Archives de Catégorie: Histoire

Louis-Georges Tin : « Comment faire France lorsque les héros des uns sont les bourreaux des autres ? 

Avec l’aimable autorisation de l’auteur

Dans son allocution télévisée du 14 juin, Emmanuel Macron l’a affirmé : « La République n’effacera aucun nom ou aucune trace de son histoire. Elle n’oubliera aucune de ses œuvres. Elle ne déboulonnera pas de statue»

Le propos d’Emmanuel Macron constitue une double faute. Sur le fond, cette réponse tente de figer la France dans le statu quo, en faisant abstraction du débat national et international. Or, depuis trois ans, le CRAN a posé le problème. Tout récemment, Jean-Marc Ayrault lui-même, ancien Premier Ministre, et aujourd’hui président de la Fondation pour la Mémoire de l’esclavage, déclarait : « Comment comprendre que dans les locaux de l’Assemblée nationale, une salle porte encore le nom de Colbert ? » Or le président a répondu à cette requête en parlant de « séparatisme » : les mots sont forts, mais oui, s’il s’agit de se séparer de Colbert et de l’esclavagisme, oui, nous sommes « séparatistes ». C’est cela la République, et les droits de l’homme. Lire la suite

Dordogne : « Il faut ranger Bugeaud au musée »

TRIBUNE LIBRE – Des Périgourdins plaident pour le retrait des statues du maréchal périgourdin en raison de son action en Algérie.

Si nombre de Périgourdins, élus mais aussi Betty Wieder, la présidente de la section périgourdine de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra), n’estiment pas nécessaire de « déboulonner » les statues de Bugeaud érigées à Périgueux et Excideuil, d’autres ont décidé de plaider le contraire. « Sud Ouest » publie leur tribune libre pour contribuer au débat.

« L’assassinat raciste de George Floyd a relancé aux États-Unis mais aussi en Europe la question des anciens esclavagistes et autres colonisateurs honorés par des noms de rues et/ou des statues. À Périgueux comme à Excideuil, l’honneur fait au maréchal Bugeaud doit être mis en question. Il faudrait, nous dit-on, donner la parole aux historiens ? Ils l’ont prise et les faits sont établis.  Lire la suite

Patrick Chamoiseau : CONTRE LES STATUES : LES TRACES-MÉMOIRES

Nos monuments demeurent comme des douleurs.

Ils témoignent de douleurs.

Ils conservent des douleurs.

Ce sont le plus souvent des édifices produits par la trajectoire coloniale : forts, églises, chapelles, moulins, cachots, bâtiments d’exploitation de l’activité esclavagiste sucrière, structures d’implantation militaire… Les statues et les plaques de marbre célèbrent découvreurs et conquistadores, gouverneurs et grands administrateurs. En Guyane, comme aux Antilles, ces édifices ne suscitent pas d’écho affectif particulier ; s’ils témoignent des colons européens, ils ne témoignent pas des autres populations (Amérindiennes, esclaves africains, immigrants hindous, syro-libanais, chinois…) qui, précipitées sur ces terres coloniales, ont dû trouver moyen, d’abord de survivre, puis de vivre ensemble, jusqu’à produire une entité culturelle et identitaire originale. Lire la suite

Rues, monuments et crimes coloniaux à Marseille

Dans le monde, dans chaque ville marquée par des symboles du racisme et du colonialisme on déboulonne les statues et on débaptise les rues. Marseille est une ville coloniale qui regorge de tels symboles. Ville coloniale déchue, dirigée depuis longtemps par une bourgeoisie mercantile, affairiste, mafieuse, imprévoyante et irresponsable. Elle en porte toujours les stigmates : monuments, noms de rue, parcs, façades d’immeubles, de compagnies maritimes, de banques coloniales… qui témoignent des « splendeurs » passées de l’empire colonial mais aussi plus directement des crimes coloniaux. Lire la suite

Lambeaux d’archives

Arlette Farge, historienne, a décidé de dresser un « anecdotaire » – un mot inventé -, signifiant raconter ce qui n’a pas encore été raconté pour un travail de mémoire à travers des « Vies oubliées ». Surgissent des personnages dignes de devenir des figures d’un roman en train de s’écrire pour la première partie, la seconde fait la part belle aux rapports de police qui dévoilent les violences de la société du 18e siècle, notamment celles faites aux femmes. Une galerie qui se visite au hasard de ces rencontres qui ne laissent jamais indifférent.

Arlette Farge : Vies oubliées. Au cœur du 18e, La Découverte/A la source

Nicolas Béniès

Ne pas oublier ceux qui désobéirent, qui osèrent dire NON

« Honneur à vous, les insoumis, les déserteurs, les objecteurs, les réfractaires qui avez eu le courage de « résister », de dire non, à la pacification, à la torture, aux répressions, aux camps d’internement, le courage de « désobéir aux ordres », à la loi même, aux violations des droits de l’homme, droits individuels et collectifs, droit à l’autodétermination et à l’indépendance du peuple algérien ». Jean-Jacques de Félice commence ainsi sa préface L’honneur des réfractaires. Lire la suite

Les guenilles colonialistes accrochées à nos écoles

Dans Premières notions de zoologie, classe de huitième (Masson, 1882), on apprend que « la race intelligente entre toutes, celle qui envahit et tend à détruire ou à subjuguer les autres, c’est celle à laquelle nous appartenons, c’est la race blanche ». Dans La Deuxième année d’enseignement scientifique (Armand Colin, 1887), Paul Bert écrit : « Les Nègres […] ont la peau noire, les cheveux frisés comme de la laine, les mâchoires en avant, le nez épaté ; ils sont bien moins intelligents que les Chinois, et surtout que les Blancs […]. Il faut bien voir que les Blancs étant plus intelligents, plus travailleurs aussi, plus courageux que les autres, ont envahi le monde entier et menacent de détruire ou de subjuguer toutes les races inférieures. Et il y a de ces hommes qui sont vraiment inférieurs.»

Dans un discours prononcé le 28 juillet 1885, Jules Ferry justifie la colonisation en ces termes : « Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. […] Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. […] Ces devoirs ont souvent été méconnus dans l’histoire des siècles précédents, et certainement quand les soldats et les explorateurs espagnols introduisaient l’esclavage dans l’Amérique centrale, ils n’accomplissaient pas leur devoir d’hommes de race supérieure. Mais de nos jours, je soutiens que les nations européennes s’acquittent avec largeur, grandeur et honnêteté de ce devoir supérieur de la civilisation » Lire la suite

L’état français cherche-t-il à s’affranchir de l’accord de Nouméa ?

Le 11 juin 2020

Communiqué de presse

Indépendance de Kanaky-Nouvelle Calédonie

Alors que la deuxième consultation sur l’accession de la Nouvelle-Calédonie à la pleine souveraineté approche, le collectif Solidarité Kanaky dénonce la violation par l’État de ses engagements en tant que signataire de l’Accord de Nouméa1. Plusieurs mesures prises pendant la crise sanitaire viennent s’ajouter aux signaux nombreux et répétés indiquant une volonté de neutraliser le processus de décolonisation du territoire. Lire la suite

Introduction « Novembre  1918 en Alsace-Lorraine, pourquoi ? » à l’ouvrage de Jean-Claude Richez : Une révolution oubliée

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

« L’Alsace, comme son nom l’indique, est un pays appelé aux plus hautes destinées. C’est le pays le plus propre du monde : il change de chemise tous les trente ans. Il digère ses drapeaux aussi ai-sément que son exquis pâté de foie de piano, célèbre dans le monde entier », Hans Arp et Vicente Huidobro1.

Novembre 1918 en Alsace-Lorraine ? C’est la fin de la Première Guerre mondiale, le retour à la France de la région annexée depuis 1871. Oui, mais pas seulement, c’est beaucoup plus compliqué. Ce sont aussi les derniers jours de l’Empire allemand de Guillaume II, son effondrement politique et militaire provoqué par la mutinerie des matelots de la marine impériale à Wilhelmshaven et à Kiel qui s’organisent en conseils suivis par les ouvriers et expérimentent une nouvelle forme de pouvoir. C’est la révolution allemande de Novembre, Novemberrevolution, de l’historiographie allemande, qui donne naissance, non sans douleurs, à la République de Weimar2. L’Alsace-Lorraine accompagne l’Empire allemand jusque dans ses derniers soubresauts. Elle participe aux quinze premiers jours de la révolution de Novembre. Cette révolution en Allemagne est d’abord une révolution démocratique qui met un terme au régime impérial comme aux régimes princiers de la plupart des États fédérés au sein de l’Empire. En Alsace-Lorraine, cette révolution coïncide avec son retour dans une France désormais républicaine. Lire la suite

Une couverture légale à une exploitation et une violence totale

La brochure est composé de plusieurs textes.

Joy Banerjee, réalisateur du documentaire La Colère d’Abady indique « Je ne connaissais pas jusque-là cette histoire de l’engagisme ». Il parle de son projet et revient sur des points d’histoire, « à partir de 1848 et l’abolition de l’esclavage en France, les propriétaires des plantations de canne à sucre ont voulu remplacer à grande échelle les esclaves désormais affranchis, dont plus de 3 000 Indiens, qui travaillaient jusque-là dans les champs et les usines », une « migration » de près de 120 000 entre 1828 et 1861. L’auteur aborde, entre autres, la concurrence mémorielle, la responsabilité de l’Inde et « son système de castes coupable d’avoir favorisé l’exode des engagés », de la plainte d’Abady Egata-Patché contre l’Etat français pour « crime contre l’humanité »… Lire la suite

Interrogations sur une dimension spécifique d’un programme scolaire

En introduction, Laurence De Cock parle, entre autres, des débats sur le passé colonial, des tensions identitaires, de l’école, « En France, l’école est l’un des objets privilégiés de controverse. L’enseignement de l’histoire y occupe en outre une place telle que les débats autour des contenus d’enseignement y sont réguliers et tendus, nous le verrons en détail », des espaces politiques et des programmes, « Nous touchons ici du doigt l’objet de ce travail, qui consiste à interroger cette progressive problématisation et politisation d’un contenu scolaire devenu l’un des révélateurs des tensions entre l’école, la société, la République et la nation »… Lire la suite

Un fil renouant avec des passés enfouis. Auto-organisation et émancipation

« Sous le ciel menaçant du dérèglement climatique, le vent de la protestation s’est levé un peu partout dans le monde ». En introduction, Jean-Louis Laville et Michèle Riot-Sarcey abordent, entre autres, des luttes et le soulèvement du voile de l’illusion « sans parvenir à le déchirer », des populations en action « malgré la répression », les experts et les normes, la difficile conception d’« une alternative crédible aux sociétés hiérarchisées » face aux politiques présentées comme « inéluctables », le dénigrement de toutes alternatives, « Tous les projets alternatifs, parce que subversifs, disséminés à travers le monde et qui parsèment également le territoire français, sont méconnus, dénigrés ou dédaignés. On les tient à l’écart de la connaissance et du débat »… Lire la suite

Mayotte et la pandémie, ou l’increvable logique du « bouc émissaire »

La situation sanitaire à Mayotte est préoccupante. On le sait, et l’on craignait, depuis le début de la pandémie, l’arrivée du virus sur ce petit territoire, anticipant la catastrophe possible qu’elle constituerait. Les raisons de cette crainte sont bien connues : une population très concentrée dans certains quartiers, une grande pauvreté pour beaucoup (renforcée par la situation de confinement), avec le côté précaire des habitations qui l’accompagne (et l’impossibilité d’y rester durablement confiné), le sous-équipement sanitaire de l’île (en médecins de ville et en structures hospitalières, etc.). Aujourd’hui, Mayotte reste le seul territoire en France à demeurer confiné, du fait de l’augmentation récente du nombre de cas officiellement recensés, témoignant d’une circulation très active du virus. Le 10 mai, on dénombrait 11 décès liés au Covid-19, 46 personnes hospitalisées, dont 9 en réanimation, et le pic épidémique serait attendu aux alentours du 20 mai [1]. Or, au milieu de toutes ces difficultés, certains trouvent encore le moyen de faire porter l’essentiel de la responsabilité de cette situation, non pas sur l’Etat français, dont l’incurie est pourtant évidente, mais bien, à nouveau, sur ceux qu’ils appellent les « clandestins ». Lire la suite

Solidarité Kanaky – Bulletin n°6 (mai 2020)- et – Lettre ouverte aux Citoyens Calédoniens

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Introduction du Guide du Bordeaux colonial et de la métropole bordelaise

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

Le livre que vous avez entre les mains est d’un genre particulier. Il n’est pas le plus complet pour aider à la visite des lieux les plus magnifiques de cette ville construits grâce aux fortunes réalisées dans le commerce- colonial. Il ne vous propose pas un parcours (probablement à imaginer) de tous les restaurants où des spécialités gastronomiques en provenance de l’Empire- sont servies. Cet ouvrage n’est pas non plus un ouvrage théorique sur le colonialisme, ni dans sa période de construction esclavagiste, ni dans la période de la république impériale, ni dans la période dite improprement postcoloniale.

Ce Guide prend la question de l’histoire de Bordeaux par le petit bout de la lorgnette, en la braquant sur les noms des rues et autres voies qui ont été retenus pour honorer ceux qui ont contribué à la construction de la France coloniale. Lire la suite

8 mai 1945 en France et en Algérie : mythologie nationale versus histoire coloniale (plus communiqué du MRAP)

« C’est en 1945 que mon humanitarisme fut confronté pour la première fois au plus atroce des spectacles. J’avais vingt ans. Le choc que je ressentis devant l’impitoyable boucherie qui provoqua la mort de plusieurs milliers de musulmans, je ne l’ai jamais oublié. Là se cimente mon nationalisme. » Kateb Yacine

« L’histoire n’est pas le passé. C’est le présent. Nous portons notre histoire avec nous. Nous sommes” notre histoire. » James Baldwin

À la mémoire de Nicole Dreyfus, infatigable avocate qui a constamment lutté pour la reconnaissance des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata comme crimes contre l’humanité. Lire la suite

Jamais le sentiment d’indignation qui s’est élevé en moi ne s’apaisera !

L’éditeur, dans son introduction fournit des renseignements bibliographiques sur l’autrice (1824-1900). Il souligne, entre autres, son engagement pour l’émancipation des femmes, « En 1868, elle contribue à l’élaboration du programme de la Société de revendication des droits de la femme », sa participation aux luttes sociales et à la Commune, « Son ralliement est clair, l’insurrection parisienne est légitime », ses activités littéraires. « Figure emblématique du féminisme au XIXe siècle, André Léo a dérangé son temps, militante révolutionnaire, sa participation à la Commune de Paris montre qu’elle avait su lier la question de l’émancipation des femmes à la réalité sociale, sa vie entièrement vouée à la cause des pauvres, critique de la bourgeoisie et de la religion, elle fit valoir par ses écrits, romans, essais, articles, contes, la nécessité d’un éducation scientifique pour que le changement social aboutisse »… Lire la suite

Constellations brisées – Ravensbrück

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Epidémies coloniales, racisme d’Etat et dispositions d’exception

« Qu’il soit établi une séparation complète entre les villages indigènes et les villages habités par les Blancs… » Vœu de la section médicale du Congrès colonial français (1905)

« L’œuvre de la colonisation française a été l’œuvre de la Troisième République ! Nous devons l’affirmer bien haut. » Marcel Saint-Germain, sénateur (1907)

La pandémie du Covid-19 a conduit des historien-ne-s et des journalistes à rappeler celle qui a frappé le monde, l’Europe et la France en 1918 : la grippe dite espagnole et ses 400 000 victimes françaises, selon certains. Et celle de la grippe asiatique (1956-1958), plus encore oubliée, qui a fait environ 25 000 morts dans l’Hexagone. Intéressant mais partiel puisque les colonies n’entrent pas dans ce tableau mémorial. Singulière omission. Lire la suite

Economie cénobitique. Gabriel Gauny, prolétaire décroissant

Le confinement imposé peut permettre d’intéressantes découvertes, un élargissement de la pensée. Il faut bien s’occuper sans bouger… Après avoir lessivé la cuisine, je me suis attelé à ranger la bibliothèque, où j’ai redécouvert nombres d’ouvrages poussiéreux. La poussière accumulée ne dit rien sur l’intérêt du bouquin. Bien au contraire.

Je tombe (hasard objectif ?) sur Le philosophe plébéien, Gabriel Gauny, menuisier prolétaire de son état. Etonnant, intellectuellement tonifiant. Gauny a beaucoup lu et écrit, il s’est donné les moyens d’avoir des loisirs en réduisant drastiquement sa consommation – et son temps de travail. Décroissant pour s’enrichir…

Comment ? Pourquoi ? Ci-dessous quelques lignes pour vous faire partager mon heureuse (re)découverte. Un prolo décroissant ? Peu courant, non ? Lire la suite