Archives de Catégorie: "juif" /yiddishland

La sacralisation du mythe du sang et de l’origine contre les décisions libres et volontaires

Les transferts de population, l’étrange histoire de « juifs noirs vivant en Afrique », la normalisation religieuse par l’Etat d’Israël d’éthiopien·nes « à la judéité suspecte » en regard à l’hostilité particulière du « judaïsme » au métissage.

Tidiane N’Diaye présente l’historique d’un exode moderne, « le retour d’une tribu juive perdue en terre africaine », les débats autour de ces populations, les conditions de transfert et les réalités sociales d’un accueil très particulier. Lire la suite

Pincus and the Pig : A Klezmer Tale


L’Orchestre de Shirim Klezmer – Glenn Dickson (clarinette), David Harris (trombone), Brandon Seabrook (banjo, mandoline), Michael McLaughlin (piano, accordéon), Jim Gray (tuba), Eric Rosenthal (batterie) – et Maurice Sendak le narrateur.

Le texte est en anglais (mais même si, comme moi, vous ne maitrisez pas suffisamment cette langue, vous en comprendrez le sens global) égrainé de mots en yiddish et avec l’accent adéquat pour rendre toute sa saveur à ce conte. Lire la suite

Yiddish-Anarchist song « In ale gasn/Hey, hey, daloy politsey ! » (« Down with the Police »)

Merci à Sylvain

Pour notre liberté et la vôtre !

L’antisionisme fut d’abord et avant tout un courant majoritaire dans les populations juives du Yiddishland, qui se pensaient chez elles en Pologne comme dans l’ensemble de l’Europe de l’Est.

L’antisionisme, contrairement aux allégations de certain-e-s, n’était et n’est pas une forme d’antisémitisme. Lire la suite

Que sont les lendemains des empires devenus ?

Le livre de Katherine Fleming concerne l’histoire des communautés juives ayant vécu dans ce qui est aujourd’hui l’état grec. Etat récent puisqu’à sa création (1833) il ne comprend ni la Crète, ni les iles ioniennes, ni le Dodécanèse ni les provinces au nord d’une ligne Arta-Volos et qu’il est, et restera longtemps, sous la tutelle des « grandes puissances » (déjà !) et n’atteindra ses limites actuelles qu’en 1947. L’intérêt du livre réside dans sa volonté de ne pas se limiter à ce qui fait l’exceptionnalisme de la situation grecque, l’existence de Thessalonique (à l’époque ville ottomane) la « Jérusalem des Balkans », où la communauté juive était majoritaire tant sur le plan démographique que sur le plan « culturel », mais d’insister sur la diversité des situations : « Romaniotes » installés en Grèce avant la christianisation de celle-ci, grécophones, jouant un rôle économique important dans des villes comme Ioannina (Epire) ou Corfou et « Séfarades » expulsés d’Espagne en 1492 dominants à Thessalonique. Lire la suite

Continuités et discontinuités dans l’histoire « juive »

question_juive3bDe la préface de Michel Warschawski, preface-de-michel-warschawski-au-livre-dilan-halevi-question-juive-la-tribu-la-loi-lespace/ publiée avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, je ne souligne que certains éléments dont la discontinuité entre l’histoire des juifs et des juives et celle du colonialisme sioniste en Palestine, la réalité d’une communauté ou entité nationale juive-israélienne. Il me semble cependant préférable de parler d’entité nationale israélienne, non pour nier sa composante très majoritairement juive (personnes se considérant comme juif/juive), mais plutôt pour prendre en compte des complexités non réductibles aux (auto)-assignations « identitaires ».

« Mais après cette relecture de Question juive, j’ajouterai que les communautés juives à travers le monde, y compris celle d’Israël, sont elles aussi en manque d’une réflexion sur l’existence juive, qui soit à la fois historique et ancrée dans les contingences du présent, un travail de fond sur la question juive, ou plutôt les questions juives à l’aube du troisième millénaire. Question juive d’Ilan Halevi devra être le point de départ d’une telle démarche ».

Suit une très belle préface d’Enzo Traverso, preface-denzo-traverso-au-livre-dilan-halevi-question-juive-la-tribu-la-loi-lespace/, publiée avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse. De cet riche texte, je n’indique que certains éléments : à commencer par la contextualisation de l’expression « Question juive », « A l’époque de l’essor des nationalismes, la « question juive » s’ajoute à nombre d’autres questions nationales qui traversent le vieux monde, de l’Allemagne à l’Italie, de la Pologne à l’Irlande ». Comme le souligne le préfacier, son statut est cependant singulier, elle ne désignait pas une revendication nationale mais « elle concerne les juifs en tant que minorité dont l’émancipation n’est pas encore partout achevée, ou reste contrastée par l’antisémitisme ». Lire la suite

Je fais partie de la cohorte de celles et ceux à qui « la vie ne suffit pas »

9782234077904-001-x_0Je m’attarde sur la belle introduction. Le titre de cette note est inspiré d’une phrase de l’auteure. Dans « Les figures du trébuchement », Régine Robin parle de ses parents, des noms, du yiddish, « C’était leur langue, la seule qu’ils maîtrisaient totalement, dans laquelle ils pensaient, aimaient, rêvaient », de la seconde guerre mondiale, du lien qu’elle établi « quelque chose du yiddish avait partie liée avec la mort ». Lire la suite

Préface d’Enzo Traverso au livre d’Ilan Halevi : Question juive – La tribu, la loi, l’espace

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

La « question juive » entre shoah et colonialisme

question_juive3b« Question juive » : cette expression apparaît au 18e siècle, lorsque les partisans des Lumières commencent à discuter sur les moyens de « rendre utiles » les juifs au sein des sociétés européennes. C’est le sens des propositions de l’Abbé Grégoire en France et du haut fonctionnaire de la Cour prussienne Wilhelm von Dohm. La formule devient d’usage courant un siècle plus tard, quand elle prend deux significations distinctes, voire antinomiques. À l’époque de l’essor des nationalismes, la « question juive » s’ajoute à nombre d’autres questions nationales qui traversent le vieux monde, de l’Allemagne à l’Italie, de la Pologne à l’Irlande. Son statut est singulier, car elle ne désigne aucune revendication nationale, mais elle concerne les juifs en tant que minorité dont l’émancipation n’est pas encore partout achevée, ou reste contrastée par l’antisémitisme. Dès la fin du 19e siècle, le sionisme se l’approprie en présentant les juifs d’Europe comme une nation irrédente1. À côté de cette acception, il y en a cependant une autre qui, en transcendant les frontières de l’histoire, donne à la « question juive » un caractère quasi ontologique en la déduisant de l’existence même des juifs. Pour les nationalismes fin-de-siècle, les juifs sont des corps étrangers et nuisibles incrustés au sein des peuples européens. La « question juive » a donc deux visages : d’une part, celui analysé par Abraham Léon et Jean-Paul Sartre dans leurs essais qui paraissent avec ce titre en 19452 ; d’autre part, celui du sinistre « Commissariat aux questions juives » du régime de Vichy, placé sous la direction de Louis Darquier de Pellepoix. La « question juive » étudiée par Ilan Halevi dans cet ouvrage, écrit plus de trente ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, est plus large et complexe, puisqu’elle intègre la naissance d’une « question palestinienne », les deux étant intimement liées. Lire la suite

Préface de Michel Warschawski au livre d’Ilan Halevi : Question juive – La tribu, la loi, l’espace

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

question_juive3bQuiconque a connu Ilan d’un peu près sait qu’il était porteur d’identités nombreuses et a vécu de nombreuses vies. Et pourtant, on a toujours et encore des surprises.

Ilan et moi avons été amis pendant plus de quarante ans, mais c’est aujourd’hui, en relisant Question juive que je découvre encore une autre facette, qui m’avait échappée pendant des décennies. Je l’avais pourtant lu au moment de sa publication, sans doute un peu rapidement et superficiellement, m’imaginant qu’il n’aurait rien de nouveau à m’apprendre sur un sujet dont j’avais déjà fait un mémoire au cours de mes études universitaires. Et voilà que Mariam, sa fille, m’a demandé d’écrire une préface pour sa réédition. Moins arrogant que pendant ma jeunesse, je viens de relire l’ouvrage, du début à la fin, et je découvre encore un Ilan. L’expert en histoire juive. Lire la suite

La belle Epoque, de toute évidence, n’était pas « belle » pour tout le monde

000207885« L’immigration juive s’inscrit dans un processus dont les conséquences dépassaient de loin le monde juif »

Dans son introduction, Nancy Green parle d’histoire, « insérer l’histoire de la diaspora dans l’histoire sociale et économique des pays d’accueil », de groupes sociaux constituant les communautés, d’histoire des travailleurs immigrés…

« Je me propose de réexaminer l’immigration juive des temps modernes, afin d’étudier les immigrants dans une autre perspective. Plutôt que de m’en tenir à des conflits entre autochtones et immigrés juifs, je préfère montrer que le mouvement ouvrier juif est la conséquence de la condition même d’immigré. Je m’intéresse donc aux immigrés juifs comme travailleurs et à leurs luttes socio-économiques avec leurs patrons eux-mêmes immigrés, bien plus qu’à leurs conflits politiques ou institutionnels avec la communauté juive française » Lire la suite

Usages extérieur et intérieur du secret

9782713224201FSComment, face à la stigmatisation, une identité se constitue-t-elle ? A travers le cas des marranes dans l’Espagne des XVIe-XVIIIe siècles, Natalia Muchnik montre que l’individu prend sens dans une unité sociale soudée par une mémoire et des pratiques partagées. Ces chrétiens, pour la plupart descendants des juifs convertis au XVe siècle, accusés par l’Inquisition de judaïser en secret, ont développé une identité de groupe.

Si la répression inquisitoriale et la clandestinité sont fondamentales pour sa cohésion, la société marrane a ses propres dynamiques. Fragilisée par sa diversité interne, sa mobilité spatiale et la labilité de ses pratiques religieuses, elle a multiplié signes et discours d’appartenance. Les codes qui caractérisent cette société secrète, l’hostilité au catholicisme ou les mythes de l’origine, sont autant d’éléments que le crypto-judaïsant mobilise et agence.

Car plus que le contenu des rituels, c’est le processus de ritualisation extrême du quotidien qui forge la société marrane ; le sacré semble partout. L’ouvrage, tel un kaléidoscope, multiplie les points de vue sur les modes d’affiliation. Le marrane dispose ainsi de plusieurs identités potentielles qu’il alterne selon les situations et les interlocuteurs. Plutôt qu’un déchirement entre deux religions, il révèle la fragmentation de soi et l’impossibilité de dissocier l’individu des rôles qu’il tient.

Il témoigne, en somme, d’une pluralité inhérente à tout être humain et du caractère illusoire d’une identité homogène.

De ce livre érudit, je n’indique que certains éléments.

En introduction, Natalia Muchnik parle, entre autres, de la parole des acteurs/actrices « pour définir leur conception de soi et du groupe », des manières de dire et de faire participant à la construction d’une identité individuelle et collective, du sentiment d’appartenance, du partage des intérêts, d’écart à la norme, de la validité des procès inquisitoriaux « pour lire le vécu marrane », des pratiques crypto-judaïsantes, des processus de sacralisation et de ritualisation du quotidien, de la part du rituel versus part du spirituel, de pratiques sociales, d’identité « avant tout relation avec un Autre pluriel », de  « judéoconvers », de « vieux chrétiens », de « juifs de la diaspora »…

L’auteure souligne aussi les statuts de « limpieza de sangre (pureté de sang) » adoptés dans la péninsule ibérique, les frontières internes à la population, la double stigmatisation des judéoconvers, le critère de pureté, la mémoire partagée, les autres minorités, le fait d’être « honni mais néanmoins intégré », la naçao, la construction identitaire et ses « rapports à l’espace et au temps, historique ou mémoriel, passé ou futur »…

Dans les différents chapitres, Natalia Muchnik analyse « L’être contre. Se poser en s’opposant », « L’être avec. Appartenance communautaire et identité collective », « Le marrane-mosaïque », « Le deuil de l’un ? », « Les enjeux de la mémoire. La définition verticale de l’être », « La diaspora virtuelle. La définition horizontale de l’être », « L’eschatologie marrane ou le futur créateur ».

J’ai notamment apprécié les parties sur le renversement du stigmate, l’usage du secret, un repas « pour faire corps », le brouillage des frontières du sacré, la répression structurante, la place des femmes et des jeunes filles, celle du sang, les noms, la mémoire et l’accommodement au temps, l’invention d’une tradition, le territoire marrane, « le messie pas encore venu »…

Un livre qui ne parle pas que d’un monde disparu, mais interroge les constructions de soi et les imaginaires, les arrangements individuels et sociaux, les traces et les vies sous les masques, les contradictions et les mouvances des identités, les espérances et leurs expressions sociales et religieuses…

En complément possible :

Ronaldo Correia de Brito : Le don du mensonge : Il y a longtemps que j’ai perdu le goût innocent de prendre un bain de pluie

Nathan Wachtel : Mémoires marranes : on-ne-mangeait-pas-de-porc-ni-de-lapin-ni-de-crustaces/ et La foi du souvenir, Labyrinthes marranes

Natalia Muchnik : De paroles et de gestes

Constructions marranes en terre d’inquisition

Editions EHESS, Paris 2014, 286 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Les dimensions intimes de l’histoire d’un « monde perdu »

003358823Mémoire, mémoires, « La guerre d’Algérie était cachée dans les plis de ma mémoire d’enfant » ; la langue, les langues, français, hébreux, arabe « je parlais arabe à la maison, avec ma mère » ; une suite plus biographique au livre Les trois exils Juifs d’Algérie (voir en fin de note)… « L’enfance est comme hors temps, un bloc où tout se mêle »

Une si longue histoire, la présence juive précédant celle des arabes, le statut de dhimmis, les décrets Crémieux en 1870…

Constantine, deux villes, l’une judéo-arabe, l’autre européenne, la séparation communautaire, puis le début de la migration vers l’autre quartier, « un signe avant-coureur d’une transformation de l’espace judéo-arabe »…

L’école, les écoles, les « inégalités juridiques, politiques, sociales et économiques dans l’Algérie coloniale des années 1950 », un monde de « préjugés ancestraux »…

En commun, les langues, les mélopées de prière, les parentés musicales, les traditions culinaires, la vie judéo-musulmane, « Mais je me vivais comme Français »…

Le désir d’émancipation, de conquête d’égalité et l’attachement aux « traditions » dont la pratique de la langue arabe…

Benjamin Stora insiste sur les impacts à court et long terme de la « naturalisation collective » des juifs et juives d’Algérie par le décret Crémieux d’octobre 1870.

L’auteur parle de la double séparation, femmes et hommes, « Juifs et musulmans », de la famille, des traditions, de l’Algérie berbère et juive profondément religieuse, de la France si proche et si lointaine, de l’école de la République comme lieu de permissivité, de l’abrogation du décret Crémieux par le gouvernement de Vichy, de la possible transgression des lois religieuses (savoureuse devanture de la pâtisserie de Jost), du cinéma, des quartiers séparés, de la richesse des Européens enviable et inaccessible, des douceurs culinaires orientales…

La guerre, la non-publication des communiqués du FLN s’adressant à la communauté juive, le choix de la France « émancipatrice » et le refus de partir, la dualité identitaire, le durcissement des comportements, « le basculement irréversible vers l’Algérie française »…

L’accentuation, la confirmation de la séparation, cette séparation commencée antérieurement, du statut au social, la mobilité « paradoxale », l’« occidentalisation sur place »…

L’exil, l’appartement nettoyé et fermé à clé comme pour un départ en vacances, exil mais « ils ne se vivaient pas comme des immigrés, des réfugiés, mais comme des Français jetés dans l’exode », la France, la découverte du salariat comme « nouvelle forme de socialisation », l’assimilation, la dissimulation des origines juives et orientales…

L’élargissement des possibles, l’addition des « racines », l’allégement du poids communautaire, Mai 68, une autre histoire…

Un livre de mémoires, « mémoire vive et douloureuse », les aspects contradictoires de l’insertion sociale juive dans ses milieu judéo-arabe et français. Les identités troublées et mouvantes…

« Lorsque ma mère est décédée en 2000, j’ai retrouvé au fond du tiroir de sa table de nuit le trousseau de clés. C’était bien celui de l’appartement de Constantine, qu’elle avait toujours conservé. Comme les histoires de marranes qui emportaient dans le Nouveau Monde les clés de leur maison d’Espagne, de l’Andalousie perdue ».

Parmi les autres ouvrages de l’auteur :

Voyages en postcolonies : Viêt Nam, Algérie, Maroc, le-regard-de-lexil-permet-de-voir-avec-precision-ce-qui-echappe-a-la-formulation-savante/

Le 89 arabe. Réflexions sur les révolutions en cours, Dialogue avec Edwy Plenel, Être sur une frontière imaginaire, au croisement de plusieurs mondes du Sud et du Nord, reste cependant un atout pour la connaissance comme pour l’action

Les guerres sans fin. Un historien, la France et l’Algérie, Un regard neuf mais pas vide

Les trois exils Juifs d’Algérie, Une autre histoire et pourtant des exils

Avec Mohammed Harbi : La guerre d’Algérie, Algérie : de nouveaux éclairages

Benjamin Stora : Les clés retrouvées

Une enfance juive à Constantine

Un ordre d’idées – Stock, Paris 2015, 150 pages, 17 euros

Didier Epsztajn

L’antisémitisme ne relève plus de la métaphysique

Merci à Patrick pour m’avoir signalé cet article

Qualifiée par certains d’historique, l’Assemblée Générale de l’UPJB du 8 février s’est penchée sur l’antisémitisme aujourd’hui. A ma connaissance, c’est la première fois qu’on discute de l’actualité de l’antisémitisme à l’UPJB. Dans notre revue Points Critiques, depuis 35 ans le phénomène y est traité essentiellement en tant que sujet historique : Auschwitz, nazisme, histoire, mémoire…, et quand l’actualité s’en mêle comme lors de ce 3 octobre 1980, rue Copernic à Paris, c’est le fascisme encore, dans des habits neufs certes, qui en est la cause1. Est-ce que cette absence dit quelque chose de l’UPJB ou de cette période de l’histoire, qui semble maintenant définitivement révolue ? Une période où l’antisémitisme, pour reprendre une formule de Marcel Liebman2, relevait plutôt de la métaphysique ou de la microsociologie ? Ou est-ce notre progressisme et notre ancrage dans la rue belge qui nous font voir avant tout la montée de l’islamophobie ? Pire, serait-ce notre rapport critique au sionisme qui nous a amené à ne pas voir ce qui serait en train de se passer ? Dans ce cas, nous ferions exactement ce que nous reprochons aux Juifs sionistes : aveuglés par notre parti-pris idéologique nous minimiserions (là où eux gonflent) la montée de l’antisémitisme ?

Dans ce même article de 1962, Marcel Liebman ajoutait « Depuis une quinzaine d’années les Juifs respirent ». Je n’irai pas jusqu’à dire, que nous ne respirons plus, mais il est clair que les événements de ces derniers mois, à nos portes, à commencer par l’attentat contre le Musée juif à Bruxelles le 24 mai 2014, nous ont coupé le souffle et nous ont amenés à nous poser une série de questions, sans tabou.

La question principale, celle qui chapeaute toutes les autres, est double (même si elle génère d’emblée mille autres questions) : y a-t-il une recrudescence de l’antisémitisme et de quel antisémitisme s’agit-il aujourd’hui ? S’agit-il de ce bon vieil antisémitisme chrétien, celui des « honnêtes gens », fort répandu jadis dans la bonne société et dans la société en général, qui n’a jamais vraiment disparu et qui referait surface maintenant ou s’agit-il d’un nouvel antisémitisme qui se cacherait comme le suggère le mainstream de la communauté derrière le mot « antisionisme » et serait surtout porté par une certaine gauche et par les populations des « quartiers », sous-entendu « musulmanes » qui s’identifient avec le peuple palestinien ?

Il est vrai que des mots outranciers sont utilisés en rapport avec ce qui se passe en Israël-Palestine et il ne s’agit pas seulement des cris inaudibles « mort aux Juifs » dans certaines manifestations de soutien aux Palestiniens, mais d’autres mots surgissent dans d’autres milieux – celui des « honnêtes gens » – et de façon plus subtile, des mots tels que « holocauste » et son néologisme « gazacaust », pour qualifier ce qui s’est passé à Gaza cet été. Laissant entendre que les Israéliens – voire les Juifs en général – se comportent comme leurs anciens bourreaux, les nazis. 

Ce qui nous amène à la question lancinante pour les progressistes que nous sommes, y a-t-il plus d’antisémitisme dans les milieux dits « musulmans » ? L’entretien de Gérard Preszow avec Mohamed Allouchi3 semblerait indiquer que les clichés antisémites sont très répandus parmi la jeunesse maghrébine et que l’amalgame entre les Juifs et l’État d’Israël est total. Si certaines enquêtes sérieuses en France et en Allemagne4 montrent que la proportion d’opinions hostiles aux Juifs est bien plus large que la proportion des citoyens musulmans dans ces pays, elles confirment néanmoins que dans la population dite « musulmane » le sentiment anti-juif est plus répandu qu’ailleurs.

Y compris dans l’extrême-droite ? L’extrême-droite, aujourd’hui n’est-elle pas avant tout islamophobe, elle qui veut renvoyer les immigrés dans leur pays s’ils ne s’assimilent pas, s’oppose aux minarets, et veut éradiquer le foulard – y compris dans l’espace public. En Belgique, nous avons Laurent Louis, qui semblait un moment incarner à lui tout seul l’extrême-droite du côté francophone, mais qui après quelques propos homophobes et antisémites dans l’enceinte du Parlement, semble être passé aux oubliettes. Au Vlaams Belang, par contre, on ne tarit pas d’éloges pour Israël ces dernières années. Mais ce n’est que le sommet de l’iceberg. On ne sait pas ce qui vit parmi leurs électeurs, qui restent quand même relativement nombreux (sans parler de tous ceux qui sont passés à la N-VA). Ça mériterait une étude sérieuse. En France, par exemple, un sondage annuel de la « Commission nationale consultative des droits de l’homme » indique clairement que c’est à l’extrême-droite que l’antisémitisme reste le plus élevé5.

En Belgique, il y aurait eu une augmentation de pas moins de 60% des actes antisémites rien qu’en 2013. Ce chiffre est sujet à caution mais la tendance semble correcte si on prend l’exemple de la France, où l’on note une recrudescence en effet des actes antisémites, et pas tant du sentiment anti-Juifs, les Juifs restant la minorité la mieux acceptée en France. Ce qui fait dire à Dominique Vidal qu’il s’agit aujourd’hui d’un antisémitisme « virulent mais marginal »6.

Connaissant tous les enjeux idéologiques et politiques liés à ce diagnostic de recrudescence de l’antisémitisme, nous devons pourtant rester vigilants. Prenons l’évidence avec laquelle Netanyahu s’est emparé des événements à Paris pour venir faire son petit marché électoral à Paris, comment la N-VA à l’instar d’un Georges W. Bush en 2001 a fait sienne la guerre contre le terrorisme. A l’opposé, à gauche, beaucoup s’empressent de dire qu’il y a eu aussi toutes les violences islamophobes et que les Roms et les classes populaires (d’origine turque et maghrébine) restent les premières victimes du racisme. Tout cela est vrai mais « est-ce que les Français seraient descendus dans la rue s’il n’y avait eu que des victimes juives début janvier ? » nous demande la cinéaste, ancienne résistante, rescapée d’Auschwitz, juive, Marceline Loridan-Ivens, 86 ans.

Poser la question c’est y répondre. La gauche ne descend plus par milliers dans la rue pour protester contre les actes antisémites. On peut le regretter mais il est un fait que la politique d’Israël dans les territoires, sa durée et son impunité, si elles ne l’excusent nullement, servent de carburant à cette indifférence croissante vis-à-vis du racisme anti-Juif. Les Juifs ont leur part de responsabilité, ils ne sont pas des boucs émissaires, victimes d’un « éternel antisémitisme » nous expliquait Hannah Arendt7 il y a 60 ans déjà, ils sont « un groupe parmi d’autres groupes, et tous ont leur part dans les affaires de ce monde ». Aujourd’hui, nous voilà les seuls à dire ce que nous avons à dire par rapport à la gauche et par rapport à la communauté juive.

Anne Grauwels

1 Dossier « Les habits neufs du fascisme », Points Critiques, n°6, janvier 1981

2 Dans un article paru dans la revue Les Temps Modernes en 1962 et repris dans un recueil d’articles de Marcel Liebman introduits et choisis par Jean Vogel : Figures de l’antisémitisme, Editions Aden, 2009

3 Points Critiques, numéro 352, janvier 2015

4 Citées par Jean Vogel : « Antisémitisme, le grand retour ? » dans Politique, numéro 88, janvier-février 2015

5 Nonna Mayer, « Il faut parler de l’antisémitisme avec rigueur », Le Monde, 05.12.2014

6 Le Monde Diplomatique, février 2015

7 Sur l’antisémitisme, Le Seuil, Points, page 29

Israël contre les Juifs

C’est un refrain bien établi. Vous critiquez Israël et le sionisme ? Vous êtes antisémite ! Un Juif français veut pouvoir « vivre son judaïsme » ? On l’invite à faire son « alyah » et à apporter sa pierre à la colonisation de la Palestine. 

On essaie de nous marteler que l’histoire des Juifs s’est achevée et qu’Israël en est l’aboutissement. Israël fonctionne comme un effaceur de l’histoire, de la mémoire, des langues, des traditions et des identités juives. La politique israélienne n’est pas seulement criminelle contre le peuple palestinien. Elle se prétend l’héritière de l’histoire juive alors qu’elle la travestit et la trahit. Elle met sciemment en danger les Juifs, où qu’ils se trouvent. Et elle les transforme en robots sommés de justifier l’injustifiable.

Retour sur un passé récent

L’histoire des Juifs français n’a strictement rien à voir avec Israël. Régulièrement spoliés, massacrés ou expulsés par différents rois très chrétiens, les Juifs ont acquis la citoyenneté française avec l’Abbé Grégoire pendant la Révolution. Ces deux derniers siècles ont été marqués par une quête de la citoyenneté et de l’égalité des droits. L’affaire Dreyfus a révélé que, si une partie de la société française était antisémite, une autre partie, finalement majoritaire, considérait que l’acquittement et la réhabilitation de Dreyfus étaient l’objectif de tous ceux qui étaient épris de liberté et refusaient le racisme. L’histoire des Juifs français a été marquée par leur participation importante à la résistance contre le nazisme et le régime de Vichy, puis par l’engagement de nombre d’entre eux dans des luttes progressistes et/ou anticoloniales. Les intellectuels juifs de cette époque s’appelaient Raymond Aubrac, Marc Bloch, Laurent Schwartz, Pierre Vidal-Naquet, Stéphane Hessel. C’était une époque où beaucoup de Juifs pensaient que leur propre émancipation passait par celle de tou-te-s. C’était une époque où le racisme, le fascisme et la haine de l’autre étaient considérés comme des abjections à combattre. Les enfants juifs allaient à l’école publique, jamais il ne leur serait venu à l’idée de se séparer des autres dans des écoles confessionnelles.

On s’efforce aujourd’hui en Israël d’effacer l’histoire des Juifs dans les différents pays où ils ont vécu. Si les Juifs ont longtemps été considérés par les antisémites en Europe comme des parias inassimilables et s’ils ont été persécutés parce qu’ils constituaient un obstacle aux nationalismes fous qui rêvaient de sociétés ethniquement pures, ils n’ont jamais recherché la séparation mais au contraire l’insertion à l’intérieur des sociétés dans lesquels ils vivaient.

Une assignation à la désertion

On fait un saut de quelques années. En tête d’une gigantesque manifestation parisienne censée dénoncer le terrorisme, on trouve trois criminels de guerre, Nétanyahou, Lieberman et Bennet qui viennent de s’illustrer dans le massacre de plus de 2000 Palestinien-ne-s (essentiellement des civil-e-s) à Gaza pendant l’été 2014. Profitant de l’émotion causée par l’attentat antisémite de la Porte de Vincennes, Nétanyahou est autorisé (par le gouvernement français) à déclarer aux Juifs français qu’ils sont en insécurité en France et qu’ils doivent partir dans leur « vrai » pays, Israël. 

En fait, le sionisme n’a jamais combattu l’antisémitisme. Il s’en est toujours nourri avec en permanence un seul et unique but : faire immigrer le maximum de Juifs en Israël. Du coup, Nétanyahou n’hésite pas à mettre en danger les Juifs français. Il en fait des étrangers dans leur propre pays, des « touristes » qui n’ont pas compris que leur « patrie » est là-bas. Les Juifs sont sommés d’être des « traîtres » (à la seule et unique cause, celle du Grand Israël de la mer au Jourdain) ou des complices. La France a toujours été un échec pour Israël : à peine 80000 Juifs sont partis depuis 1948 et une moitié est revenue. Alors la propagande se fait assourdissante. Pourtant, s’il y a bien un pays où les Juifs sont en insécurité, c’est Israël et il sera ainsi tant que la destruction de la Palestine se poursuivra. 

À « l’alyah » (la montée) des vivants vers Israël, s’ajoute à présent celle des morts. Les autorités israéliennes incitent vivement les Juifs français à faire enterrer leurs proches en Israël. Ainsi les victimes de la tuerie de la porte de Vincennes ont été inhumées au cimetière de Givat Shaul. Ce « quartier » de Jérusalem, c’est l’ancien Deir Yassine, le village martyr de la guerre de 1948 où les milices de l’Irgoun dirigées par Menachem Begin ont massacré toute la population avant que le village ne soit, comme tant d’autres, rayé de la carte. Quel symbole !

Israël à l’avant-garde de l’islamophobie

Les Juifs ont vécu pendant des centaines d’années dans le monde musulman. Ils ont même été accueillis par l’empire ottoman après leur expulsion d’Espagne en 1492. Aujourd’hui, Israël participe à la diabolisation des Arabes et des musulmans en se comportant en élève modèle du « choc des civilisations ». Le racisme anti-arabe et l’islamophobie s’expriment ouvertement, des politiciens en ont fait leur fond de commerce et les passages à l’acte sont fréquents. Les crimes de masse comme à Gaza ou la multiplication des propos racistes (Pour le rabbin Rosen, les Palestiniens sont des Amalécites et la Torah autorise qu’on les tue ainsi que leurs femmes, leurs enfants, leurs troupeaux) laisseront des traces. Comment imaginer que ce qui est infligé aux Palestiniens sera sans conséquences ?

En Israël, des propagandistes rivalisent pour expliquer que les Juifs ont vécu l’enfer dans le monde musulman, masquant le fait que l’antisémitisme a été avant tout une invention européenne et chrétienne. Les Juifs orientaux subissent en Israël des discriminations sociales et un mépris raciste. Ils ont souvent été humiliés et discriminés à leur arrivée. Ils sont coupés de leurs racines et poussés à renier leur identité. L’expulsion des Palestiniens de 1948 est présentée comme un « échange de population » alors que le sionisme est le principal responsable, et de la Nakba, et du départ des Juifs orientaux de leurs pays.

Qu’y a-t-il de juif en Israël ?

Les sionistes ont théorisé l’idée que les Juifs et les non-Juifs ne peuvent pas vivre ensemble. C’est totalement contraire à tout ce qui s’est passé pendant des centaines d’années. Cela va à l’encontre de l’aspiration des Juifs à sortir des ghettos, des mellahs et des juderias pour devenir des citoyens normaux.

Les Juifs religieux qui émigrent en Israël y rencontreront rarement la religion telle qu’elle a été pratiquée pendant des siècles. Le courant national-religieux s’est imposé. Ce courant intégriste a totalement révisé la religion. Le « peuple élu », ça n’a jamais voulu dire qu’il a plus de droit que les autres mais au contraire qu’il a plus de devoirs. Parmi les préceptes, il y a « ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse » et « tu aimeras ton prochain comme toi-même »« L’an prochain à Jérusalem », ça n’a jamais voulu dire qu’il faut réaliser le nettoyage ethnique en cours, mais « vivement que le Messie vienne ». L’hébreu a toujours été une langue religieuse interdite à l’usage profane. La religion juive est une religion de « l’exil ». L’installation sur cette terre (d’Israël/Palestine) avant l’arrivée du Messie et a fortiori l’établissement d’un Etat juif étaient interdits. D’ailleurs les Juifs expulsés d’Espagne en 1492 ne sont pas allés à Jérusalem. Herzl a rencontré une hostilité quasi unanime des rabbins contre le projet sioniste dès qu’il a été question d’établir un État juif en Palestine.

Pour les Juifs laïques, les valeurs dominantes d’Israël sont à l’antithèse de ce que sont pour eux les valeurs du judaïsme. Où trouve-t-on dans la tradition juive le racisme, le chauvinisme, le militarisme, le négationnisme de l’existence et de la dignité de l’autre ? Qu’y a-t-il de commun entre ce qu’ont représenté les grands intellectuels juifs (Einstein, Freud, Arendt, Kafka, Benjamin …) et les criminels de guerre qui dirigent Israël ? Qu’est devenue en Israël la mémoire de celles et ceux qui ont lutté contre le fascisme et le colonialisme (Marek Edelman, Abraham Serfaty, Henri Curiel …) ? De quel héritage juif peuvent se prévaloir les colons et les militaires qui justifient à l’avance les violences et les crimes commis contre les Palestiniens ?

Comme l’écrit l’historien israélien Shlomo Sand à propos du livre de Yakov Rabkin Comprendre l’État d’Israël, « celui qui voit dans le sionisme une continuation du judaïsme ferait bien de lire ce livre. Mais celui qui croit que l’État d’Israël est un État juif est obligé de le lire ».

Certains Juifs pensent qu’après le génocide nazi, Israël est l’ultime refuge. Au nom de quoi les dirigeants israéliens peuvent-ils brandir partout l’antisémitisme et le souvenir du génocide ? Les sionistes n’ont joué qu’un rôle marginal dans la lutte contre l’antisémitisme et la résistance au nazisme. Certains dirigeants sionistes ont même eu un comportement honteux pendant la montée du fascisme (Ben Gourion avec les accords de Haavara, 1933) et à l’époque de l’extermination (le groupe Stern assassinant des soldats et des dignitaires britanniques). Comment ne pas comprendre que la mémoire du génocide signifie « que cela n’arrive plus jamais » et pas « que cela ne NOUS arrive plus jamais », ce qui correspond à une vision tribale de l’humanité totalement contraire à toutes les formes d’héritage juif.

Refuser l’assignation et la peur, refuser toutes les formes de racisme et de discrimination

Il y a des confrontations qui ont du sens : les luttes contre l’oppression, la domination, le colonialisme, pour l’égalité des droits. On nous vend aujourd’hui une guerre qui n’est pas la nôtre : celle d’un monde dit « civilisé » contre le « terrorisme islamique ». Dans cette « guerre », les musulmans sont considérés comme des terroristes en puissance et sont sommés de « prouver » qu’ils ne sont pas des complices de Daesh. 

Et les Juifs sont assignés à soutenir sans réserve une politique israélienne criminelle contre les Palestiniens et suicidaire pour les Juifs. 

Cette fuite en avant criminelle tient par la peur. Ce syndrome assure le consensus à un point tel qu’un négociateur palestinien (le professeur Albert Aghazarian) a pu dire que les Israéliens ont peur de ne plus avoir peur. Cette peur irrationnelle a gagné beaucoup de Juifs français.

Dans le contexte du « choc des civilisations », prétexte des dominants pour ensanglanter le monde, il y a en France une montée générale de toutes les formes de racisme. Contrairement à l’image fabriquée par les principaux médias, le racisme frappe essentiellement tous les « dominés », toutes les victimes de l’apartheid social : Arabes, Noirs, Roms. Il prend une nouvelle tournure en se masquant derrière l’islamophobie. Comme il n’est plus politiquement correct de dire « sale arabe », on diabolise l’islam.

Il y a aussi une incontestable et détestable montée de l’antisémitisme. Mais les différentes formes de racisme ne sont pas traitées de la même façon.

Les dirigeants israéliens et en France le CRIF, participent activement à la stigmatisation des musulmans. Ils affirment contre toute évidence qu’il n’y a qu’un seul racisme à dénoncer (l’antisémitisme) et qu’on est à la veille d’une nouvelle « nuit de cristal ». Ils font apparaître les Juifs comme ceux que le pouvoir protège alors que l’idéologie sécuritaire, les déclarations des principaux dirigeants et le travail nauséabond de pseudo intellectuels, visent une seule population déclarée dangereuse.

Les stéréotypes antisémites se nourrissent aussi de la complicité du CRIF avec la politique israélienne et de la partialité évidente du pouvoir. À l’heure des confusions, l’indignation légitime contre les crimes israéliens fait monter l’antisémitisme et les quelques paumés attirés par la violence effroyable de Daesh commettent des attentats criminels contre les Juifs parce que Juifs.

La lutte contre le racisme ne peut pas être découpée. Choisir certaines « bonnes » victimes contre dautres est à l’antithèse du combat antiraciste. La politique israélienne et la négation totale des droits du peuple palestinien ne protègent absolument pas les Juifs. Au contraire. Pour créer l’Israélien nouveau, il a fallu « tuer le Juif », celui qui pensait que son émancipation passait par celle de l’humanité. Comme le dit le militant israélien anticolonialiste Eitan Bronstein : « nous ne serons jamais libres tant que les Palestiniens ne le seront pas ». En refusant le tribalisme, les Juifs français réaffirmeront une histoire dont ils peuvent être fiers.

C’est tou-te-s ensemble qu’il faut combattre tous les racismes, toutes les stigmatisations, toutes les discriminations. C’est tou-te-s ensemble qu’il faut défendre le droit, en Palestine comme ici.

Pierre Stambul, 16 février 2015

Ne venez pas. Nous nous sommes trompés

10« Au début du livre, elle n’existe pas. C’est comme si elle n’avait jamais existé du tout. Écrire sur elle est vertigineux pour cette raison ».

Un nom et un anonymat. « Hier l’anonymat était la règle et désormais il étonne. La liste de toutes les identités répertoriés est sans fin. On oublie que dans l’histoire, les femmes si souvent sont muettes, et invisibles ». Bâillonnées, non écoutées et invisibilisées.

Manya Schwartzman, née à Kichinev, Bessarabie.

Roumanie, Ukraine, Syldavie. Le Yiddisland, « C’est bien plus tard que du Yiddisland exterminé surgira la nostalgie de ces mondes étroits. Le shtetl est pour ces jeunes gens un territoire familier mais aussi un lieu d’enfermement, l’autre nom de la bigoterie, de la pauvreté et du danger ». Le pogrom de Kichinev, les journaux antisémites, le Bund…

Sergei Melnikov, Ester, Nukhim ou Nehemia, le yiddish, le russe, l’hiver, l’éloignement des traditions, « Pour Rosh Hashanah et Yom kippour, on se rend en famille à la synagogue. C’est le minimum ». La religion comme une hypothèse et non une obligation.

Sandrine Treiner parle aussi de cette puissance du refus, de cette révolte, de la force des idéaux révolutionnaires et de notre incapacité aujourd’hui à (nous) les représenter. « Je mesure que nous ne savons plus rien de la puissance d’une conviction qui soulevait les montagnes, de la force d’un idéal qui n’était pas un rêve mais une résolution vitale ». Je souligne, non pas seulement les engagements sincères mais cette résolution vitale.

Odessa, la mer Noire, l’histoire de républiques socialistes soviétiques. Moldavie. Des jeunesses juives et socialistes. Les désirs d’émancipation, « Manya Schwartzman refusait la soumission, la méfiance, la peur, la lâcheté, l’ignorance, la bêtise, la violence et c’est pourquoi il faut une tombe à son nom ».

L’enquête, les traces et les vides, les supputations et les probabilités.

Les politiques et les effets du stalinisme. Le NKVD, les arrestations, les déportations, les exécutions, les responsabilités devenues familiales, collectives.

Les mort-e-s, les cimetières juifs ou non. « En vérité, où sont les morts ? Comment retrouver la trace d’une personne disparue en Union soviétique dans les années trente ? Et pourquoi s’obstiner quand personne ne sait plus où, ni quand, ni comment ? Qui saura comprendre pourquoi une histoire comme celle de Manya est survenue, dans un pays qui n’existe plus, dans une capitale dont le nom a changé, comme une histoire tombée dans un trou noir, dont la mer dite Noire est l’épicentre et le poumon vital ; que rien n’existe plus de ce qui a fait la vie et la mort de la femme disparue, ni les idées, ni les conflits et que néanmoins, à la vue de la photographie, mes émotions s’emballent ? »

Révolution et contre-révolution. Nous n’en avons toujours pas fini avec les crimes du stalinisme. Un livre sur une inconnue, brisée, comme ses espérances, par la dictature. Une recherche sur une de ces héroïnes dérobées par l’écriture de l’Histoire par les vainqueurs, les dominants. « Les cendres recouvrent les vies, et même la mémoire. Voilà que l’on comprend tout, mais on n’y voit plus rien. On ne voit plus personne ». Pour que : la tombe ne reste plus vide et Manya Schwartzman invisible.

Dans la même collection : Michelle Perrot : Mélancolie ouvrière, Lucie est sortie du rang où sa condition de femme, de mère, de veuve aurait dû la garder

Sandrine Treiner : L’idée d’une tombe sans nom

Nos héroïnes – Grasset, Paris 2013, 363 pages, 12 euros

Didier Epsztajn

Éclairer les camarades disparu-e-s de nouveaux rayons de lumière

4David Fuks dans sa préface souligne avec raison « Non, les Juifs ne sont pas allés à l’abattoir comme des moutons » Il y eu différentes formes de résistances, dans un contexte d’isolement social, de stigmatisation (surtout pour les immigré-e-s venant d’Europe de l’est), de racisme étatique. Sans oublier le silence de celles et ceux qui savaient sur les massacres et sur cette destination vers l’est de l’Europe. Différentes formes de résistance donc, et il faut aussi souligner, si besoin était, l’extrême jeunesse des jeunes juifs et juives entrant en résistance.

Le mépris des dominants et l’écriture révisionniste de l’histoire du point de vue des vainqueurs sur la faiblesse des dominé-e-s fait aussi partie de la domination et expliquent en partie l’indifférence vis à vis de ces jeunes résistants vivant en France. Les mémoires de Jacques Kott sont un témoignage supplémentaire du refus et de la résistance. Mémoires d’enfance en Pologne, mémoire de la langue yiddish, mémoire de l’immigration. Mémoire de l’immigration juive installée à Roanne. Mémoire de l’engagement dans des groupes sionistes de gauche comme l’Hachomer Hatzair, qui sera souvent une passerelle vers le communisme (dans toutes ses « variantes »). Mémoires de la Main-d’oeuvre immigrée (MOI) et de la vie en clandestinité.

Organisation de jeunes juifs à Lyon, l’Union de la Jeunesse Juive (UJJ) publie Jeune combat, dont des numéros sont reproduits dans ce livre. Ce qui permet aujourd’hui de lire un pan de cette histoire souvent mal connue, ignorée ou enfouie aujourd’hui par historiographie sioniste et conservatrice…

Mémoires du pacte Ribbentrop-Molotov, de cette alliance entre l’Union soviétique stalinienne et l’Allemagne nazie, pour le partage/dépeçage, entre autres, de la Pologne.

Mémoires aussi de la marginalisation de l’apport et de l’importance des « étrangers » par le PCF à la fin de la guerre. La résistance devait être « française » ! Il fallut bien des années pour que resurgisse l’Affiche rouge !

Mémoires sur les falsifications staliniennes, l’antisémitisme institutionnel soviétique et le procès des blouses blanche, les procès staliniens en France, les organisations commerciales « communistes », les effacements pour rendre les photos adéquates aux errements des lignes politiques « Le Parti avait ses grands hommes, ses héros et puis ses renégats qu’il convenait d’effacer de la mémoire collective comme s’ils n’avaient jamais milité et, en d’autres termes, jamais existé ».

Il faut lire ces mémoires et espérer que d’autres seront publiées. Pour ne pas oublier celles et ceux qui combattirent le nazisme aussi en tant que juifs et juives. Un ouvrage richement illustré.

Je signale, que si l’auteur semble se féliciter du soutien de l’Urss à la Haganah et à la création de l’État d’Israël, il se tait sur la spoliation et la négation des droits des populations palestiniennes ou sur le versant colonialiste du sionisme.

Jacques Kott : Combattant de l’ombre. De la résistance juive aux procès staliniens

Editions Syllepse, Editions Syllepse – Combattant de l’ombre, Paris 2013, 157 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

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Dans la même collection

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Entretien avec Liliane Cordova Kaczerginski, membre fondatrice du Réseau Juif Antisioniste (IJAN)

Fille de survivants de la IIe Guerre Mondiale, Liliane Cordova Kaczerginski mène une lutte intense, tant sur le plan théorique de la recherche que dans la pratique, pour démasquer la véritable nature coloniale et excluante du projet sioniste de l’Etat d’Israël.

Sionisme, judaïsme, Israël… Ce sont des concepts qui sont souvent mélangés, est-ce par intérêt ?

Liliane Cordova Kaczerginski : Certains ne distinguent pas facilement ces concepts vu que le projet sioniste a été conçu et réalisé par des personnes juives. Mais le sionisme est une doctrine politique, tandis que le judaïsme est une religion, une culture et une identité.

Comme de nombreuses autres doctrines, le sionisme se veut hégémonique et dans son cas cela concerne la communauté juive. En outre, dès que fut proclamé l’Etat d’Israël, ses dirigeants ont commencé à utiliser ces concepts de manière interchangeable. Ils parlent, par exemple, au nom de l’ensemble du peuple juif du monde alors qu’ils sont le gouvernement d’Israël, élu par les citoyens de ce dernier. La communauté juive en dehors d’Israël est bien plus importante et elle ne désigne ses représentants dans ce pays.

Parler au nom de tant de gens partout dans le monde, en soulignant leur lien ethnique avec les anciens hébreux – sans aucun fondement scientifique, comme le prouvent les historiens et les archéologues – en véhiculant ainsi une histoire vernaculaire qui remonte jusqu’à l’Ancien Testament, leur permet de construire un récit qui donne une légitimité au projet sioniste.

Pourquoi est-il nécessaire que les personnes juives se positionnent dans un groupe spécifique contre le sionisme, comme le fait le Réseau Juif Antisioniste (IJAN, pour ses sigles en anglais) au lieu de s’intégrer dans des organisations pro-palestiniennes déjà formées ?

Ce n’est pas nécessaire, mais c’est adéquat. Il y a des personnes juives qui ressentent la nécessité d’exprimer leur identité et qui sont horrifiées qu’on les confonde avec les criminels sionistes.

Le mouvement de solidarité s’enrichit quand il est pluriel. Il y a maintenant par exemple un collectif de jeunes arabes pour la Palestine qui s’est formé en France. En outre, l’apparent oxymore « juif antisioniste » a une charge puissante qui nous plaît.

Dans les années 1960, vous avez voyagé en Israël et pris conscience de la réalité de l’occupation et vous vous êtes positionnée contre le sionisme. Comment s’est passée cette expérience de rupture ?

Ce ne fut pas facile. Mettre en évidence la tromperie du récit sioniste, résumée par le slogan « une terre sans peuple pour un peuple sans terre », fut traumatique. Je me suis sentie victime d’une manipulation, d’un abus.

La rupture sociale était inévitable, bien qu’heureusement je n’aie pas eu à souffrir d’une rupture familiale. Ce fut une période de dépouillement jusqu’à ce que je retrouve de nouvelles références et de nouveaux liens correspondants à une autre vision.

L’Holocauste est le grand alibi pour l’impunité d’Israël. Vous avez une lecture différente, comme vous l’avez exprimé dans un texte récent où vous comparez le soulèvement du Ghetto de Varsovie et le blocus de la Bande de Gaza.

Je préfère le terme plus large de « génocide » plutôt que « Holocauste », non pas pour adoucir sa nature atroce mais pour considérer également à leur juste place les génocides gitan, arménien, indo-américain et le lent génocide de la population palestinienne. Le génocide juif ne doit pas être isolé des autres génocides de l’histoire. L’éducation sioniste veut lui donner à tout prix une caractéristique spécifique afin qu’on ne le compare à rien d’autre du fait de sa cruauté et extension.

De cette manière, on culpabilise pour ce crime inégalable le monde entier, les arabes et, surtout, le peuple palestinien. Comme membres de l’IJAN, nous dénonçons le « plus jamais ça » seulement pour les nôtres et nous soutenons le « plus jamais ça » pour personne. En tous les cas, je dirais que le plus grand crime contre l’humanité a été la traite des esclaves africains qui duré pendant trois siècles et où près de la moitié de ces personnes mourraient avant d’arriver à destination.

Est-ce l’IJAN a une position définie sur le débat territorial de la Palestine : deux Etats, un israélien et l’autre palestinien ; un Etat binational ; un Etat unique… ?

En tant que groupe intégrant le mouvement international Boycott, Désinvestissements et Sanctions (BDS) contre l’Etat d’Israël, l’IJAN soutien les revendications du Comité National Palestinien pour le Boycott : le droit inaliénable du peuple palestinien à l’autodétermination et le respect du droit international.

En accord avec cela, Israël doit mettre fin à l’occupation et à la colonisation de toutes les terres arabes et démanteler le Mur ; il doit reconnaître les droits fondamentaux et l’égalité absolue des Palestiniens avec les Israéliens et, finalement, il doit respecter, protéger et favoriser le droit au retour des réfugiés palestiniens, comme l’établi la résolution n°194 des Nations Unies.

Quant à la perspective étatique, il n’y a pas une position unanime entre nous, mis à part que les droits inaliénables soient respectés. Ma vision personnelle est que l’autodétermination palestinienne ne peut être obtenue qu’avec le démantèlement de l’Etat sioniste israélien.

Quel rôle peut jouer un rôle spécifiquement juif comme l’IJAN dans la Campagne BDS contre Israël, surtout dans sa promotion parmi les personnes et les entreprises juives ?

Mon objectif politique n’est pas de « convertir » des personnes juives, en les « baptisant » aux droits humains universels, mais bien d’établir un débat afin de rendre visible les contradictions entre l’éthique et le régime colonial. Si ces personnes adhèrent en masse à la campagne BDS, à travers l’IJAN ou tout autre groupe, qu’il soit juif ou pas, cela voudra dire que nous serions déjà face à un mouvement massif intégré par des activistes de multiples origines qui sont indignés par le système oppressif qui nous régit au niveau global.

Près de huit ans après son lancement, où en est la Campagne BDS ?

Je suis impliquée dans cette campagne depuis ses débuts, en 2004, avec l’appel de la Campagne Palestinienne pour le Boycott Académique et Culturel d’Israël (PACBI), pour mener à bien un boycott universitaire. Nous sommes à une étape dans laquelle le mouvement commence à acquérir une légitimité face à l’évidente impunité d’Israël qui sabote depuis 20 ans les négociations avec l’OLP.

« L’heure sud-africaine » a sonné pour le mouvement de libération palestinien. La résistance populaire va à nouveau jouer un rôle primordial, ensemble avec les printemps arabes, contre les projets de normalisation du régime sioniste et de l’impérialisme destructeurs de l’unité régionale. L’isolement international du système institutionnel raciste d’Israël est un complément fondamental pour l’émancipation des peuples du contrôle colonial.

Source :
https://www.diagonalperiodico.net/global/la-hora-sudafricana-ha-sonado-para-movimiento-liberacion-palestino.html
Traduction pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Publié sur le site de Avanti4.be

À propos du livre « Rendez-nous nos noms ! – quand les juifs revendiquent leur identité perdue » de Céline Masson et Nathalie Felzenzwalbe.

3Récemment, dans une librairie, ce titre m’a sauté aux yeux. J’ai tout de suite su ce dont il s’agissait.

Je m’appelle Combase et je suis née Lichtensztejn. Ce titre, cette exclamation m’a paru s’adresser personnellement à moi ! Combase est mon « nom de jeune fille » et je tiens beaucoup à le joindre à mon nom d’épouse, comme mon premier nom. Mais en fait, ce n’est pas lui le premier, je ne suis pas née sous ce nom.

« Rendez-nous nos noms ! » Enfant, puis adolescente, j’ai pensé, avec mes frère et sœur, à reprendre le nom dont mon père avait changé, officiellement en 1955 alors que j’avais 8 ans. J’imaginai donc immédiatement que ce devait être le sujet de ce livre et c’est sans doute pourquoi, sans réfléchir, j’ai vite quitté la librairie, sans l’acheter ! Je croyais cet ancien problème réglé, intégré, et voilà qu’il faisait retour !

Cela n’avait rien d’un hasard, il était là en sourdine ces derniers temps : je venais de participer à la commémoration, au Mémorial de la Shoah, du convoi de déportés n° 51 du 6/03/43 qui avait emporté mon grand-père paternel, Leib Lichtensztejn, de Drancy à Auschwitz et de lire en public, dans la longue liste des déportés de ce convoi, les noms commençant par L. Dix ans plus tôt, le 6 mars 2003, ma nièce Alice m’avait accompagnée au 60ème anniversaire de ce convoi à Drancy : le mur de la Shoah n’avait pas encore été créé rue Geoffroy Lasnier à Paris. Alice, héritière d’un quart d’origine juive, avait eu le courage de prendre la parole pour rendre hommage à son arrière grand-père.

Quelques années plus tôt, c’est la consultation aux archives de l’immense travail historique de Serge et Beate Klarsfeld qui m’avait permis d’identifier ce convoi. Par les récits familiaux, je savais que mon grand-père avait été raflé, en zone libre, à Miribel, dans l’Ain, il avait 56 ans. Cette rafle concernait les hommes « en état de travailler » ; ma grand-mère, Ita, et leur plus jeune fille, Marie, en réchappèrent donc. Des voisins les avaient dénoncés, d’autres les ont prévenus mais ils ne les ont pas crus. Il a été plus difficile de retrouver la trace de leur fille aînée, Michala Szwarc, faute de connaître le prénom et le nom sous lesquels elle avait été arrêtée, le jour de la rafle du Vel’ d’hiv, le 16 juillet 1942. Ce jour-là, elle avait accompagné ses parents, en route pour la zone libre, à la gare de Lyon. Elle portait l’étoile jaune. C’est ainsi qu’elle avait déjà procédé plusieurs fois pour accompagner d’autres familles afin de leur permettre de s’échapper en cas de contrôle. Et cela fonctionna pour ses parents qui purent rejoindre la zone libre… Mais elle fut contrôlée et arrêtée. Michala venait d’avoir 30 ans, le convoi n° 34 l’emporta vers Auschwitz le 18 septembre 1942. Elle aussi figure sur le mur de la Shoah. Avec près de 60 ans de retard, ils ont trouvé là, sinon une sépulture, du moins un lieu pour qu’il soit possible d’honorer leur mémoire.

Alors, il me fallait ce livre, je retournai le chercher dès le lendemain et le lus, d’un trait. Je voulais savoir ce que pensaient les autres.

Après la guerre, bien d’autres juifs de la génération de mon père, venus eux aussi des pays de l’Est de l’Europe, ont changé de nom. Actuellement, certains de leurs enfants souhaitent reprendre le nom de leurs grands-parents, et témoignent dans ce livre. Chacun raconte son histoire et développe sa problématique, ce que représente pour elle ou pour lui l’adoption d’un nom qui sonne « français » pour son père ou pour les plus jeunes, son grand-père, et le choix d’un retour au nom des origines pour lui-même. Leurs histoires ressemblent à la mienne.

Mon père, Owadja Lichtensztejn, demanda et obtint de changer de nom par une ordonnance du 19/01/55 à la faveur de la loi autorisant les changements des noms ayant « une consonance « israëlite ». De plus, comme il avait continué de porter après la guerre son nom de résistant, il put faire jouer le droit de coutume. À côté de ce nouveau nom, il conserva son prénom : Owadja.

Juif né en Pologne, à Wloclaweck, en 1914, il est arrivé en France, à Paris en 1921 avec ses parents et ses deux sœurs. Son père était tailleur et, après quelques détours, il suivit la même voie, permettant ainsi à ses sœurs de poursuivre des études un peu plus longtemps. Dès sa majorité, en 1935, il fut naturalisé : la loi de 1927 était beaucoup plus souple que celle qui est maintenant en vigueur. Il souhaitait s’intégrer, devenir citoyen de ce « pays des droits de l’homme » qui l’avait accueilli avec sa famille. De 1936 à 1938 il accomplit donc son service militaire puis rempila pour faire les EOR (Ecole des Officiers de Réserve). En 1939 il fut mobilisé. Fait prisonnier, il réussit à s’évader et rejoignit le maquis dans lequel il s’engagea jusqu’à la fin de la guerre. C’est là que ses camarades des FFI (2ème bataillon des Glières) lui établirent, pour des raisons de sécurité évidentes, de faux papiers au nom de Willy-François Combaz, cultivateur. Willy ne faisait pas très français, mais c’était son diminutif usuel pour Owadja et il avait sans doute éprouvé le désir de se reconnaître un peu.

À la maison, cette histoire de nom n’était pas un secret, on en parlait même beaucoup. Il nous était cependant interdit d’en parler au dehors, car nos parents craignaient que ce soit dangereux.

Ma sœur, mon frère et moi savions que notre père avait voulu garder son nom de résistant, pour nous protéger au cas où les persécutions contre les juifs se reproduiraient, mais aussi parce qu’il était fier de ses neuf années sous les drapeaux et entendait le mot combat dans le nom Combase. Nous savions aussi que notre nom s’écrivait Combase parce qu’un sieur Combaz de Marseille s’était pourvu en justice pour protéger son nom contre des juifs.

Notre mère n’était pas juive. Antoinette Boyer naquit à Paris en 1914 de parents d’origine aveyronnaise. Son père, gazé pendant la Première Guerre, mourut en 1921. Elle était pupille de la Nation. Sa mère, veuve, tenait un bureau de tabac à Paris et elle l’aidait à tenir ce commerce. En 1946, un mariage entre un juif et une chrétienne n’allait pas de soi. Ce non-conformisme plaisait bien à mes parents. Nous savions aussi que si nous étions juifs pour les nazis et les antisémites, nous ne l’étions pas selon la religion juive pour laquelle cette qualité ne se transmet que par la mère. C’était bien difficile à comprendre, à admettre : en quoi la religion pouvait-elle empêcher que nous soyons juifs par notre père, à moitié juifs selon mon raisonnement d’alors ? En tout cas, nous le savions et ces contradictions faisaient partie de l’histoire de notre famille.

À propos du Service Militaire, de la Guerre et de la Résistance, mon père était intarissable. Il y avait passé neuf ans ! Je regrette beaucoup d’avoir mal écouté. J’ai tout de même retenu qu’il avait participé à l’opération de parachutage d’armes pour la Résistance du Plateau des Glières puis à la bataille du même nom, au début de l’année 1944, avec les FFI (Forces Françaises de l’Intérieur) sous le commandement du Maréchal de Lattre de Tassigny. Il avait été successivement chasseur alpin, brancardier, correspondant de guerre, chauffeur de presse… Il avait traversé l’Alsace, la Savoie, la Suisse, …

Mes souvenirs sont plus précis et bien plus chargés d’émotion au sujet des disparus, son père et sa sœur, dont il nous demandait de ne pas parler au dehors. Il avait gardé – et nous avons toujours – leurs lettres reçues de Drancy et de Gurs, alors qu’ils étaient internés, avant le départ pour les camps de la mort. Parfois, mes parents sortaient ces lettres du tiroir de leur chambre où elles étaient rangées et nous les lisaient à haute voix, pour que nous comprenions ce qui était arrivé et les faire vivre à nos yeux. Chacun de nous a eu en deuxième prénom l’un des leurs francisé : Léon pour mon frère, Madeleine et Michèle pour ma sœur et moi. Les lettres de Leib, notre grand-père sont brèves et se veulent rassurantes. Celle de sa fille Michala, qu’on appelait Madeleine, sont elles, détaillées, très longues, d’une écriture minuscule et très serrée. Elles racontent le quotidien du camp d’internement, donnent des nouvelles de connaissances également internées en disant à qui il faut les transmettre. Elles demandent en échange des nouvelles de chacun des amis en disant combien les vagues « tout va bien » l’angoissent plus que tout. Elle réclame à sa mère son rouge à lèvre et de rétrécir la jupe noire qu’elle doit lui envoyer parce qu’elle a maigri. Elle réclame aussi de la nourriture et explique comment cacher des lettres à la censure en les pliant dans un tube d’aspirine.

Il y avait aussi l’histoire de l’arrivée à Paris, en 1921. L’hébergement de la famille chez des cousins installés depuis quelques temps, chez qui on dépliait des lits de camps dans l’atelier et le couloir.

Et encore le retour des rescapées à la Libération, ma grand-mère et ma plus jeune tante, dans l’appartement parisien, dans lequel « il ne restait même pas une petite cuiller ».

Plus couramment, mes parents évoquaient notre situation avec un humour particulier qu’ils nous faisaient partager. Ainsi, ma mère ayant les yeux très bleus et le teint mat, étant aussi de loin la plus commerçante des deux, beaucoup dans leur entourage pensaient que c’était elle qui était juive. Notre nom de Combase encourageait sans doute un peu cette erreur. Du coup, quand nous voulions nous demander entre nous si un tel était juif, nous disions : « c’est un aveyronnais, n’est-ce pas ? » L’un de mes parents ajoutait parfois qu’il fallait bien deux juifs pour rouler un aveyronnais. Lors d’un voyage au bord du Rhin, notre père entreprit de nous apprendre quelques mots d’allemand ; nous entendant répéter ses mots, avec ses intonations, il nous fit taire très vite, trouvant que nous parlions l’allemand avec l’accent yiddish. C’était comme lui, incorrigible !

Ma grand-mère maternelle, Mémé, la parisienne de l’Aveyron, vivait avec nous, tandis que Bouba vivait chez sa fille, mariée à un juif polonais. Petite, je craignais un peu les rencontres entre mes deux grand-mères. À Pâques, Bouba venait à la maison avec son pain azyme et parlait yiddish avec mon père tandis que Mémé faisait des secrets avec sa fille dans son patois auvergnat. J’en comprenais assez pour savoir que chacune parlait des autres… Je compris vite que ce n’était pas grave et que chacun restait attaché à la musique de sa langue.

J’en trouvai un jour l’éclatante confirmation : mon institutrice du Cours Préparatoire était une jeune antillaise et je l’adorais. Ma grand-mère se trouvait seule à la maison quand un parent d’élève de ma classe, dont mon souvenir a fait un commissaire de Police, sonna à la porte. Il prétendait lui faire signer une pétition pour le renvoi de cette institutrice au prétexte que son accent était incompréhensible pour les enfants. Mémé refusa fermement de signer et lui dit carrément ce qu’elle pensait de son initiative. J’en fus très émue. J’acquis ce jour-là la conviction que Mémé défendait les juifs sans hésiter et ma fierté fut très grande. Un peu plus tard, elle, qui était allée à l’école chez les sœurs et qui avait une tante religieuse, envoya promener le curé venu lui demander pourquoi nous n’étions pas inscrits au catéchisme, sans lui donner aucun motif. Née en 1891, élevée dans la religion catholique par des parents aveyronnais, influencée peut-être par le mariage de sa fille et les sentiments qu’elle nous portait, après la guerre, ma grand-mère prenait position fermement en faveur des droits universels de l’homme et du citoyen.

Du côté paternel, le respect des autres était aussi très clair. Au moment de la mort de mon père, mon frère envisagea de le faire enterrer en terre juive puisque les « Amis de Wloclaweck » – son lieu de naissance – ont une concession au cimetière de Bagneux. Ma sœur et moi nous demandions ce qu’il aurait souhaité. La sœur de mon père nous sortit d’affaire : elle était certaine qu’il ne l’aurait pas voulu, sachant fort bien que notre mère ne pourrait pas reposer là à ses côtés.

Chacun de leur côté, mes parents étaient croyants, sans toutefois être pratiquants. Ils auraient aimé, en se mariant, rester chacun ce qu’ils étaient et se marier religieusement. Ce ne fut pas possible, racontaient-ils, le curé comme le rabbin exigeant la conversion de l’étranger. Un ami résistant de mon père les introduisit auprès de l’Église Réformée de France qui, elle, accepta de les marier devant Dieu sans leur demander de renier leurs convictions. Ils s’engagèrent à élever leurs enfants dans cette nouvelle religion, et ce fut fait. Nous avons tous gardé beaucoup d’estime pour la tolérance des protestants de France – exception confirmant sans doute la règle … et somme devenus de solides athées… « résistants » sur tous les plans, y compris résistants à l’emprise de toutes les religions !

Enfants puis adolescents, ma sœur, mon frère et moi étions résolus à reprendre ce beau nom de Lichtenzstejn. J’ai encore le souvenir d’une expédition, menée en cachette des parents, dans les rues de notre petite ville. Nos cousins nous ayant rendu visite, nous étions sortis en chantant, « nous sommes 5 petits youpins »… Nous-nous sentions héroïques, prêts à braver tous les dangers dont parlaient nos parents.

Pourtant, depuis la mort de mon père, en 1986, le nom qu’il nous a donné est devenu une part essentielle de ce qu’il nous a laissé, je me le suis approprié, suivant la phrase célèbre de Goethe : « ce que tes pères t’ont laissé, acquiers-le pour le posséder vraiment ». Dans « Rendez-nous nos noms », l’un des auteurs, M. G. Wolkowitcz, que je cite encore un peu plus loin, cite aussi cette phrase, sans en tirer la même conclusion, se référant, pour sa part, à « ses pères », au sens général de ses ancêtres, alors que je m’arrête à la volonté manifestée par mon père.

Si je ne veux plus en changer, c’est que pour moi cela signifierait défaire ce qu’il a fait, refaire l’histoire qui a été celle de mes deux parents. Je n’oublie pas que mon père a voulu être un juif assimilé et que c’est en tant que tel qu’il s’est engagé dans l’armée française puis dans la Résistance. C’est cette histoire-là que je souhaite transmettre. Il ne m’a jamais paru que ce nom de Combase soit un obstacle à mon engagement dans la lutte contre l’antisémitisme et contre le racisme, c’est sous ce nom que je me suis construite. C’est aussi sous ce nom que je soutiens la revendication de mon attachement à l’identité juive, demi-juive par héritage, bien que sans dieu, bien que non-sioniste. Je reprends à mon compte les mots de mon ami et camarade Daniel Bensaïd : « (…) non en tant que Juifs dont la majuscule manifesterait une essence ou une substance éternelle, mais comme juifs minuscules, des juifs non-juifs, ou des juifs-contre, des juifs négatifs, des juifs récalcitrants. Des « spinozants », selon la formule proposée par E. Morin en hommage au premier d’entre eux » (Le nouvel internationalisme – Textuel 2003 – p.92, publié à l’occasion de la sortie du Manifeste d’avril 2003 : « Une autre voix juive » – pour une paix juste et durable au Proche-Orient, qu’il avait signé). Ceci malgré ceux des juifs qui se laissent dicter par la tradition religieuse une opinion toute-faite qui, me concernant, est une contre-vérité puisqu’elle dénie la moitié de mes origines.

Certes, comme l’écrit l’un de ceux qui témoignent dans « Rendez-nous nos noms », Michel Gad Wolkowicz, « Personne n’a raison, chacun a ses raisons » (p.62). Je soutiens pleinement ceux qui souhaitent reprendre légalement leur nom d’origine et comprends parfaitement les raisons qui sont les leurs. Cependant je ne veux pas faire comme eux. Je ne prétends pas avoir raison, seulement avoir mes raisons.

J’aimerais, pour conclure, redire ici une histoire qu’Élisabeth Roudinesco emprunte à Gershom Scholem. C’est une histoire de mémoire…

« Quand le Baal Chem Tov avait une tâche difficile à accomplir, il se rendait à un certain endroit dans la forêt, allumait un feu et se plongeait dans une prière silencieuse ; et ce qu’il avait à accomplir se réalisait. Quand, une génération plus tard, le Maggid de Meseritz se trouva confronté à la même tâche, il se rendit à ce même endroit dans la forêt et dit : « nous ne savons plus allumer le feu, mais nous savons encore dire la prière. » Et ce qu’il avait à accomplir se réalisa. Une génération plus tard, Rabbi Moshe Leib de Sassov eut à accomplir la même tâche. Lui aussi alla dans la forêt et dit : « Nous ne savons plus allumer le feu, nous ne connaissons plus les mystères de la prière, mais nous connaissons encore l’endroit précis dans la forêt où cela se passait, et cela doit suffire. » Et ce fut suffisant. Mais quand une autre génération fut passée et que Rabbi Israël de Rishin dut faire face à la même tâche, il resta dans sa maison assis dans son fauteuil et dit : « Nous ne savons plus allumer le feu, nous ne savons plus dire les prières, nous ne connaissons même plus l’endroit dans la forêt, mais nous savons encore raconter l’histoire », et l’histoire qu’il raconta eut le même effet que les pratiques de ses prédécesseurs » ( Roudinesco : Retour sur la question juive – Albin Michel – 2009 – p. 25 – Scholem : Les grands courants de la mystique juive, Paris, Payot 1973, p. 368).

Il restait l’essentiel… un Mythe des origines, racontant le passé en suivant les inflexions – et transformations – que chaque génération lui imprime de plein droit au fil du temps.

Chacune des histoires racontées par le livre « Rendez-nous nos noms » ainsi que la mienne ont la valeur d’un mythe familial expliquant, donnant un sens aux terribles épreuves traversées par les générations précédentes, ouvrant aux générations suivantes les conditions de possibilité de continuer. Bien des souvenirs qui participent à la construction du mythe sont sans doute ce que Freud appellerait des « souvenirs écrans ». L’histoire peut se construire à travers eux en laissant relativement dans l’ombre l’impensable, l’inacceptable. « Le mythe est un mensonge qui dit toujours la vérité » (J. Cocteau).

Catherine Combase

Mes crimes sont les vôtres, & vous m’en punissez !

Pour Eleni et Michael

5Trois lauréats au concours organisé par la Société royale des Sciences et des Arts de Metz en 1788 sur le thème « Est-il des moyens de rendre les Juifs plus heureux et plus utiles en France ? » : l’avocat protestant Claude-Antoine Thiery, l’abbé Henri Grégoire et Zalkind Hourwitz, Juif polonais. Le texte le plus célèbre est celui de l’abbé Henri Grégoire : « Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs ». Et pourtant…

Dans leur belle introduction, Michael Löwy et Eleni Varikas commencent par souligner la portée de « l’idée de l’unité et de l’égalité du genre humain », cette idée profondément utopique « qui n’a pas encore fini de révéler toutes ses potentialités subversives », cette idée combattue par tou-te-s les privilégié-e-s et par tous les intégrismes (voir, très récemment, les manifestations contre l’extension du mariage aux couples de même sexe et les incessantes violences contre les Rroms et les populations « désignées » comme musulmanes), cette idée au cœur de bien des révoltes.

Cependant, cette idée, le talon d’Achille de ce nouvel universalisme reste son caractère abstrait. Pour participer à l’universel, les êtres humains concret-e-s, les sujets individuel-le-s des droits de l’être humain devraient « s’abstraire – c’est à dire se soustraire, s’arracher – à toute particularité nationale, culturelle, sociale, religieuse, sexuelle ». Des êtres humains sans épaisseurs sociales en somme (Voir le récent livre de Bernard Lahire : Dans les plis singuliers du social. Individus, institutions, socialisations, La Découverte 2013, Qu’est ce qu’un-e individu-e sinon une production de part en part sociale). A l’inverse, les auteur-e-s indiquent que pour accompagner ses promesses, « le moment d’abstraction doit être dialectiquement dépassé par l’universalité concrète qui, loin de nier les particularités, découvre dans celles-ci – à la fois dans ce qu’elles partagent et dans leur diversité – la figure de leur commune humanité ».

Michael Löwy et Eleni Varikas présentent l’auteur, le contexte, son texte, son actualité, en soulignant que ce qui se joue dans l’émancipation « n’est pas une question de différence religieuse ou culturelle, mais une question de pouvoir ».

Ce qui frappe à la lecture du texte de Zalkind Hourwitz c’est, à la fois, la qualité des analyses et des démonstrations et son humour. Il s’agit d’un formidable plaidoyer pour « une admission du juif comme juif au rang de l’humanité » pour utiliser les mots d’Hannah Arendt. L’auteur interroge et démonte les idées, les préjugés et les pratiques de la communauté majoritaire, et… répond : « cesser de les rendre malheureux & inutiles en leur accordant, ou plutôt en leur rendant, le droit de citoyen… »

Égalité des droits pour toutes et tous les citoyen-ne-s : une égalité encore à construire, une abstraction à rendre concrète, un universalisme à atteindre, contre les constructions hiérarchiques des différences et les exclusions des « Autres ».

Un texte à (re)lire, un texte ouvert sur des débats actuels, un texte où « Juif » pourrait être remplacé par un autre « Nom » (voir par exemple, Monique Piton in Carole RoussopoulosLip V, 1976, Les Blancs et les Arabes)

Aujourd’hui, après avoir été « blanchi-e-s » ou « nationalisé-e-s » les Juives et les Juifs ont été remplacé-e-s, dans le rôle de bouc émissaire ou comme communauté stigmatisée, par d’autres populations… (Voir par exemple, Enzo Traverso : La fin de la modernité juive. Histoire d’un tournant conservateur : Contre les confiscations conservatrices, les mémoires de l’émancipation)

Et comme le soulignent Michael Löwy et Eleni Varikas : « quand une société pratique l’exclusion, la discrimination ou la persécution d’un autre groupe ou d’une communauté, c’est cette société qui doit être « régénérée », transformée, révolutionnée et non ceux et celles qu’elle opprime ».

Zalkind Hourwitz : Apologie des Juifs (1789)

Editions Syllepse, Editions Syllepse – Apologie des Juifs, Paris 2002, 84 pages, 10,14 euros

Didier Epsztajn

Contre les confiscations conservatrices, les mémoires de l’émancipation

14Quelques remarques préalables.

Je ne discuterai pas ici de la notion de modernité. Cette notion ne saurait être mécaniquement utilisée hors de son cadre conceptuel historiquement et « géographiquement » limité. Mais nous sommes bien ici en Europe. Ironie de l’histoire, cette modernité européenne construite en partie sur l’esclavage, sur le colonialisme et l’exclusion des femmes correspond bien à cette « modernité juive » présentée dans le livre. L’auteur contourne les constructions genrées en faisant comme si cette modernité concernait de la manière les juifs et les juives.

La seconde remarque concerne deux mots « Holocauste » et « Shoah ». Je préfère les termes plus bruts de « la destruction des juives/juifs d’Europe par l’État nazi », voire celui très « administratif » employé par la bureaucratie nazie de « solution finale ». Ils sont, me semble-t-il, plus proches de la réalité et moins intégrables à cette « religion civile de l’Holocauste » que l’auteur traitera au chapitre 7. Holocauste revêt un sens religieux, c’est un « sacrifice » ; Shoah signifie en hébreu « catastrophe ». L’usage de ces termes renforce le caractère soit-disant indicible de l’événement et souvent le refus qu’en rechercher les causes ou de le comparer (et non à l’assimiler) à d’autres événements meurtriers de masse. L’usage des deux termes n’est donc pas neutre, ce n’est pas une question de sémantique mais bien une question politique.

La troisième remarque est plus interrogative. Peut-on assimiler les populations se nommant juives, au sein du Yiddishland, dans les différents autres pays européens, dans les pays arabes, dans l’empire ottoman ou en Éthiopie, sous une même dénomination à travers l’histoire ? Certes, la religion est la même et la tension du « l’année prochaine à Jérusalem » ne peut être réduite à la seule pensée religieuse, mais cela ne suffit pas à en faire une entité, imaginaire ou non, nommée peuple ou autrement.

La quatrième se relie à la précédente. La notion de « peuple » transcendant l’histoire concrètes de communautés, dont l’unité est plus que discutable, le rattachement d’individu-e-s à une « origine », me semble présenter des risques d’essentialisation.

Quoiqu’il en soit, au delà de ces remarques, il s’agit bien, dans ce livre, de la « modernité juive » en Europe. Et il y avait bien une « question juive » dans cet espace géopolitique. Et, aujourd’hui, comme hier, le monde juif, pour les êtres humains qui s’y rattachent, n’a rien de monolithique. Ce monde était et est hétérogène et complexe.

Dans son introduction, Enzo Traverso, indique, entre autres : « L’antisémitisme a cessé de modeler les cultures nationales, en laissant la place à l’islamophobie, la forme dominante du racisme en ce début du XXIe siècle, ou à une nouvelle judéophobie engendrée par le conflit israélo-palestinien ». Il ajoute que « C’est Israël, en revanche, qui a réinventé la  »question juive », à contre courant de l’histoire juive ». Je ne discuterai pas ici de la place d’Israël, du fantasme de l’État des toutes juives et tous les juifs, de l’expulsion, de la colonisation et de la guerre contre les palestinien-ne-s. Il est cependant indéniable que la politique de cet État et le soutien des majorités des « communauté juives » non israéliennes suscitent un rejet violent et légitime qui englobe plus globalement, et non légitimement, toutes les populations « juives » qui y sont assimilées.

L’antisémitisme n’a certes pas disparu, mais dans nombre de pays, les juifs/juives ont été « blanchi-e-s », intégré-e-s aux nations. Dans le cadre de la crise systémique (économique, sociale et environnementale), les remontées nationalitaires et néo-nazies, dans certains pays, pourraient bousculer la distinction nouvelle remplaçant l’ancien stigmate, et, des juives et juifs redevenir des « schwartz » en compagnie des musulman-ne-s, des rroms, etc…

Je parlerai principalement des trois premiers chapitres.

Dans le premier chapitre, l’auteur traite de la modernité, comme étape de l’histoire juive, imbriquée à l’histoire de l’Europe. Il nous rappelle que « Les périodes sont des constructions conceptuelles, des conventions, des repères, plutôt que des blocs temporels homogènes ». Il présente les lois émancipatrices des individus mâles, mais non des « communautés », les impacts sur les populations juives, « les lois émancipatrices ont mis fin à une temporalité du souvenir fixée par la liturgie et plongé les juifs dans une temporalité nouvelle ». Cette émancipation a pour effet l’intégration dans des entités politiques, étatiques ou nationales, dépassant les frontières de la « communauté religieuse bâtie autour de la synagogue ». Reste cependant la marginalité liée à « l’attitude du monde environnement », l’antisémitisme moderne prenant le pas sur la judéophobie religieuse. Je pense que l’auteur sous-estime les conséquences du refus des droits collectifs, de l’absence de reconnaissance de la dimension collective et des injonctions à l’assimilation aux corpus nationaux, chrétien-laics de fait, même si il indique que l’intégration s’est faite « au prix de leurs droits collectifs et communautaires ».

Enzo Traverso ajoute que « la sécularisation et la modernisation ont donné naissance à une nation juive dont les piliers étaient le langue et la culture yiddish ». Il s’agit bien d’une communauté nationale extra-territoriale, avec sa langue, ses réseaux supra-étatiques (Voir livres chroniqués sous la rubrique Yiddishland « juif » – Yiddishland | Entre les lignes entre les mots ). Cette communauté jouera un rôle important, « un des vecteurs du processus d’intégration économique du continent », d’autant que les populations juives sont plus que d’autres urbanisées et lettrées.

En présentant les évolutions en Europe, dans chacune de ses parties, pour les populations juives, l’auteur dresse un tableau permettant de saisir des contradictions de la modernité, d’autant qu’il traite parallèlement de la « trajectoire du judaïsme paria ». (Voir sur ce sujet le beau livre d’Eleni Varikas : Les rebuts du monde. Figures de paria. Un ordre d’idées, Stock 2007, L’admission de chaque individu au rang de l’humanité )

Enzo Traverso nous parle aussi de la mémoire des camps d’extermination, de cette « sorte de religion civile des droits de l’homme », des effets sur l’antisémitisme public. Il met en parallèle la situation en Israël, l’expulsion des palestinien-ne-s, la construction d’un État réservé aux seul-e-s juifs/juives « à mi-chemin entre l’État confessionnel et l’État ethnique », la négation de la diaspora, de l’histoire et des cultures juives.

Il y a un avant et un après Auschwitz en Europe.

J’ai particulièrement apprécié le second chapitre « Cosmopolitisme, mobilité et diaspora », les développements sur les migrations, les écrivains, les villes de la Mitteleuropa, la place de langue et de la culture allemande, les transferts culturels, les shtetalkh, la langue et la culture yiddish, les sentiments d’exclusion ou de non-appartenance, « la transformation de l’universalisme des Lumières en internationalisme socialiste », même s’il ne faut pas négliger les participations pour certain-ne-s aux crimes staliniens, et l’exil aux États-Unis, « havre du cosmopolitisme judéo-allemand ».

Le troisième chapitre est consacré aux « intellectuels entre critique et pouvoir ». L’auteur analyse la notion de « juif-non-juif » (et quelques juive-non-juive »), le dépassement du judaïsme sous les effets combinés de l’implosion du monde juif traditionnel et de l’essor de l’antisémitisme. L’auteur revient sur l’histoire des marranes et de Spinoza, la place de Marcel Proust, Franz Kafka et Robert Musil dans la littérature, celles des intellectuels comme Georg Simmel, Karl Mannheim, Emile Durkheim, Marcel Mauss, Theodor W Adorno, Max Horkheimer, Herbert Marcuse, Albert Eisntein, Hannah Arendt ou Walter Benjamin, etc., « cette extraordinaire explosion de créativité », la place de juifs/juives au sein des mouvements révolutionnaires. S’il traite des « juifs d’État », savants et intellectuels, intégrant et défendant « la religion civile du nationalisme républicain français », il n’oublie pas l’engagement de l’élite juive italienne dans le mouvement fasciste, le nationalisme réactionnaire de juifs allemands comme Ernst Kantorowicz, sans oublier, plus tard dans le siècle, Henri Kissinger comme activiste de l’impérialisme dominant. Enzo Traverso montre comment « l’intelligentsia juive néoconservatrice a transformé l’universalisme en occidentalisme ». Rupture historique, fin d’une relative exception, mutation socio-politique, ancien stigmate converti en signe de distinction, « coexistence entre un ethnocentrisme de type nouveau et un universalisme occidentaliste »… L’auteur en conclut que « dans le monde globalisé, les minorités diasporiques ne rament pas toujours à contre-courant ».

Il indique aussi : « Le monde juif s’est polarisé autour de deux références essentielles : la mémoire de la Shoah et le soutien à Israël ; la nouvelle  »religion civile » des droits de l’homme et l’avant-poste de l’occident au sein du monde arabe ». J’ajoute, que certain-ne-s qui hier encore auraient été des « juif/juive-non-juif/juive », les termes ont perdu de leur consistance, de leur réalité, sans oublier le refus de l’assignation ( Voir le dernier ouvrage de Shlomo Sand : Comment j’ai cessé d’être juifCafé Voltaire, Flammarion 2013, Je souhaite démissionner et cesser de me considérer comme juif)

Suivent un beau chapitre sur Hannah Arendt « Entre deux époques : judéité et politique chez Hannah Arendt », des analyses sur les « Métamorphoses : de la judéophobie à l’islamophobie », sur le « Sionisme : retour à l’ethnos », sur la « Mémoire : la religion civile de l’Holocauste ».

Je complète par un extrait sur la politique aujourd’hui : « Le racisme présente deux visages, somme toute complémentaires : d’une part, celui de nouvelles extrêmes droites  »républicaines » (protectrice de  »droits » délimités sur des bases ethniques, nationales ou religieuses) ; d’autre part, celui des politiques gouvernementales (camps de rétention pour sans-papiers, expulsions planifiées, lois visant à stigmatiser et discriminer des minorités ethniques ou religieuses). Ce nouveau racisme s’accommode de la démocratie représentative, en la remodelant de l’intérieur. C’est donc la démocratie elle-même qu’il faudrait repenser, ainsi que les notions d’égalité des droits et de citoyenneté ».

Au delà des remarques, un livre pour comprendre des évolutions, pour saisir dans l’histoire ce qu’une communauté peut-être et comment elle se transforme. Un peuple, des communautés ne peuvent avoir d’existence trans-historique, sauf dans les imaginaires repliés et rabougris.

Parmi les autres livres de l’auteur :

Où sont passés les intellectuels ? : La pensée critique doit savoir nager à contre courant

A feu et à sang – De la guerre civile européenne 1914-1945 : Une caractéristique importante de l’antifascisme, qui contribue à expliquer tant sa complaisance à l’égard du stalinisme que son aveuglement face au génocide juif, est sa défense acharnée et a-critique de l’idée de progrès, héritée de la culture européenne du XIXème siècle

L’histoire comme champ de bataille. Interpréter les violences du XXe siècle : Essor de l’histoire globale, retour de l’événement et surgissement de la mémoire 

Enzo Traverso : La fin de la modernité juive. Histoire d’un tournant conservateur

La Découverte, Paris 2013, 190 pages, 19,50 euros

Didier Epsztajn