Archives de Catégorie: Ecologie & politique

Les statistiques créent des probabilités ; or moi, ce qui m’intéresse, c’est le possible malgré les probabilités

6Éditorial de Jean-Paul Deléage : Avec Edward Snowden, l’homme sorti de l’ombre qui voulait éclairer le monde !, Avec Edward Snowden, l’homme sorti de l’ombre qui voulait éclairer le monde !

Je n’évoque que certains points traités dans quatre articles du riche dossier : Résister à l’ère du temps accélérécoordonné par Estelle Deléage et Guillaume Sabin.

« Ce dossier d’Écologie & Politique s’accorde au moins sur deux éléments importants de l’argumentation de Rosa1. Le premier est celui du temps humain (calendriers, mesure du temps, rapport à l’histoire, etc.) qui possède inévitablement une dimension sociale : on ne se soustrait pas individuellement du cadre temporel de la société à laquelle on appartient. Le deuxième élément considère l’accélération du rythme du temps comme un « moment essentiel autodétermination » : il s’agit bien de « choix » sociaux, intentionnels ou non, délibérés ou non, mais qui expliquent que cette tendance à l’accélération puisse persister, éventuellement se renforcer, attestant d’une forme de compatibilité entre les schèmes d’organisation (productivistes et capitalistes notamment) et un ethos qui les rend possibles ; Ces choix permettent de rendre compte des pratiques de zapping, du fast-food, du speed dating, du microblogging, etc. »

Temps accéléré, obsolescence des expériences, des attentes et des produits, accélération du rythme des changements sociaux sans remise en cause de leur structure, profonde césure entre le temps des activités humaines et celui des écosystèmes, etc.

Il convient comme le disent Estelle Deléage et Guillaume Sabin de s’extraire de cette pseudo vitesse et d’avoir « un rapport au temps qui distingue passé, présent et futur, et permette un retour réflexif sur les changements en cours et une action délibérée pour assumer la nouvelle situation ».

Le temps, et son accélération, possèdent une dimension politique. « L’obsession du regard porté sur l’instant voudrait évacuer toute idée de transmission, du passé vers le présent, du présent vers le futur », de bifurcations possibles, de choix démocratiques à élaborer… Le dossier interrogera « les positions et les pratiques des mouvements sociaux face à et dans cette accélération »

  • Estelle Deléage et Guillaume Sabin : Peut-on résister à l’ère du temps accéléré ?

  • François Jarrige : Pris dans l’engrenage ?Les mondes du travail face à l’accélération au xixe siècle

  • Nicole Roux : Habiter autrement, un autre rapport au temps

  • Estelle Deléage : Le mouvement Slow Food : contretemps de l’accélération temporelle ?

  •  Entretien avec Isabelle Stengers : Ralentir les sciences, c’est réveiller le chercheur somnambule

  • Guillaume Sabin : L’épaisseur sociale du temps, une dimension symbolique pour agir. Une déclinaison autochtone, Argentine

  • Monique Selim et Wenjing Guo : Cantonais à la recherche du temps passé

  • Dario Rudy et Yves Citton : Le lo-fi : épaissir la médiation pour intensifier la relation

François Jarrige revient, entre autres, sur les mondes du travail face à l’accélération au XIXe siècle, les quotidiens de l’atelier ou de l’usine, l’accroissement de la vitesse des opérations productives, l’intensification du travail, l’invention du « temps abstrait », l’apparition des sciences appliquées, l’obsession du temps, la discipline imposée à la main d’œuvre, l’accroissement incessant des rendements, l’apparition de l’informatique et de la robotique, invisibilisation du travail des salarié-e-s. A noter que les effets genrés de l’accélération ne sont pas traités.

Estelle Deléage traite du mouvement Slow Food, du temps découpé et rationalisé, du processus de délocalisation et de virtualisation de l’espace, d’un autre rapport à l’alimentaire, des races et variétés non standardisées, des rythmes productifs plus lents que dans l’agriculture industrielle. L’auteure souligne aussi les autres versants de ce mouvement dont les opérations de communication, l’insertion dans la société du spectacle, les contradictions entre le temps lent de la production et de la dégustation et celui accéléré de la communication. Elle pose pour finir la question d’une « alternative au modèle agricole et alimentaire dominant en termes de réforme et de révolution »

En complément, je rappelle son dernier ouvrage : Ravages productivistes, résistances paysannes, Le bord de l’eau 2013, Nous avons toutes et tous besoin d’une agriculture paysanne

J’ai particulièrement apprécié l’entretien avec Isabelle Stengers, qui souligne que « la différence de genre, ici encore, se traduit par les questions que l’on ne pose pas, les questions que l’on ne doit pas se poser ». L’auteure parle de « réveiller le chercheur somnambule », de la nécessité de se mêler des questions qui nous concernent, de poser les questions que les spécialistes n’ont pas imaginées, de l’accélération comme d’une rigidité, des injonctions morales de compétitivité et de flexibilité, de la fiabilité relative des sciences, de l’illusoire promesse du progrès, du processus de Bologne sur l’enseignement, de la fable « on n’arrête pas les horloges » véritable parole antidémocratique, du caractère non durable d’éléments valorisés par les scientifiques, de l’irresponsabilité capitaliste, de l’illusion du politiquement neutre des savoirs, des OGN, du nucléaire…

Isabelle Stengers souligne aussi les résistances et les nécessaires alliances de ces résistances. L’auteure parle de démocratie et d’espaces de délibération.

Le titre de cette note est extrait de cet entretien.

De l’auteure, lire entre autres : Vinciane Despret, Isabelle Stengers : Les faiseuses d’histoires. Que font les femmes à la pensée ?, Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte 2011, Faire toute une histoire de ce qui se donnait comme un simple fait

Guillaume Sabin traite de l’épaisseur sociale du temps, de déclinaison autochtone, du rapport au passé (« Mais valoriser ce passé ce n’est pas dire qu’avant c’était mieux, parce que nous savons la souffrance qu’il y avait et que les gens te racontent »), d’identité et de statut, de carnaval et de chayadas, du système de deux résidences, d’activité pastorale, de l’usage du temps, des liens entre impôts monétarisés et endettement, de système communautaire (ayllu) et de privatisation des terres, administration autonome des territoires, du temps de concertation, « Toutes ces pratiques collectives nécessitent des temps de concertation organisés le dimanche ou en soirée après le retour des troupeaux dans leurs corrals », de l’importance du territoire dans les luttes autochtones, de logique coloniale. Si les un-e-s et les autres peuvent avoir des appréciations différentes sur la durée, en termes de dimension humaine, « toujours, qui n’existe pas, peut-être substitué par toutes les fois »…

Un dossier pour penser les résistances à l’accélération du temps imposée par le développement de la marchandisation et les logiques propres à la valorisation capitaliste.

Écologie & Politique N°48 : Résister à l’ère du temps accéléré

SciencesPo. Les Presses, Paris 2014, 196 pages, 23 euros

Didier Epsztajn

1 Hartmut Rosa : Accélération. Une critique sociale du Temps, La Découverte, Paris 2010

Avec Edward Snowden, l’homme sorti de l’ombre qui voulait éclairer le monde !

1Edward Snowden, le plus grand lanceur d’alerte connu à ce jour est actuellement bloqué en Russie et, peut-être, condamné à l’isolement à vie et à l’infamie si les agents américains l’arrêtent. Seuls Evo Moralès, président bolivien, et Dilma Rousseff, présidente brésilienne, ont réagi positivement à la demande d’asile et de protection d’E. Snowden1. Cet évènement et ses suites sont pleinement à la mesure de l’état de notre monde, un monde dans tous ses états !

Un monde sous surveillance totale

C’est le 6 juin 2013 que l’ex-consultant de la CIA E. Snowden expose au grand jour, dans la presse anglo-américaine2, l’ampleur des opérations spéciales de cybersurveillance sous le contrôle de la CIA (Central Intelligence Agency) et de la NSA (National Security Agency). Depuis 2007, ces deux entreprises nord-américaines de flicage mondial « ont accès aux données ‘utilisateur’ des grands services en ligne, dans le cadre d’un programme confidentiel de gestion des données baptisé Prism (Planning tool for Resource, Integration, Synchronisation and Management)3». Edward Snowden révèle ainsi l’ampleur d’un immense système d’espionnage mondial à échelle industrielle et d’un vaste complexe de « pratiques occultes cautionnées par l’article 215 du Patriot Act et l’article 702 de la Fisa (Foreing Intelligence Surveillance Act) […], loi sur la surveillance des communications des citoyens non-américains4 ». Longue est la liste des scandales révélés par Edward Snowden, à commencer par Prism, lancé par la NSA en 2007 et dont la nouveauté est l’ampleur mondiale. L’agence de renseignements « s’assure sur demande un accès aux géants américains du Net. » révèle Simon Koch dans La Tribune de Genève5. Ainsi, toutes les informations qui transitent par Google, Facebook, Microsoft, Apple, peuvent être interceptées sans difficulté. A partir d’un simple soupçon, votre vie entière sur Internet est susceptible d’être livrée aux espions. Autrement dit, les engagements de confidentialité des grands serveurs sont bafoués sans vergogne par ces derniers. Le Washington Post a révélé l’existence d’un programme commun de surveillance entre la NSA et son équivalent britannique. Ainsi ces agences de renseignements ont-elles infiltré Google et Yahoo ! sans demande préalable ni accord d’une quelconque instance judiciaire. L’argument de nécessité invoqué pour la mise en place de Prism était, on s’en doute, la priorité donnée à la lutte contre le terrorisme. Argument intenable puisque dès le 29 juin, on apprenait qu’à l’instar de tout citoyen non-américain, des responsables politiques de haut rang, européens (François Hollande et Angela Merkel) et latino-américains (Dilma Roussef) étaient sous étroite surveillance.

Scandales en chaîne dans un monde interconnecté

Prism n’est que le premier anneau d’une véritable chaîne de programmes de surveillance. Ainsi, le 31 juillet, des documents exfiltrés de l’intranet de la NSA, révélaient l’existence de Xkeystore, un programme de d’écoute du Net plus puissant encore que Prism. Alors que Prism puise ses données chez les géants du Net, « Xkeystore collecte et suit en temps réel presque tout ce qu’un utilisateur y fait […]. La sophistication du système est telle qu’elle lui permet de remonter à une personne en partant d’une simple recherche sur Internet suspecte6». L’algorithme de recherche est si puissant qu’il permet, suivant la région, « de localiser une requête dans une langue peu utilisée, par exemple l’allemand au Pakistan7».

Début septembre 2013, nouvelles révélations concernant cette fois le programme secret Bullrun, commun à la NSA et à son équivalent britannique. Bullrun a la capacité de décoder la plupart des échanges cryptés, par exemple des communications bancaires ou médicales. Le New York Times dans son édition du 28 septembre, et sur la base de documents de Snowden, révèle que cette agence fabrique des graphes très sophistiqués répliquant les connexions existant entre internautes, une sorte de « Social Graph » interplateforme. Comment ne pas évoquer ici un texte publié en 1948 par Hannah Arendt dans Le système totalitaire8, qui rappelle un système d’enquête inventé par l’Okhrana, la police secrète du Tsar, avec une représentation cartographiée de chaque suspect et de ses relations : au centre d’une carte, le nom du suspect entouré de rouge avec ses amis entourés de cercles rouges plus petits, puis ses connaissances cerclées de vert, avec un graphe les reliant les uns aux autres. Hannah Arendt note : « Manifestement, cette méthode n’a d’autres limites que la dimension des cartes ; de plus, théoriquement, une seule gigantesque feuille montrerait les relations et les recoupements de relations de la population tout entière. Or tel est précisément le but de police politique totalitaire. »9 Dans un billet récent10 , PMO commente : « l’Okhrana en a rêvé, la NSA l’a fait ». Et il est vrai que ce fichage cartographié est désormais à la portée des moyens techniques dont disposent la NSA et consorts ; l’interception de toutes nos données de connexion, la mise sur écoute de tous nos messages téléphoniques ainsi bien entendu que la lecture de tous nos mails soit disant cryptés permettent de réaliser aujourd’hui cet éternel rêve policier ; les technologies de contrôle et de surveillance renforcent toujours plus l’asymétrie entre le pouvoir et ses administrés.

Nouveau maillon d’une chaîne qui n’en finit pas de s’allonger, le piratage de Firefox, le 4 octobre. Pour la NSA, il s’agissait de casser le réseau anonyme Tor en exploitant les vulnérabilités du navigateur internet Firefox. Tor Mail est un service caché permettant d’envoyer des mails de façon anonyme, c’est-à-dire qui offre une confidentialité totale des données et des utilisateurs. Tor mail précise d’ailleurs (en vain) dans sa page d’accueil qu’il « ne peut être forcé de révéler quoi que ce soit sur un utilisateur ». De quoi exciter au plus haut point les services d’espionnage du monde entier ! Par une curieuse ironie du sort, le projet open source Tor (The Oignon Router) est financé en partie par le gouvernement américain, « qui recommande son utilisation aux dissidents chinois et iraniens11 ». Le FBI détient désormais les clés de l’ensemble de la base de données de Tor Mail12.

Un monde où tout est marchandise

Le quotidien Le Monde daté du mardi 22 octobre 2013 consacre quatre pages aux écoutes de la NSA : « Le public ne doit pas être maintenu dans l’ignorance de programmes d’écoute et d’espionnage prenant des dimensions telles qu’ils mettent à bas tout principe de contrepoids en démocratie ». Belle révélation qui oublie que cinq ans plus tôt, PMO publiait un ouvrage décisifsur la police des populations à l’ère technologique13 ! S’inquiétant un jour de la surveillance planétaire « comme d’une prétendue dérive de la numérisation », Le Monde fait le lendemain de la publicité du Big Data pour les industriels et les pouvoirs publics : ainsi par exemple pourra être proposée « à un internaute une réclame ciblée ou à un patient un traitement sur mesure14 ». Après l’enregistrement et la surveillance des télécommunications, la contrôle numérique s’intéresse au monde de la marchandise. « L’Internet des objets attribue une adresse IP (une carte d’identité numérique) aux objets les plus familiers15. » Tous les actes de notre vie quotidienne se transforment en informations utiles pour les acteurs intéressés du grand marché planétaire et l’étau se resserre sur nos corps avec le prêt à porter technologique. Les cartes de paiement assurent pour leur part un recueil automatique des informations sur toutes les transactions opérées par leurs détenteurs, « au bénéfice d’un énorme réseau d’enregistrement en temps réel sur le comportement des utilisateurs16 ».

A travers leurs consommations, ce sont les goûts, les préférences et les projets des individus qui sont livrés à des vendeurs potentiels. L’armée américaine construit aujourd’hui dans l’Utah un supercalculateur dont l’objet est d’une simplicité confondante : « Stocker l’ensemble des communications échangées sur la planète, depuis les courriers électroniques et les coups de fil privés jusqu’aux recherches sur Google, les achats de livres, les trajets en avion, les transactions commerciales, sans parler des secrets industriels ou diplomatiques17. »

Dans ce monde caractérisé par une immense accumulation de marchandises qui se vendent et s’achètent dans une circulation fiévreuse et permanente, à toutes les échelles des sociétés, Snowden a démontré que le gouvernement américain usait de ses immenses réseaux de surveillance à des fins industrielles et commerciales. Il s’agit d’un phénomène ancien qui a été réactivé à l’ère de la surveillance électronique généralisée. David Price rappelle l’exemple historique de l’ancien agent de la CIA Kim Roosevelt qui avait dirigé l’opération d’éviction de Mossadegh en Iran, puis celle du retour de British Petroleum dans ce pays avant de travailler pour le pétrolier Gulf Oil ou l’avionneur Northrop. Appelé à témoigner en juillet 1975 devant le sous-comité des Relations Etrangères au Sénat, K. Roosevelt avait nié son implication dans une affaire de pots de vins entre Northrop et l’Arabie Saoudite malgré des documents compromettants. Lors de l’enquête, le président de Northrop avait avoué que « K. Roosevelt avait été le personnage clé dans cette zone do Moyen-Orient durant les sept dernières années rapportant un chiffre d’affaire de près du milliard de dollars18 ». Avec cette histoire et les nouvelles révélations de Snowden, on peut comprendre pourquoi les dirigeants de grandes entreprises sont venus se plaindre à Obama du fait que les fuites de Snowden représentaient un risque important pour leurs affaires « car leurs clients internationaux viendraient à se méfier de l’Amérique du fait que leurs questions sur l’espionnage industriel restent sans réponse de la NSA19». Les affaires doivent en effet continuer coûte que coûte.

La servilité des satellites

Selon la journaliste et essayiste américaine Diana Johnstone, l’affaire Snowden a été plus révélatrice encore sur l’Europe que sur les Etats-Unis20. En effet, écrit-elle, le refus de la France, de l’Italie et du Portugal de permettre à « l’avion privé du président de la Bolivie le survol de leur espace aérien sur le simple soupçon qu’Edward Snowden pouvait se trouver à bord » confirme la déchéance des démocraties occidentales et leur transformation en une nouvelle entité qui n’a pas encore reçu de nom. L’outrage fait au président bolivien confirme que la nouvelle entité transatlantique émergente n’a absolument aucun respect pour le droit international, Et « ce mépris de la loi est lié à un changement institutionnel plus fondamental : la destruction de la démocratie au niveau national21». Aux Etats-Unis, le pouvoir de l’argent a contribué puissamment à cette transformation : les candidats sont comparables aux chevaux de course appartenant à des milliardaires. En Europe la politique socio-économique est dictée par la Commission de Bruxelles qui délègue aux Etats nationaux les questions de vie privée telles que le mariage pour tous ou le statut exact de la reine d’Angleterre ou celui de la dite « première dame » de France. Derrière ces différences se cache de plus en plus mal le pouvoir financier transnational dont le porte voix n’est autre que le « Marché » et ses agences de notation. C’est pourquoi l’affaire Snowden a été volontairement ignorée par les gouvernements européens, au motif misérable qu’il est inutile de faire grand tapage autour de méthodes « que nous pratiquons nous-mêmes ». Ce qui, selon D. Johnstone, est une autre façon d’affirmer « que la France est toujours une grande puissance malfaisante et non un simple satellite des Etats-Unis22 ».

Certes, les marchés ne sont pas des passeurs d’ordre directs sur tous les sujets concernant la marche du monde. Mais la réduction du gouvernement et du pouvoir politique élu à la « gouvernance » met l’humain hors-jeu pendant que les institutions, les lois et les forces armées assument la tâche de rendre le monde plus sûr pour les manœuvres financières ; cependant qu’il devient plus dangereux et risqué pour les humains dans leur environnement planétaire. Les révélations de Snowden peuvent favoriser la prise de conscience de la fragilité de ces pouvoirs politiques, première étape de la décolonisation de nos esprits.

Le monde qui vient : défis pour la science

« C’est un déluge. Un mot nouveau envahit le monde : ‘ big data’ », écrit David Larousserie dans Le Monde23. L’analyse des grandes masses de données est un domaine de recherche mathématique en pleine expansion. La fascination pour les grands nombres relève moins de l’intérêt pour la spéculation scientifique que de la réalité de la demande pour l’espionnage à grande échelle de la NSA révélé par Snowden. En mars 2012, le gouvernement fédéral américain a débloqué la somme de 200 millions de dollars pour le programme Recherche et développement big data. En France, la Commission innovation 2030 a fait de cette question l’un des sept défis d’avenir pour notre pays. Face à ce défi, les mathématiciens et informaticiens doivent affronter au moins trois difficultés concernant les données à traiter : leur volume, leur vitesse et leur variété. Si leur volume tient de la démesure d’un programme de surveillance total, leur vitesse tient à la nécessité de leur mise à jour permanente, au rythme des clics des internautes sur des pages de tous ordres et leur variété à l’hétérogénéité de la moisson de renseignements qui leur est confiée. Il y a là une mine de nouveaux emplois s’extasie le journaliste du Monde, soulignant que le monde académique n’est déjà plus dans sa tour d’ivoire, des chaires associant leurs laboratoires à des entreprises, « comme à l’Institut Mines-Télécom avec BNP Paribas, Criteo, Peugeot et Safran24». Certains experts n’hésitent pas à induire de ce mouvement une hypothétique « fin de la science », comme Chris Anderson, rédacteur en chef du magazine Wired, parlant « d’obsolescence de la méthode scientifique » ou encore Jean-Pierre Malle annonçant dans ParisTech Review, l’«adieu à la pensée cartésienne ». Or les catégories construites par les plate-formes des géants de l’informatique ou du renseignement sont rarement celles des chercheurs. Comme le rappelait un groupe de chercheurs en 2013, « si les sciences sociales veulent passer par le Web pour parler de la société, elles ne peuvent user des méthodes des grands nombres et de l’argument de la complétude des données mis en avant par les informaticiens avec des méthodes statistiques d’apprentissage25». Plus généralement, les conditions de la mise en place de l’hypersurveillance dans nos sociétés doivent tenir compte des spécificités de ces dernières qui se sont éloignées du monde totalitaire de l’Etat-parti décrit par Orwell. Invisibles et automatisés, les cybercontrôles d’aujourd’hui sont aujourd’hui au service de finalités sécuritaires et commerciales et visent à stabiliser un ordre mondial hiérarchisé et inégalitaire.

Penser une autodétermination informationnelle

Au XXIe siècle, l’essor prodigieux des technologies de contrôle n’a pas suscité de mouvement global d’opposition malgré une accélération inédite des techniques d’information et de communication. « L’environnement numérique qui facilite la communication est, en même temps, un environnement de contrôle permanent26. » Et « le temps immédiat et anticipatif des cybersurveillances […] ne laisse que peu de place à l’intervention humaine27 ». La désynchronisation croissante entre le temps machinique des cybersurveillances et celui, institutionnel de la régulation politique constitue un nouveau défi pour la démocratie et pour les libertés individuelles et collectives.

Pour nous, la société capitaliste de consommation de masse a introduit cet irrépressible besoin d’être partout connectés, pour notre confort, notre bien-être et notre sécurité. Nous sommes submergés par ces perspectives qui vont de soi et nous accablent par l’omniprésence d’objets « intelligents ». Comme le prédit Courrier International28 : « Dans ce proche avenir, la carte ne sera qu’une source de données : un moyen, pour nos téléphones, nos voitures et Dieu sait quoi d’autre, de naviguer dans le monde réel. A qui appartiendront ces données ? A Google ? A nous? Au constructeur de notre voiture? Il est trop tôt pour le dire ». Mais selon Tim O’ Reilly, au bout du compte, « le gagnant sera celui qui possédera le plus de données ». Comme l’écrit encore Courrier International29 :  « Aujourd’hui, des services comme Google Maps sont particulièrement utiles dans un monde où les objets de notre quotidien sont de plus en plus interconnectés et intelligents ». Mais qu’en sera-t-il demain de notre libre-arbitre ?

Elle est bien loin, la promesse d’Internet de devenir une autoroute de l’information au service de tous ! Si jusque là les progrès d’Internet pouvaient en principe profiter à chacun au nom de « la neutralité du net », protégée par les lois, un tribunal américain vient d’annuler cette protection. Soumise en effet à un lobbying intense de fournisseurs d’accès comme Verizon et Vodaphone, une cour d’appel du District of Columbia vient d’accéder à leur demande en acceptant de ralentir l’accès à leurs informations, sauf à payer un droit d’accès rapide. Le parlement européen menace d’adopter une « législation qui autorise les fournisseurs d’accès à tailler en pièces et à contrôler ce que nous voyons en usant des mêmes méthodes30». Mais peut-il en être autrement dans un monde pour lequel les modalités de cybercontrôle sont systématiquement mises au service de finalités sécuritaires ou commerciales, c’est-à-dire aux exigences des Etats et des grandes puissances financières ?

Contre le « féodalisme virtuel », il n’est d’autre perspective que de poser et d’imposer des limites strictes à la collecte des données et les informations sur les individus et de s’opposer à la marchandisation des identités personnelles et collectives. En France, l’une des voix les plus convaincantes pour faire émerger du coma nos libertés individuelles et collectives est celle du Groupe Marcuse31 qui propose de concevoir des transformations orientées dans le sens de la justice sociale, mais sans les moyens techniques et bureaucratiques hérités des mobilisations guerrières des années 1910 et 1940 car « la société de traçabilité intégrale qui se déploie aujourd’hui est un pur produit de cette vision organisatrice, y compris dans la mesure où les ordinateurs sont des machines à cartes perforées améliorées32». Nous sommes au cœur de la mission de vigilance de l’écologie politique concernant les droits citoyens, démocratiques, les libertés nécessaires pour penser différemment notre maintenant et notre demain. Oui, nous sommes avec Edward Snowden, l’homme courageux qui est sorti de l’ombre pour éclairer le monde et les hommes33.

Jean-Paul Deléage, Édito du numéro 48 d’Écologie et Politique, mars 2014

1 Cet éditorial doit beaucoup à l’ouvrage récent d’Antoine Lefébure, L’affaire Snowden, Le combat contre l’empire du secret, La Découverte, Paris, 2014.

2 « George Orwell State », titre le Washington Post du 6 juin 2013 qui dévoile en primeur avec le Guardian les révélations d’Edward Snowden.

3 A. Mattelart et A. Vitalis, Le profilage des populations, Du livret ouvrier au cybercontrôle, La Découverte, Paris, 2013.

4 Ibid., p. 159.

5 S. Koch, « Petit guide des sandales de la NSA », La Tribune de Genève, 31 octobre 2013.

6 Ibid.

7 Ibid.

8 H. Arendt, Le système totalitaire, 1948, trad. fr. 1972, rééd. Le Seuil, Points Essais, 2005.

9 Ibid.

10 PMO, « Le Monde, ‘combattre Big Brother’ et promouvoir Big Brother, c’est toujours vendre du papier (et des clics) », Hors-sol, Lille, 22 octobre 2013.

11 S. Koch, op. cit.

13 PMO, Terreur et possession- Enquête sur la police des populations à l’âge technologique, Editions l’Echappée, Paris, 2008..

14 Le Monde, 15 octobre 2013.

15 PMO, art. cit.

16 A. Mattelart et A. Vitalis, op. cit., p. 163.

17 Le Monde, 29 août 2013.

18 D. Price, http://www.counterpunch.org/2014/01/28/the-nsa-cia-and-the-promise-of-industrial-spionnage/

19 Ibid..

20 D. Johnstone, « The Servility of the Satellites », http:// http://www.counterpunch.org/2013/07/05/ the-servility-of-the-satellites/; traduit par le site http://www.la– gauche-cactus.fr

21 Ibid.

22 Ibid.

23 D. Larousserie, « Big data, Trois défis pour les maths », Le Monde, 29 janvier 2014.

24 Ibid.

25 Le Monde, 18 décembre 2013.

26 A. Mattelart et A. Vitalis, op. cit., p. 199.

27 Ibid., p. 207.

28 Courrier International, no 1212, 23 janvier 2014.

29 Courrier International, no 1180, 13 juin 2013.

30 http.//www.awaaz.org/fr/internet-apocalypse-pa-eu/

31 Groupe Marcuse, La liberté dans le coma, Editions La Lenteur, Paris, 2012.

32 https://sortirdefacebook.wordpress.com/2013/10/29/ la-liberté-dans-le-coma-groupe-marcuse/

33 A. Lefébure, L’affaire Snowden, Comment les Etats-Unis espionnent le monde, La Découverte, Paris, 2014.

Mettre en évidences les incohérences des récits dominants

Dans son éditorial « Fukushima, les sacrifiés du nucléaire » , Jean-Paul Deléage analyse le  retour du « répertoire officiel désormais classique du mensonge nucléaire ». De Fukushima à l’empire nucléaire français, l’auteur met l’accent sur l’actualité des risques. Il conclut sur la nécessité de sortir du nucléaire. Il ne faut, en effet, ni oublier ce qui s’est déroulé au Japon, ni les réalités chiffrées aujourd’hui mises à nu par la Cour des comptes, ni les mensonges distillés ou assénées depuis trop longtemps par les idéalistes de l’énergie à soit disant faible coût du nucléaire.

En complément sur le sujet, la revue re-publie un extrait « Genèse et servitudes du nucléaire » de l’ouvrage de Jean-Claude Debeir, Jean-Paul Deléage et Daniel Hémery : Les servitudes de la puissance. Une histoire de l’énergie (Flammarion, Paris 1986) dont je ne peux que conseiller la lecture. J’en extraits quelques citations :

  • « Projet faustien d’une fantastique alchimie, scientifique cette fois et par conséquent à l’abri des critiques, productrice d’énergie illimitée et à faible coût. »

  • « Pas d’autres possibilités, en conséquences, que d ‘élargir coûte que coûte les usages de l’électricité, de ‘forcer’ artificiellement leur diffusion, pour l’instant relativement réduite, guère plus d’un quart des énergies primaires commerciales dans le monde aujourd’hui. La logique des producteurs commande obligatoirement celle de la consommation. L’offre détermine la demande. Ce n’est plus la production d’énergie qui répond à la consommation globale de la société, c’est la société qui doit obéir au mouvement de la production. »

  • « La durée nécessaire de cet amortissement (par la nature de ces nuisances) ne relève plus du temps ‘économique’ qu’est aujourd’hui le temps social, mais de l’échelle des temps géologiques. »

  • « Développer le nucléaire, c’est opérer sur tous les registres à la fois : celui de la guerre et des rapports de puissance mondiaux, celui de la production d’énergie et des rapports de force économiques mondiaux. Impossible d’échapper à cette inéluctable nécessité. Il n’y a pas un atome ‘bon’, le pacifique, et un atome ‘nuisible’, le militaire, il y a l’atome et sa rationalité totalisante. »

Le dossier « Les écologies politiques aujourd’hui », troisième livraison, est consacré à l’Afrique et comporte :

  • « Crises et résistants : les écologies politiques en Afrique » (Estienne Rodary)

  • « Croissance économique africaine, destruction de l’environnement et contestation sociale » (Patrick Bond)

  • « Les réseaux illégaux du pillage. La demande globale de bois et la (re)commercialisation des forêts d’Afrique de l’Ouest » (Greg Hiemstra-van der Horst, Paul G. Munro et Simon P.J. Batterbury)

  • « L’émergence de partis verts en Afrique » (Entretien avec Papa Meiss Dieng)

  • « Ville pétrolière : pétro-paysages et futurs soutenables » (Michael Watts)

  • « La lutte contre la déforestation en Afrique centrale : victime de l’oubli du politique ? » (Symphorien Ongolo et Alain Karsenty)

  • « Résister à la nouvelle course pour la terre. Vers une ‘écologie politique’ de la question de la terre au Sahel » (Muriel Cote)

Ces articles permettent d’aborder, entre autres, les problèmes d’accès à la terre en relation aux achats massifs de terre par des pays ou des firmes multinationales, les politiques de ‘conservation de la nature’, la place de la violence comme modalité centrale de la politique, les problèmes de croissance, de destruction des environnements, les contestations sociales, les réseaux de pillage de bois, l’économie pétrolière, les problèmes de déforestation qui ne peuvent être résumés au seul abattage des arbres, l’insécurité foncière, etc.

J’ai particulièrement apprécié l’article de Muriel Cote, dont est extrait le titre de cette note.

L’auteure met au centre de ses analyses « les relations sociales d’accès à la terre qui sous-tendent les droits fonciers » et les « processus d’inclusion et d’exclusion sociales » et nous rappelle que derrière le problème de soutenabilité de la production il y a des revendications politiques, dont l’atténuation des inégalités existantes, ce qui passe par des réformes agraires et la redistribution des terres. « les inégalités et l’injustice sociale ne sont pas les simples résultats mais bien les vrais facteurs sous-jacent des crises environnementales et économiques perçues, la vraie solution des problèmes en question consiste à combattre ces facteurs. »

J’ai de plus été intéressé par l’article de Tobias Girard « Polluer pour régner ? Affaires et conflits de poubelles à Marseille » et celui de Luis Martinez Andrade « Contribution de la théologie de la libération au débat sur l’écologie ».

Par contre, il me semble nécessaire d’éviter celui de Serge Guérin « Du care à la société accompagnante : une écologie politique du concret », pour son incompréhension de ce qu’est le genre et des apports que permettent des lectures genrées ( il indique « une lecture moins genrée est nécessaire »… parce « qu’avant le genre, c’est l’âge qui est en jeu » !!) et plus généralement par son contournement des apports des analyses féministes actuelles. Je trouve invraisemblable de ne pas mettre les rapports sociaux de sexe (de genre) au centre d’une étude un tant soit peu sérieuse sur le care.

Sur ce problème je renvoie au récent numéro de Travail genre et sociétés : Les individus font-ils bon ménage et en particulier à l’article de Geneviève Cresson « Le care : soin à autrui et objets de controverses » qui nous rappelle, entre autres, que « c’est un travail gratuit ou mal rétribué, peu valorisé symboliquement ou économiquement, dévoreur de temps et d’énergie, qui limite l’autonomie des femmes et leur disponibilité pour d’autres activités ou dimensions de la vie. »  Derrière le couple, les femmes

Le numéro se termine sur un entretien avec Nigel Crawhall sur l’organisation de peuples autochtones en Afrique.

Écologie & Politique N°42 : Les écologies politiques aujourd’hui (3) : Afrique

SciencesPo. Les Presses, La Ferté Saint-Aubin 2011, 186 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

La politique ou l’art des leurres

Leurrer, « attirer par quelque espérance pour tromper » selon le Littré. La question mérite d’être posée : en ce début de siècle, la scène politique ne serait-elle pas encore dominée par l’art des leurres ? Fin 2009, nous avions eu Copenhague, censée contenir le réchauffement climatique dans des limites supportables et dont le président Nicolas Sarkozy avait péremptoirement affirmé : « ce sera Copenhague ou rien ». Ce ne fut rien.

Business and Biodiversity ?

Un an plus tard, s’est tenue au Japon la conférence de Nagoya censée prémunir les Terriens de l’effondrement de la biodiversité, grande messe rassemblant quelque dix-huit mille participants accourus de cent quatre-vingt-treize pays. Quelques engagements ont été enregistrés à Nagoya, dont le plus notoire est sans doute l’extension des zones protégées de la planète. Avant la conférence, elles couvraient 10 % des surfaces terrestres et un peu moins de 1 % de celles de l’océan mondial. Le compromis de Nagoya porte à 17 % et surtout à 10 % les parts respectives des aires protégées terrestres et océaniques. A quoi il faut ajouter l’accord pour la création de l’IPBES (International Platform on Biodiversity and Ecosystem Service). Il s’agit d’une plate-forme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les écosystèmes, l’équivalent du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). La 65ème session de l’Assemblée générale des Nations-Unies vient de donner son feu vert le lundi 10 décembre à la création de ce groupe international sous l’égide du Programme des Nations-unies pour le développement (PNUD) sur le modèle mis en place pour le GIEC dès 1998.

Ces engagements ont été largement affichés comme des succès pour « la gouvernance mondiale de l’environnement », mais la plupart d’entre eux connaîtront des interprétations controversées en fonction des intérêts nationaux et surtout économiques et financiers escomptés par les grandes firmes qui se sont exhibées sans pudeur à l’occasion de Nagoya. Les résultats de la conférence ne seraient alors qu’un leurre de plus destiné à masquer l’absence de volonté politique pour préserver les fondamentaux de la vie sur Terre. Ce leurre est celui de la creuse rhétorique environnementale, déployée une fois encore ad nauseum, mais sous la bannière cette fois de grandes entreprises dont les engagements philanthropiques en faveur de la planète sont bien connus des amateurs de spots télévisés : BASF par exemple, numéro un mondial de la chimie, et pour la France, des champions de l’investissement socialement responsable (ISR) comme Areva, Total, ou encore Veolia. Nous avions cependant été prévenus, en France, puisque le 19 octobre s’étaient réunis, sous les ors du prestigieux Muséum national d’histoire naturelle à Paris, les dits champions du développement durable pour un colloque1 bien nommé Business and Biodiversity.

Quelle sera par exemple, en Europe, l’autorité politique qui s’engagera pour la protection des ressources halieutiques ou agricoles ? Alors que persiste une politique dominée par l’extension les subventions multiples à la pêche industrielle et à l’agriculture intensive, et cela en dépit d’une connaissance scientifiquement bien documentée des effets écologiques et sociaux délétères de ces activités, pourquoi ne pas avancer dès maintenant des solutions politiques s’inspirant des approches anthropologiques de terrain prônées par Elinor Ostrom2 ?

Cette professeure de sciences politiques, spécialiste de la gestion des biens communs, a partagé en 2009 le prix Nobel d’économie avec l’économiste Oliver Williamson. Ses travaux, comme le rappelle Alice Le Roy dans ce numéro d’Ecologie & Politique, tendent à démontrer que les bien communs au sens traditionnel (pâturages, zones de pêche), mais aussi contemporain (climat, connaissance), «  peuvent échapper à la surexploitation si ceux qui sont directement concernés par leur utilisation mettent au point des mécanismes institutionnels pour les gérer3 ».

Marketing gouvernemental contre urgence climatique

Autre leurre, celui déployé lors de la conférence de Cancun sur le climat, réunie avec un seul objectif, celui de faire oublier le fiasco de Copenhague. De ce point de vue, l’accord conclu à Cancun est bien un leurre puisque son unique vertu est celle d’exister et qu’un nouvel échec aurait été désastreux en termes d’image pour tous les gouvernements. Conférence à grand tapage pour quel résultat ? Qu’on en juge : aucun objectif contraignant en termes de réduction des gaz à effet de serre (GES) ; pour les pays développés, aucun autre objectif que ceux, dérisoires, de Copenhague. Il convient de rappeler que les engagements pris à Copenhague se solderaient par une hausse de la température terrestre moyenne de 4°C d’ici 2100, alors qu’une hausse dépassant 2°C consacrerait un désastre écologique et social d’une ampleur inédite pour des centaines de millions d’êtres humains.

Si l’on examine par exemple le cas des États-Unis, premier émetteur de la planète de CO2 par habitant, ils ne tiendront même pas leurs promesses minimalistes de Copenhague, le Sénat conservateur ayant repoussé la loi sur le climat proposée par Barack Obama4 ; l’Union européenne, minée par les oppositions internes, est dans l’incapacité totale de relancer toute dynamique vertueuse ; la triade Japon/Russie/Canada s’est opposée à toute nouvelle réduction de GES dans le cadre du protocole de Kyoto, prétendu contraignant pour les pays industrialisés ; quant aux grands pays émergents, comme la Chine et l’Inde, ils envisagent pour la première fois la possibilité de vérification de leurs actions en faveur du freinage d’un réchauffement désormais reconnu comme inéluctable ! S’agissant de la création à partir de 2020 d’un Fonds climat vert de 100 milliards de dollars annuels pour aider les pays pauvres à s’adapter au changement (ce qui constitue d’ailleurs l’aveu tacite de l’acceptation du réchauffement), la méthode pour abonder ce fond du premier centime n’est évoquée dans aucun document émanant de Cancun ! Les gouvernements ont donc déployé leur grand art du marketing dans la fabrication de leurres pour faire accroire à une soit-disant volonté de déployer une stratégie politique qui ne serait d’ailleurs autre que celle du laisser-faire.

La question est trop grave pour simplement se gausser de la propagande en faveur des petits gestes pour sauver la planète (éteignez la lumière en quittant une pièce ou bien fermez le robinet entre deux brossages de dents), entre deux pubs pour le papier recyclé ou bien l’achat de voitures faibles émettrices de carbone. Car cette propagande-là et ces réclames aussi sont des leurres au regard de la gravité de la « criminalité carbone » qui sévit en Europe depuis plusieurs années déjà et que douaniers et policiers évaluent d’ores et déjà au sein de l’Union à au moins 5 milliards d’euros seulement pour la fraude à la TVA des quotas5.

Le marché du carbone, nouvelle cible des mafiosi européens

Avec les scandales récurrents de l’accumulation des déchets dans la banlieue de Naples, on connaissait l’emprise de la mafia sur le marché des ordures en Italie. La pieuvre étend désormais ses activités tentaculaires au marché européen du carbone. L’affaire est peu connue car toute publicité donnée à la fermeture express du marché italien du CO2 début décembre 2010 aurait en effet voilé de noir le leurre de la conférence de Cancun. Et pourtant, le petit marché italien du carbone connaissait depuis plusieurs mois une croissance florissante. Qu’on en juge : en juillet 2009, 500 tonnes auraient été échangées par séance, 35 000 tonnes en septembre de la même année, avant de passer un million de quotas par jeudi en juillet 2010. Pour le seul jeudi 25 novembre 2010, le montant échangé atteint le sommet de 3,5 millions de tonnes. « Pour les anciens (sic) de la finance carbone, le diagnostic ne faisait plus guère de doute : volumes énormes + prix faibles = fraude à la TVA »6. La Guardia di Finanza, police financière italienne, soupçonne aujourd’hui la mafia d’avoir tout simplement détourné à son profit 500 millions d’euros du marché du carbone européen.

Et voici que l’on peut commencer à écrire l’étonnante saga des détournements de fonds en Europe à partir du trafic frauduleux des permis d’émission du carbone. Ainsi, Ioula Timochenko, l’ancienne égérie de la révolution orange en Ukraine est suspectée d’avoir détourné 300 millions d’euros de crédits d’émission ukrainiens avec la complicité de son ex-ministre de l’environnement. Ioula est pour l’instant assignée à résidence à Kiev. Quant aux États, ils sont eux-mêmes sur la sellette, comme la Hongrie qui a vendu deux fois les mêmes droits. Et sur certains marchés, estime Europol, « 90 % des échanges seraient purement et simplement bidons7 ». On peut ainsi constater que l’institution d’un marché de permis d’émission de CO2, précisément en Europe, dans le cadre du Système communautaire d’échange des quotas d’émissions (SCEQE) qui concerne six gaz à effet de serre est un leurre « double » dans la mesure où non seulement il n’entraîne aucune baisse significative des GES, mais de plus engendre une nouvelle espèce d’escrocs qui réalisent l’exploit d’accumuler des richesses illicites en échangeant tout simplement du vent !

Cet édifice complexe, fonctionnant au propre comme au figuré comme une véritable usine à gaz, repose sur un corpus de légitimation d’inspiration néoclassique8, en vertu du consensus selon lequel, dans le champ de l’environnement, tout peut et doit se mesurer par un prix sur un marché dont l’État est tout à la fois l’organisateur et le garant. Premier coup de force, puisque la réalité de l’environnement n’a pas de prix, l’État va s’employer à lui en donner un. Et second coup de force, puisque seul le marché peut donner un prix aux choses, l’État va créer ce marché. Il s’agit à cette fin d’imaginer que les biens environnementaux communs sont épuisés parce que livrés à l’avidité la consommation de tous, hors contrôle. Telle est la « robinsonnade » imaginée par Garrett Hardin dans son article sur la tragédie des communs9 publié dans la revue Science en 1968. Tel est le leurre métaphorique qui prétend fonder l’édifice pseudo-marchand incluant l’air que nous respirons et plus généralement l’ensemble de la biodiversité terrestre, dont nous sommes !

Edifice d’ailleurs mis en pièces par Elinor Ostrom qui a montré comment le respect de la ressource dans le cas de la propriété commune était préférable à la privatisation qui a l’effet inverse. En effet la théorie de Hardin qu’Elinor Ostrom désigne comme une « théorie de l’inaction collective,  prédit à son tour que les individus chercheront à profiter des effortscollectifs des autres sans y apporter de contribution. La conclusion [de Hardin] était qu’il fallait donc soit essayer d’imposer des droits de propriété privée, soit faire appel au gouvernement pour qu’il impose cette solution10. » Qu’il s’agisse de la protection d’un pâturage dans le village de Görbel dans les Alpes suisses, de changement climatique ou encore de protection de la propriété intellectuelle, les solutions préconisées par E. Ostrom parient sur un logique inverse et ont donc toujours pour préalable une étude approfondie du point de vue des acteurs impliqués. Plus généralement, elle écrit : « Je suis très heureuse que mes travaux circulent sur le Net, et je suis également contente d’y trouver beaucoup de recherches. Cela devrait nous obliger à adopter une attitude respectueuse vis-à-vis du travail de longue haleine fourni par d’autres11. »

La fin du « grand leurre » politique ?

Le grand leurre politique consiste à présenter l’État comme le garant suprême de l’intérêt commun. Par la répétition de ses propres mensonges, sa complaisance de nouveau riche à s’afficher avec les riches d’hier et d’aujourd’hui et son acharnement à ignorer l’ampleur des mouvements populaires qui s’opposaient à sa politique, le pouvoir sarkozyste a certainement contribué à effacer ce leurre. Paradoxalement, le milliardaire américain Warren Buffet l’avait cyniquement annoncé dès novembre 2006 : « Il y a une guerre de classe, c’est certain, mais c’est ma classe, la classe riche qui fait la guerre et nous sommes en train de la gagner12 » . La filiale française du consortium des dirigeants de ce monde a défait, jour après jour, la fable de « la réforme du capitalisme » inventée par le président Sarkozy dès les premiers mois de la crise financière et l’on a vite compris qu’entre la « racaille » des banlieues et celle du capitalisme financier, le choix était fait depuis longtemps, depuis toujours en réalité. Et contre ce gouvernement, simple factotum du capitalisme financier, les manifestants de l’automne 2010 donnèrent à leur bataille « la dimension d’une lutte sociale totale contre le néolibéralisme13 ».

C’est à nous de saisir et de désigner les liens réellement existant qu’engendrent le marché et ses serviteurs dans toutes les dimensions, humaines et naturelles, sociales et écologiques de la vie sur Terre. Ces liens, les classes dominantes ont su les tisser au cours des siècles, au prix de souffrances humaines inouïes et de destructions massives de nos habitats terrestres ; et pour elles et leurs idéologues, comme l’écrit Edgar Morin, « le marché a pris la forme et la force du destin aveugle auquel on ne peut qu’obéir14 ». Notre pari est inverse, celui de la créativité et de la coopération des forces trop dispersées qui s’opposent aux injonctions du développement dont le déchaînement irresponsable accélère la dégradation de la biosphère menaçant en retour l’humanité de l’homme. Et l’on peut penser avec Edgar Morin qu’en 2010 s’est affirmée une grande force de résistance « informatrice et démocratisante », en Chine comme en Iran, qui a finalement buté sur la violence étatique ; de même que le mouvement social de l’automne en France a provisoirement plié devant l’intransigeance du pouvoir.

Plus récemment en Tunisie, face au bouclage des médias traditionnels et à la censure des médias contrôlés en direct par le dictateur au pouvoir, sa police politique et ses séides du parti unique, la jeunesse a porté la contestation sur le Web, par la diffusion des images et le piratage des sites officiels. Ainsi, les « cybermilitants » ont précipité la chute du dictateur. Comme le confie Khaled, étudiant tunisien de 21 ans, « le soir de la mascarade de Ben Ali, la vitesse de circulation des messages a été multipliée par cinq. 120 personnes m’ont envoyé l’appel, que j’ai transmis à 300 contacts15. » Les messages des internautes ont bien entendu largement débordé les frontières du pays, puisque les Tunisiens se sont adressés à leurs amis de tous les pays voisins pour y faire reculer la peur face aux régimes autocratiques et corrompus de la région. Le message a été entendu en Égypte.Les jeunes Égyptiens ont pris le relais de leurs camarades tunisiens et enclenché un soulèvement populaire porté par l’exigence de liberté ; soulèvement dont le premier résultat tangible a été, le 11 février, la chute de Moubarak, symbole haï d’un pouvoir autoritaire et corrompu. En France même, ils ont contribué à la prise de conscience du cynisme de nos gouvernants qui, jusqu’au bout, ont soutenu les milices et les gangsters de la holding Ben Ali et de son État voyou, et ne se sont à aucun moment désolidarisés du régime ami qui régnait au Caire.

Au-delà et plus globalement, il ne faut surtout pas oublier la déferlante WikiLeaks, annonçant une guerre planétaire d’un type nouveau « entre, d’une part, la liberté informationnelle sans entrave et, d’autre part, non seulement les États-Unis […], mais un grand nombre d’États […], et enfin les banques qui ont bloqué les comptes de WikiLeaks16. »

Nul ne connaît le monde qui naîtra

N’est-il pas dépassé le rêve d’Eve Chiapello, que se constitue « une nouvelle nébuleuse réformatrice pour inventer le monde de demain17 » ? Une nébuleuse réformatrice ( selon elle) du capitalisme fondée sur la reconnaissance des limites écologiques du mode de croissance capitaliste et le succès du slogan de l’altermondialisme « Un autre monde est possible ». Voici que sous l’effet de la violence des politiques d’austérité naissent, en Europe et sur tous les continents, des mouvements sociaux qui délégitiment les injustices du système capitaliste et dont l’imagination ouvre la voie à de nouvelles possibilités d’action pour un avenir écologiquement viable et socialement juste ; et au-delà, ces mouvements font éclater les bulles et les leurres mystificateurs agités par les portes-parole ventriloques du système politique injuste, sclérosé, aveugle et souvent répressif qui nous domine, presque partout dans le monde. Le slogan « Je lutte des classes », lu dans les manifs de l’automne, laisse bien augurer de ces « issues inimaginables que l’histoire dévoile en se faisant » qu’évoquait Roland Barthes18 au siècle dernier.

Le 12 février

Jean-Paul Deléage : Éditorial du numéro 41 de la revue Écologie & Politique

1 A. Sinaï, «  Le faux nez de la biodiversité », Le Monde diplomatique, décembre 2010.

2 E. Ostrom, Governing the Commons. The Evolution of Institutions for Collectives Actions, Cambridge University Press, 1990; Gouvernance des biens communs, De Boeck, 2010.

3A. Le Roy, « Entretien avec Elinor Ostrom »,

4 C. Lesnes, « Climat, l’objectif américain contesté au Congrès. Les républicains s’opposent à la baisse, par voie réglementaire, de 17 % des gaz à effet de serre », Le Monde, 12 janvier 2011.

Quatre sénateurs républicains avaient déjà en décembre adressé une missive à Hillary Clinton lui enjoignant de ne pas verser les 3 milliards de dollars que Washington avait promis au titre de « fast start », au motif que les preuves avancées par le GIEC « sont exagérées ou simplement fausses ».

5 Voir l’éditorial de L’Usine à GES, 73, décembre 2010.

6 A. Tilly, « Le carbone a la côte. Camorra du jeudi », L’Usine à GES, 73, décembre 2010.

7 Editorial de L’Usine à GES, décembre 2010.

8 F. Boccara, « Economie et écologie. Où en est-on ? », La Pensée, 363, juillet/septembre 2010, p. 53-69.

9 G. Hardin, « The Tragedy of the Commons », Science, vol. 162, no. 3859, 13 decembre. 1968, p. 1243-1248.

10 A. Le Roy, article cité.

11 Ibid.

12 La citation a été exhumée par Ben Stein, « Class Warfar, Guess Which Class Is Winning », The New York Times, 26 novembre 2006.

13 P. Dardot et C. Laval, « Le retour de la guerre sociale », Tous dans la rue, le mouvement social de l’automne 2010, avec une superbe préface de Gérard Mordillat, Seuil, 2011.

14 E. Morin cite ce proverbe turc : « Les nuits sont enceintes [et nul ne connaît le jour qui naîtra] », Le Monde, 9-10 janvier 2011.

15 Cité par I. Mandraud, « En Tunisie, la révolution en ligne », Le Monde, 18 janvier 2011.

16 E. Morin, article cit.

17 E. Chiapello, « Une nouvelle nébuleuse réformatrice pour inventer le monde de demain », Le Monde, 16 juin 2009.

18 J.-M. Durand, « Tous dans la rue : pas de retraites pour le peuple français », Les InRocks, 8 janvier 2011.