Archives de Catégorie: Philo…

Les Lumières en question. À propos du livre de Jonathan Israel, Une révolution des esprits. Les Lumières radicales et les origines intellectuelles de la démocratie moderne

Cet ouvragei, synthèse d’une œuvre monumentale de quatre volumes de 1 000 pagesii, dont seul le premier a été traduit en français, permet d’entrevoir la nature encyclopédique du travail effectué par l’auteur, professeur aux États-Unis à l’Institute for Advanced Studies de Princeton. L’intérêt d’une synthèse, surtout quand elle est effectuée par l’auteur lui-même, est qu’elle permet d’aller à l’essentiel de sa pensée et facilite donc la discussion de la thèse avancée et de la méthode employée. Lire la suite

Heureusement qu’à 17 ans, je n’ai pas compris…

Sur ma première dissertation, le professeur de philosophie barra le mot « inatteignable » et écrivit dans la marge « inaccessible ». C’était, à l’évidence, une faute de français. Depuis lors, et jusqu’à aujourd’hui, je sursaute quand j’entends, à la radio ou ailleurs, le mot interdit. Lire la suite

Colporteuse, ou l’épreuve de l’histoire

Avec l’aimable autorisation de l’auteure

Colporteuse1

Colporter, c’est se déplacer ; c’est avoir un baluchon, plein de marchandises. Colporter, c’est n’avoir que son corps pour se transporter, pour voyager, soit parce que les moyens manquent, soit parce que le but du voyage nécessite une forme singulière de parcours. Colporter, c’est tracer son chemin. Ici, il s’agit d’un parcours dans la pensée féministe.

La colporteuse du féminisme, figure contemporaine, pratique le parcours individuel dans une histoire collective, à ce moment de l’histoire-là, celle en train de s’écrire à la fin du XXème siècle, au début du XXIème siècle. Lire la suite

Scruter des mots et des secrètes anfractuosités des textes

Ivan Segré est un philosophe et un talmudiste, deux domaines où mes connaissances sont limitées, et encore plus pour le second. Par ailleurs, je n’ai pas un regard aimable sur Alain Badiou qu’il cite ou critique (Comment oublier l’Albanie, les exactions rouges culturelles, le génocide des khmers rouges, etc ?).

C’est aussi un conteur remarquable. Il convient de lire attentivement sa vision du film Triple 9 de John Hillcoat et le récit concernant son oncle Victor – et son « irrémissible étrangeté » – pour être pris-e dans une mise en abime intellectuelle… Lire la suite

Les amis de nos amis

Avec l’aimable autorisation de l’auteure

Les amis de nos amis seraient-ils nos amis ?1 en principe, oui ; en réalité, c’est incertain. Lors du tournant révolutionnaire, des hommes adhèrent à la société des amis des noirs et sont favorables à une émancipation, radicale ou modérée, des femmes, par exemple Condorcet ou l’abbé Grégoire. Ils s’intéressent même à d’autres groupes d’opprimés, à d’autres amis les protestants, les juifs, mais eux seuls font le lien entre ces divers « amis », dont les oppressions tiennent au sexe, à la couleur, à la religion. Dès lors pourtant, les alliances se noueront et se dénoueront de groupes à groupes, de minorités à minorités, dit-on aujourd’hui, non sans humour. Car l’époque moderne est celle des frères plus que celle des pères, celle de l’appel à la fraternité plus que celle de la reconnaissance de l’autorité ; soit. Les frères, justement, supposent que les amis de nos amis sont nos amis ; mais précisément, c’est une supposition, une théorie, car les frères savent aussi s’entre-tuer. Lire la suite

Il ne s’agit pas d’attendre, mais, par l’action rebelle, de hâter le millénium

lowy-couv1663-703x1024« LA LITTERATURE PEUT-ELLE CONTRIBUER de façon significative à la connaissance de la réalité sociale ? Peut-elle même apporter des éclairages qui vont au-delà des acquis des sciences sociales ? »

Ma réponse est indéniablement oui. Si je pense, en premier lieu, aux littératures sur les camps de concentration et les génocides, je pourrais aussi parler de Marcel Proust cité par les auteurs, ou de ce roman de Marguerite Duras, relu récemment, « Le square », vous-ne-pouvez-pas-savoir-ce-que-cest-que-de-netre-rien/« Le texte littéraire nous fait connaître le réel autrement que les documents et les analyses historiques et sociologiques ».

Erwan Dianteill et Michael Löwy précisent que leur approche ne relève pas de la sociologie de la littérature, que les œuvres seront analysées comme « des révélateurs de certains faits sociaux ». Pour les auteurs, des textes peuvent permettre de mieux comprendre la réalité sociale que des travaux de sciences sociales. « C’est donc bien en tant que sociologues que nous jugeons les limites de la sociologie ! » Lire la suite

Témoigner de l’unicité irremplaçable de tout être humain

destin-gag-couv-667x1024« Il s’agit dans ce livre de la destinée d’un citoyen ­français d’origine allemande et de confession protestante que Hitler fit juif. »

Dans sa préface, l’auteur parle de l’enfance, d’une mystérieuse interdiction d’exister, de conversations de parents « que les enfants comprennent toujours, sans savoir au juste ce qu’ils comprennent », du temps de l’interdiction « aux les juifs de s’assoir sur les bancs, de fréquenter les jardins publics ou les restaurants », des Pimpf (cadets des jeunesses hitlériennes), des enfants du national-socialisme, des enfants « juifs », des cibles de choix de l’extermination, de l’apprentissage irrévocable d’une condition subie, de témoins irréductibles de l’humanité. Le titre de cette note est un extrait de la préface. Lire la suite

Le voile, le burkini et l’impureté de l’Histoire

Claude Lévi-Strauss, dernière page des Structures élémentaires de la parenté : « Mais la femme ne pouvait jamais devenir signe et rien que cela, puisque, dans un monde d’hommes, elle est tout de même une personne, et que, dans la mesure où on la définit comme signe, on s’oblige à reconnaître en elle un producteur de signes. » Lire la suite

Leçon inaugurale, prononcée le 11 juillet à Montpellier à l’occasion des trente ans des rendez-vous de Pétrarque par Michèle Riot-Sarcey

 

Le prix qu’ont bien voulu m’accorder France Culture et le Monde me vaut de me présenter devant vous. J’en suis ravie autant qu’étonnée, car il n’est guère habituel qu’un livre d’histoire soit couronné en tant qu’essai.

Je ne suis pas une familière de ces expositions publiques, tout en ayant déjà une longue vie d’intervention et d’engagement dans différents lieux d’échanges et de réflexions collectives, autant intellectuels que politiques.

Merci à toutes celles et ceux qui m’ont lu. Et merci à vous d’accepter de m’écouter. Avant tout chose je voudrais dédier ce prix à Philippe Ivernel qui vient de nous quitter. Philippe Ivernel grand germaniste, traducteur de Walter Benjamin, était une de nos chevilles ouvrières au sein du petit groupe avec lequel je travaille depuis de nombreuses années sur les écrits du penseur de l’histoire. Lire la suite

Faire de nouveau danser des rapports figés

v_9782718600314Il ne s’agit pas d’un exposé systématique sur l’Ecole de Francfort. Le propos de cet ouvrage est limité. Comme l’indique Jean-Marie Vincent : « Il s’agit de reconstruire le mouvement profond qui anima le travail des fondateurs du courant et de montrer les problèmes auxquels ils furent confrontés sans s’étendre sur le détail ». Lire la suite

Michèle Riot-Sarcey en ouverture des XXXe Rencontres de Petrarque

 

Leçon inaugurale prononcée le 11 juillet par l’historienne Michèle Riot-Sarcey, lauréate du Prix Pétrarque de l’Essai France Culture-Le Monde 2016 pour son livre « Le procès de la liberté, Une histoire souterraine du XIXe siècle » publié aux Editions La Découverte.

http://www.franceculture.fr/emissions/les-rencontres-de-petrarque/debattre-30-ans-de-debats-qui-ont-marque-la-france

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Voir note de lecture : linsurrection-ouvre-le-devenir-social-vers-un-possible-inimaginable-jusqualors/ et entretien publié avec l’aimable autorisation de l’auteure
 et de la ContreTemps : la-reference-au-passe-est-le-moteur-de-lhistoire/.

A propos d’un philosophe incompris et qui voulait l’être, Wittgenstein

Sésame ouvre-toi

9782707189509Wittgenstein fait partie de cette petite cohorte de philosophes – on se demande même si ce qualificatif convient lui qui se targuait de n’avoir pas lu Aristote – qui se présentent au lecteur comme illisible. Il répétait que personne ne pouvait comprendre ses écrits faute de clés nécessaires. Une de ces clés, pour lui, était dans l’esprit du lecteur. Son argumentation est souvent « minimum ». Il donne à lire le résultat de ses tribulations conceptuelles. Il faut donc avoir l’illumination de la découverte. Lire la suite

Sortir des modèles de logique linéaire et du déterminisme de causalité 

couv_calame_urgence_climatique_web-25566« À l’âge de l’anthropocène, les indispensables rapports des hommes avec leur environnement sont à concevoir non pas en termes de relations avec un écosystème divinisé en Terre, mais comme interaction sociale avec des écologies modelées par les pratiques techniques et sémiotiques des hommes.

C’est au dix-septième siècle, notamment avec Descartes, que naît le concept moderne de « nature » : une nature-objet soumise à la raison de l’homme. Une tradition tenace, européocentrée, fait remonter l’idée de « nature », comme domaine à exploiter, au concept grec ancien de phusis. Dans cette mesure, elle l’oppose à l’idée de « culture ». Qu’en est-il au juste ? La question est stratégique au moment où l’urgence climatique exige de s’interroger sur l’impact des activités humaines sur une nature désormais envisagée comme éco-système. Quelles causes ? quelles conséquences ? quelle alternative ? Lire la suite

Contre la réduction de la politique

couv_3045.png« Ce livre collectif, issu d’un colloque international tenu en 2014 à Istanbul, discute les thèses d’Étienne Balibar, publiées dans Violence et civilité. Il constitue à la fois une introduction à la pensée actuelle d’un philosophe majeur, et une contribution originale à la réflexion sur les formes contemporaines de la violence et de la politique ». Lire la suite

Il n’y a pas de « toust temps »…

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Un recueil de textes sur les femmes citoyennes, les femmes artistes, les « quelques », les « toutes », les « chacune »…

Après la Révolution, « on rompt avec une idée de l’égalité des sexes qui se contenterait d’être possible grâce à la liberté d’un petit nombre. Dès lors, la rigueur mathématique s’applique en toute logique, par l’addition (toutes) et par le dénombrement (chacune). Seul le chiffre fait preuve, mot de comptable, disais-je au moment politique de la parité. Pourquoi, en effet, ne pas penser ainsi l’émancipation des femmes ? Cela va de soi qu’il est hors de question que le matérialisme comptable suffise ; simplement il est clair qu’il empêche de mentir ». Lire la suite

« À rebours » : préface de Geneviève Fraisse à l’ouvrage de Carole Pateman : Le Contrat sexuel (1988)

Avec l’aimable autorisation de la préfacière

Ce livre est l’énoncé radical d’une interprétation globale de l’histoire de notre modernité : le contrat social, pensé à partir du xviie siècle, se fonde sur un contrat sexuel. Ce contrat sexuel doit être dévoilé, après avoir été occulté par cette pensée contemporaine. Car il est une clé de l’histoire du contrat social. Il explique la déliaison entre société civile et société domestique. Et il permet, ainsi, a contrario, de comprendre le tout social. Reprenons donc cette histoire… Histoire escamotée, dit Carole Pateman, histoire qu’elle décide de raconter. Ce livre est le récit d’une histoire reconstituée. Lire la suite

L’art du saut de carpe, du punch du kangourou, de la discrétion de la gazelle et l’innocence de la colombe

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Lire «
 Argument », ouverture précieuse de l’ouvrage, ici publiée avec l’aimable autorisation des Editions Lignes : extrait-de-louvrage-divan-segre-lintellectuel-compulsif-argument/

« L’antisémitisme était une forme singulière du racisme, le nouvel antisémitisme est une forme singulière de l’antiracisme ».

Réfléchir au poids des mots, aux sens implicites et explicites, laisser ouverte les fenêtres aux éclairages à venir de l’auteur. Lire la suite

Ce qui ne devrait pas être, pas exister, néanmoins est, existe

9782841747184FSFrançoise Armengaud propose un parcours et des réflexions sur des poètes, sur leurs regards sur la souffrance animale. (Voir présentation du livre et poètes cités: francoise-armengaud-requiem-pour-le-betes-meurtries/)

Un requiem, car « Hors le cadre de la tradition religieuse, le Requiem devient l’expression collective et publique d’un chagrin partagé et de l’intention d’honorer des êtres disparus qui méritent hommage, ou dont l’assassinat appelle justice ». Lire la suite

Le travail théorique comme partie constitutive de l’action politique


Je me limite à la présentation du numéro et à un article, n’ayant pas les compétences pour parler de l’ensemble des analyses.

Dans leur présentation, Sonia Dayan-Herzbrun, Nicole Gabriel et Eleni Varikas parlent de rechercher dans l’œuvre de Theodor W. Adorno ce qui « peut contribuer à penser le genre d’une manière à la fois critique et renouvelée ». Elles mettent, entre autres, l’accent sur les procédés de catégorisation-infériorisation, le concept de « nature féminine » comme « stigmate d’une mutilation sociale », les rapports de force et « la souffrance qui s’y trouvent accumulés », le caractère systématique de l’oppression des femmes et de la hiérarchie des sexes, la singularité irréductible de chaque rapport de domination et leur imbrication, les impasses d’un penser de l’identité qui tend à subsumer les rapports de domination « sous la catégorie générale de « différences » ou d’« exclusions ». », la critique de l’essentialisme ou la fuite hors de l’historicité et des contraintes des rapports sociaux, le caractère non conclusif de la pensée, la réalité excédant le concept… Lire la suite

Entre déni et désir, qu’est-ce que la grossesse ?

D’abord, les philosophes. La grossesse les intéresse. Dès Platon, on s’en souvient, ils pratiquent l’accouchement de la pensée, l’engendrement de la connaissance. Accoucher, engendrer, la grossesse retient l’attention quant à sa finalité. Grâce à ce processus de transformation, la vérité est, serait accessible… Mais, bien plus tard, quand Nietzsche reprend la métaphore, il s’agit de se placer en amont, de marquer le temps d’attente impliqué dans la grossesse, le devenir plus que le résultat. Créateurs et procréateurs sont les « amis du devenir », lit-on dans Zarathoustra. De l’accouchement à la grossesse, de la vérité sûre d’elle de l’Antiquité à la vérité aléatoire du monde contemporain, mieux vaut s’en tenir à un moment de l’histoire qu’à une résolution affirmative. Bien sûr, on note que la métaphore de la grossesse est emprunté par les hommes philosophes au réel des femmes gestatrices. Comme toute métaphore, elle est extraite du contexte de l’image empirique. On ne commentera pas, ici, ce transfert d’un sexe à l’autre… Lire la suite