Archives de Catégorie: NQF

Corps sexués et division sexuelle du travail

« Ce numéro s’intéresse à la construction des corps au travail, disciplinés par les systèmes de genre et de classe. Formatés en amont par la socialisation primaire et secondaire, ces corps n’arrivent pas bruts sur le marché de l’emploi. L’intérêt de porter la focale sur le travail est alors double : il s’agit à la fois de saisir comment le travail dans une entreprise donnée transforme les corps et de faire apparaître combien les normes imposées dans celle-ci peuvent entrer en tension avec celles héritées des socialisations antérieures. » Lire la suite

Aborder le « religieux » ou le « spirituel » comme tout autre fait social

Une remarque préalable. Les analyses médiatiques sont le plus souvent réductrices, la simplification défigure les réalités. Du coté des sciences humaines et de la politique – y compris de celleux qui pensent l’émancipation -, le schématisme et la dé-historisation me semblent dominer. Il y a un certain refus d’aborder les conditions matérielles et les contradictions qui traversent tous les rapports sociaux. Pour le dire autrement, il nous faut à la fois penser l’imbrication des rapports sociaux, dont le genre, leurs histoires et leurs contradictions. Sans oublier de prendre en compte notre point de vue toujours situé.

Je souligne donc, du coté du féminisme matérialiste, le refus du schématisme, la volonté d’historiciser les dominations, la mise en avant des contradictions. Ce numéro, et en particulier l’introduction, « Oser penser un engagement féministe et religieux » en est un bel exemple. Lire la suite

La force épistémique et politique de l’intervention féministe

« Nous définissons l’intervention féministe comme une pratique située qui vise à lier action sociale et militante, formation et recherche, de même qu’elle ambitionne l’extension des capacités d’analyse, de réflexion et d’action pour l’ensemble des personnes engages dans cette démarche »

Véronique Bayer, Zoé Rollin, Hélène Martin et Marianne Modak parlent, entre autres, d’intentions d’émancipatrices, de lutte contre les hiérarchisations et les oppressions, du quotidien dans les pratiques ordinaires, « Cet éditorial détaille la vertu épistémique et politique de penser ensemble pratiques et connaissances ; il souligne également combien le travail social est un terrain d’expérimentation fécond pour examiner et construire ces articulations ». Lire la suite

Nouvelles questions féministes : « Interventions féministes »

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Peu importe qui elles épousent, elles épousent aussi un ménage

« Peut-on utiliser le terme de « solidarités familiales » pour désigner les diverses formes d’entraide entre les membres de la famille élargie, donnant ainsi l’illusion que toutes et tous se soucient mutuellement de leur bien-être, alors qu’une bonne partie de ces entraides, qui impliquent du travail non rémunéré, sont exécutées par les femmes ? Que signifie pour les féministes de parler de solidarité dans une institution qui repose, entre autres, sur l’assignation du travail domestique aux femmes. » Lire la suite

Seul un projet de société qui met à égalité les femmes et les hommes, les confessions et les religions peut représenter un avenir pour l’Irak

Je reviendrai prochainement sur ce numéro de Nouvelles Questions Féministes « Solidarités familiales ? ».

Il m’a semblé important de m’attarder sur l’article consacré à La fragmentation du genre dans l’Irak post-invasion.

Loin du campisme (l’ennemi de mon ennemi serait mon ami) ou de l’anti-impérialisme de pacotille (Saddam Hussein ou Bachar el Assad comme figures de l’anti-impérialisme), refusant l’essentialisation des phénomènes religieux ou la culturalisation des pratiques sociales, Zahra Ali prend en compte les évolutions historiques et leurs contradictions. Elle ne dissout pas les femmes dans une neutralité masculiniste, ni les événements dans des discours simplificateurs. Lire la suite

Mettre en œuvre un processus critique qui repense le monde, la réalité et la culture

Dans leur Edito : Légitimité du féminisme contemporain, Martine Chaponnière, Lucile Ruault et Patricia Roux reviennent sur le précédent numéro de la revue, Nouvelles formes de militantisme féministe (I), chroniqué sous le titre : Nous ne voulons pas 50% de l’enfer capitaliste, mais nous voulons 100% du paradis féministe, nous-ne-voulons-pas-50-de-lenfer-capitaliste-mais-nous-voulons-100-du-paradis-feministe/ et de trois axes développés :

  • La (non-)mixité des collectifs féministes, question indissolublement liée à celle de leurs alliances avec d’autres groupes, de leur autonomie et de l’entrelacement des luttes sur lesquelles les féministes s’engagent.

  • La question de l’articulation entre théorie et action, les grilles explicatives des processus de domination prenant une place de plus en plus importante dans les luttes féministes, voire dans les formes d’organisation des collectifs.

  • Les liens intergénérationnels   les changements marquant le militantisme contemporain se fondent en bonne partie sur une prise en compte des succès et des échecs que les mouvements féministes ont connus par le passé.

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Nous ne voulons pas 50% de l’enfer capitaliste, mais nous voulons 100% du paradis féministe

« Des indignées madrilènes articulant lutte féministe, lutte anticapitaliste et quotidienneté ; des féministes mexicaines dénonçant et sanctionnant en pleine place publique les auteurs des féminicides ; des activistes allemandes armées de pompons, toutes de rose et argenté vêtues pour interrompre le spectacle viriliste de la gauche radicale face à la police ; des militantes en marche pour enseigner aux femmes comment protéger et récupérer des semences indigènes en Inde et au Paraguay… Ces quelques exemples tirés du Grand angle illustrent le renouvellement actuel des formes de militantisme féministe. Mais qu’est ce qui a changé ? Que reste-t-il des modes d’organisation, de communication et d’action du féminisme des années 1970 , Les jeunes féministes ont-elles fait tabula rasa de l’héritage des anciennes pour faire du neuf ? Oui et non » Lire la suite

Préserver les acquis et développer les droits des femmes

nqf_35_2_9782889011278Égyptiennes, Libyennes, Palestiniennes, Irakiennes, Syriennes et Yéménites… Comme le rappellent Ghaïss Jasser, Amel Mahfoudh, Feriel Lalami et Christine Delphy, « Aux cours du XXe siècle, elles ont participé aux luttes d’indépendance, à l’opposition aux régimes autoritaires, à la construction de la démocratie partout où cela a été possible et, finalement, à l’intégration de « la question femmes » dans les agendas politiques ». Les auteures soulignent que la lutte féministe dans les pays arabes, comme dans le reste du monde, fait pleinement partie de la lutte politique. J’ajoute que toute lutte politique n’incluant pas les femmes et le féminisme ne peut-être que parcellaire et de ce fait incapable de poser l’émancipation de toutes et tous. Les auteures ajoutent qu’il convient de « comprendre comment les logiques patriarcales marginalisent, voire excluent les femmes de l’espace public et politique ». Lire la suite

Puissance du collectif et prise en charge totale de nous-même


29402100401260L« 
Ce numéro se propose de mettre en évidence la contribution originale, décisive et parfois aussi ambiguë des luttes féministes à la reconfiguration d’une « morale sexuelle » qui s’efforce, au-delà des normes religieuses traditionnelles, de définir les comportements acceptables, légitimés, valorisés ou au contraire répréhensibles ou stigmatisées »

Dans leur éditorial, Marta Roca i Escoda, Anne-Françoise Praz et Eléonore Lépinard rappellent la convergences de luttes féministes vers l’objectif de « contester la construction structurelle, mais aussi normative de la séparation privé/public » et interrogent les « ressorts profonds des convergences et des divergences ». Elles développent autour de trois points : « Sexualité et domination masculine : une base commune de revendication », « Sexualité et identité sexuée : tension au sein du féminisme », « Sexualité et divisions des féministes : des divergences tactiques… et davantage ? ». Lire la suite

Israël : franchement, à qui appartient ce pays ? (Texte complet)

Merci à Christine Delphy qui a permis cette reproduction

(La version originale de cet article a paru sous le titre : « Israel : Whose Country Is It Anyway ? » dans Ms, septembre-octobre, 1990, vol. &, N° 2.)

Ce texte d’Andrea Dworkin a été publié dans Nouvelles questions féministes : Andrea Dworkin parle d’Israël, Volume 14, N°2, 1993

Première partie : israel-franchement-a-qui-appartient-ce-pays-premiere-partie/

Seconde partie : israel-franchement-a-qui-appartient-ce-pays-seconde-partie/

Texte complet en Pdf : NQF 1993 Dworkin complet Lire la suite

Rechercher des récits alternatifs sur la crise, de façon à déséquilibrer ceux qui sont présentés comme les seuls évidents

27000100380860MDans leur éditorial, Ellen Hertz, Patricia Roux, Amel Mahfoudh et Christine Delphy soulignent que les articles traitent de la question de l’« imbrication des rapports de pouvoir », proposent des « analyses différenciées et contextualisées de situations de domination complexes », intègrent la question du point de vue situé, « Cette attention épistémologique portée à la différence entre femmes, diversement situées dans l’espace géographique, historique et social, fournit non seulement un riche tableau des préoccupations variées des femmes contemporaines, formulées en fonction de leurs lieux d’énonciation, mais représente également la condition de possibilité d’une montée en généralité qui ne reproduit pas les erreurs d’un universalisme précipité tant dénoncé par les féministes non occidentales » Lire la suite

Israël : franchement, à qui appartient ce pays ? (seconde partie)

Merci à Christine Delphy qui a permis cette reproduction

(La version originale de cet article a paru sous le titre : « Israel : Whose Country Is It Anyway ? » dans Ms, septembre-octobre, 1990, vol. &, N° 2.)

Ce texte d’Andrea Dworkin a été publié dans Nouvelles questions féministes : Andrea Dworkin parle d’Israël, Volume 14, N°2, 1993

Lire la première partie : israel-franchement-a-qui-appartient-ce-pays-premiere-partie/

1 – La loi du Retour

Au colloque officiel assistaient des femmes juives de nombreux pays, y compris l’Argentine, la Nouvelle-Zélande, l’Inde, le Brésil, la Belgique, l’Afrique du Sud et les Etats-Unis. Chacune avait davantage de droit à être là que n’importe quelle Palestinienne qui y était née, où dont la mère y était née, ou la mère de sa mère. Je trouvai cela moralement insupportable. Ma propre conviction viscérale était simple : je n’avais aucun droit à ce droit. Lire la suite

Israël : franchement, à qui appartient ce pays ? (première partie)

Merci à Christine Delphy qui a permis cette reproduction

(La version originale de cet article a paru sous le titre : « Israel : Whose Country Is It Anyway ? » dans Ms, septembre-octobre, 1990, vol. &, N° 2.)

Ce texte d’Andrea Dworkin a été publié dans Nouvelles questions féministes : Andrea Dworkin parle d’Israël, Volume 14, N°2, 1993

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C’est le mien. Nous pouvons considérer que la question est close. Israël m’appartient ou du moins c’est ce qu’on m’a toujours fait croire.

J’y ai planté des arbres, aussi loin que remonte ma mémoire. Je me souviens du sein de ma mère — de ma faim (ma mère était faible et malade) ; je me souviens d’avoir été opérée des amygdales lorsque j’avais deux ans et demi — de ma peur, et du papier peint de l’hôpital ; de mes cauchemars de gosse ; des abandons de la petite enfance ; je me souviens d’avoir planté des arbres en Israël. Entendez moi : j’ai planté des arbres en Israël avant de pouvoir reconnaître un vrai arbre. A Camden, où j’ai grandi, nous avions du béton. Je pensais que l’énorme et superbe poteau télégraphique sur le trottoir en face de notre maison de brique en était un — un arbre simplement ; il n’avait pas de feuilles. Je n’étais pas à plaindre : les fils étaient très impressionnants. Aujourd’hui encore, si je pense « arbre », je vois ce bout de bois mort craquelé et brunâtre avec ses fils noirs déployés sauvagement sur le ciel. Je dois me forcer à penser qu’un arbre est quelque chose de plus fragile et de plus vert, au moins en principe, au moins dans les zones tempérées. Il faut à l’adulte que je suis, un effort de volonté pour me souvenir qu’un arbre s’élève dans le ciel et enfonce ses racines dans le sol, ce qu’un poteau télégraphique, si magnifique soit-il, ne fait pas. Lire la suite

ANDREA DWORKIN

Avec l’aimable autorisation de Christine Delphy

Ce texte de Christine Delphy a été publié dans Nouvelles questions féministes : Andrea Dworkin parle d’Israël, Volume 14, N°2, 1993

Quand la jeune Andrea Dworkin publie son premier livre de théorie féministe, Woman Hating, en 1974, les « anciennes » — Kate Millett, Audre Lorde, Phyllis Chessler — saluent un ton « abrasif, extrême », sa « rapidité », sa « pureté », et une capacité unique à exprimer et à susciter la colère, toutes les colères. Colère de la victime, mais aussi colère de la femme-qui-ne-se-croyait-pas-victime-et-qui-se-reconnait-pourtant-dans-la-photo-du-meurtre.

Car c’est de cela qu’il s’agit dans l’oeuvre, maintenant considérable, de Dworkin : du meurtre, de l’anéantissement des femmes dans la sexualité masculine.

Cette colère en provoque une autre : les hommes, toujours aux postes de commande des maisons d’édition, et parfois des voitures qui emmènent les conférencières féministes (c’est ainsi que Dworkin gagne sa vie), trouvent que trop c’est trop. Our Blood, son deuxième livre théorique, raconte dans l’introduction une partie de cet exil intérieur, de façon parfois comique. Les femmes de la maison d’édition intéressée par le livre — recueil de conférences — lui demandent un exposé : pendant qu’Andrea parle de « la réalité matérielle de l’appropriation du corps et du travail des femmes », des cadres en costume et cravate prennent des notes sans dire un mot. C’est la fin du livre (dans cette maison) : un chef de département jette le manuscrit à la tête de la femme chargée de l’édition. « Je n’y ai pas reconnu la tendresse masculine », dit-il. « Je ne sais pas, commente sobrement Andrea, s’il l’a dit avant ou après avoir jeté le livre à travers la pièce ».

Le viol comme modèle de la sexualité masculine : voilà le thème que Dworkin explore, expose, la thèse qu’elle développe tout au long de son œuvre.

Le viol est le modèle de la pornographie, et la pornographie révèle ce qu’est la sexualité masculine à son plus profond : « l’érotisme, c’est quand on force, lorsqu’il n’y a pas de consentement » disait un homme interviewé par Paris-Hebdo en 1980 (voir la couverture du n° 8 de Questions Féministes, mai 1980.

De Woman Hating où elle met en place ses thèmes, à lntercourse — « le livre le plus choquant jamais écrit par une féministe » (Germaine Greer) — en passant par Pornography : Men Possessing Women, Dworkin n’a de cesse de mettre en évidence cette réalité de ce qu’on appelle les rapports sexuels : il n’y a pas de « rapports » au sens où « rapport » implique une réciprocité et une mutualité. Ce que les hommes demandent aux femmes, c’est de consentir à leur propre humiliation, à leur propre anéantissement en tant que personnes ; non seulement d’y consentir, mais de le demander, pour « être femme ». Car « être femme » c’est être baisée par un homme, et être « baisée » comme le langage familier ne l’ignore pas — et comme le langage universitaire qui l’utilise « métaphoriquement » l’ignore dès qu’il parle… de sexualité ! — c’est être niée, défaite, vaincue, annihilée.

Dans Pornography, Dworkin montre par l’étude de la littérature pornographique que ses thèmes et obsessions ne sont pas une simple « représentation » décollée du réel mais le réel du psychisme masculin – LE scénario de la sexualité masculine, qui est celle qui est imposée aux femmes. Dans Intercourse, c’est la littérature ordinaire et la sexualité également ordinaire qu’elle étudie. Dans un chapitre intitule « Occupation/Collaboration » elle se pose, sans y répondre, la question dc la nature du coït, même non-violent, même non-abusif « si tant est qu’on puisse faire cette distinction », puisque « le coït est (dans la culture et dans l’expérience) à la fois l’usage normal d’une femme, son potentiel humain étant affirmé par l’acte, et un abus violent, son intimité étant irrémédiablement compromise, et son sens d’elle-même changé de façon irrévocable,  irrécupérable ». Dworkin est partagée entre une interprétation ontologique du coït où la pénétration est une invasion, une transgression des limites corporelles — « le corps (de la femme) peut être occupé » — ce qui l’amène à la question : « est-ce qu’un peuple… physiquement occupé peut-être libre ? » ; et une interprétation historique : « comment séparer l’acte du coït de la réalité sociale du pouvoir masculin n’est pas clair, surtout quand c’est le pouvoir masculin qui construit à la fois le sens et la pratique actuelle du coït en tant que tel ». Les visions féministes « d’une sexualité humaine fondée sur l’égalité » — telles qu’explicitées par Shere Hite par exemple — lui semblent peser peu « dans la vie réelle avec les hommes réels » tant qu’existera « la haine des femmes, non-expliquée, non-diagnostiquée, et majoritairement non-reconnue, qui est omniprésente dans la pratique et la passion sexuelles » (lntercourse).

Dworkin bouscule nos divisions confortables entre réel et symbolique comme entre réel et imaginaire ; à la lire on se demande si des expressions françaises telles que « violence symbolique » sont adéquates et même supportables, car ce qui a pour but de métaphoriser et donc d’euphémiser la réalité de l’obscène, est obscène.

Dworkin ne dénonce pas la violence dans la sexualité. Ou plutôt, elle prend tous les exemples de violence dans la sexualité ; dans le viol, si courant, et accompli non par des étrangers comme le veut le mythe mais par les maris et petits amis ; dans la pornographie, si répétitivement fondée sur l’humiliation des femmes et sur le désir qu’elles désirent cette humiliation, dans le coït ordinaire et même voulu par les femmes, comme preuves que la sexualité patriarcale EST violence, et rien d’autre, en tous les cas aujourd’hui.

C’est sur le « rien d’autre » que les hommes, et pas mal de femmes se fâchent.

On peut en discuter. Mais en discuter après l’avoir lue, et bien lue. Depuis des années elle mène avec Catharine MacKinnon, avocate et théoricienne très connue, une campagne pour faire passer une loi établissant que la pornographie dégrade le statut des femmes en général, et constitue donc une discrimination fondée sur le sexe. Beaucoup de féministes combattent cette campagne au nom de la liberté d’expression, et taxent Dworkin d’essentialisme.

Or Dworkin est tout sauf essentialiste. Elle ne croit pas à une « nature » des hommes et des femmes intangible, comme nos essentialistes françaises. Si elle pense que la sexualité féminine est différente de la sexualité masculine, elle ne veut pas simplement, comme les essentialistes, rehausser la sexualité féminine à un rang d’égalité avec la masculine sans toucher à cette dernière. Cette revendication est pour elle, comme pour nous, une contradiction dans les termes.

Ainsi, cette phrase aurait pu être écrite en réponse aux essentialistes : « il n’est pas vrai qu’il y a deux sexes qui sont des entités discrètes et opposées, qui sont des pôles, qui s’unissent naturellement et de façon évidente dans un tout harmonieux ». Pour elle, « une fois que nous refusons la notion que les hommes sont positifs et les femmes négatives », il ne s’ensuit pas que nous devons revaloriser les femmes, comme le pensent les essentialistes. Bien au contraire, il s’ensuit que « nous rejetons essentiellement la notion qu’il y ait même des hommes et des femme » (Our Blood). C’est à l’intériorisation de la domination, à l’aliénation des femmes qu’elle s’attaque, car « la création du genre (de la soi-disant nature) par la loi, a été systématique, raffinée, suprêmement intelligente ; a réglé la conduite pour produire des conditions sociales de pouvoir et d’impouvoir qui sont vécues par les individus à l’intérieur du système social comme s’ils étaient leurs natures sexuelles à l’intérieur d’eux-mêmes » (lntercourse).

Pour Dworkin, c’est le système de polarisation de la société entre hommes et femmes qu’il faut abolir, et toutes ses composantes « littérature, religion, psychologie, éducation, médecine, la biologie telle qu’elle existe, les sciences sociales, la famille nucléaire, l’Etat-nation, les armées et la loi civile », car ce système est de façon consubstantielle un système de hiérarchisation et de domination.

Mais cette révolution, car c’est de cela qu’il s’agit, doit commencer par la « répudiation de notre propre masochisme », qui est pour elle le consentement à la domination masculine, et cette répudiation doit commencer à ses « racines sexuelles ». Pour Dworkin, le masochisme féminin est réel : « en étant baisée, une femme fait l’expérience du plaisir masochiste de sa propre négation qui est articulée de façon perverse avec l’accomplissement de sa féminité » (Our Blood). Il n’est pas « vrai » pour autant : car elle  fait une distinction à la fois révélatrice de son point de vue matérialiste — on pourrait dire aussi « culturaliste » — et importante pour ce point de vue, entre ce qui est réel : « la réalité est ce que les gens croient qu’elle est… elle est fonction de la politique en général et de la politique du genre en particulier à tout moment », et ce qui est vrai : « la vérité, qui est moins accessible que la réalité, mais qui peut être découverte ». Pour elle, « le système de polarité de genre est réel, mais pas vrai » (Our Blood).

Le texte qui suit possède les caractéristiques principales du style, tant littéraire que politique de Dworkin : elliptique, cru, d’une force redoutable car fondée sur une intégrité morale qui ne respecte aucune vache sacrée, ne reconnaît aucun intérêt supérieur à celui de l’humain.

Dworkin dépasse les limites de la décence : de la déférence aux vaches sacrées et aux « intérêts supérieurs », aux pouvoirs en place et à sa place dans les pouvoirs ; elle ne juge notre système que selon un seul critère, son adéquation ou non à la dignité des gens. Sa conclusion politique est donc, sans honte et sans effet rhétorique, simplement radicale : « Ceux d’entre nous qui sont des femmes dans ce système de réalité ne seront jamais libres tant que l’illusion de la polarité sexuelle ne sera pas détruite et que le système de réalité fondé sur cette illusion ne sera pas entièrement éradiqué de la société et de la mémoire humaines ».

Dworkin n’a jamais jusqu’à ce jour été publiée en France. Est-ce étonnant ?1

Christine Delphy, 5 juin 1993

Nouvelles questions féministes : Andrea Dworkin parle d’Israël

Volume 14, N°2, 1993

I.R.E.S.C.O., Paris 1993, 40 pages

Note de lecture : a-lexception-danna-magnani-mais-cest-une-autre-histoire/

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Le texte d’Andrea Dworkin dont parle Christine Delphy et qui constitue le corps du numéro de la revue Nouvelles questions féministes sera prochainement mis en ligne.

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Textes et livre d’Andrea Dworkin :

* Les femmes de droite : Ce qui parait le plus noir, c’est ce qui est éclairé par l’espoir le plus vif (texte intégral) et What a fucking cake !

* La nuit et le danger : andrea-dworkin-la-nuit-et-le-danger/

* Terreur, Torture et Résistance : andrea-dworkin-terreur-torture-et-resistance/

* La pornographie et le désespoir : http://sisyphe.org/article.php3?id_article=2615

* La danse contact ou « lap-dance », prologue de la prostitution  : http://sisyphe.org/spip.php?article2720

* Tuerie à Montréal – L’assassinat des femmes comme politique sexuelle : http://sisyphe.org/spip.php?article2720

* Prostitution et domination masculine : http://sisyphe.org/spip.php?article3420

Quelques liens issus du blog de TRADFEM (collective internationale mixte de traduction féministe radicale) – http://tradfem.wordpress.com.

* Fierté lesbienne : https://tradfem.wordpress.com/2015/03/31/andrea-dworkin-fierte-lesbienne/ 

* Je veux une trêve de vingt-quatre heures durant laquelle il n’y aura pas de viol : https://tradfem.wordpress.com/2014/11/15/je-veux-une-treve-de-vingt-quatre-heures-durant-laquelle-il-ny-aura-pas-de-viol-2/

* La notion de supériorité biologique: un argument dangereux et meurtrier : https://tradfem.wordpress.com/2014/10/04/andrea-dworkin-la-notion-de-superiorite-biologique-un-argument-dangereux-et-mortel/ 

*Andrea Dworkin parle de Kate Millett : https://tradfem.wordpress.com/2014/09/28/andrea-dworkin-parle-de-kate-millett/ 

* Interview à cran : https://tradfem.wordpress.com/2014/09/15/andrea-dworkin-interview-a-cran/ 

* Calomnier Andrea Dworkin après sa mort est de la pure misogynie, par Meghan Murphy : https://tradfem.wordpress.com/2015/04/12/meghan-murphy-calomnier-andrea-dworkin-apres-sa-mort-est-de-la-pure-misogynie/ 

* Quelques leçons que pourrait inspirer Andrea Dworkin aux jeunes féministes, par Julie Bindel : https://tradfem.wordpress.com/2015/04/10/julie-bindel-quelques-lecons-que-pourrait-inspirer-andrea-dworkin-aux-jeunes-feministes/ 

Sur Andrea Dworkin :

Réfutation de mensonges : refutation-de-mensonges-au-sujet-dandrea-dworkin/

Christine Delphy : In memoriam ANDREA DWORKIN ou La passion de la justice

1 Dworkin a été traduite en français (au Québec), allemand, néerlandais, norvégien, suédois, espagnol, russe, hébreu, japonais, coréen.

A l’exception d’Anna Magnani. Mais c’est une autre histoire.

Ce numéro ne comporte que deux textes, une présentation d’Andrea Dworkin par Christine Delphy et un texte de l’auteure sur Israël.

Christine Delphy (andrea-dworkin/) présente l’auteure et sa colère « colère de la femme-qui-ne-se-croyait-pas-victime-et-qui-se-reconnait-pourtant-dans-la-photo-du-meurtre ». Elle parle d’Andrea Dworkin, de l’anéantissement des femmes dans la sexualité masculine, de la pornographie, de l’obscène, du viol, du système de polarisation de la société entre hommes et femmes, de système de hiérarchisation et de domination… Des livres aussi de l’auteure, non disponibles en français en 1993 (la situation est presque la même, puisque seul « Les femmes de droite » est traduit en français). Lire la suite

Les luttes féministes sont traversées par des rapports de pouvoir

29402100065090M« Les quatre articles qui forment le Grand angle permettent de répondre à l’une des préoccupations qui nous tenaient à cœur en préparant ce numéro : présenter des recherches empiriques et exemplifier ainsi la manière dont, concrètement, l’imbrication de différents rapports sociaux est aujourd’hui explorée dans des pays européens (en l’occurence : Belgique, Suisse et France »

Dans leur éditorial, Hélène Martin et Patricia Roux parlent de féminisme et de pensée coloniale, de constitution « en objet de pensée des luttes féministes qui sont elles-même traversées par des rapports de pouvoir », de prendre en compte la diversité des conditions de vie et des oppressions, de rompre avec « une science androcentrique et sexiste », mais également avec « un discours classiste, raciste, colonial, âgiste, etc. », du modèle universaliste dominant, de contextualiser les concepts, de posture de recherche et de position structurelle, d’imbrication des rapports de pouvoir et d’interdisciplinarité, de la « nécessité d’intégrer une perspective de genre dans tous les objets d’étude », de rapports sociaux et de production d’énoncés, de théorie et de ponts entre différentes réalités et entre présent et futur, des liens entre recherche et luttes pour les droits des femmes, de décolonisation de la recherche féministe, de partir aussi de la « marge des systèmes de domination »…

Je signale l’utilisation, à plusieurs reprises, de la notion de « classe moyenne ou supérieure », qui relève, à mes yeux, de catégories peu fonctionnelles de la sociologie institutionnelle dans l’approche des rapports sociaux et du capitaliste dominant. J’ajoute que le plus souvent « des » seraient plus adéquat à « les », évitant des essentialisations, par ailleurs, à juste titre critiquées.

Je ne souligne que certains éléments.

Le premier article concerne des « féministes minoritaires », leur invisibilité physique, des appréciations victimisantes et/ou stigmatisantes, des dénis de subjectivité politique propre. Nouria Ouali présente son article : « La première partie restitue le processus de construction politique du groupe des femmes minoritaires de confession musulmane réelle ou supposée. La deuxième présente le paysage complexe du mouvement féministe francophone et son approche des féministes minoritaires. La troisième partie décrit la manière dont ces dernières participent à la reconfiguration du mouvement associatif, notamment en réaction aux rapports de domination à l’oeuvre dans les milieux féministes. La quatrième s’appuie sur des témoignages de féministes minoritaires pour rendre compte, de leur point de vue, des controverses qui les opposent aux féministes majoritaires ».

L’auteure critique les causalités construites à partir des « identités », des « cultures » ou des « religions », réelles ou supposées… La complexité des rapports sociaux ne saurait être réduite à de tels éléments. D’autant que chacune (« communauté » ou individue ») subit et agit, de manière différenciée, dans les rapports de domination liées au « sexe », à la « classe », aux phénomènes de racialisation, etc. Sans oublier que l’imbrication des rapports de domination ne présente pas de forme unique et figée, que les relations à l’environnement actuel ou passé sont différenciées, que les aspirations, et donc les agendas, ne sauraient s’énoncer sur le thème d’un universel abstrait, qui reste largement à construire… « Le droit de se définir comme féministe est ainsi circonscrit au « nous » majoritaire » ». L’auteure critique, entre autres, le dénigrement des paroles, des points de vue… Il est assez étonnant que des mouvements féministes, ayant théorisé à juste titre, « le point de vue situé », ne le prenne pas en compte dans leurs relations avec d’autres groupes de femmes. « En réalité, c’est leur capacité à débattre, à contester les normes et à bouleverser les cadres de pensée qui leur est dénié ».

Nouria Ouali souligne aussi que les critiques émises par ces femmes « restent largement inaudibles pour beaucoup de militantes majoritaires, qui perçoivent les femmes migrantes, racisées, comme des entités figées et homogènes, victimes passives d’une domination masculine spécifique »., qu’il est important de construire des alliances, de discuter des cadres théoriques, de transformer les pratiques, de revisiter les mythes euro-centrés… « Les identités et les cultures sont le produit de processus d’altérisation, mais sont aussi des ressources et des points d’appui essentiels qui stimulent le processus d’émancipation des femmes ». Actions communes, débats élargis, prise en compte de toutes les formes de discriminations, dont les conséquence du racisme systémique, et bien sûr, combats pour les droits des unes et des autres…

Le second article concerne la gynécologie, la construction d’une « vie féminine », la (non)prise en compte des âges.

« L’article s’intéresse à l’exercice de la gynécologie, aux modalités de fabrication de ses patientes, ainsi qu’à l’encadrement institutionnel de leur santé sexuelle et reproductive ». Deux sexes mais focalisation sur une catégorie naturalisée, contraception féminine et oubli des partenaires, hégémonie « scientifique »… « Cet article propose d’appréhender la gynécologie comme un dispositif global de santé qui contribue à systématiser la conception d’une évolution normée de la vie des femmes, centrée sur un prétendu âge de la procréation »

Lucile Ruault parle des routines professionnelles, de fabrique de la naturalité des corps, de deux mécanismes en pratique indissociable, « D’une part, la gynécologie sexu(alis)e les corps et les trajectoires des consultantes, unifiant ainsi le groupe qu’elle étudie (première partie). D’autre part, elle détermine des degrés de sexu(lisa)tion selon les classes d’âge… »

L’auteure parle, entre autres, de pensée médicale, de corps réglé érigé en dénominateur commun, de modèle de santé féminine, de la place des menstruations, d’expérience sexuelle réduite à la pénétration vaginale par un pénis, d’inactivité sexuelle comme « protoféminin disqualifiant », de la place de l’utérus dans la gynécologie, d’itinéraire borné à l’attirance hétérosexuelle, d’ordonnancement autour de la maternité et du maternage ou de maternité comme noyau de modèle de vie « féminine », de fécondité considérée comme fragile, de catégorie sociale soignée… « Cette focalisation rigidifie les frontières d’âge : en tant que figure de l’adulte stabilisée, la femme gestante incarne l’étalon des trajectoires biographiques ».

Lucile Ruault analyse le « modèle physique de féminité », le centrage sur les potentialités reproductives des jeunes filles, « les représentations stéréotypées de temps de vie féminins », les préconisations dans les usages des différents contraceptifs, le contrôle exercée par les autorités médicales, « Le comportement stratégique de prescription consiste donc à diriger les usagères vers le parcours type », les liens construits entre préservatifs et « régression vers une jeunesse sociale et une infidélité conjugale », les chronologies et scénarios sexuels légitimes, « les normes contraceptives définissent le « naturel ». », ou la définition d’une « biographie féminine agrégée au physiologique, dépendante du médical »…

Une amie, que je remercie, m’a signalé qu’il conviendrait d’interroger la place des gynécologues dans le champ médical, que leurs discours naturalisant sur les femmes ne peuvent être compris indépendamment de leurs luttes pour exister en tant que spécialité médicale, que le « groupe » des médecins est lui même hétérogène.

Plus discutable me semble l’oubli des combats des femmes sur la contraception, la pilule n’est pas qu’un outil de domestication ou de régulation des âges.

En complément possible, Maud Gelly : Avortement et contraception dans les études de médicales Une formation inadaptée, dimensions-sociales-et-politiques-de-la-contraception-et-de-l’avortement/

Jonathan Fernandez interroge l’idéologie naturaliste, la frontière humaine, les mécanismes discriminatoires, les liens entre spécisme (discrimination faite sur la base du critère d’espèce), sexisme et racisme, les interactions des rapports de pouvoir, « Mon hypothèse, qui sous-tend cette idée et qui a guidé ma recherche, est que le spécisme fonctionne selon les mêmes logiques discriminantes que le sexisme et le racisme, est structuré par des rapports sociaux hiérarchiques et est construit sur les mêmes fondements idéologiques (êtres humains/animaux, comme hommes/femmes ou nationaux/étranger·e·».

N’ayant jamais abordé les dimensions propres au spécisme, j’indique juste que l’article permet de s’interroger sur des « normes presque unanimement partagées », cette place auto-attribuée « à la pointe d’un pyramide, celle de la création ou celle de l’évolution », les catégorisations sociales et leur rapport, « l’ordre du monde : la Nature », l’animal dans l’imaginaire collectif et son immersion dans cette « Nature », l’idéologie naturaliste, la dimension sociale du traitement réservé aux animaux…

Monique Wittig, des femmes et des lesbiennes. « En m’appuyant sur leurs manières diversifiées de concevoir et de vivre leur rapport à la famille, je mettrai en évidence différentes modalités d’appropriation privée des femmes par les hommes, ce qui me permettra d’articuler les statuts de femme et/ou de lesbienne endossés par les personnes qui ont participé à ma recherche ». Salima Amari parle de hétérosexualité comme régime politique, d’appropriation privée et d’appropriation collective, de continuum, de sexage, de la nécessité de prendre en compte les différents rapports de pouvoir…

L’auteure analyse les situations de « lesbiennes dissidentes », la séparation du statut de mère de celui de conjointe, les ruptures familiales, les autonomies économiques et sociales… Elle poursuit avec « les lesbiennes en devenir », la neutralisation provisoire de la contrainte à l’hétérosexualité dans les relations familiales, (l’entourage familial « les voit « sans hommes » et les considères comme célibataires »), la double appartenance… Enfin, l’auteure parle des « lesbiennes quasi hétérosexuelles », de couverture hétérosexuelle, de stratégies pour passer inaperçues, de « masque de la féminité », de mariage comme « contrat hétérosocial et non hétérosexuel »…

Quatre articles, un dossier qui j’espère sera suivi d’autres développements.

J’ai particulièrement été intéressé par l’entretien avec Raewyn Connell, la saisie de la plasticité avec laquelle les rapports de domination « s’adaptent les uns et aux autres dans le cadre de la reproduction des hiérarchies sociales », les nécessaires décentrements des analyses, « le pas de coté », les cristallisations historiques dans des configurations particulières, « l’interaction plutôt que l’intersection ». Il convient donc de toujours « se demander comment la classe, le genre et le colonialisme produisent les structures sociales, leur donnent forme ou les modifient ». L’auteure parle des processus de globalisation sexués, de moments de lutte, de moments créatifs « pour tisser de nouvelles relations sociales », de la nécessité d’être expérimentales, de la croyance déconstructivistes de la théorie queer, « aucun changement n’est gagné une fois pour toutes »…

Je termine par le bel article sur « La banalité du mâle », l’assassin de sa conjointe qui voulait le quitter, la thèse de la folie pour évacuer toute analyse sociologique et politique. « Ainsi, après avoir présenté des outils d’analyse développés par des féministes spécialistes des discours publics au sujet des violences masculines contre les femmes, le contexte social dans lequel le meurtre est survenu sera rappelé, puis seront présentés plus précisément les discours de psychologisation et de victimisation du tueur, pour finalement discuter du réseau de protection et de solidarité masculine qui s’est mis en place au profit du tueur ». Francis Dupuis-Déri revient sur la violence masculine comme phénomène social, « En moyenne tous les deux jours en France un homme tue sa conjointe ou son ex-conjointe », l’absence du féminisme dans l’oeuvre du philosophe, la présentation de l’assassin comme victime de la femme qu’il a tuée, le caractère révoltant du point de vue psychologique, les stéréotypes patriarcaux et sexistes, l’empathie manifestée publiquement envers le tueur, la légitimation du meurtre, les protections dont jouissent généralement les hommes… (Pour la petite histoire, il a voté l’exclusion du PCF de Hélène Rytmann-Legoyen, qui deviendra sa conjointe et sa victime, comme hitléro-troskiste !!!). Louis Althusser est « un tueur de femme plutôt banal ».

Au final, un numéro très riche, qui prouve, une nouvelle fois, si besoin en était, l’indispensable apport du prisme du genre, des études féministes.

Sommaire

Edito : Hélène Martin et Patricia Roux : Recherches féministes sur l’imbrication des rapports de pouvoir : une contribution à la décolonisation des savoirs

Grand angle

Nouria Ouali : Les rapports de domination au sein du mouvement des femmes à Bruxelles : critiques et résistances des féministes minoritaires

Lucile Ruault : La force de l’âge du sexe faible. Gynécologie médicale et construction d’une vie féminine

Jonathan Fernandez : Spécisme, sexisme et racisme. Idéologie naturaliste et mécanismes discriminatoires

Salima Amari : Certaines lesbiennes demeurent des femmes

Champ libre

Francis Dupuis-Déri : La banalité du mâle. Louis Althusser a tué sa conjointe, Hélène Rytmann-Legotien, qui voulait le quitter

Parcours

Raewyn Connell, sociologue et militante féministe. Des rivages du Pacifique : politiques du genre et connaissance. Entretien réalisé et traduit par Hélène Martin

Comptes rendus

Edmée Ollagnier : Francesca Scrinzi, Genre, migrations et emplois domestiques en France et en Italie : construction de la non-qualification et de l’altérité ethnique

Marianne Modak : Pascale Molinier, Le travail du care

Martine Chaponnière : Florence Rochefort et Eliane Viennot (éds.), L’engagement des hommes pour l’égalité des sexes (XIVe – XXIe siècle)

Silvia Ricci Lempen : Simona Cutcan, Subversion ou conformisme ? La différence des sexes dans l’œuvre d’Agota Kristof

Farinaz Fassa : Edmée Ollagnier, Femmes et défis pour la formation des adultes

Ginevra Conti Odorisio : Françoise Thébaud, Les femmes au temps de la guerre de 14

Joy Charnley : Keiko Kawashima, Emilie du Châtelet et Marie-Anne Lavoisier. Science et genre au XVIIIe siècle

Vanessa Brandalesi : Charlotte Debest, Le choix d’une vie sans enfant

Martine Chaponnière : Isabelle Collet et Caroline Dayer (éds.), Former envers et contre le genre

Collectifs

Margot Marchel, Joëlle Rebetez et Irina Inostroza : Gendering : le genre en mouvement

Hommage

Simone Iff : Du protestantisme au féminisme (1924-2014) Par Sylvia Duverger

Nouvelles questions féministes : Imbrication des rapports de pouvoir

Coordination : Hélène Martin et Patricia Roux

Volume 34, N°1 : 2015

Editions Antipodes, Lausanne 2015, 178 pages, 25 euros

Didier Epsztajn

Faire émerger l’individu femme en tant que citoyenne à part entière

29402100363700LEn édito, Amel Mahfoudh et Christine Delphy soulignent l’invisibilisation des femmes, tant dans les mouvements de libération nationale que dans les mouvements sociaux récents. Elles reviennent sur l’histoire du Maghreb en indiquant un certain nombre de caractéristiques qui expliquent à la fois l’unité et les différences socio-politiques de cette région, la conquête arabe (un siècle de guerre) et l’implantation de la religion musulmane et de la langue arabe, la seconde colonisation par la France, colonisation directe ou mise en « protectorat ». Les auteures rappellent que « Même si l’Algérie faisait « partie » de la France, ses habitant·e·s musulman·e·s n’ont jamais été des citoyen·e·s français·es mais des sujets soumis au code de l’indigénat et à la merci du bon vouloir des administrateurs coloniaux » (sur le code de l’indigénat, voir par exemple, Olivier Le Cour Grandmaison : L’indigénat. Anatomie d’un « monstre » juridique : le droit colonial en Algérie et dans l’empire français, Zones 2010, caractere-exorbitant-du-droit-colonial-et-monuments-du-racisme-detat/)

Les décolonisations seront différentes et aboutiront à des systèmes présentant de grandes dissemblances, en particulier dans le domaine de la famille et des droits des femmes.

En présentant les textes du Grand angle, Amel Mahfoudh et Christine Delphy parlent des interconnexions et des échanges, des « féministes fondatrices », des positions des « jeunes » féministes, des histoires « entre autonomie et récupération », de l’émergence des mouvements autonomes, des recompositions et de quelques débats actuels… Et au delà des convictions respectives « la condition si matérielle et si réelle qui rend les différences entre femmes d’un pays, et même entre les femmes de la terre, tout simplement dérisoires ».

Je m’attarde plus particulièrement sur le premier texte du dossier.

Tunisie. Dorra Mahfoudh et Amel Mahfoudh parlent de l’invisibilisation des femmes, de l’engagement des femmes dans le mouvement anti-colonial. Elles soulignent l’importance de l’inscription des analyses dans l’histoire, la place des rencontres internationales, le double engagement des premières militantes tunisiennes, « au sein du mouvement national et pour les droits des femmes ». Les auteures présentent le « processus de mobilisation et de socialisation politique des femmes » et montrent que l’écriture de l’histoire « officielle » retient presque exclusivement la production des hommes…

J’ai particulièrement apprécié les analyses du chapitre « Le féminisme d’Etat : vers une modernité inachevée et une instrumentalisation de la cause des femmes », même si je reste dubitatif sur la notion même de modernité. S’il y a bien instrumentalisation de la cause des femmes par des gouvernements (les auteures montrent les aspects contradictoires des politiques suivies), cela, contrairement aux lectures unilatérales, n’invalide pas les dimensions universalisantes du combat des femmes.

Les auteures insistent sur les mobilisations féministes, le « mouvement autonome des femmes », la question du travail, les manifestations publiques, « Les objectifs et les contestations portent à la fois sur la sphère privée et sur la sphère publique afin de prouver que le privé et le social sont aussi politiques : les inégalités et les rapports de domination dans la famille, l’exploitation dans le travail, l’exclusion des postes de décision, le contrôle sur le corps et la sexualité, les menaces sur le droit au travail, les stéréotypes sexistes dans les médias, la pauvreté des femmes rurales, le harcèlement sexuel dans le milieu professionnel et universitaire ». Contre la dictature, et la « résislamisation de la société », un double combat contre la mainmise du pouvoir politique et contre la remise en cause des acquis en matière d’égalité.

2011, mobilisations citoyennes, reconnaissance des libertés individuelles, plus grande justice sociale, un « processus » de démocratisation… « L’espace de la cause des femmes s’élargit et se recompose ». Dorra Mahfoudh et Amel Mahfoudh indiquent la place que représente la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW) et le refus de certaines de la levée des réserves sur le texte (égalité dans l’héritage, droits sexuels, limitation de l’âge du mariage…)

Les clivages existent tant en relation avec la « re-islamisation » que par des effets « générationnels » ; les auteures soulignent les tentatives de constitution de coalitions d’associations féministes qui « visent à dépasser les clivages et entreprendre des actions stratégiques ou dictées par la conjoncture » et développent une conception « inclusive », contre les risques d’émiettement ou d’affrontement entre associations de femmes…

Algérie, Maroc, l’unité et la diversité des situations des femmes, l’importance de contextualiser les énoncés, les organisations, les luttes. De ne pas céder au « relativisme culturel », et mettre en avant les dimensions unifiantes et/ou universelles, non déjà là, mais bien à construire. Prendre en compte les compréhensions différenciées, toujours inscrites dans les situations matérielles et idéelles, les autres « façons d’imaginer l’avenir »… Ne pas accepter, ici ou là, les politiques qui obligent ou interdisent aux femmes, au nom de principes « naturels », « culturels », « modernes » ou « traditionnels », érigés par/dans les sociétés où dominent les hommes et leurs intérêts.

En complément de ce dossier, dans la rubrique Parcours, un intéressant entretien avec Sana Ben Achour : « C’est le féminisme qui m’a amenée en politique et pas le contraire ». Outre de beaux passages sur la médina, l’auteure discute, entre autres, de non-mixité, d’indépendance par rapport à l’Etat. Elle critique l’ordre patriarcal, parle d’inégalité, insiste sur l’historicisation, y compris du Coran, la circulation des idées, l’inscription de l’égalité sans conditions dans la Constitution…

En complément possible :

Zahra Ali : Féminismes islamiques, La fabrique 2012,

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2012/09/26/le-feminisme-comme-notion-radicale-faisant-dabord-des-femmes-des-etres-humains/

Brochure de la Commission nationale des femmes travailleuses de l’UGTA : Un jour le silence a éclaté ! En lutte contre le harcèlement sexuel,

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2011/03/26/des-cris-venus-du-plus-profond-de-nos-entrailles-de-femmes-travailleuses/

ATFD : Contre les violences faites aux femmes et pour la pluralité de leur expression Nous femmes tunisiennes, restons debout !,

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2013/04/25/contre-les-violences-faites-aux-femmes-et-pour-la-pluralite-de-leur-expression-nous-femmes-tunisiennes-restons-debout/

Un article d’une féministe tunisienne, Neila Jrad :

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2011/02/20/un-article-dune-feministe-tunisienne-neila-jrad/

Une interview de Nadia Chaabane, tunisienne, militante féministe :

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2011/02/20/une-interview-de-nadia-chaabane-tunisienne-militante-feministe/

Revendications de femmes tunisiennes :

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2011/02/20/revendications-de-femmes-tunisiennes/

J’ai aussi été intéressé par l’article de Debbie Cameron et Joan Scanlon sur les « Convergences et divergences entre le féminisme radical et la théorie queer ». Une approche visant à faire ressortir les zones de partage et de séparation. J’indique quelques éléments :

  • « les adeptes de la version queer ne pensent pas en termes d’oppression des femmes par les hommes »

  • « on ne peut pas produire (ou remettre en question) le système de genre seulement par le discours ou la performance individuelle »

  • « Par ailleurs, se sentir opprimé·e n’est pas la même chose qu’être opprimé·e. Pour célébrer son identité en tant que hors la loi, on doit tirer quelque chose du système qui fait de soi un·e hors-la-loi »

  • « La tâche politique du féminisme est d’éradiquer le genre »

En somme, au delà du « troubler le genre », détruire l’économie politique du genre.

En complément possible sur ce sujet : Sabine Masson & Léo Thiers-Vidal : Pour un regard féministe matérialiste sur le queer. Échanges entre une féministe radicale et un homme anti-masculiniste, http://www.cairn.info/revue-mouvements-2002-2-page-44.htm

Je souligne aussi la lecture critique de Jules Falquet du livre de K. Jasbir Puar : Homonationalisme. Politiques queers après le 11 septembre.

Sommaire

Édito : Entre dictatures, révolutions et traditions, la difficulté d’être féministe au Maghreb (Amel Mahfoudh et Christine Delphy)

Grand angle

Mobilisations des femmes et mouvement féministe en Tunisie (Dorra Mahfoudh et Amel Mahfoudh)

Algérie, pause dans les mobilisations féministes? (Feriel Lalami)

Le mouvement des femmes au Maroc (Rabéa Naciri)

Les féminismes marocains contemporains. Pluralité et nouveaux défis (Houria Alami M’Chichi)

Champ libre

Convergences et divergences entre le féminisme radical et la théorie queer (Debbie Cameron et Joan Scanlon)

Parcours

Sana Ben Achour, féministe tunisienne. « C’est le féminisme qui m’a amenée en politique et pas le contraire. » (Entretien réalisé par Amel Mahfoudh)

Comptes rendus

K. Jasbir Puar, Homonationalisme. Politiques queers après le 11 septembre (Jules Falquet)

Sonia Kruks, Simone de Beauvoir and the Politics of Ambiguity (Michel Kail)

Nicole Van Enis, Féminismes pluriels (Hélène Martin)

Aurélie Olivesi, Implicitement sexiste? Genre, politique et discours journalistique (Martine Chaponnière)

Dorothée Dussy, Le berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, livre 1 (Yeun L-Y)

Collectifs

Le Collectif Maghreb-Égalité 95: pour un mouvement féministe maghrébin (Dorra Mahfoudh)

Le réseau Wassila, un collectif algérien pour les droits des femmes et l’égalité (Dalila Iamarene Djerbal et Fatma Oussedik)

Hommage : Brigitte Schnegg: les études genre en Suisse sont en deuil

Nouvelles Questions Féminismes : Féminismes au Maghreb

Coordination : Amel Mahfoudh et Christine Delphy

Vol 33, N°2 / 2014

Editions Antipodes, Lausanne 2014, 154 pages

Didier Epsztajn

Le « neutre » apprentissage cache l’éviction des filles et des jeunes issu-e-s de l’immigration

10Le numéro s’ouvre par un texte de Jules Falquet : Nicole-Claude Mathieu ou l’espoir d’une transmission muliéri-linéaire et plurilocale.

L’auteure parle, entre autres, de rapport social global de pouvoir, des liens entre sexisme et racisme, du point de vue situé, des difficultés matérielles de la prise de conscience individuelle et collective des minoritaires, du livre « Une maison sans fille est une maison morte »…

Nicole-Claude Mathieu vient de nous quitter, « A nous, il nous reste les juments indomptées qui nous entraînent vers d’autres mondes possibles ».

Sur Nicole-Claude Mathieu, lire aussi :

Nicole-Claude Mathieu : L’anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, iXe 2013, Voir note de lecture : La définition du sexe comporte toujours un aspect stratégique, c’est-à-dire politique, dans la gestion des relations entre les sexes

Jules Falquet : Pour une anatomie des classes de sexe : Nicole-Claude Mathieu ou la conscience des opprimés : Jules Falquet NCM Cahiers du Genre

Questions Féministes 1977 1980 : réédition des 8 numéros, Éditions Syllepse 2012, Voir note de lecture : Un autre horizon que celui du sexe biologique comme unique destinée ou celui de la résignation à l’oppression

Sommaire

Jules Falquet : Nicole-Claude Mathieu ou l’espoir d’une transmission muliéri-linéaire et plurilocale

Edito 

Nadia Lamamra, Farinaz Fassa et Martine Chaponnière : Formation professionnelle : l’apprentissage des normes de genre

Grand Angle

Prisca Kergoat : Le travail, l’école et la production des normes de genre. Filles et garçons en apprentissage (en France)

Sabrina Dahache : L’enseignement agricole en France : un espace de reconfiguration du genre

Elettra Flamigni et Barbara Pfister-Giauque : La mobilité de genre à l’épreuve du discours enseignant

Lorraine Birr : Le choix de la formation : une affaire de sexe ?

Champ libre

Sandrine Ricci, Lyne Kurtzman et Marie-Andrée Roy : La banalisation de la prostitution : moteur de la traite des femmes et frein à la lutte féministe pour l’égalité

Parcours

Céline Naef et Farinaz Fassa : De la « Journée des filles » à « Futur en tous genres » : parcours et détours d’une campagne égalitaire

Comptes rendus

Silvia Ricci Lempen : Natacha Chetcuti et Luca Greco (éds) : La face cachée du genre

Clothilde Palazzo-Crettol : Delphine Dulong, Christine Guionnet et Erik Neveu (éds) : Boys Don’t Cry ! Les coûts de la domination masculine

Fenneke Reysoo : Recherches féministes, Vol. 24, N° 2, 2011. Elsa Beaulieu et Stéphanie Rousseau (éds) : Critiques féministes du développement : pouvoir et résistances au sud et au nord

Arnaud Alessandrin : Jean-Yves Tamet (dir.) : Différenciation sexuelle et identité : clinique, art et littérature

Huguette Dagenais : Sandrine Ricci, Lyne Kurtzman et Marie-Andrée Roy : La traite des femmes à des fins d’exploitation sexuelle : entre le déni et l’invisibilité. (voir aussi ma note de lecture de la synthèse du rapport : Aucun-e être humain ne devrait être «marchandisé-e»)

Mélissa Blais et Fanny Bugnon : Félix Boggio Ewanjé-Epée et Stella Magliani-Belkacem : Les féministes blanches et l’empire, A propos du livre : Les féministes blanches et l’empire (article mis en ligne avec l’aimable autorisation des auteures, de la revue NQF et de l’éditeur)

Ghaïss Jasser : Feriel Lalami : Les Algériennes contre le code de la famille

Lucienne Gillioz : Marie France Labrecque : Féminicides et impunité. Le cas de Ciudad Juárez. (voir aussi ma note de lecture : La violence exercée à l’endroit des femmes mexicaines est binationale dans sa forme)

Aurélia Confais : Cahiers du Genre N°53, 2012, Maxime Cervulle, Danièle Kergoat et Armelle Testenoire (coord.) : Subjectivités et rapports sociaux. (voir aussi ma note de lecture : Dimension singulière d’une subjectivité socialement constituée)

Collectifs

Hélène Füger et Nadia Lamamra : Les Reines Prochaines, un collectif d’artistes et musiciennes féministes

Dans « La banalisation de la prostitution : moteur de la traite des femmes et frein à la lutte féministe pour l’égalité », Sandrine Ricci, Lyne Kurtzman et Marie-Andrée Roy avancent que « la traite des femmes à des fins d’exploitation sexuelle prend place dans un nouvel ordre patriarcal qui, banalisant la marchandisation des corps et de la sexualité, normalise la prostitution ». En partant de la nécessaire solidarité avec les femmes prostituées, les auteures soulignent : « Tout en affirmant notre pleine solidarité avec les femmes et les filles aux prises avec la prostitution, nous estimons que dans une perspective de respect des droits humains et pour atteindre l’égalité de fait entre les sexes, nous devons simultanément participer à la construction d’un monde libéré des pratiques du sexe tarifié ». Elles indiquent aussi la non-dissociabilité de la traite et de la prostitution.

Sandrine Ricci, Lyne Kurtzman et Marie-Andrée Roy, contre la distinction artificielle entre femmes forcées et « base volontaire » soulignent que cela ne prend pas en compte « les conditions matérielles et idéelles d’exercice de ce choix », « choix » par ailleurs réservé/assigné très majoritairement aux femmes, alors que les clients-prostitueurs sont presque uniquement des hommes.

Les auteures parlent de l’industrie prostitutionnelle prospère, des marchés canadiens de la traite, de la stimulation et de la satisfaction des demandes masculines, du continuum d’appropriation des femmes, des réseaux de traite, des mutations de l’ordre patriarcal, du mythe de « l’égalité-dejà-là », du présumé « droit au sexe » des hommes, de pseudo-libération sexuelle, de cette rauch culture qui « banalise une sexualité de plus en plus pornographique » en y associant « des représentations glamourisant de la prostitution », de contrainte à l’hétérosexualité et d’hypersexualisation.

« Il nous apparaît important de remettre en question tous ces discours qui, défendant « la légitimité du travail du sexe », jugent réactionnaire, misérabiliste, moralisateur, victimisant, voire violent le point de vue de militant.e et chercheur.e féministes qui dénoncent une tendance à la surenchère sexuelle et à la banalisation du sexe tarifié ». Un article percutant.

Dans leur édito, « Formation professionnelle : l’apprentissage des normes de genre », Nadia Lamamra, Farinaz Fassa et Martine Chaponnière parlent, entre autres, des logiques institutionnelles (re)produisant « des inégalités propres aux systèmes scolaires », des processus de socialisation sexuée et de (re)négociation avec les normes de genre, d’orientation professionnelle fortement différenciée. Elles indiquent aussi que l’apprentissage ne peut être abordé seulement depuis le champ de l’éducation car cela « occulte les mécanismes de construction de la ségrégation et la production des inégalités dans le monde professionnel ».

Les auteures analysent la socialisation professionnelle dont la socialisation « aux normes de genre dans les métiers ». Elles présentent les quatre articles du dossier.

Je ne parlerai que de l’article de Prisca Kergoat, tout en soulignant, une fois de plus, l’apport du féminisme dans les analyses sociales, ou, pour le dire autrement l’incomplétude méthodologique lorsque les rapports sociaux de sexe sont omis des analyses.

Prisca Kergoat indique les changements dans l’apprentissage en France depuis le XIXe siècle, tout en soulignant la persistance d’une de ses caractéristiques : le public essentiellement masculin.

L’auteure souligne deux idées : l’impact du marché du travail cloisonné sur la formation différente des garçons et des filles, la nécessaire analyse des « mécanismes objectifs qui concourent, au sein du système éducatif comme sur le marché du travail, à exclure chaque sexe de certaines filières et à l’orienter préférentiellement vers d’autres ».

Une telle analyse implique « de penser l’imbrication des rapports sociaux de sexe et de classe », la place du marché du travail dans « la (co)production des inégalités », les « relations d’interdépendance entre la sphère éducative et la sphère productive », de ne pas parler que des filles mais aussi « d’intégrer le positionnement des garçons dans l’espace de la formation non seulement parce que la division sexuée de l’orientation les impacte également mais aussi parce que l’analyse des formes de domination nécessite de penser les régimes de genre dans lesquels est encastré le système de relation entre les sexes ».

L’auteure montre d’abord que l’apprentissage n’est pas l’école, puis examine les pratiques de sélection des entreprises comme un des aspect de l’apprentissage.

La formation professionnelle est le segment éducatif le plus étroitement lié au monde du travail. Il n’y a pas homogénéité dans le public de l’enseignement professionnel. L’auteure souligne aussi l’invisibilité des filles dans les analyses sociologiques et le constat « l’apprentissage, comme tant d’autres phénomènes sociaux en France, et après quarante ans de féminisme, continue d’être pensé au neutre ».

Les mécanismes de ségrégation se déploient sur plusieurs niveaux : minorisation et cantonnement des filles dans certaines spécialités de formation, préparation à des métiers différents, sur des lieux séparés, situations professionnelles spécifiques. L’auteure parle de ghettos féminins et analyse les inégalités de formations, non réductibles aux inégalités scolaires, les normes de genre, les processus de sélection souvent oubliés, la mise sous responsabilité d’un employeur. Prisca Kergoat indique que « la sélection implique de devoir se conformer aux normes de genre et de s’affranchir de sa classe ». Elle souligne aussi la bi-catégorisation des « qualités féminines » soit disant innées et non acquises et des « qualités masculines » construites et acquises. Les processus de sélection reposent davantage sur « le sexe des candidat-e-s que sur la nature des formations suivies comme des métiers préparés ».

Il y a un certain paradoxe dans les pratiques de sélection : « alors que ce sont les savoirs féminins, qui sont de fait naturalisés et non reconnus comme des savoirs acquis, ce sont cependant les filles qui doivent faire preuve de la qualification acquise par un diplôme, voire une expérience professionnelle de la même spécialité et/ou du même métier. Non seulement elles doivent faire preuve de leur qualification mais elles doivent le faire en amont, avant même d’entrer en formation. Les jeunes hommes devant, inversement, démontrer leurs capacités à atteindre, en aval, grâce à la formation, la qualification requise par l’entreprise ».

En conclusion provisoire, Prisca Kergoat revient sur les apports générés par « l’entrée par le genre », relativise l’idée que la mixité serait acquise au sein du système éducatif français, parle de la constitution des ghettos féminins, la sexuation des qualifications et des compétences, les plafonds de verre.

Elle souligne aussi la nécessité des analyses « en termes de division sexuelle du travail » et invite à « penser les systèmes de domination comme imbriqués » pour « appréhender les processus qui sont au fondement des catégories ».

Je pense que ces analyses permettent aussi de compléter les analyses sur le reste du système éducatif et partage l’idée qu’il faille « intégrer la sphère productive à l’analyse des inégalités scolaires ».

Un dossier et un numéro de grande qualité.

Nouvelles Questions Féministes : Apprentissages entre école et entreprise

Coordination : Martine Chaponnière, Farinaz Fassa, Helène Füger, Nadia Lamamra, Françoise Messant

Vol 33, N°1 / 2014

Editions Antipodes, Lausanne 201, 170 pages

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Didier Epsztajn

A propos du livre : Les féministes blanches et l’empire

Avec l’aimable autorisation des auteures, de la revue Nouvelles Questions Féministes et de l’éditeur

5Félix Boggio Ewanjé-Epée et Stella Magliani-Belkacem : Les féministes blanches et l’empire1

Par Mélissa Blais2 et Fanny Bugnon3

Ces derniers mois, l’ouvrage Les féministes blanches et l’empire a fait couler beaucoup d’encre. Et pour cause : en 110 pages, Félix Boggio Ewanjé-Epée et Stella Magliani-Belkacem ambitionnent, dans un essai de six courts chapitres, d’analyser de manière « scandaleusement nécessaire » (4e de couverture) « l’instrumentalisation du féminisme à des fins racistes » dans la France contemporaine. À partir d’une « histoire des stratégies féministes », les auteur·e·s entendent retracer la généalogie de la « crise » née de la controverse suscitée par la loi du 15 mars 2004 à la lumière « des situations, des discours, des pratiques » féministes (p. 16). Si cette loi interdit le port de signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires publics4, les débats se sont focalisés sur les élèves musulmanes voilées.

Dès les premières pages, les auteur·e·s insistent sur les effets de ce moment charnière au sein de la nébuleuse féministe. Clivant profondément le paysage politique hexagonal, ces débats ont également entraîné à leurs yeux une (re)division du féminisme en trois courants en tension : 1) les animatrices de « la focalisation raciste » (p. 9) centrées sur le voile (en premier lieu Ni putes ni soumises) ; 2) les tenantes de « l’entre deux », incarné en particulier par le Collectif national pour le droit des femmes ; et 3) les féministes définies comme « antiracistes » incluant notamment le Collectif des féministes pour l’égalité5. Félix Boggio Ewanjé-Epée et Stella Magliani-Belkacem soulignent les « effets non négligeables sur le mouvement féministe actuel et, plus largement, sur la gauche radicale » (p. 11) de ce troisième courant portant la controverse face aux deux premiers. Entendant démontrer les écueils racistes d’un féminisme majoritaire (symbolisé entre autres par Ni putes ni soumises et le Collectif national pour le droit des femmes), les auteur·e·s annoncent l’objectif – ambitieux – de retracer les racines historiques des stratégies de ce féminisme accusé de racisme et de colonialisme (chapitre 1).

Le propos pêche pourtant par ses approximations, opérant des raccourcis hasardeux qui ne résistent guère à l’examen – même rapide – de l’histoire des féminismes en France. Les auteur·e·s affirment ainsi que la convergence d’intérêts racistes et colonialistes, révélée par les débats autour de la loi de 2004, prend racine dans l’histoire même des mouvements féministes, accusés de collusion avec le pouvoir colonial français. Les « suffragettes » [sic] des années 1920-1930 sont ainsi convoquées en raison de leur « alliance […] avec le pouvoir impérial [qui] ne constituait pas une simple erreur de parcours, une manipulation des autorités métropolitaines ; elle relevait [plutôt] d’une stratégie précise » (p. 29). Ce type d’affirmations, largement présentes tout au long de l’ouvrage, ne s’appuie pas sur une démonstration rigoureuse, ni sur des sources primaires, mais presque exclusivement sur un article de Jennifer A. Boittin (Université de Pennsylvanie)6. On ne peut que regretter les anachronismes et déformations dissimulés par les affirmations martiales de Félix Boggio Ewanjé-Epée et Stella Magliani-Belkacem qui ne parviennent pas à dissimuler leur méconnaissance de l’histoire des féminismes français. Par exemple, l’usage du terme « suffragettes », qui renvoie à un discours ainsi qu’à des stratégies d’action directe de féministes britanniques, n’est guère assimilable aux « suffragistes » françaises, tenantes d’un discours égalitariste privilégiant davantage des stratégies de lobbying. Faisant fi de cette nuance, les auteur·e·s reproduisent indûment la caricature d’une agitation folklorisée et moquée au détriment d’un engagement pour l’obtention de l’égalité politique entre les sexes. L’on compare un féminisme « qui a fait du voile un symbole » aux « suffragettes [qui] se targuaient d’être les seules en mesure de pénétrer la sphère indigène », affirmant du même coup que « les mouvements féministes propulsés à partir de 2003-2004 n’ont eu de cesse d’alimenter leur visibilité médiatique et politique en mettant en avant leur grande habilité à dénoncer et combattre les « problèmes liés à l’immigration » » (p. 63-64).

Convoquant la suffragiste Hubertine Auclert7 pour démontrer la connivence des intérêts entre le pouvoir colonial français et les féministes, les auteur·e·s ne se réfèrent pourtant jamais directement aux écrits de cette dernière. Seules deux citations tirées de l’article de Jennifer A. Boittin suffisent à faire dire aux auteur·e·s que « le suffragisme pouvait espérer voir sa lutte et ses revendications intégrées au cœur du projet impérial pour lequel rivalisaient l’ensemble des nations européennes » (p. 19). Cet amalgame, tout comme le manque de démonstration, reflète surtout une volonté globale de disqualification à tout prix des féminismes en France.

Qui plus est, Félix Boggio Ewanjé-Epée et Stella Magliani-Belkacem annoncent s’inspirer d’une analyse féministe matérialiste pour saisir la convergence d’intérêts entre le projet colonial et les féministes françaises. Les auteur·e·s se concentrent presque exclusivement sur la convergence d’intérêts des Blanc·h·e·s, évacuant parfois du propos l’analyse des rapports sociaux de classe et de sexe. Les rapports de force entre dominant·e·s et dominé·e·s sont, quant à eux, le plus souvent passés sous silence au profit d’une mise en exergue de quelques figures du mouvement féministe dont le portrait biaisé permet d’en accuser l’ensemble de racisme et de colonialisme (chapitres 2 et 3). Le traitement réducteur réservé à Hubertine Auclert en constitue une illustration symptomatique. Dans le même temps, la parole des femmes originaires de territoires colonisés se trouve homogénéisée et, le plus souvent, évacuée. En revanche, les auteur·e·s lient les cérémonies de dévoilement des musulmanes orchestrées par le pouvoir colonial dans les années 1950 avec l’action des suffragistes de l’Entre-deux-Guerres résumées en la personne d’Hubertine Auclert, pourtant décédée en 1914. Selon eux, « [l’]instrumentalisation de l’émancipation des femmes pour servir l’idéologie raciste, ainsi qu’elle a été conduite dans les années 1950, n’aurait pas été aussi facile à mener si déjà, dans les années 1920 et 1930, le mouvement des suffragettes n’avait pas si clairement appuyé sa revendication première sur la plus grande aptitude des femmes dans la mission civilisatrice aux colonies. » (p. 29-30)

Ces raccourcis éclipsent nombre de travaux francophones conduits depuis une trentaine d’années et qui s’attachent à faire sortir de l’ombre l’histoire des groupes et militant·e·s engagé·e·s en France dans le combat pour l’égalité entre les sexes. On peut notamment citer – alphabétiquement – les travaux de Christine Bard, Anne-Sarah Bouglé-Moalic, Sylvie Chaperon, Alban Jacquemart, Laurence Klejman et Florence Rochefort, Karen Offen, Bibia Pavard, Françoise Picq, ainsi que la collection Archives du féminisme éditée par les Presses Universitaires de Rennes. L’accumulation de travaux sur l’histoire des féminismes en France en a ainsi souligné la dimension plurielle, voire parfois conflictuelle, mais somme toute marquée par des convergences ponctuelles et circonstanciées, et ce depuis les suffragistes. Situation que semblent méconnaitre les auteur·e·s au vu de leur usage exclusif du terme « féminisme » au singulier.

Le même procédé de généralisation est observé au fil des pages. À propos des féminismes des années 1960 et 1970, les auteur·e·s dénoncent la reproduction de leur aveuglement à l’égard des collusions avec le racisme, exceptions faites de Christine Delphy et Colette Guillaumin. Les auteur·e·s déclinent le problème de cet aveuglement féministe en trois points. En établissant des analogies avec le racisme pour mettre en lumière la naturalisation des rapports sociaux de sexe, les féministes auraient développé des modèles théoriques évacuant les oppressions multiples vécues par les femmes racisées. De plus, les féministes de cette période auraient invisibilisé les femmes racisées en France; un silence qui aurait finalement laissé dans l’ombre les luttes de femmes racisées au sein de la nébuleuse féministe. Pour nécessaire qu’elle soit, la critique des auteur·e·s de la posture surplombante à l’égard des femmes racisées qu’occasionne l’amalgame racisme/sexisme, ne démontre cependant pas la collusion d’intérêts entre les pouvoirs coloniaux/racistes et les féministes. Par ailleurs, les auteur·e·s reproduisent le procédé qu’il et elle dénoncent puisqu’au lieu de mettre en lumière les analyses forgées par des collectifs de femmes racisées, il et elle en évacuent au contraire les apports en affirmant « que les faiblesses du mouvement dans sa théorisation des rapports de domination à l’œuvre en son propre sein – notamment raciste – ont laissé les féministes sans instruments théoriques et stratégiques pour contester les nouvelles formes de racisme qui se sont directement appuyées sur l’incorporation de thématiques antisexistes. » (p. 57) Et qu’en est-il des « instruments théoriques » des féministes noires ?

Négligeant ainsi l’analyse matérialiste des rapports de pouvoir entre dominant·e·s et dominé·e·s, les auteur·e·s concentrent leurs attaques sur le « virage institutionnel » et la mise en place d’institutions en faveur des droits des femmes autour de la décennie 1970. Cette dynamique, pourtant reconnue, ne saurait en revanche être accusée de tous les maux. De la même manière, la tendance « lutte de classes » se trouve assignée au banc des accusées pour « racisme respectable » (chapitre 4). Si les débats autour du voile islamique ont pu révéler « l’incorporation de thèmes antisexistes à la rhétorique réactionnaire » (p. 59), les auteur·e·s tombent dans une généralisation tirant vers l’amalgame, ce qui a pour effet de conférer au féminisme le rôle de bouc émissaire, rappelant en cela les procédés classiques de l’antiféminisme. Constat renforcé par le manque criant de contextualisation des initiatives féministes depuis le dernier tiers du XIXe siècle. D’Hubertine Auclert la suffragiste à Antoinette Fouque la différentialiste, le propos pèche par la faiblesse de la démonstration. On ne peut pourtant faire l’économie d’un récit précis et circonstancié. S’il est nécessaire d’interroger l’universalisme aveugle du « Nous femmes » et les solidarités inclusives à l’égard des femmes originaires des (ex-)colonies, l’historicisation de la définition du sujet politique du féminisme ne saurait être évacuée. De la même manière, il est souvent difficile de savoir précisément quelles féministes sont visées pour avoir fait « alliance » avec les réactionnaires. Cela n’empêche toutefois pas les auteur·e·s d’affirmer sans détour qu’« aujourd’hui, c’est peut-être aussi le trop grand alignement du féminisme « majoritaire » (des courants les plus réformistes aux féministes « à gauche de la gauche ») qui a permis à Nicolas Sarkozy, le soir de son élection, de concilier les idéaux républicains, le récit national, avec sa politique à venir » (p.75).

Le raisonnement par syllogisme est plus particulièrement mobilisé à l’égard de la politisation des questions sexuelles (chapitre 5). Les auteur·e·s affirment en effet qu’indépendamment de leurs trajectoires différentes, les mouvements féministes et homosexuels souffrent d’accointances avec les forces réactionnaires, racistes et colonialistes. L’homosexualité est ainsi présentée comme un enjeu identitaire occidental lié au développement du capitalisme, délaissant une analyse matérialiste des identités pour en proposer une lecture essentialisante pour le moins surprenante. Dans cette perspective, « les nouveaux États capitalistes et coloniaux n’ont pas manqué d’imposer aux pays colonisés leurs propres catégories liées aux genres et aux sexualités » (p. 87), dénonçant à cette occasion le « véritable alignement de la solidarité internationale LGBT sur l’agenda impérialiste des États-Unis » (p. 93). Ethnicisant la sexualité, cette occidentalisation de l’homosexualité invisibilise au passage les lesbiennes.

En refermant Les féministes blanches et l’empire, on en vient à s’interroger sur les motivations profondes des auteur·e·s. En faisant d’Hubertine Auclert la « théoricienne d’un féminisme impérialiste » (p. 18), on reste dubitatif/ve quant à la dimension matérialiste de leur analyse, leur méconnaissance flagrante de l’historiographie des féminismes en France, des violences coloniales, sexuelles et sexistes, et des travaux – certes trop rares – sur l’histoire des combats féministes antiracistes. Ces recherches apportent pourtant un précieux contrepoint au propos biaisé de Félix Boggio Ewanjé-Epée et Stella Magliani-Belkacem. Plus largement, la lecture des Féministes blanches et l’empire interpelle quant à l’essentialisation des identités politiques et sexuelles opérée par ses auteur·e·s. Pensées comme autant de catégories monolithiques et figées, les féministes et les homosexuel·le·s sont en effet réduit·e·s à des catégories occidentales pour mieux les disqualifier. Si l’ouvrage dénonce avec raison une hiérarchisation des luttes de la part de certaines féministes au détriment du racisme, la complexité des intérêts en jeu et la question pourtant essentielle du projet politique que les auteur·e·s entendent défendre restent plus qu’en suspens.

Mélissa Blais et Fanny Bugnon

10Article paru dans Nouvelles Questions Féministes : Apprentissages entre école et entreprise, Coordination : Martine Chaponnière, Farinaz Fassa, Helène Füger, Nadia lamamra, Françoise Messant, Vol 33, N°1 / 2014, Editions Antipodes, Lausanne 201, 170 pages, (note de lecture : Le « neutre » apprentissage cache l’éviction des filles et des jeunes issu-e-s de l’immigration)

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Notes :

1 Boggio Éwanjé-Épée, Félix et Stella Magliani-Belkacem (2012). Les féministes blanches et l’empire. Paris : La Fabrique.

2 Doctorante en sociologie (UQAM), enseignante et chercheuse en études féministes (IREF), Mélissa Blais est notamment l’autrice du livre “J’haïs les féministes » : le 6 décembre 1989 et ses suites et co-directrice des ouvrages collectifs Le mouvement masculiniste au Québec. L’antiféminisme démasqué et Retour sur un attentat antiféministe : École Polytechnique 6 décembre 1989, parus aux Editions du remue-ménage.

3 Spécialiste d’histoire des femmes et du genre, Fanny Bugnon est actuellement chercheuse postdoctorante au Centre Émile Durkheim de l’IEP de Bordeaux. Après une thèse d’histoire sur la conflictualité politique dans le dernier tiers du XXe siècle, du point de vue sexué (La violence politique au prisme du genre à travers la presse française (1970-1994), 2011), elle poursuit ses recherches sur l’engagement politique des femmes au XXe siècle.

4 La Loi n° 2004-228 du 15 mars 2004 « encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics », stipule que « dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit » (art. 1).

5 Les courants sont décrits respectivement comme : 1) focalisant « sur les violences faites aux femmes dans les communautés noires et arabes », ce qui aurait « permis à l’ensemble du champ politique […] de se réclamer (momentanément) du féminisme » (p. 8-9) ; 2) un féminisme notamment « ancré dans les espaces syndicaux » dénonçant d’un même souffle la loi contre le voile et sa symbolique patriarcale (p. 10) ; et 3) un ensemble d’organisations combattant les procédures disciplinaires, se mobilisant contre la loi et l’« instrumentalisation du féminisme à des fins racistes » (p. 11).

6 Jennifer A.Boittin (2010). « Feminist mediations of the exotic : french Algeria, Morocco and Tunisia, 1921-1939 ». Gender and History, 22 (1), 131-150. Diplômée de Yale en 2005, elle est professeure associée en études françaises et francophones au Département d’histoire de l’Université de Pennsylvanie.

7 Pionnière du féminisme naissant, Hubertine Auclert (1848-1914) est la première Française, dans son journal La Citoyenne en 1882, à se définir comme féministe. Militante infatigable du combat pour l’égalité entre les sexes sous toutes ses formes, elle multiplie notamment les initiatives en faveur des droits politiques des femmes, de la grève de l’impôt aux manifestations de rue, en passant par sa candidature aux élections législatives de 1910. Voir notamment les travaux de Steven C. Hause.