Archives de Catégorie: Etudes sur auteur-e-s /Biographies

Le morceau de papier qui confère une certaine protection

L’ouvrage de Lisa Fittko est précédé d’un beau texte, Le présent du passé, d’Edwy Plenel. Celui-ci explique sa « rencontre » avec l’autrice, les possibles de la marche, « Toute marche est une gamberge », les souvenirs « des exils d’hier et à l’actualité des réfugiés d’aujourd’hui », la chaine pyrénéenne hier et la mer Méditerranéenne aujourd’hui comme lieux des mort·es. Le passé au présent et l’actualité du passé. Lire la suite

Andrée Michel, ou la passion de résister (100 ans le 22 septembre)

Je rencontre Andrée Michel à l’âge de 39 ans. Elle en a le double. J’aime à penser que cet écart générationnel a nourri, par bribes, par épisodes, nos passions et rebellions mutuelles. Il a animé notre ambition personnelle, quoique partagée, de faire front contre la bêtise, le mépris, la haine, l’intolérance, l’injustice, sous toutes leurs formes. Il a entretenu entre nous une flamme, celle de deux soldates, non embrigadées, non contrôlables, résistantes de tous les jours, complices dès le premier échange de regard. Lire la suite

Comment écrire l’indicible ?

Valentine Goby, en voulant écrire sur Auschwitz un roman « Kinderzimmer » (Actes Sud), avait découvert l’œuvre étrange, magnétique, poétique de Charlotte Delbo. Déportée dans ce camp de la mort, elle avait voulu témoigner pour conserver la mémoire de ses compagnes de détention et de l’environnement étrange dans lequel il fallait se mouvoir. La question qu’elle pose est redoutable : comment rendre compte, comment donner à lire ? Il lui a fallu trouver un langage pour répondre à ces questions. Charlotte Delbo se servira de tous les moyens de la littérature pour triturer les mots, les phrases pour forcer le lecteur à pénétrer dans cet univers à la géographie inconnue. Delbo avait voulu dompter les mots, les casser pour leur faire dire l’indicible. Lire la suite

Ange Tomas : « Créer la liberté »

Ange Tomas, anarchiste espagnol, rescapé des camps de Franco et fervent humaniste, est mort à l’âge de 99 ans. Cet inlassable militant antifasciste a consacré sa vie à combattre le capitalisme, à transmettre l’histoire sous toutes ses formes, à lutter contre l’ignorance pour mieux soutenir les humains dans la conquête de leur liberté. Lire la suite

Une bio auto-bio ?

Que sait-on de l’enfance et la jeunesse d’un génie du 20e siècle, Louis Armstrong en l’occurrence ? Peu de choses en vérité. Les sources manquent sauf celles de Louis lui-même qui se raconte souvent sans tenir compte d’un minimum de chronologie. Il fallait donc combler les trous. Claire Julliard, dans « Little Louis », le fait avec un minimum d’empathie. Le mystère reste pourtant entier. La Nouvelle-Orléans est une ville stratifiée, les Blancs, les Créoles et les Noirs ne vivent pas dans les mêmes quartiers. La vie est dure. C’est, peut-être ce qui manque : la réalité de ce temps. L’auteure rend compte des sentiments de Satchmo, son pseudo, de sa réalité. Que demander de plus ?

Claire Julliard : Little Louis, Le Mot et le Reste

Nicolas Béniès

Albert Memmi ou le malentendu

Je suis profondément attristé par la banalité et la pauvreté littéraire des hommages rendus à Albert Memmi. Les mêmes platitudes, les mêmes inexactitudes, se retrouvent quasiment dans tous les médias. J’ai travaillé récemment, pendant une année, avec Albert Memmi sur un projet de livre. Nous avons buté, à la fin, sur la question de son sionisme. Pendant plusieurs mois, il faisait une autocritique intéressante, corrigeant, avec humour, l’aveuglement d’une vie entière, qui s’explique par un conditionnement inculqué dès la prime enfance, un embrigadement dès l’école primaire. Il était finalement resté fidèle à son adhésion au mouvement de jeunesse Hachomer Hatsair, au risque de compromettre l’universalité de son œuvre. Il me parlait, avec drôlerie, de ses échanges avec Golda Meir. Cet indéfectible positionnement l’avait décroché de ses origines tunisiennes, distancié de sa maghrébinité. Il avait vite adopté, en tout cas dès son installation définitive en France, le regard du colonisateur qu’il avait si bien décrit et démystifié. Il pensait fortement que les arabes n’avaient d’autre chance de survie que l’adoption du modèle occidental et la laïcisation de leur islamité. Il revenait à la case départ, la mission civilisationnelle, hygiéniste, des colonisateurs. Il se voulait juif sioniste, citoyen français et tunisien paternaliste dans une personnalité qu’il savait douloureusement fragmentée. Jean-Paul Sartre avait bien souligné dans sa critique, devenue préface du « Portrait du colonisé », qu’Albert Memmi n’avait pas compris le colonialisme comme système, comme machine froide, comme négation absolue de l’altérité. Lire la suite

C’est l’histoire d’un p’tit gars…

Être né en 1915, quasiment avec le 20e siècle, aux Etats-Unis, à Hoboken (dans le New Jersey, en face de New York), issu de l’émigration sicilienne a forcément des conséquences sur la formation de l’individu. Frank Sinatra n’a jamais renié ses origines. Ni l’importance de sa mère, Dolly, dans sa carrière. Ses liens avec la mafia, notamment avec « Lucky » Luciano, ont beaucoup joué dans sa chute en 1951 et dans sa renaissance en 1953. Lire la suite

Egalité, justice, démocratie

« Toute littérature prend naissance dans une souffrance et l’on écrit pour s’en délivrer, la sublimer, lui donner une expression universelle, éventuellement en faire une arme »

Une partition, l’Algérie, la lumière, les souvenirs, une certaine impuissance, « Ecrire est une façon de nier cette fatalité », le regard de l’adulte qui souffre et « dans celui d’un enfant aux yeux grands ouverts, on perçoit, seule, une demande d’explication », la violence… Lire la suite

Préface de Jessica Stern à son ouvrage : DÉNI Mémoire sur la terreur

Avec l’aimable autorisation des
Editions
des femmes – Antoinette Fouque

Cela fait vingt ans que j’étudie les causes du mal et de la violence. Jusqu’à présent je ne me suis jamais demandé pourquoi ce travail m’intéressait, ni ce qui me rendait capable de le faire. Ce livre répond à une question qui m’est posée à chaque fois que je parle de mes recherches sur le terrorisme. Comment une « fille » telle que vous a-t-elle pu se rendre dans des camps d’entraînement terroristes au Pakistan ? N’aviez-vous pas peur ? La réponse, c’est que je n’avais pas conscience d’avoir peur – et ce livre explique pourquoi. Après une série de traumatismes, on peut perdre la capacité de ressentir la peur de façon adéquate. Lire la suite

Vous m’avez permis de ne jamais vivre la solitude

Naz Öke dans son « Préambule d’une traductrice aux cheveux rouges », indique « Alors, peu importe si c’est à moi que sont adressées ces lettres… Zehra nous parle à toutes et tous, elle murmure de sa plume, au nom de ses ami·e·s emprisonné·e·s, au nom des femmes, au nom de son peuple ».

Des échanges épistolaires pour l’une et pour toustes, la privation de liberté et la précieuse conviction que « Nous aurons aussi des beaux jours »… Lire la suite

Histoire de Fille, d’Annie Ernaux, Gallimard, 2016

Une enfance protégée, un appétit vorace de lecture, une scolarité brillante, la reconnaissance. Un sentiment d’orgueil. Et puis, à dix-sept ans, la fille quitte pour la première fois, piaffant d’impatience, le cocon familial. Elle sera monitrice dans une colonie de vacances. Là, elle subira de violentes humiliations et des viols. L’ancestrale « lapidation » des femmes par les hommes, commente Annie Ernaux. Lire la suite

J’ai toujours eu peur de l’oubli, cette grande nuit aveugle

Michèle Lesbre rend compte avec pudeur et colère de la vie de Victor Dojlida.

Le récit commence en septembre 1989, un jour de libération tardive quelques semaines avant qu’un autre mur… « Car il faut bien que les portes s’ouvrent, que les murs s’écroulent, quand ils empêchent les hommes de vivre » Lire la suite

La Turquie de Erdogan nous raconterait-elle notre avenir ?

La Turquie de Erdogan nous raconterait-elle notre avenir ? Le vide idéologique actuel est comblé par la référence à la religion et au nationalisme le plus éculé pour permettre la mise en place d’un programme qui n’a pas changé et qu’il faut nommer néolibéralisme. Paradoxalement, il s’agit toujours de s’insérer dans le processus de mondialisation actuelle qui fait la part belle à la richesse financière. L’arbitraire policier est une nécessité pour imposer ces politiques. Lire la suite

Comme une mémoire n’éludant plus ses poches d’oubli

Entre éléments biographiques, réflexions sur la memoire ou les archives, ce petit livre au si beau titre – Un fantôme dans la bibliothèque, nous entraine du coté des présences et des absences, de l’esprit et de la lettre, de la mémoire et de l’oubli.

Je n’aborde que certains points discutés par Maurice Olender. Lire la suite

Simone de Beauvoir, la mémoire des femmes, l’humanisme

Avec l’aimable autorisation de l’autrice

Joëlle Palmieri a vécu, beaucoup. Elle a voyagé, énormément. Les deux se rejoignent dans son existence grâce à Simone de Beauvoir, découverte fondamentale et fondatrice, qui canalise et augmente la puissance d’exister de la jeune fille qu’elle est. Á vous d’entrer dans son monde. (Introduction par Tiphaine Martin)

Je découvre Simone de Beauvoir à l’âge de 13 ans. Ses mots sur les discriminations que je vis, sur la folie créatrice de Saint-Germain des Prés, inédite pour la banlieusarde du « 9-3 » que je suis, sur le monde à travers le récit de ses voyages, suffiront à animer mon adolescence et ma révolte. Mélancolique, n’ayant pas le droit de franchir les quatre murs du foyer familial hormis pour me rendre à l’école, la lecture de ses livres représentent mon unique échappatoire. « Mémoires d’une jeune fille rangée » me laisse froide reflétant sûrement un problème d’identification de classe. Puis « L’invitée », « Les Mandarins », s’emparent de mon esprit et alimentent mes rêveries. Les autres suivent. Je me passionne pour l’œuvre de la philosophe : les forces « de l’âge », « des choses », « Une mort très douce »… puis « Le deuxième sexe ». Même si, dans un premier temps, le contenu me semble compliqué – je dois alors avoir 15 ans – j’adhère immédiatement à l’idée qu’on « ne naît pas femme, on le devient ». Lire la suite

Partout et nulle part chez soi

Dans son prologue, Pedro Kadivar débute par le suicide à Paris de l’écrivain iranien Sadegh Hedayat, les rapports à la langue dite maternelle et à la ville, « A Paris, il est demeuré un « immigré », conservant sa nationalité iranienne et écrivant en persan, étant très attaché à cette ville où il a vécu de nombreuses années jusqu’à y mettre fin à ses jours », les migrations et la littérature, « L’écrivain incarne à lui seul la migration, la littérature et l’exil, l’Iran et l’Europe, les ponts entre l’Occident et l’Orient », la migration et l’exil, la quête et la biographie, « Plutôt une quête sur la migration, son sens, ses épreuves et ses implications. En arrière-fond, notamment, Paris et Berlin, comme villes d’immigration, Hedayat, Proust, Beckett et d’autres, ainsi que ma propre biographie », l’histoire des migrations et ce qu’elles nous disent sur des êtres humains, « elle exprime avant tout un désir que les hommes partagent au-delà des circonstances et du temps, celui de la survie intérieure »… Lire la suite

Un des fils d’Ariane dans le chaos présent

Un recueil de textes, « ceci est un recueil d’essais qui tentent d’aborder certains aspects de sa pensée, connus, inconnus ou méconnus, avec l’ambition d’y porter un regard nouveau ». Il y aurait beaucoup à dire sur les lectures de Michael Lowy comme sur certaines théorisations des marxistes du temps de Rosa Luxembourg. Au regard du siècle écoulé, des critiques devraient être repensées et pas seulement sur « son refus du mot d’ordre du droit des nations à l’auto-détermination ». Je ne mets ici l’accent que sur certains points. Lire la suite

Elle refusait d’être une femelle, elle voulait être une femme – un être humain

Une grand-mère, Djedda, pendant la colonisation et au lendemain de l’indépendance, « Tu es morte au moment où je revenais d’une promenade à Blida, de rose parfumée ».

Fadéla M’Rabet nous parle de son enfance. Elle fait un portrait sobre et très chaleureux de sa grand mère, « voilée, mais pieds nus », des lieux de son enfance, du hammam et des femmes envahies par le plaisir de cette chaleur humide, des lumières dans les yeux, de sa famille, de son père Baba, de ce monde contraint sous le colonialisme français… Lire la suite

Frankie Hansen (1922-1981). Antifasciste légendaire – résistant, déporté, partisan, « silver star » américain

Frankie Hansen était un jeune luxembourgeois de la génération que le fascisme et l’occupation par l’Allemagne nazie poussèrent à l’action et à la résistance armée.

Le parcours exceptionnel de ce jeune résistant de la première heure, arrêté et torturé par la Gestapo comme gréviste lors de la grève générale d’août 1942 contre l’occupant, commença lorsqu’il fut emprisonné dans un camp de concentration à Hinzert, en Allemagne. Lire la suite

Amianto

Alberto Prunetti donne à lire un récit déchirant pour lui. Et il donne ainsi à comprendre la vie des centaines de milliers, des millions sans doute qui voient leurs proches, mari, père, frères, amis s’abîmer de l’amiante et en mourir après des souffrances qui révoltent.

Son père Renato, qui avait commencé à travailler à 14 ans à l’usine en 1959 ; le fil conducteur, « une histoire ouvrière ». L’auteur, né en 1973, poussé par le père à faire des études, comprend assez vite qu’il vit un moment « où la société se referme dans sa coquille » (p.81) ; mais, trop tard ! Son père tenait à lui donner une autre vie que l’usine. Mais les enfants d’ouvriers doivent se contenter de l’université…, « sans participer aux coûteux programmes d’échanges avec les universités européennes ». Tandis que les riches « accèdent aux postes clés de la société par le biais des masters post universitaires à l’étranger très chers à suivre ». Quand il arrive à l’Université, son père a 35 ans et ne donne pas signe de fatigues liées à la maladie. Soudeur, métallurgiste expérimenté, il passe de chantiers de montage ou d’entretien d’usines à un autre, souvent absent. Mais quand Alberto reprend l’histoire, la raconte dans un premier article, comprend ce que d’autres ont traversé, il décrit ce travail dans sa double lecture : puissance et maîtrise des soudures, à deux pas d’un réservoir qu’une seule étincelle ferait exploser, « une bombe qui peut emporter une raffinerie » ; pour protéger des étincelles, un masque de soudeur et une bâche d’une matière légère et indestructible, en amiante. « Une seule fibre d’amiante et dans vingt ans vous êtes mort » (p.11). Son père mourra en 2004. Lire la suite