entretien avec Sana Ben Achour : « C’est le féminisme qui m’a amenée en politique et pas le contraire ». Outre de beaux passages sur la médina, l’auteure discute, entre autres, de non-mixité, d’indépendance par rapport à l’Etat. Elle critique l’ordre patriarcal, parle d’inégalité, insiste sur l’historicisation, y compris du Coran, la circulation des idées, l’inscription de l’égalité sans conditions dans la Constitution…

En complément possible :

Zahra Ali : Féminismes islamiques, La fabrique 2012,

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2012/09/26/le-feminisme-comme-notion-radicale-faisant-dabord-des-femmes-des-etres-humains/

Brochure de la Commission nationale des femmes travailleuses de l’UGTA : Un jour le silence a éclaté ! En lutte contre le harcèlement sexuel,

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2011/03/26/des-cris-venus-du-plus-profond-de-nos-entrailles-de-femmes-travailleuses/

ATFD : Contre les violences faites aux femmes et pour la pluralité de leur expression Nous femmes tunisiennes, restons debout !,

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2013/04/25/contre-les-violences-faites-aux-femmes-et-pour-la-pluralite-de-leur-expression-nous-femmes-tunisiennes-restons-debout/

Un article d’une féministe tunisienne, Neila Jrad :

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2011/02/20/un-article-dune-feministe-tunisienne-neila-jrad/

Une interview de Nadia Chaabane, tunisienne, militante féministe :

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2011/02/20/une-interview-de-nadia-chaabane-tunisienne-militante-feministe/

Revendications de femmes tunisiennes :

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2011/02/20/revendications-de-femmes-tunisiennes/

J’ai aussi été intéressé par l’article de Debbie Cameron et Joan Scanlon sur les « Convergences et divergences entre le féminisme radical et la théorie queer ». Une approche visant à faire ressortir les zones de partage et de séparation. J’indique quelques éléments :

  • « les adeptes de la version queer ne pensent pas en termes d’oppression des femmes par les hommes »

  • « on ne peut pas produire (ou remettre en question) le système de genre seulement par le discours ou la performance individuelle »

  • « Par ailleurs, se sentir opprimé·e n’est pas la même chose qu’être opprimé·e. Pour célébrer son identité en tant que hors la loi, on doit tirer quelque chose du système qui fait de soi un·e hors-la-loi »

  • « La tâche politique du féminisme est d’éradiquer le genre »

En somme, au delà du « troubler le genre », détruire l’économie politique du genre.

En complément possible sur ce sujet : Sabine Masson & Léo Thiers-Vidal : Pour un regard féministe matérialiste sur le queer. Échanges entre une féministe radicale et un homme anti-masculiniste, http://www.cairn.info/revue-mouvements-2002-2-page-44.htm

Je souligne aussi la lecture critique de Jules Falquet du livre de K. Jasbir Puar : Homonationalisme. Politiques queers après le 11 septembre.

Sommaire

Édito : Entre dictatures, révolutions et traditions, la difficulté d’être féministe au Maghreb (Amel Mahfoudh et Christine Delphy)

Grand angle

Mobilisations des femmes et mouvement féministe en Tunisie (Dorra Mahfoudh et Amel Mahfoudh)

Algérie, pause dans les mobilisations féministes? (Feriel Lalami)

Le mouvement des femmes au Maroc (Rabéa Naciri)

Les féminismes marocains contemporains. Pluralité et nouveaux défis (Houria Alami M’Chichi)

Champ libre

Convergences et divergences entre le féminisme radical et la théorie queer (Debbie Cameron et Joan Scanlon)

Parcours

Sana Ben Achour, féministe tunisienne. « C’est le féminisme qui m’a amenée en politique et pas le contraire. » (Entretien réalisé par Amel Mahfoudh)

Comptes rendus

K. Jasbir Puar, Homonationalisme. Politiques queers après le 11 septembre (Jules Falquet)

Sonia Kruks, Simone de Beauvoir and the Politics of Ambiguity (Michel Kail)

Nicole Van Enis, Féminismes pluriels (Hélène Martin)

Aurélie Olivesi, Implicitement sexiste? Genre, politique et discours journalistique (Martine Chaponnière)

Dorothée Dussy, Le berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, livre 1 (Yeun L-Y)

Collectifs

Le Collectif Maghreb-Égalité 95: pour un mouvement féministe maghrébin (Dorra Mahfoudh)

Le réseau Wassila, un collectif algérien pour les droits des femmes et l’égalité (Dalila Iamarene Djerbal et Fatma Oussedik)

Hommage : Brigitte Schnegg: les études genre en Suisse sont en deuil

Nouvelles Questions Féminismes : Féminismes au Maghreb

Coordination : Amel Mahfoudh et Christine Delphy

Vol 33, N°2 / 2014

Editions Antipodes, Lausanne 2014, 154 pages

Didier Epsztajn

Le « neutre » apprentissage cache l’éviction des filles et des jeunes issu-e-s de l’immigration

10Le numéro s’ouvre par un texte de Jules Falquet : Nicole-Claude Mathieu ou l’espoir d’une transmission muliéri-linéaire et plurilocale.

L’auteure parle, entre autres, de rapport social global de pouvoir, des liens entre sexisme et racisme, du point de vue situé, des difficultés matérielles de la prise de conscience individuelle et collective des minoritaires, du livre « Une maison sans fille est une maison morte »…

Nicole-Claude Mathieu vient de nous quitter, « A nous, il nous reste les juments indomptées qui nous entraînent vers d’autres mondes possibles ».

Sur Nicole-Claude Mathieu, lire aussi :

Nicole-Claude Mathieu : L’anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, iXe 2013, Voir note de lecture : La définition du sexe comporte toujours un aspect stratégique, c’est-à-dire politique, dans la gestion des relations entre les sexes

Jules Falquet : Pour une anatomie des classes de sexe : Nicole-Claude Mathieu ou la conscience des opprimés : Jules Falquet NCM Cahiers du Genre

Questions Féministes 1977 1980 : réédition des 8 numéros, Éditions Syllepse 2012, Voir note de lecture : Un autre horizon que celui du sexe biologique comme unique destinée ou celui de la résignation à l’oppression

Sommaire

Jules Falquet : Nicole-Claude Mathieu ou l’espoir d’une transmission muliéri-linéaire et plurilocale

Edito 

Nadia Lamamra, Farinaz Fassa et Martine Chaponnière : Formation professionnelle : l’apprentissage des normes de genre

Grand Angle

Prisca Kergoat : Le travail, l’école et la production des normes de genre. Filles et garçons en apprentissage (en France)

Sabrina Dahache : L’enseignement agricole en France : un espace de reconfiguration du genre

Elettra Flamigni et Barbara Pfister-Giauque : La mobilité de genre à l’épreuve du discours enseignant

Lorraine Birr : Le choix de la formation : une affaire de sexe ?

Champ libre

Sandrine Ricci, Lyne Kurtzman et Marie-Andrée Roy : La banalisation de la prostitution : moteur de la traite des femmes et frein à la lutte féministe pour l’égalité

Parcours

Céline Naef et Farinaz Fassa : De la « Journée des filles » à « Futur en tous genres » : parcours et détours d’une campagne égalitaire

Comptes rendus

Silvia Ricci Lempen : Natacha Chetcuti et Luca Greco (éds) : La face cachée du genre

Clothilde Palazzo-Crettol : Delphine Dulong, Christine Guionnet et Erik Neveu (éds) : Boys Don’t Cry ! Les coûts de la domination masculine

Fenneke Reysoo : Recherches féministes, Vol. 24, N° 2, 2011. Elsa Beaulieu et Stéphanie Rousseau (éds) : Critiques féministes du développement : pouvoir et résistances au sud et au nord

Arnaud Alessandrin : Jean-Yves Tamet (dir.) : Différenciation sexuelle et identité : clinique, art et littérature

Huguette Dagenais : Sandrine Ricci, Lyne Kurtzman et Marie-Andrée Roy : La traite des femmes à des fins d’exploitation sexuelle : entre le déni et l’invisibilité. (voir aussi ma note de lecture de la synthèse du rapport : Aucun-e être humain ne devrait être «marchandisé-e»)

Mélissa Blais et Fanny Bugnon : Félix Boggio Ewanjé-Epée et Stella Magliani-Belkacem : Les féministes blanches et l’empire, A propos du livre : Les féministes blanches et l’empire (article mis en ligne avec l’aimable autorisation des auteures, de la revue NQF et de l’éditeur)

Ghaïss Jasser : Feriel Lalami : Les Algériennes contre le code de la famille

Lucienne Gillioz : Marie France Labrecque : Féminicides et impunité. Le cas de Ciudad Juárez. (voir aussi ma note de lecture : La violence exercée à l’endroit des femmes mexicaines est binationale dans sa forme)

Aurélia Confais : Cahiers du Genre N°53, 2012, Maxime Cervulle, Danièle Kergoat et Armelle Testenoire (coord.) : Subjectivités et rapports sociaux. (voir aussi ma note de lecture : Dimension singulière d’une subjectivité socialement constituée)

Collectifs

Hélène Füger et Nadia Lamamra : Les Reines Prochaines, un collectif d’artistes et musiciennes féministes

Dans « La banalisation de la prostitution : moteur de la traite des femmes et frein à la lutte féministe pour l’égalité », Sandrine Ricci, Lyne Kurtzman et Marie-Andrée Roy avancent que « la traite des femmes à des fins d’exploitation sexuelle prend place dans un nouvel ordre patriarcal qui, banalisant la marchandisation des corps et de la sexualité, normalise la prostitution ». En partant de la nécessaire solidarité avec les femmes prostituées, les auteures soulignent : « Tout en affirmant notre pleine solidarité avec les femmes et les filles aux prises avec la prostitution, nous estimons que dans une perspective de respect des droits humains et pour atteindre l’égalité de fait entre les sexes, nous devons simultanément participer à la construction d’un monde libéré des pratiques du sexe tarifié ». Elles indiquent aussi la non-dissociabilité de la traite et de la prostitution.

Sandrine Ricci, Lyne Kurtzman et Marie-Andrée Roy, contre la distinction artificielle entre femmes forcées et « base volontaire » soulignent que cela ne prend pas en compte « les conditions matérielles et idéelles d’exercice de ce choix », « choix » par ailleurs réservé/assigné très majoritairement aux femmes, alors que les clients-prostitueurs sont presque uniquement des hommes.

Les auteures parlent de l’industrie prostitutionnelle prospère, des marchés canadiens de la traite, de la stimulation et de la satisfaction des demandes masculines, du continuum d’appropriation des femmes, des réseaux de traite, des mutations de l’ordre patriarcal, du mythe de « l’égalité-dejà-là », du présumé « droit au sexe » des hommes, de pseudo-libération sexuelle, de cette rauch culture qui « banalise une sexualité de plus en plus pornographique » en y associant « des représentations glamourisant de la prostitution », de contrainte à l’hétérosexualité et d’hypersexualisation.

« Il nous apparaît important de remettre en question tous ces discours qui, défendant « la légitimité du travail du sexe », jugent réactionnaire, misérabiliste, moralisateur, victimisant, voire violent le point de vue de militant.e et chercheur.e féministes qui dénoncent une tendance à la surenchère sexuelle et à la banalisation du sexe tarifié ». Un article percutant.

Dans leur édito, « Formation professionnelle : l’apprentissage des normes de genre », Nadia Lamamra, Farinaz Fassa et Martine Chaponnière parlent, entre autres, des logiques institutionnelles (re)produisant « des inégalités propres aux systèmes scolaires », des processus de socialisation sexuée et de (re)négociation avec les normes de genre, d’orientation professionnelle fortement différenciée. Elles indiquent aussi que l’apprentissage ne peut être abordé seulement depuis le champ de l’éducation car cela « occulte les mécanismes de construction de la ségrégation et la production des inégalités dans le monde professionnel ».

Les auteures analysent la socialisation professionnelle dont la socialisation « aux normes de genre dans les métiers ». Elles présentent les quatre articles du dossier.

Je ne parlerai que de l’article de Prisca Kergoat, tout en soulignant, une fois de plus, l’apport du féminisme dans les analyses sociales, ou, pour le dire autrement l’incomplétude méthodologique lorsque les rapports sociaux de sexe sont omis des analyses.

Prisca Kergoat indique les changements dans l’apprentissage en France depuis le XIXe siècle, tout en soulignant la persistance d’une de ses caractéristiques : le public essentiellement masculin.

L’auteure souligne deux idées : l’impact du marché du travail cloisonné sur la formation différente des garçons et des filles, la nécessaire analyse des « mécanismes objectifs qui concourent, au sein du système éducatif comme sur le marché du travail, à exclure chaque sexe de certaines filières et à l’orienter préférentiellement vers d’autres ».

Une telle analyse implique « de penser l’imbrication des rapports sociaux de sexe et de classe », la place du marché du travail dans « la (co)production des inégalités », les « relations d’interdépendance entre la sphère éducative et la sphère productive », de ne pas parler que des filles mais aussi « d’intégrer le positionnement des garçons dans l’espace de la formation non seulement parce que la division sexuée de l’orientation les impacte également mais aussi parce que l’analyse des formes de domination nécessite de penser les régimes de genre dans lesquels est encastré le système de relation entre les sexes ».

L’auteure montre d’abord que l’apprentissage n’est pas l’école, puis examine les pratiques de sélection des entreprises comme un des aspect de l’apprentissage.

La formation professionnelle est le segment éducatif le plus étroitement lié au monde du travail. Il n’y a pas homogénéité dans le public de l’enseignement professionnel. L’auteure souligne aussi l’invisibilité des filles dans les analyses sociologiques et le constat « l’apprentissage, comme tant d’autres phénomènes sociaux en France, et après quarante ans de féminisme, continue d’être pensé au neutre ».

Les mécanismes de ségrégation se déploient sur plusieurs niveaux : minorisation et cantonnement des filles dans certaines spécialités de formation, préparation à des métiers différents, sur des lieux séparés, situations professionnelles spécifiques. L’auteure parle de ghettos féminins et analyse les inégalités de formations, non réductibles aux inégalités scolaires, les normes de genre, les processus de sélection souvent oubliés, la mise sous responsabilité d’un employeur. Prisca Kergoat indique que « la sélection implique de devoir se conformer aux normes de genre et de s’affranchir de sa classe ». Elle souligne aussi la bi-catégorisation des « qualités féminines » soit disant innées et non acquises et des « qualités masculines » construites et acquises. Les processus de sélection reposent davantage sur « le sexe des candidat-e-s que sur la nature des formations suivies comme des métiers préparés ».

Il y a un certain paradoxe dans les pratiques de sélection : « alors que ce sont les savoirs féminins, qui sont de fait naturalisés et non reconnus comme des savoirs acquis, ce sont cependant les filles qui doivent faire preuve de la qualification acquise par un diplôme, voire une expérience professionnelle de la même spécialité et/ou du même métier. Non seulement elles doivent faire preuve de leur qualification mais elles doivent le faire en amont, avant même d’entrer en formation. Les jeunes hommes devant, inversement, démontrer leurs capacités à atteindre, en aval, grâce à la formation, la qualification requise par l’entreprise ».

En conclusion provisoire, Prisca Kergoat revient sur les apports générés par « l’entrée par le genre », relativise l’idée que la mixité serait acquise au sein du système éducatif français, parle de la constitution des ghettos féminins, la sexuation des qualifications et des compétences, les plafonds de verre.

Elle souligne aussi la nécessité des analyses « en termes de division sexuelle du travail » et invite à « penser les systèmes de domination comme imbriqués » pour « appréhender les processus qui sont au fondement des catégories ».

Je pense que ces analyses permettent aussi de compléter les analyses sur le reste du système éducatif et partage l’idée qu’il faille « intégrer la sphère productive à l’analyse des inégalités scolaires ».

Un dossier et un numéro de grande qualité.

Nouvelles Questions Féministes : Apprentissages entre école et entreprise

Coordination : Martine Chaponnière, Farinaz Fassa, Helène Füger, Nadia Lamamra, Françoise Messant

Vol 33, N°1 / 2014

Editions Antipodes, Lausanne 201, 170 pages

Les articles sont (ou vont être) disponibles sur Cairn (c’est gratuit pour les personnes dont l’institution a pris l’abonnement Cairn, et payant pour les personnes « privées », mais dans les deux cas, cela permet de faire vivre la revue

 

Didier Epsztajn

A propos du livre : Les féministes blanches et l’empire

Avec l’aimable autorisation des auteures, de la revue Nouvelles Questions Féministes et de l’éditeur

5Félix Boggio Ewanjé-Epée et Stella Magliani-Belkacem : Les féministes blanches et l’empire1

Par Mélissa Blais2 et Fanny Bugnon3

Ces derniers mois, l’ouvrage Les féministes blanches et l’empire a fait couler beaucoup d’encre. Et pour cause : en 110 pages, Félix Boggio Ewanjé-Epée et Stella Magliani-Belkacem ambitionnent, dans un essai de six courts chapitres, d’analyser de manière « scandaleusement nécessaire » (4e de couverture) « l’instrumentalisation du féminisme à des fins racistes » dans la France contemporaine. À partir d’une « histoire des stratégies féministes », les auteur·e·s entendent retracer la généalogie de la « crise » née de la controverse suscitée par la loi du 15 mars 2004 à la lumière « des situations, des discours, des pratiques » féministes (p. 16). Si cette loi interdit le port de signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires publics4, les débats se sont focalisés sur les élèves musulmanes voilées.

Dès les premières pages, les auteur·e·s insistent sur les effets de ce moment charnière au sein de la nébuleuse féministe. Clivant profondément le paysage politique hexagonal, ces débats ont également entraîné à leurs yeux une (re)division du féminisme en trois courants en tension : 1) les animatrices de « la focalisation raciste » (p. 9) centrées sur le voile (en premier lieu Ni putes ni soumises) ; 2) les tenantes de « l’entre deux », incarné en particulier par le Collectif national pour le droit des femmes ; et 3) les féministes définies comme « antiracistes » incluant notamment le Collectif des féministes pour l’égalité5. Félix Boggio Ewanjé-Epée et Stella Magliani-Belkacem soulignent les « effets non négligeables sur le mouvement féministe actuel et, plus largement, sur la gauche radicale » (p. 11) de ce troisième courant portant la controverse face aux deux premiers. Entendant démontrer les écueils racistes d’un féminisme majoritaire (symbolisé entre autres par Ni putes ni soumises et le Collectif national pour le droit des femmes), les auteur·e·s annoncent l’objectif – ambitieux – de retracer les racines historiques des stratégies de ce féminisme accusé de racisme et de colonialisme (chapitre 1).

Le propos pêche pourtant par ses approximations, opérant des raccourcis hasardeux qui ne résistent guère à l’examen – même rapide – de l’histoire des féminismes en France. Les auteur·e·s affirment ainsi que la convergence d’intérêts racistes et colonialistes, révélée par les débats autour de la loi de 2004, prend racine dans l’histoire même des mouvements féministes, accusés de collusion avec le pouvoir colonial français. Les « suffragettes » [sic] des années 1920-1930 sont ainsi convoquées en raison de leur « alliance […] avec le pouvoir impérial [qui] ne constituait pas une simple erreur de parcours, une manipulation des autorités métropolitaines ; elle relevait [plutôt] d’une stratégie précise » (p. 29). Ce type d’affirmations, largement présentes tout au long de l’ouvrage, ne s’appuie pas sur une démonstration rigoureuse, ni sur des sources primaires, mais presque exclusivement sur un article de Jennifer A. Boittin (Université de Pennsylvanie)6. On ne peut que regretter les anachronismes et déformations dissimulés par les affirmations martiales de Félix Boggio Ewanjé-Epée et Stella Magliani-Belkacem qui ne parviennent pas à dissimuler leur méconnaissance de l’histoire des féminismes français. Par exemple, l’usage du terme « suffragettes », qui renvoie à un discours ainsi qu’à des stratégies d’action directe de féministes britanniques, n’est guère assimilable aux « suffragistes » françaises, tenantes d’un discours égalitariste privilégiant davantage des stratégies de lobbying. Faisant fi de cette nuance, les auteur·e·s reproduisent indûment la caricature d’une agitation folklorisée et moquée au détriment d’un engagement pour l’obtention de l’égalité politique entre les sexes. L’on compare un féminisme « qui a fait du voile un symbole » aux « suffragettes [qui] se targuaient d’être les seules en mesure de pénétrer la sphère indigène », affirmant du même coup que « les mouvements féministes propulsés à partir de 2003-2004 n’ont eu de cesse d’alimenter leur visibilité médiatique et politique en mettant en avant leur grande habilité à dénoncer et combattre les « problèmes liés à l’immigration » » (p. 63-64).

Convoquant la suffragiste Hubertine Auclert7 pour démontrer la connivence des intérêts entre le pouvoir colonial français et les féministes, les auteur·e·s ne se réfèrent pourtant jamais directement aux écrits de cette dernière. Seules deux citations tirées de l’article de Jennifer A. Boittin suffisent à faire dire aux auteur·e·s que « le suffragisme pouvait espérer voir sa lutte et ses revendications intégrées au cœur du projet impérial pour lequel rivalisaient l’ensemble des nations européennes » (p. 19). Cet amalgame, tout comme le manque de démonstration, reflète surtout une volonté globale de disqualification à tout prix des féminismes en France.

Qui plus est, Félix Boggio Ewanjé-Epée et Stella Magliani-Belkacem annoncent s’inspirer d’une analyse féministe matérialiste pour saisir la convergence d’intérêts entre le projet colonial et les féministes françaises. Les auteur·e·s se concentrent presque exclusivement sur la convergence d’intérêts des Blanc·h·e·s, évacuant parfois du propos l’analyse des rapports sociaux de classe et de sexe. Les rapports de force entre dominant·e·s et dominé·e·s sont, quant à eux, le plus souvent passés sous silence au profit d’une mise en exergue de quelques figures du mouvement féministe dont le portrait biaisé permet d’en accuser l’ensemble de racisme et de colonialisme (chapitres 2 et 3). Le traitement réducteur réservé à Hubertine Auclert en constitue une illustration symptomatique. Dans le même temps, la parole des femmes originaires de territoires colonisés se trouve homogénéisée et, le plus souvent, évacuée. En revanche, les auteur·e·s lient les cérémonies de dévoilement des musulmanes orchestrées par le pouvoir colonial dans les années 1950 avec l’action des suffragistes de l’Entre-deux-Guerres résumées en la personne d’Hubertine Auclert, pourtant décédée en 1914. Selon eux, « [l’]instrumentalisation de l’émancipation des femmes pour servir l’idéologie raciste, ainsi qu’elle a été conduite dans les années 1950, n’aurait pas été aussi facile à mener si déjà, dans les années 1920 et 1930, le mouvement des suffragettes n’avait pas si clairement appuyé sa revendication première sur la plus grande aptitude des femmes dans la mission civilisatrice aux colonies. » (p. 29-30)

Ces raccourcis éclipsent nombre de travaux francophones conduits depuis une trentaine d’années et qui s’attachent à faire sortir de l’ombre l’histoire des groupes et militant·e·s engagé·e·s en France dans le combat pour l’égalité entre les sexes. On peut notamment citer – alphabétiquement – les travaux de Christine Bard, Anne-Sarah Bouglé-Moalic, Sylvie Chaperon, Alban Jacquemart, Laurence Klejman et Florence Rochefort, Karen Offen, Bibia Pavard, Françoise Picq, ainsi que la collection Archives du féminisme éditée par les Presses Universitaires de Rennes. L’accumulation de travaux sur l’histoire des féminismes en France en a ainsi souligné la dimension plurielle, voire parfois conflictuelle, mais somme toute marquée par des convergences ponctuelles et circonstanciées, et ce depuis les suffragistes. Situation que semblent méconnaitre les auteur·e·s au vu de leur usage exclusif du terme « féminisme » au singulier.

Le même procédé de généralisation est observé au fil des pages. À propos des féminismes des années 1960 et 1970, les auteur·e·s dénoncent la reproduction de leur aveuglement à l’égard des collusions avec le racisme, exceptions faites de Christine Delphy et Colette Guillaumin. Les auteur·e·s déclinent le problème de cet aveuglement féministe en trois points. En établissant des analogies avec le racisme pour mettre en lumière la naturalisation des rapports sociaux de sexe, les féministes auraient développé des modèles théoriques évacuant les oppressions multiples vécues par les femmes racisées. De plus, les féministes de cette période auraient invisibilisé les femmes racisées en France; un silence qui aurait finalement laissé dans l’ombre les luttes de femmes racisées au sein de la nébuleuse féministe. Pour nécessaire qu’elle soit, la critique des auteur·e·s de la posture surplombante à l’égard des femmes racisées qu’occasionne l’amalgame racisme/sexisme, ne démontre cependant pas la collusion d’intérêts entre les pouvoirs coloniaux/racistes et les féministes. Par ailleurs, les auteur·e·s reproduisent le procédé qu’il et elle dénoncent puisqu’au lieu de mettre en lumière les analyses forgées par des collectifs de femmes racisées, il et elle en évacuent au contraire les apports en affirmant « que les faiblesses du mouvement dans sa théorisation des rapports de domination à l’œuvre en son propre sein – notamment raciste – ont laissé les féministes sans instruments théoriques et stratégiques pour contester les nouvelles formes de racisme qui se sont directement appuyées sur l’incorporation de thématiques antisexistes. » (p. 57) Et qu’en est-il des « instruments théoriques » des féministes noires ?

Négligeant ainsi l’analyse matérialiste des rapports de pouvoir entre dominant·e·s et dominé·e·s, les auteur·e·s concentrent leurs attaques sur le « virage institutionnel » et la mise en place d’institutions en faveur des droits des femmes autour de la décennie 1970. Cette dynamique, pourtant reconnue, ne saurait en revanche être accusée de tous les maux. De la même manière, la tendance « lutte de classes » se trouve assignée au banc des accusées pour « racisme respectable » (chapitre 4). Si les débats autour du voile islamique ont pu révéler « l’incorporation de thèmes antisexistes à la rhétorique réactionnaire » (p. 59), les auteur·e·s tombent dans une généralisation tirant vers l’amalgame, ce qui a pour effet de conférer au féminisme le rôle de bouc émissaire, rappelant en cela les procédés classiques de l’antiféminisme. Constat renforcé par le manque criant de contextualisation des initiatives féministes depuis le dernier tiers du XIXe siècle. D’Hubertine Auclert la suffragiste à Antoinette Fouque la différentialiste, le propos pèche par la faiblesse de la démonstration. On ne peut pourtant faire l’économie d’un récit précis et circonstancié. S’il est nécessaire d’interroger l’universalisme aveugle du « Nous femmes » et les solidarités inclusives à l’égard des femmes originaires des (ex-)colonies, l’historicisation de la définition du sujet politique du féminisme ne saurait être évacuée. De la même manière, il est souvent difficile de savoir précisément quelles féministes sont visées pour avoir fait « alliance » avec les réactionnaires. Cela n’empêche toutefois pas les auteur·e·s d’affirmer sans détour qu’« aujourd’hui, c’est peut-être aussi le trop grand alignement du féminisme « majoritaire » (des courants les plus réformistes aux féministes « à gauche de la gauche ») qui a permis à Nicolas Sarkozy, le soir de son élection, de concilier les idéaux républicains, le récit national, avec sa politique à venir » (p.75).

Le raisonnement par syllogisme est plus particulièrement mobilisé à l’égard de la politisation des questions sexuelles (chapitre 5). Les auteur·e·s affirment en effet qu’indépendamment de leurs trajectoires différentes, les mouvements féministes et homosexuels souffrent d’accointances avec les forces réactionnaires, racistes et colonialistes. L’homosexualité est ainsi présentée comme un enjeu identitaire occidental lié au développement du capitalisme, délaissant une analyse matérialiste des identités pour en proposer une lecture essentialisante pour le moins surprenante. Dans cette perspective, « les nouveaux États capitalistes et coloniaux n’ont pas manqué d’imposer aux pays colonisés leurs propres catégories liées aux genres et aux sexualités » (p. 87), dénonçant à cette occasion le « véritable alignement de la solidarité internationale LGBT sur l’agenda impérialiste des États-Unis » (p. 93). Ethnicisant la sexualité, cette occidentalisation de l’homosexualité invisibilise au passage les lesbiennes.

En refermant Les féministes blanches et l’empire, on en vient à s’interroger sur les motivations profondes des auteur·e·s. En faisant d’Hubertine Auclert la « théoricienne d’un féminisme impérialiste » (p. 18), on reste dubitatif/ve quant à la dimension matérialiste de leur analyse, leur méconnaissance flagrante de l’historiographie des féminismes en France, des violences coloniales, sexuelles et sexistes, et des travaux – certes trop rares – sur l’histoire des combats féministes antiracistes. Ces recherches apportent pourtant un précieux contrepoint au propos biaisé de Félix Boggio Ewanjé-Epée et Stella Magliani-Belkacem. Plus largement, la lecture des Féministes blanches et l’empire interpelle quant à l’essentialisation des identités politiques et sexuelles opérée par ses auteur·e·s. Pensées comme autant de catégories monolithiques et figées, les féministes et les homosexuel·le·s sont en effet réduit·e·s à des catégories occidentales pour mieux les disqualifier. Si l’ouvrage dénonce avec raison une hiérarchisation des luttes de la part de certaines féministes au détriment du racisme, la complexité des intérêts en jeu et la question pourtant essentielle du projet politique que les auteur·e·s entendent défendre restent plus qu’en suspens.

Mélissa Blais et Fanny Bugnon

10Article paru dans Nouvelles Questions Féministes : Apprentissages entre école et entreprise, Coordination : Martine Chaponnière, Farinaz Fassa, Helène Füger, Nadia lamamra, Françoise Messant, Vol 33, N°1 / 2014, Editions Antipodes, Lausanne 201, 170 pages, (note de lecture : Le « neutre » apprentissage cache l’éviction des filles et des jeunes issu-e-s de l’immigration)

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Notes :

1 Boggio Éwanjé-Épée, Félix et Stella Magliani-Belkacem (2012). Les féministes blanches et l’empire. Paris : La Fabrique.

2 Doctorante en sociologie (UQAM), enseignante et chercheuse en études féministes (IREF), Mélissa Blais est notamment l’autrice du livre “J’haïs les féministes » : le 6 décembre 1989 et ses suites et co-directrice des ouvrages collectifs Le mouvement masculiniste au Québec. L’antiféminisme démasqué et Retour sur un attentat antiféministe : École Polytechnique 6 décembre 1989, parus aux Editions du remue-ménage.

3 Spécialiste d’histoire des femmes et du genre, Fanny Bugnon est actuellement chercheuse postdoctorante au Centre Émile Durkheim de l’IEP de Bordeaux. Après une thèse d’histoire sur la conflictualité politique dans le dernier tiers du XXe siècle, du point de vue sexué (La violence politique au prisme du genre à travers la presse française (1970-1994), 2011), elle poursuit ses recherches sur l’engagement politique des femmes au XXe siècle.

4 La Loi n° 2004-228 du 15 mars 2004 « encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics », stipule que « dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit » (art. 1).

5 Les courants sont décrits respectivement comme : 1) focalisant « sur les violences faites aux femmes dans les communautés noires et arabes », ce qui aurait « permis à l’ensemble du champ politique […] de se réclamer (momentanément) du féminisme » (p. 8-9) ; 2) un féminisme notamment « ancré dans les espaces syndicaux » dénonçant d’un même souffle la loi contre le voile et sa symbolique patriarcale (p. 10) ; et 3) un ensemble d’organisations combattant les procédures disciplinaires, se mobilisant contre la loi et l’« instrumentalisation du féminisme à des fins racistes » (p. 11).

6 Jennifer A.Boittin (2010). « Feminist mediations of the exotic : french Algeria, Morocco and Tunisia, 1921-1939 ». Gender and History, 22 (1), 131-150. Diplômée de Yale en 2005, elle est professeure associée en études françaises et francophones au Département d’histoire de l’Université de Pennsylvanie.

7 Pionnière du féminisme naissant, Hubertine Auclert (1848-1914) est la première Française, dans son journal La Citoyenne en 1882, à se définir comme féministe. Militante infatigable du combat pour l’égalité entre les sexes sous toutes ses formes, elle multiplie notamment les initiatives en faveur des droits politiques des femmes, de la grève de l’impôt aux manifestations de rue, en passant par sa candidature aux élections législatives de 1910. Voir notamment les travaux de Steven C. Hause.

De l’invisibilisation : parce que ce travail est toujours présent

16« Mobilisant des savoirs, des dispositifs d’aide et de contrôle, ainsi que des normes et des valeurs morales en vue de réguler des comportements et des situations jugés problématiques, les pratiques du travail social comportent nécessairement, et sans doute prioritairement, un aspect de (re)production normative »

Hélène Martin, Marianne Modak et Véréna Kellerproposent « de mettre au jour la dynamique de l’émancipation et de la normalisation qui caractérise le travail social ».

La professionnalisation du travail social ne peut être analysée hors de « l’imbrication des rapports de domination », d’autant que la valorisation de l’individu-e, dans la société néo-libérale, tend à la/le rendre responsable de sa situation socio-économique.

L’analyse féministe du travail social permet de spécifier les fonctionnements concrets et les contradictions à l’œuvre dans les « politiques d’activation », de « responsabilisation ». Les éditorialistes nous rappellent que « les présupposés des politiques d’activation posent que les individus sont, individuellement et égalitairement, soumis à un devoir d’autonomie et de responsabilité. Or, l’autonomie, entendue ici sous l’angle économique, est plus aisément accessible à un individu déchargé d’obligations pour autrui et, surtout, du travail domestique ». Il faut donc continuer à critiquer la prétention universaliste et l’androcentrisme de cette norme.

L’oubli des rapports sociaux réellement existants, de leurs asymétries, des relations de pouvoirs, invisibilise des conséquences de politiques d’activation qui renforcent de fait « la division sexuelle du travail puisqu’elle repose sur la négation des inégalités entre hommes et femmes dans l’emploi et dans la famille ».

Comment ne pas souligner aussi « l’indisponibilité » socialement construite et acceptée des pères, les processus d’individualisation et de psychologisation des problèmes sociaux.

« De fait, lorsque ces professionnel·le·s sont confronté·e·s aux normes d’activation et aux inégalités réelles, cette marge de manœuvre peut les conduire à l’alternative suivante : soit viser l’autonomie économique de la personne par sa réinsertion sur le marché de l’emploi, tout en sachant que celui-ci est discriminant pour les femmes notamment au plan salarial et que, chez celles qui sont également mères, l’insertion se traduit par une double journée de travail en raison de leur assignation au travail domestique ; soit prendre en compte l’appartenance sociale de sexe, considérer les usagères et usagers à partir de leur statut familial et alors « protéger » les mères de jeunes enfants contre le marché du travail, au prix de leur autonomie. On est là face à une impasse car, quelque soit le choix opéré, il renforce les inégalités de genre et contrevient à la norme constitutionnelle d’égalité, sans être pour autant réellement satisfaisant au plan de l’autonomie économique ».

Et les auteures ajoutent en présentation des textes du Grand angle : « Comme tout autre espace de pratiques, l’action sociale se constitue au travers de postures diversifiées, parfois conflictuelles, réactives, résistantes,transgressives ou innovantes, ce que l’ensemble des articles montre également ».

Quelques éléments choisis subjectivement dans certains articles.

Marion Manier dans « Les missions de « proximité » en question : places et postures des intervenantes sociales minoritaires » se propose de « montrer comment se manifestent empiriquement les ambivalences de ces fonctions de proximité ethnique et de genre dans le secteur de l’intégration destiné aux femmes ». L’auteure analyse cette proximité fondée sur des « représentations traditionnelles de genre », sur une ressemblance liée à la caractérisation de « femmes minoritaires », sur des « représentations ethnicisantes attribuant à ces intervenantes des qualités intrinsèques à ce qu’elles sont ou représentent ».

Marion Manier met en avant la proximité partagée entre ces professionnelles et les publics (exil, migration, isolement, etc.), bref « au vécu de la différences ou des discriminations en tant que femmes minoritaires ». Elle montre que les postures des intervenantes sont hétérogènes, « les assignations, qu’elles partagent en partie avec les publics, les conduisent à se positionner (y compris par l’indifférenciation), à réagir à certaines représentations qui les impliquent elles aussi, voire, en dernière limite, à « choisir un camp ». » L’auteure conclut sur certaines formes d’accompagnement alternatives, de déplacement des frontières « lorsque la mission de proximité laisse place à une résistance commune à l’altérisation », soulignant ainsi les possibles de l’action collective brisant les impératifs contradictoires du domaine professionnel, et permettant l’élaboration de réponses communes à la minorisation partagée.

J’ai particulièrement apprécié l’article d’Isabelle Courcy et Catherine des Rivières-Pigeon sur « Intervention intensive et travail invisible de femmes : le cas de mères de jeunes enfants autistes et de leurs intervenantes ». Les auteures analysent les problèmes de gestion quotidienne, la lutte pour obtenir des services, le travail invisible, la co-thérapie, l’absence des pères, l’assignation dans les rôles de mère, la disponibilité de chaque instant, le sentiment d’urgence, la confrontation « à des modèles de maternité qui se révèlent souvent irréalistes ou contradictoires », le travail d’accompagnement, la non reconnaissance du poids de l’émotionnel, sans oublier les effets sur la situation de l’emploi ou les regards, les jugements d’autrui. Elles indiquent : « Le caractère invisible du travail des mères et des intervenantes dans le contexte de l’autisme soulève ainsi la nécessité de le faire connaître tout en faisant également apparaître la division sexuelle du travail sur laquelle repose son invisibilité au sein des familles et dans la pratique du travail social ».

Louise Boivin, dans « Réorganisation des services d’aide à domicile au Québec et droits syndicaux : de la qualification à la disponibilité permanente juste-à-temps » analyse, entre autres, la structuration du champ professionnel par les rapports sociaux de classe, de sexe, de « race » et d’age. Elle souligne aussi que l’expérience acquise (de ce qui est nommé care) dans la sphère familiale, dont l’apport est très apprécié, n’est néanmoins non reconnu comme une qualification professionnelle, que les emplois précaires sont majoritairement occupés par des travailleuses immigrées racialisées et que leur diplômes acquis à l’étranger ne sont pas reconnus. Il y a une double négation de la qualification, par la naturalisation des taches assignées aux femmes, lorsqu’elles ne sont pas invisibilisées, et par la non reconnaissance des diplômes. Sans oublier la fragmentation des taches, « la disponibilité permanente juste-à-temps » et des horaires par l’externalisation et la sous-traitance d’une partie des services publics d’aide.

Marianne Modak, Françoise Messant et Véréna Keller, avec la collaboration de Myriam Girardin présentent les résultats d’une recherche sur l’aide sociale en Suisse romande dans « Les normes d’une famille « juste » dans les interventions des assistants et assistantes sociales de l’aide sociale publique »

Elles nous rappellent que « l’autonomie financière du groupe familial n’exige aucunement que l’homme et la femme dans le couple possèdent tous les deux leur indépendance financière ». Je ne sais pour la Suisse, mais en France le maintien de l’imposition familiale et le refus de l’imposition unipersonnelle contribue, sous couvert de la valorisation de la famille, à dénier aux femmes leur autonomie fiscale, leur autonomie financière.

Les interventions de l’État concerne des individu-e-s formellement égales/égaux, niant la division sexuelle travail, les rapports sociaux de sexe asymétriques. La confusion existe en permanence entre femme/épouse/mère et homme/époux/père, une confusion naturalisant les assignations genrées et les rapports de domination.

La famille, ce lieu des invisibilisations, de la violence, du travail domestique et familial, du souci de ceux-ci, (très majoritairement à la charge des femmes, les hommes se dispensant et de les effectuer et de s’en soucier), est « l’univers par excellence de reproduction du système de genre ».

Les auteures analysent « cinq registres d’intervention de l’aide sociale publique » : légalisme, responsabilité individuelle, complémentarité des rôles de sexe, saisie des opportunités, promotion du père. Je souligne l’intérêt de ces recherches. En conclusion, elles articulent, entre autres, la nécessaire prise en compte de « l’interdépendance entre les univers privé et professionnel » et les conditions pour que « les lois en faveur des pères ne participent pas d’une défense des privilèges masculins ». (Sur de récentes revendications masculinistes, voir par exemple : Geneviève ROY : Des hommes qui résistent, Zéromacho Des hommes sur des grues : et alors ? ou Patric Jean : L’amendement sur la garde des enfants donne raison aux « pères perchés »)

L’action sociale ne saurait être abordée seulement du coté des politiques publiques. L’apport des analyses féministes est, ici aussi, indispensable à la compréhension du travail des professionnel-le-s et de leurs relations avec les usager-e-s.

J’ai aussi été très intéressé par l’entretien avec Geneviève Cresson, son exigence de « pouvoir affirmer sa personnalité en dehors des obligations liées à la socialisation reçue ». Le titre de cette note est inspirée d’une de ses phrases.

Sommaire

Edito

Hélène Martin, Marianne Modak et Véréna Keller : Le travail social entre émancipation et normalisation : une voie étroite pour les approches féministes,

http://www.unil.ch/webdav/site/liege/shared/NQF/32_2/NQF_Edito_32_n2.pdf

Grand angle

Marion Manier : Les missions de « proximité » en question : places et postures des intervenantes sociales minoritaires

Isabelle Courcy et Catherine des Rivières-Pigeon : Intervention intensive et travail invisible de femmes : le cas de mères de jeunes enfants autistes et de leurs intervenantes

Louise Boivin : Réorganisation des services d’aide à domicile au Québec et droits syndicaux : de la qualification à la disponibilité permanente juste-à-temps

Marianne Modak, Françoise Messant et Véréna Keller, avec la collaboration de Myriam Girardin : Les normes d’une famille « juste » dans les interventions des assistants et assistantes sociales de l’aide sociale publique

Champ Libre

Pilar Godayol : Censure, féminisme et traduction : Le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir en catalan

Parcours

Geneviève Cresson, sociologue féministe : Santé, familles et professionnel·le·s
Réalisé par Marianne Modak et Hélène Martin

Comptes rendus

Juliette Cleuziou : Cahiers Genre et Développement N° 7, 2010. Christine Verschuur (dir.), Genre, postcolonialisme et diversité des mouvements de femmes

Danielle Haase-Dubosc : Les Cahiers du CEDREF N° 18, 2011. Paola Bacchetta et Jules Falquet, avec Norma Alarcón (Eds.), Théories féministes et queers décoloniales : interventions Chicanas et Latinas états-uniennes (voir aussi ma note de lecture : Ce n’est pas nier, mais affronter les différences entre femmes qui peut nous rendre plus fortes)

Ellen Hertz : Tania Angeloff et al., Chinoises au XXIe siècle : Ruptures et continuités (2012) et Traditions et ruptures chinoises (2010) (voir aussi ma note de lecture : L’espace, le temps et le corps des dagongmei sont strictement limités )

Stéphanie Condon : Cahiers du Genre, N° 51, 2012. Miranda, Adelina, Nouria Ouali et Danièle Kergoat (coord.), Migrantes et mobilisées

Clothilde Palazzo-Crettol : Cahiers du genre, hors-série, 2011. Marques-Pereira, Bérengère et Roland Pfefferkorn (coord.), Genre, politiques sociales et citoyenneté

Edmée Ballif : Arlette Gautier, Genre et biopolitiques. L’enjeu de la liberté

Collectifs

Nesrine Bessaïh : L’R des centres de femmes du Québec

Nouvelles Questions Féministes : Travail social

Coordination : Hélène Martin, Marianne Modak

Vol 32, N°2 / 2013

Editions Antipodes, Lausanne 2013, 168 pages

Didier Epsztajn

Les violences sexuelles sont un problème politique

11« S’appuyant sur une remise en cause de l’opposition entre espace public et espace privé, entre les questions publiques dont la société doit se préoccuper et les questions privées tenues au silence, les réflexions menées au sein du mouvement féministe ont mis en évidence la banalité des différentes formes de violence commises par des hommes à l’encontre des femmes – harcèlement dans la rue ou au travail, violences conjugales, violences sexuelles ».

Ces violences relèvent du contrôle social que les hommes exercent sur les femmes. Les chercheuses féministes ont analysé puis disqualifié « les différentes formes de justification sociale des violences sexistes ». Elles ont développé des savoirs « dans un contexte où les biais androcentriques de la production des savoirs scientifiques faisaient que les violences sexuelles et intrafamiliales (qui touchent majoritairement des femmes) n’étaient purement et simplement pas étudiées ni même conçues comme des violences par les chercheurs, généralement masculins, spécialistes de la délinquance et de la criminalité, pas plus qu’elles n’étaient appréhendées par les responsables politiques comme des violences devant être prévenues et sanctionnées par l’État ».

Les études ont mis à jour l’étendue et l’ampleur de ces violences. Il faut cependant souligner la complaisance des hommes des couches sociales les plus aisées « vis à vis de la violence, ainsi que la solidarité qu’ils se manifestent les un aux autres », voir, entre autres, les affaires Bernard Cantat, Roman Polanski ou Dominique Strauss-Khan (sur cette dernière affaire, voir le livre coordonné par Christine Delphy : Un troussage de domestique, Syllepse 2011, Dans cette histoire, il y a une autre personne et c’est une femme ou son texte Pourquoi la recherche d’un « accord » avec Nafissatou Diallo est un aveu de culpabilité de DSK).

Complaisance d’un coté et attribution aux classes populaires de l’exclusivité de ses violences. Très hypocritement, les uns « se donnent l’apparence de vouloir sauver les femmes des milieux populaires du sexisme des hommes qui les entourent », tout en euphémisant leurs propres violences.

Les auteures aborderont aussi le mythe de la grossesse réduite à un « heureux événement », la contrainte à l’hétérosexualité, l’invisibilité des lesbiennes, la confusion entre violence et conflit, la fausse symétrie entre la violence des uns et celle des unes, les discours masculinistes, la masquage des réalités sociales des violences par le langage sexiste, le viol comme crime dans tous les milieux sociaux, la violence comme question politique, comme problème de santé publique, les crimes fémicides au Canada, la nécessité de repenser la formation des professionnel-le-s (de police, justice, du corps médical ou du secteur social) ou de « porter un autre regard sur les questions d’insécurité qui sont aujourd’hui largement pensées, dans les représentations communes, comme le produit de pratiques délinquantes motivées par le vol ou les trafics ».

Je souligne le grand intérêt de l’entretien avec Jalna Hanmer.

Edito

Alice Debauche et Christelle Hamel : Violences des hommes contre les femmes : quelles avancées dans la production des savoirs ? (www.unil.ch/webdav/site/liege/shared/NQF/32_1/NQF_Edito_32_n_1.pdf )

Grand angle

Véronique Le Goaziou : Les viols en justice : une (in)justice de classe ?

Laura Pomicino, Patrizia Romito, Vincenta Escribà-Agüir et Janet Molzan-Turan : Est-ce que je peux choisir ? Violence contre les femmes et décisions reproductives

Brigitte Lhomond, Marie-Josèphe Saurel-Cubizolles et le Groupe CSF : Agressions sexuelles contre les femmes et homosexualité, violences des hommes et contrôle social

Catherine Cavalin : Interroger les femmes et les hommes sur les violences subies en France et aux États-Unis : entre mesures statistiques et interprétations sociologiques

Carmen Gill : Le fémicide au Canada : le cas du Nouveau-Brunswick

Parcours

Alice Debauche et Christelle Hamel : La violence comme contrôle social des femmes. Entretien avec Jalna Hanmer, sociologue britannique

Actualités

Sabine Lambert : Préface à la réédition de Questions féministes 1977-1980 (Préface à la réédition de Questions Féministes, voir aussi Introduction publiée dans le N°1 de la revue : QUESTIONS FÉMINISTES : Une revue théorique féministe radicale, note de lecture Un autre horizon que celui du sexe biologique comme unique destinée ou celui de la résignation à l’oppression)

Comptes rendus

Michelle Zancarini-Fournel : Sandrine Dauphin, L’État et les droits des femmes. Des institutions au service de l’égalité ?

Joan Scott : Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée N° 128/2, 2010, Stéphanie Latte Abdallah (dir.), Féminismes islamiques

Élisabeth Marteu : Cahiers du genre N° 50, 2011. Maria Eleonora Sanna et Eleni Varikas (coord.), Genre, modernité et « colonialité » du pouvoir (voir aussi note de lecture : Reconnaître dans ces histoires passées quelque chose qui nous concerne car, demeuré impensé, irrésolu, qui hante notre présent)

Marta Roca i Escoda : Thierry Delessert et Michaël Voegtli, Homosexualités masculines en Suisse. De l’invisibilité aux mobilisations

Hélène Martin : Hélène Rouch, Les corps, ces objets encombrants. Contribution à la critique féministe des sciences

Ginevra Conti Odorisio : Valérie Cossy, Isabelle de Charrière. Écrire pour vivre autrement

Collectifs

Elisabeth Bäschlin : Association pour la protection des femmes maltraitées, Berne

Jacqueline De Puy, Sherry L. Hamby et Sylvie Monnier : Sortir ensemble et se respecter. Tout un programme

« La violence et la menace que font peser les hommes sur les femmes sont à la fois une forme de contrôle social des femmes en tant qu’individus dans la sphère publique et privée et un moyen de maintenir leur subordination dans la société ».

Une remarque annexe. Alain Bauer est cité dans un article. Consultant en « criminologie », ce personnage peu recommandable et dont la validité scientifique des travaux est régulièrement récusée par de nombreux/euses chercheur-e-s, ne devrait pas trouver sa place, même en contre-exemple, dans une revue féministe.

Lectures complémentaires possibles :

Patrizia ROMITO : Un silence de mortes, Editions Syllepse 2006, Un silence de mortesUn silence de mortes | Entre les lignes entre les mots

Collectif national pour les droits des femmes :Contre les violences faites aux femmes –Une loi cadre !, Editions Syllepse 2006,

Dr Muriel Salmona : Le livre noir des violences sexuelles

Editions Dunot 2013, La liberté ne s’épanouit que dans des espaces où les droits de toutes et tous sont garantis et sont universels

Nouvelles Questions Féministes : Violences contre les femmes

Coordination : Alice Debauche, Christelle Hamel

Vol 32, N°1 / 2013, Editions Antipodes, Lausanne 2013, 168 pages

Didier Epsztajn

Communiqué de presse NQF

Nouvelles Questions Féministes

vient de publier aux Editions Antipodes

« Violences contre les femmes »

Volume 32, no 1, 2013

Coordonné par Alice Debauche et Christelle Hamel

Soulevé publiquement dans le cadre du mouvement féministe des années 1970, le problème des violences masculines contre les femmes demeure une préoccupation contemporaine. Ces violences constituent une forme de contrôle social des femmes et s’inscrivent dans l’ensemble plus large des inégalités entre les femmes et les hommes.

Les travaux réunis dans ce numéro constituent des travaux empiriques originaux, traitant de questions au cœur des préoccupations aussi bien académiques que politiques. Ils ont en commun de réinvestir des thèmes déjà largement travaillés par le mouvement féministe des années 1970, en tirant profit de l’institutionnalisation des recherches sur les violences qui ont permis la multiplication des enquêtes quantitatives. Ils interrogent ainsi le lien entre l’appartenance de classe des auteurs de viol et leur comparution devant la justice ; le poids des violences conjugales dans les décisions reproductives – interrompre sa grossesse ou non – ; le lien entre l’orientation sexuelle des femmes et leur exposition aux violences sexuelles ; la prétendue symétrie entre les violences féminines et masculines au sein du couple ; l’écart entre la réalité des homicides conjugaux et l’image euphémisée du crime passionnel.

A partir de terrains français, italien, états-unien et canadien, ces articles confirment empiriquement ce qui était parfois resté à l’état d’intuition ou d’hypothèse, faute de moyens scientifiques pour les étayer. Ils invitent à penser des politiques publiques innovantes, tant au niveau de la formation des professionnels que de la production de statistiques sur les violences.

Contacts pour ce numéro :

Alice Debauche : debauche@unistra.fr

Christelle Hamel : christelle.hamel@ined.fr

Le site de Nouvelles Questions Féministes www.unil.ch/liege/nqf vous apportera tous les renseignements relatifs à la revue et aux numéros parus.

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Edito

Alice Debauche et Christelle Hamel

Violences des hommes contre les femmes : quelles avancées dans la production des savoirs ?

Grand angle

Véronique Le Goaziou

Les viols en justice : une (in)justice de classe ?

Laura Pomicino, Patrizia Romito, Vincenta Escribà-Agüir et Janet Molzan-Turan

Est-ce que je peux choisir ? Violences contre les femmes et décisions reproductives

Brigitte Lhomond, Marie-Josèphe Saurel-Cubizolles et le groupe CSF

Agressions sexuelles contre les femmes et homosexualité, violences des hommes et contrôle social

Catherine Cavalin 

Interroger les femmes et les hommes sur les violences subies en France et aux Etats-Unis : entre mesures statistiques et interprétations sociologiques

Carmen Gill

Le fémicide au Canada : le cas du Nouveau-Brunswick

Parcours 

Alice Debauche et Christelle Hamel

La violence comme contrôle social des femmes

Entretien avec Jalna Hanmer, sociologue britannique

Actualités/News

Sabine Lambert

Préface à la réédition de Questions féministes 1977-1980

Comptes rendus

Michelle Zancarini-Fournel :

Sandrine Dauphin, L’État et les droits des femmes. Des institutions au service de l’égalité ?

Joan Scott :

Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée N° 128/2, 2010 (dirigé par Stéphanie Latte Abdallah), Féminismes islamiques

Elisabeth Marteu :

Cahiers du genre N° 50, 2011 (coordonné par Maria Eleonora Sanna et Eleni Varikas), Genre, modernité et “colonialité“ du pouvoir

Marta Roca i Escoda :

Thierry Delessert et Michaël Voegtli,Homosexualités masculines en suisse. De l’invisibilité aux mobilisations

Hélène Martin :

Hélène Rouch, Les corps, ces objets encombrants. Contribution à la critique féministe des sciences

Ginevra Conti Odorisio :

Valérie Cossy, Isabelle de Charrière. Écrire pour vivre autrement

Collectifs

Elisabeth Bäschlin

Association pour la protection des femmes maltraitées, Berne

 Jacqueline De Puy, Sherry L. Hamby et Sylvie Monnier

Sortir ensemble et se respecter. Tout un programme…

 Notices biographiques et Résumés 

Le caractère relationnel du travail au miroir des rapports sociaux de sexe

« L’assimilation du relationnel au travail féminin déqualifié, et l’absence de cette dimension dans les analyses des métiers les plus prestigieux, nous paraissent constituer un enjeu majeur pour les recherches féministes sur le travail ».

7Les auteures de l’édito soulignent que « tout se passe comme si les chercheur-e-s ne voyaient du relationnel que là où elles et ils voient des femmes, de surcroît dans des métiers à faible statut social ». Il y a en fait un biais sexué dans les manières d’aborder de telles analyses. Se poser toujours la question de ce biais est une nécessité. « Dénaturaliser le regard porté sur les métiers de service ouvre des portes concrètes de (re)valorisation des activités professionnelles exercées majoritairement par les femmes. »

De ce point de vue, les analyses présentées sont très éclairantes, que cela soit celle d’une profession mixte, les kinésithérapeutes (physiothérapeutes en Suisse), ou la comparaison des métiers d’auxiliaire de puériculture en crèche, de contrôleur de train et de surveillant de prison.

Les auteures font ressortir, entre autres, les asymétries dans la valorisation ou la dévalorisation de tâches, des conditions de travail ; les « illusions » égalitaires faisant « abstraction des discriminations objectives » (Ainsi par exemple : la naturalisation des comportements des patient-e-s (pour les kinésithérapeutes) alors que les comportements sont construits socialement, sont genrés) ; ou la dissimulation des dimensions matérielles du travail, jugé peu valorisant (voir le beau chapitre «  »L’usine à couches » ou la face cachée du travail de prise en charge des jeunes enfants »).

Si les kinésithérapeutes développent un discours individualiste et égalitaire, celui-ci est « idéaliste, puisqu’il ignore des conditions de vie sexuées, forcément structurantes et contraignantes », dans les autres professions traitées, il y a à la fois « occultation du matériel dans les métiers de service peu qualifiés féminins » et « occultation du relationnel das les métiers masculins ».

Contre un premier regard, une première lecture a-genrée, il convient de reprendre les analyses, car « S’en tenir à un examen éloigné de la distribution des femmes et des hommes entre divers métiers, sans ouvrir la boîte noire de ce que recouvrent, par exemple, les catégories officielles de métiers de l’ordre ou de métiers du soin, fait courir le risque de reconduire des stéréotypes de genre, telle l’assimilation du relationnel au féminin ».

Au delà de la terminologie (voir remarque en fin de note), les questionnements autour de la « difficile articulation entre proximité de genre et distance de classe » dans le cas des assistantes sociales me paraissent indispensables.

Ces analyses de métiers de service soulignent l’enjeu d’une lecture n’occultant pas la division genrée, dépassant les lectures d’habitudes ou naturalisantes.

Outre le dossier, j’ai particulièrement particulièrement apprécié l’article de Laura Corradi : « Feminist Semiotics. Pour une sociologie politique du cul féminin dans les publicités italiennes » qui analyse « sous l’angle de la politique du regard masculin » des affiches publicitaires « utilisant » le cul des femmes. Regards d’hommes, goût masculin, lutte contre les signes de vieillissements, dictature de la beauté, disponibilité affichée, naturalisation et artificialité, vulgarité d’une présentation comme « un quadrupède à posséder », affichage du pouvoir, etc. « le cul féminin est une construction sociale ». L’auteure indique que les éléments présentés aident à comprendre « la manière dont la construction sociale du sexe inférieur passe aussi par le postérieur à travers une colonisation progressive et en crescendo des parties intimes des femmes ».

Sur la dictature de la beauté, en complément possible, l’ouvrage de Mona Cholet : Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine (Zones 2012) L’omniprésence de modèles inatteignables enferme nombre de femmes dans la haine d’elles-mêmes

Sur le sexisme publicitaire, en complément possible, Sophie Pietrucci, Chris Vientiane et Aude Vincent : Contre les publicités sexistes (Editions L’Échappée 2012) Quand vous tendez un piège à la souris, il faut toujours laisser la place pour la souris

Parmi, les autres articles, je souligne le compte-rendu de lecture de Marianne Modak, sur le livre de Caroline Ibos : Qui gardera nos enfants ? Les nounous et les mères

Une fois encore, un riche numéro, illustrant l’apport des analyses faites au prisme du féminisme.

Sommaire

Edito

Nicky Le Feuvre, Natalie Benelli, Séverine Rey : Relationnels, les métiers de service ?

Grand Angle

Hélène Martin et Céline Perrin : L’agencement hiérarchique de l’égalité. Discours de physiothérapeutes face à des situations thérapeutiques potentiellement sexualisées

Marie Cartier et Marie-Hélène Lechien : Vous avez dit « relationnel » ? Comparer des métiers de service peu qualifiés féminins et masculins

Delphine Serre :Travail social et rapport aux familles. Les effets combinés et non convergents du genre et de la classe

Champ libre

Laura Corradi : Feminist Semiotics. Pour une sociologie politique du cul féminin dans les publicités italiennes

Valérie Rolle : L’encrage du genre. Le rôle des professionnel·le·s du tatouage dans le façonnage des corps genrés

Parcours

Laurence Bachmann : Largesse et créativité féministe au service de l’éducation publique.

Entretien avec Barrie Thorne, professeure en études genre et en sociologie à l’Université de Californie, Berkeley

Comptes rendus

Anne-Françoise Praz :

Anne Cova (Ed.), Histoire comparée des femmes. Nouvelles approches

Marianne Modak : Caroline Ibos, Qui gardera nos enfants ? Les nounous et les mères

Françoise Messant : Danièle Kergoat, Se battre, disent-elles… (voir aussi Travailleuse n’est pas le féminin de travailleur )

Ghaïss Jasser :Pascaline Mourier-Casile, La Fente d’eau

Ghaïss Jasser : Le 34ème Festival International de Films de Femmes de Créteil (France)

Farinaz Fassa Recrosio : Marie-Pierre Moreau, Les enseignants et le genre. Les inégalités hommes-femmes dans l’enseignement de second degré en France et en Angleterre

Martine Chaponnière : Feminist Studies Vol. 37 No 2, 2011, Race and transgender studies

Collectifs

Olivia Killias : Sisters in Islam : un collectif féministe conteste l’autoritarisme étatique et religieux en Malaisie (sur ce sujet, possible complément : Zahra Ali : Féminismes islamiques, La fabrique éditions, 2012, Le féminisme comme notion radicale faisant d’abord des femmes des êtres humains )

Une remarque, l’utilisation de la notion de « classe moyenne » pour parler de certains salarié-e-s, aux revenus suffisants pour employer du personnel pour le travail domestique, y compris dans les relations aux enfants, demanderaient à être questionné. Un revenu supérieur à 2500 euros et inférieur à 4000 euros mensuels (80% des salarié-e-s en France gagnent moins de 4000 €) ne saurait être un considérant suffisant pour caractériser une classe sociale. L’aisance procurée par un revenu supérieur ne permet pas à ces salarié-e-s de sortir de l’état de subordination à leurs employeurs. Cependant, ces revenus leur permettent de nouer des rapports d’exploitation et de domination envers d’autres salarié-e-s, c’est le cas du travail domestique « sous-traité ».

Il faut donc à la fois reconnaître des divisions profondes entre salarié-e-s, les avantages relatifs que certain-ne-s en tirent et en souligner leurs effets matériels très asymétriques, leurs effets en terme de domination. L’hétérogénéité du « prolétariat/salariat » est réelle (ne serait-ce qu’entre femmes et hommes), elle souligne les obstacles à la construction d’une hégémonie sociale émancipatrice. Celle-ci passe, entre autres, par l’auto-organisation, y compris séparée, (c’est un apport des féministes) de celles et ceux qui subissent des oppressions, spécifiques ou non. C’est un préalable nécessaire à la possibilité d’un front collectif social inclusif à construire. Mieux vaut, me semble-t-il, aborder cette question que de l’éluder par des caractérisations hâtives.

Nouvelles Questions Féministes : Métiers de service

Coordination : Natalie Benelli, Nicky Le Feuvre, Séverine Rey

Vol 31, N°2 / 2012

Editions Antipodes, Lausanne 2012, 160 pages

Didier Epsztajn

La flexibilité a une face cachée : la rigidité de la division sexuelle du travail et de l’emploi

En édito (Françoise Messant, Hélène Martin, Marta Roca i Escoda, Magdalena Rosende, Patricia Roux) une question « Le travail, outil de libération des femmes ? »

Et d’abord un rappel, apport des analyses des féministes radicales « le travail domestique est un travail à part entière », le travail rémunéré ne peut se comprendre qu’en relation avec le travail gratuit, celui effectué par les femmes dans la sphère dite privée. Les auteures soulignent « Rappelons que le travail ménager est gratuit  »non en raison de la nature des services qui le composent – puisqu’on les trouve tous sur le marché – ni en raison de la nature des personnes qui le fournissent (puisque la femme qui cuit gratuitement une côtelette dans son ménage est rémunérée dès qu’elle le fait dans un autre ménage), mais en raison de la nature particulière du contrat qui lie la travailleuse – l’épouse – au ménage, à son  »chef ». »

Cette continuité, « pour les femmes et pour les femmes seulement », entre travail salarié et travail domestique, transposée en « non-disjonction entre sphère privée et professionnelle » pourrait révéler un « potentiel subversif », pour autant que des expériences collectives permettent de dépasser un rapport au travail (domestique et productif) perçu le plus souvent comme individualisé.

Je ne mentionne que quelques articles.

Caroline Ibos : « Les  » nounous » africaines et leurs employeurs : une grammaire du mépris social ». L’auteure nous rappelle, entre autres, différents éléments : que contrairement aux idées reçues « les Africaines qui arrivent en France sont souvent dans leurs pays parmi les femmes les plus efficaces scolairement et les plus ambitieuses », « que l’absence d’une efficace politique publique de la petite enfance crée un marché de  »nounous discount » », que les femmes qui emploient les  »nounous » « peine à considérer que s’occuper de son enfant soit un travail » et qu’elles peuvent assigner à leur employée « toutes sortes de travaux qui prolongent à l’infini le soin de l’enfant ». Sans oublier « l’ignorance » du savoir-faire, de l’expérience professionnelle, la réduction du « métier à une supposée nature féminine, donc maternelle ».

Outre le rapport de classe institué entre l’employeuse et l’employée, et l’évitement de la question du partage des taches domestiques entre celle-ci et son éventuel conjoint, cette asymétrie fondamentale qui divise alors profondément la classe des femmes, « Dans l’espace privé de la maison de l’employeuse, la relation professionnelle, soustraite aux regards extérieurs, échappe à tout contrôle. Du coup, il s’agit d’une relation exorbitante au droit du travail », le type d’emploi, dont ses objets, sa durée et ses conditions de rémunération, se combine avec un réel « mépris social ». Trois types d’actes méprisants, sont indiqués par l’auteure : les actes d’humiliation, dont l’invisibilité de l’employée, les actes de discriminations, dont la séparation ou la différence péjorative, et les actes de suspicion.

Globalement les  »nounous »sont des « étrangères, dans une condition d’extériorité extrême puisque confrontées à et même en charge de l’intimité familiale ».

L’auteure analyse aussi « gestion de la morale quotidienne » par la femme employeuse.

Irène Jonas, Djaouida Séhili : « Les nouvelles images d’Épinal: émancipation ou aliénation féminines? » dénoncent « Ces images d’Épinal de la réussite au féminin non seulement continuent d’appréhender la conciliation, donc la gestion conjointe de la famille et du travail, comme une affaire de femmes, mais elles alignent les critères de réussite des femmes tant au travail qu’à la maison, sur des critères masculins, tout en postulant haut et fort que les femmes sont différentes ». Sans oublier « Le discours sur la nature féminine est désormais axé sur des valeurs de coopération, d’harmonie et sur les capacités relationnelles, et tout comme certains attributs de la féminité traditionnelle ont été remodelés pour être en accord avec l’image valorisée de la  »femme nouvelle », les qualités féminines  »utiles » dans le monde professionnel ont connu le même sort ».

Les auteures soulignent les conséquences de la substitution « des compétences » aux « qualifications », tout en ajoutant que « les compétences féminines semblent donc se mesurer à l’aune de la prise en compte de l’apparence physique des femmes et à leur appartenance biologique bien plus qu’à celle des qualifications acquises ». Elles indiquent aussi que les « nouvelles pathologies féminines » au travail « ne sont pas considérées comme des phénomènes sociaux ».

L’émancipation ne peut se limiter à acquérir des « positions autrefois exclusivement réservées aux hommes ».

Sur la conciliation, voir Travail genre et sociétés : Maudite conciliation, N° 24/2010 (Editions La Découverte, Paris 2010, Le traditionnel perpétuellement réinventé)

Sur la qualification, voir la récente réédition du livre de Pierre Naville : Essai sur la qualification du travail ( Editions Syllepse, Ce qui qualifie, c’est l’acte éduqué) préfacé par Djaouida Séhili.

Sans oublier le récent ouvrage d’Irène Jonas Moi Tarzan toi Jane. Critique de la réhabilitation « scientifique » de la différence hommes/femmes (Editions Syllepse, Paris 2011, Toi Tarzan, moi Jane

Elsa Galerand, Danièle Kergoat : « Le potentiel subversif du rapport des femmes au travail ». Les auteures partent de la notion d’émancipation « Par ce terme, nous entendons non pas le renversement ou l’abolition des rapports sociaux de sexe mais le mouvement par lequel le rapport de forces entre les classes de sexe peut être déstabilisé, les enjeux reconfigurés. Ce mouvement est nécessairement collectif, il tend vers le renversement de toutes les formes de domination, mais il n’est pas ce renversement ».

D’où la question « qu’est-ce qui est subversif ou émancipateur ? » et une réponse à chercher, non dans le travail lui-même « mais dans le rapport particulier que les femmes entretiennent au travail en raison des positions qu’elles occupent dans la division sexuelle du travail ».

Leur texte se divise en trois parties « Le potentiel subversif (la théorie) », « Le potentiel subversif (la démonstration empirique) » et « Du potentiel subversif à l’émancipation »

Ce texte me semble très important tant par sa méthode que par ses analyses. Ne pouvant le résumer, je choisis deux autres citations, en espérant qu’elles serviront d’entrée à des lectures multiples :

  • « Il est indispensable de repasser par une conceptualisation du travail, c’est-à-dire d’une part de différencier les niveaux activité, emploi, travail salarié, et d’autre part d’intégrer le travail domestique dans la conceptualisation sociologique du travail et, par suite, dans l’interrogation de la société salariale ».

  • « S’il y a bien domination, oppression et exploitation, il s’agit de prendre au sérieux ce que les femmes disent de leur travail, de les considérer comme sujet probable de résistances au travail et non seulement comme objet d’analyse pour penser l’aliénation au travail : les conditions de leur situation sont aussi celles de l’émancipation ».

Pour compléter voir la récente réédition des textes de Danièle Kergoat, Se battre disent-elles…. (La dispute,legenredumonde) Travailleuse n’est pas le féminin de travailleur

J’ai, de plus, particulièrement apprécié l’article de Céline Bessière : «  »Travailler à l’extérieur » : des implications ambivalentes pour les compagnes d’agriculteurs » dont je reproduis la dernière phrase « … ce que peut montrer la sociologie, c’est que les conditions d’émancipation des compagnes d’agriculteurs se jouent dans les conditions d’emploi des femmes sur le marché du travail salarié, dans la capacité des femmes et des hommes à davantage partager les charges domestiques, et dans les politiques publiques de prise en charge de la petite enfance ».

A cela, je voudrais ajouter les conditions d’acquisition de la nationalité française. De « vieux » agriculteurs seuls, n’hésitent pas à rechercher des compagnes (pour mariage), beaucoup plus jeunes qu’eux, en Europe de l’est. Les conditions d’accès à la nationalité exigent, aujourd’hui, une durée du mariage, rendant ces femmes corvéables à merci, ne pouvant quitter leur mari sans risquer de se trouver dans une situation administrative permettant l’expulsion. Les pouvoirs publics favorisent ainsi à la fois une forme de prostitution et l’exploitation de travail gratuit…

Sommaire :

Grand angle

Élise Lemercier : Travail et femmes migrantes: invisibilisation des qualifications, utilité sociale et parcours d’émancipation

Caroline Ibos : Les « nounous » africaines et leurs employeurs : une grammaire du mépris social 

Irène Jonas, Djaouida Séhili : Les nouvelles images d’Épinal: émancipation ou aliénation féminines? 

Céline Bessière : «Travailler à l’extérieur» : des implications ambivalentes pour les compagnes d’agriculteurs

Champ libre

Laetitia Carreras : Travailleuses domestiques « sans papier» en Suisse: comment s’en sortir, rester et résister?

Laetitia Dechaufour : Introduction au féminisme postcolonial 

Parcours

Magdalena Rosende, Patricia Roux : De la sociologie du travail aux Études Genre. Un hommage à Françoise Messant 

Comptes rendus

Séverine Rey : Nicole-Claude Mathieu (dir.): Une maison sans fille est une maison morte

Collectifs

Élodie de Weck : Comité de Mujeres de Inzá: la difficile conciliation entre la lutte pour l’émancipation féminine et celle pour l’autonomie paysanne 

Pétition contre Michel Dubec, le psy qui légitime le viol 

Joy Charnley : «Women in…» 

Des analyses importantes sur le travail comme production du vivre et sur les procès d’émancipation.

Nouvelles questions féministes : L’ambivalence du travail : entre exploitation et émancipation

Vol 27, N°2 / 2008

Editions Antipodes, Lausanne 2008, 152 pages

Didier Epsztajn

« Homophobie »

Nouvelles Questions Féministes

vient de publier aux Éditions Antipodes

« Homophobie »

Volume 31, n°1, 2012

Coordination du numéro : Céline Perrin, Marta Roca i Escoda et Lorena Parini

L’« homophobie » désigne couramment le rejet et les discriminations vécues par les personnes homosexuelles ou supposées telles. C’est une notion largement utilisée aujourd’hui dans le langage politique et médiatique, mais aussi au sein des recherches en sciences sociales portant sur les minorités sexuelles.

Le point de départ de ce numéro de Nouvelles Questions Féministes a été une envie et une nécessité de réfléchir à la portée et aux limites de la notion d’homophobie, en particulier dans son articulation avec une perspective féministe.

Le numéro propose un ensemble d’articles qui, en se basant sur des recherches empiriques, viennent alimenter ce questionnement : quelles sont les discriminations vécues par les lesbiennes, sont-elles similaires à celles que vivent les gays, et surtout, comment rendre compte de ce qui les produit et les structure ? Les luttes juridiques, matérialisées en Espagne et en Belgique, par exemple, par l’ouverture du mariage aux couples homosexuels, permettent-elles d’éradiquer l’homophobie du droit, de construire une réelle égalité entre couples homos et hétéros ? Comment rendre compte des points communs entre les discriminations et les contraintes vécues par les personnes transsexuel·le·s dans leur parcours imposé pour mettre en conformité leur sexe biologique et leur état civil et celles vécues par les gays, bis et lesbiennes ?

Les thèmes abordés par les articles illustrent ainsi de manière empirique les discriminations que vivent diverses minorités sexuelles et, en même temps, démontrent la complexité des structures qui façonnent ces discriminations, complexité dont la notion d’homophobie à elle seule échoue à rendre compte. Ils invitent donc à réfléchir à l’articulation de la hiérarchie des sexualités, qui sous-tend la norme hétérosexuelle, avec la hiérarchie des sexes et les normes qu’elle produit. Une telle réflexion, loin d’être uniquement théorique, invite également à repenser les stratégies politiques à mettre en œuvre sur le terrain par les mouvements et associations de défense des personnes LGBTIQ.

Sommaire

Edito

Céline Perrin, Marta Roca i Escoda, Lorena Parini

La notion d’homophobie, ses usages et son rapport au féminisme

Grand angle

Stéphanie Arc et Philippe Vellozzo 

Rendre visible la lesbophobie

Line Chamberland et Christelle Lebreton

Réflexions autour de la notion d’homophobie : succès politique, malaises conceptuels et application empirique

Marta Roca i Escoda et Nicole Gallus

Ouverture du mariage aux homosexuel·le·s en Espagne et en Belgique : une mise en question du caractère hétérosexué du droit ?

Gerard Coll-Planas et Miquel Missé

Le genre et la chair. Analyse des discours médicaux autour de la transsexualité dans le contexte espagnol

 Champ libre

Jules Falquet

DSK ou le continuum entre les violences masculines et les violences néolibérales

 Parcours 

Natalie Benelli

L’égalité de certain·e·s, l’inégalité de la plupart

Entretien avec Lisa Daniells responsable des opérations à Women’s Press Collective (WPC), Brooklyn, NY, Etats-Unis

Glòria Casas Vila

« Mais quel monde voulons-nous ? »

Entretien avec Maïté Debats, féministe engagée de Toulouse (FR)

Comptes rendus

Lorena Parini

Les premières assises genevoises contre l’homophobie

Marianne Modak

Christine Delphy (Ed.) : Un troussage de domestique

Magdalena Rosende 

Geneviève Pruvost : Profession : policier. Sexe : féminin

Michelle Zancarini-Fournel

Claudette Fillard (Ed.) : Elizabeth Cady Stanton. Naissance du féminisme américain à Seneca Falls

Michelle Zancarini-Fournel

Christine Delphy : Un universalisme si particulier. Féminisme et exception française (1980-2010)

Stéphanie Pache

Sandrine Garcia : Mères sous influences. De la cause des femmes à la cause des enfants

Catherine Ecarnot

Monique Wittig : Le Chantier littéraire

Collectifs

Delphine Roux

La Fédération genevoise des associations LGTB, une fédération contre l’homophobie : l’union fait la force

Notes biographiques et Résumés

Note de lecture : Derrière la fausse neutralité du mot, ne pas oublier l’hétéro-sexisme

Le concept d’égalité formelle à la vie dure

« Comment le droit contribue-t-il à reproduire, ou à l’inverse à subvertir les rapports de genre ? Dans quelle mesure des textes de loi apparemment neutres s’avèrent-ils avoir des effets discriminatoires dans les domaines de l’emploi, de la famille, du droit d’asile ou des violences envers les femmes ? Que sait-on de l’impact des dispositifs juridiques visant à l’égalité ? Peuvent-ils avoir des effets pervers ? Comment définir juridiquement le concept d’égalité pour faire du droit un véritable outil de changement social ? »

Le dossier débute par : « Les lois intégrales contre les violence à l’égard des Femmes en Espagne. Une analyse à partir de la théorie juridique féministe. » Juana Maria Gonzales Moreno y critique, entre autres la présentation de la violence comme un phénomène général, neutre, ne prenant pas en compte l’asymétrie, construite socialement des sexes, la domination des hommes sur les femmes.

L’auteure montre aussi la tendance à réduire cette violence à la violence conjugale ou à la maltraitance. En découle une transformation de la « violence instrumentale utile au maintien d’un ordre de valeurs structurellement discriminatoire pour les femmes » en agressivité occasionnelle contre les faibles, les victimes.

Elle rappelle la nécessité de « défendre l’autonomie de la volonté des femmes même dans les cas où elles ont été soumises à la violence de genre », tout en soulignant que cette démarche comporte des risques « liés à la sécurité des femmes victimes et à l’impunité des hommes violents, puisque dans ce cas la victime est la seule à pouvoir porter plainte. »

L’auteure traite aussi de la médicalisation de la violence de genre qui produit sa naturalisation.

Le second article traite de « Liberté contractuelle et relations conjugales : font-elles bon ménage ? ». Louise Langevin prenant en compte « des rapports sociaux de sexe, de la position d’inégalité des femmes dans la société, et spécialement dans la sphère privée » analyse la liberté contractuelle, en liaison avec le laisser faire propre au libéralisme économique. Elle considère que la « contractualisation dans les relations conjugales constitue un recul pour le droit des femmes. » Cette analyse pourrait, d’ailleurs, être étendue à tous les contrats entre non-égales/égaux réel-le-s, celles-la (ceux-là) même non reconnu-e-s, par la simple égalité formelle.

Sous le beau titre « Le droit, c’est moi », Anne-Marie Devreux analyse « Les formes contemporaines de lutte des hommes contre les femmes dans le droit », et plus particulièrement les revendications des hommes sur une certaine garde des enfants.

Comme le souligne l’auteure « La manipulation se situe évidemment dans le tout début du raisonnement : le droit ne rend pas les choses égales par lui-même ; s’il permet et accompagne l’évolution ds rapports sociaux, il ne la commande pas ». Contre les égalités réduites au formel, elle nous rappelle que « La notion de parentalité énonce que, dans le domaine de la prise en charge des enfants, la société fonctionne sur une division du travail qui se caractérise par un système de normes et de conditions de production de soins où les hommes et les femmes occupent de fait des places asymétriques » et que le travail parental, comme le travail domestique, est assurée, dans l’égalité de sexe, pour sa plus grande part, par les femmes. Elle conclue « L’égalité n’est pas un fait en soi, un fait isolé, c’est un processus de lutte contre son contraire, contre les inégalités. »

Carola Togni, cite Christine Delphy « Le sujet de droit est, de fait, un sujet masculin » et montre dans son article « Droit à l’assurance chômage : toutes choses inégales par ailleurs », à travers différentes séquences historiques du vingtième siècle, les normes de travail au masculin et l’appréciation, encore actuelle, du travail salarié des femmes mariées comme une « contrainte » et non un droit. La législation sur le chômage, exigeant une « disponibilité temporelle et une mobilité spatiale », discrimine les femmes considérées « comme des épouses et des mères avant tout. »

Le dernier article du dossier concerne l’application de la Convention sur les réfugiés, aux demandeuses d’asile lesbiennes (Françoise Stichebaut).

J’ai particulièrement apprécié l’article d’Angélique Fellay «  »Des heures sans valeur » le travail des serveuses de jour » qui décrypte la réalité d’une division sexuelle masquée en première approche par une analyse superficielle des seuls horaires de travail. « Penser conjointement horaire et contenu du travail permet alors de mettre au jour l’existence de procédures d’affectation sexuellement différenciées dans l’attribution des horaires de travail. »

 Une nouvelle fois, un numéro d’une grande qualité.

 Nouvelles questions féministes : Le droit à l ‘épreuve du genre : les lois du genre (I)

Vol 28, N°2 / 2009

Editions Antipodes, Lausanne 2009, 144 pages

Didier Epsztajn