Archives de Catégorie: Etudes sur auteur-e-s /Biographies

Prix Walter Benjamin 2021 

Lors de sa réunion du 24 juin 2021, le jury du prix Walter Benjamin a arrêté sa sélection pour son édition 2021.

Présidé par Nathalie Raoux, le jury réunit Marc Berdet, Madeleine Claus, Dominique Delpirou, Emmanuel Faye, Jean Lacoste, Michael Löwy, Hélène Peytavi, Anne Roche et Bruno Tackels. Lire la suite

Michel Husson

Jean-Marie Harribey : Michel Husson :
derrière l’économiste, l’homme

Michel Husson nous a quittés. La nouvelle nous laisse sans voix. Faut-il rendre d’abord hommage à l’économiste hors pair qu’il était ou bien à l’homme pétri de gentillesse et d’humour ravageur, doté d’un sens pédagogue peu commun pour décortiquer les études les plus techniques ?

Michel Husson fait partie d’une génération d’économistes-statisticiens, formés à la rigueur scientifique tout en possédant une culture d’économie politique critique fondée à la meilleure source : Marx. Il compte parmi les quelques rares analystes ayant consacré leur travail à analyser l’évolution du capitalisme contemporain mondialisé et financiarisé en utilisant les concepts de suraccumulation du capital et de taux de profit dont l’évolution rythme les transformations du capitalisme. Des transformations dont les conséquences sur le travail, la répartition des revenus, la protection sociale ont été au centre de ses préoccupations pendant toute la période néolibérale. Michel Husson fut entre autres l’un les plus ardents défenseurs de la réduction du temps de travail et ses travaux récents montraient encore l’enjeu qu’elle représentait même au temps de la crise sanitaire. Et le moindre de ses mérites n’est pas de s’être dégagé d’une culture productiviste, trop longtemps véhiculé par les mouvements progressistes, pour prendre en compte la crise écologique et associer sa résolution à celle de la crise sociale. Lire la suite

Edgar Morin le philosophe de la complexité

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Ce panorama bio-bibliographique de Martine Boudet porte sur les lignes de force qui traversent tant la vie que l’oeuvre d’Edgar Morin. Comme lui-même l’a écrit et dit, ce n’est pas une carrière qu’il a menée mais une existence qu’il a conduite, ses publications étant souvent la résultante d’expériences personnelles ou de confrontations avec l’époque et la société. 

E. Morin est né en 1921 et est d’origine juive sépharade. Sa famille a émigré de la ville grecque de Thessalonique pour s’installer à Paris, dans le quartier populaire de Ménilmontant. Son nom d’origine est Nahoum, il a consacré à sa famille un très beau livre Vidal et les siens, écrit en 1989. Si sa patrie est la France, sa matrie est la méditerranée ; il se définit comme un judéo-gentil, c’est-à-dire descendant des Juifs modernes qui ont été formés par la culture humaniste européenne, celle du monde des Gentils ou non Hébreux (le terme hébreu étant « goy »). Il se décrit aussi comme un « post-marrane » à l’instar de ces descendants des juifs d’Espagne « conversos » qui ont été forcés de se convertir au christianisme à la fin du 15e siècle, comme Montaigne, Cervantés ou Spinoza et dont beaucoup avaient émigré à Thessalonique. L’expérience des drames de la marginalisation vécus par la diaspora au cours de son histoire est à la base de son refus de la violence et des discours polémiques. Comme Montaigne dont il se sent proche, il revendique une citoyenneté tolérante et élargie aux dimensions du monde connu : « Un honnête homme est un homme mêlé ».  Lire la suite

Coups de cœur (Juillet 2021)

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Patrick Chamoiseau : Pour Edgar Morin

Ici, quand il pleut, ce sont les gouttes qui font le ciel, qui trament aussi la terre dans une même envolée, mais pas un parmi nous ne connait si ce sont des sanglots de soleil ou les éclats d’une énergie dont nul ne tient le nom, ni comment ce qui scintille dessine d’impalpables matières où le vivant s’assemble parmi les herbes folles à la célébration des vers et la jubilation d’une fougère assoiffée.

On peut hélas compter les papillons, ils sont des événements, balises fantômes de la grande perte et de l’absence où tout s’effondre, mais il y a (heureux bonheur) l’infini des parfums qui s’emmêlent et se distinguent ensemble, légers, mouillés, comme portés de frissons en pensées, jusqu’aux fragrances qui accompagnent le jaunissement des fruits-à-pain… Là j’ai pour vous, une fois encore comme après tant de fois, contemplé la musique architecte des désordres, la forge qui sans cesse détruit et renouvelle, l’épuisement qui devient, cette lancée d’avenir dans cet épuisement même, et j’ai compté pour vous les mesures de l’alliance où se tient ce qui est séparé, tout comme ces horizons qu’il faut apprendre à deviner dans ce qui nous semble obscurément soudé. Lire la suite

23 entretiens avec Mohamed Harbi

Il existe en France une fraction de l’opinion – certes minoritaire – qui est radicalement anticolonialiste. Cette minorité s’est opposée, dès 1830, à la conquête de l’Algérie. Elle s’est engagée, de façon très énergique, pendant le guerre de libération : Manifeste des 121, soutien du droit à l’insoumission, réseaux d’aide au FLN, etc. Elle était parfaitement consciente du fait que le droit et la légitimité étaient du côté des colonisés qui se libéraient d’une domination qualifiée aujourd’hui – et à juste titre – de crime contre l’humanité. Les membres cette minorité ont maintenu des liens d’amitié entre les peuples algérien et français.

Mohammed Harbi, militant, cadre politique, leader de la « gauche du FLN » puis de l’opposition au régime militaire, devenu un historien éminent sans jamais renoncer à la lutte, a été une référence pour les jeunes gens qui se rendaient à Alger à une époque où, croyaient-ils, l’Algérie pouvait devenir Cuba en Méditerranée. Lire la suite

Revisiter la vie et l’héritage intellectuel de Primo Levi

Il serait banal – et pourtant vrai – de souligner combien la voix de Primo Levi nous manque aujourd’hui, en ces temps de montée de la xénophobie, du racisme et des mouvements d’extrême droite, à une époque où les intellectuels publics ont quasiment disparu en Italie. Mais la lamentation n’a jamais été le style de pensée de Primo Levi et il vaut mieux l’éviter.

Le destin des classiques est d’être réinterprétés en permanence, et Levi n’y échappe pas. Il existe cependant certaines idées fausses concernant son héritage. Sa relation avec la pensée des Lumières, sa définition en tant qu’écrivain juif et, enfin et surtout, le rôle de Levi en tant que témoin littéraire de l’Holocauste – un mot qu’il n’aimait pas et auquel il est aujourd’hui complètement identifié – ont été mal interprétés au cours des dernières décennies. Lire la suite

Gérard Chaouat

Nous avons longtemps cru que Gérard était immortel. Il était l’incarnation de l’ubiquité : partout en même temps. Contrairement à ce prétendent les charlatans – qu’il combattait avec les armes de la science, de l’humour et de la dialectique – les journées de Gérard ne comptaient pas 24 heures mais 48. C’était même un peu juste pour lui. Il était tour à tour, et en même temps, docteur en médecine, brillant immunologiste, directeur de recherches émérite au CNRS, syndicaliste, révolutionnaire permanent, pilier du service d’ordre de la FSU, trotskiste variant, rigolo et vulgarisateur scientifique hors norme. Sans oublier gentil et généreux. Il nous prend à contre-pied en nous quittant en pleine pandémie, alors que nous avions encore besoin de ses lumières pour comprendre ce virus et les autres. Nous avions encore besoin de lui pour combattre les politiques de santé et de recherches du capitalisme réellement existant qui nous ont amenés là où on en est, au bord du gouffre. Lire la suite

L’histoire d’un bluesman peut-elle donner naissance à une œuvre littéraire ?

C’est le pari de Jonathan Gaudet avec « La ballade de Robert Johnson »…

Robert Johnson, guitariste et vocaliste, est l’une des grandes légendes du blues. Un guitariste hors pair, un chanteur à la voix expressive, mélancolique souvent, joyeuse, heureuse de s’entendre en vie. Il a réalisé 20 enregistrements en 1937 et 21 en 1938 pour asseoir les fondements du blues en unifiant les divers affluents de cette musique. Son influence a été énorme et sa vie entourée de légendes. Les références sont constituées par un coffret de deux CD sorti en 1990 avec un livret de Stephen LaVere qui à la fois reprend toutes les informations disponibles – elles seront complétées par un livre de Peter Guralnick « A la recherche de Robert Johnson » – et les photos retrouvées de Robert Johnson, du producteur, de quelques autres bluesmen. Un coffret essentiel pour connaître ce génie de la musique noire. Keith Richard et Eric Clapton disent leur admiration, l’un et l’autre ont contribué à la reconnaissance de Robert Johnson. Cerise sur ce gâteau, la reproduction des paroles des compositions du blues man, une nécessité même pour les pratiquants de la langue de Walt Whitman. Lire la suite

« Plonger dans l’inconnu avec des idées claires »

Martine Vidal (1924-2021)

« Effleuré d’une anxiété légère, on est tenté de s’arrêter, en alerte,
ou, au contraire, de hâter le pas,
se disant : quelque chose va finir »
Daniel Blanchard

Le 13 janvier dernier, Martine Vidal est décédée. Née en 1924, elle prit part à la Résistance, milita, à partir de 1946, au sein de la Fraction française de la gauche communiste (un groupe bordiguiste), avant de rejoindre, avec son compagnon d’alors, Jacques Gautrat – plus connu sous le nom de Daniel Mothé –, Socialisme ou Barbarie (SouB), en 19521. Elle y demeura active jusqu’à la scission de 1963, participant ensuite au groupe qui fonda Pouvoir Ouvrier. Lire la suite

Autobiographie d’un combattant

W.E.B. Du Bois, métis né en 1868 et mort en 1963, a traversé toutes les vicissitudes du 20e siècle et de la constitution des États-Unis d’Amérique. Sociologue, il a beaucoup étudié la situation des Africains-Américains soumis au racisme et à son cortège d’humiliations et d’assassinats. « Les Âmes du peuple noir » restent comme l’un des chefs d’œuvre de la littérature.

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Le morceau de papier qui confère une certaine protection

L’ouvrage de Lisa Fittko est précédé d’un beau texte, Le présent du passé, d’Edwy Plenel. Celui-ci explique sa « rencontre » avec l’autrice, les possibles de la marche, « Toute marche est une gamberge », les souvenirs « des exils d’hier et à l’actualité des réfugiés d’aujourd’hui », la chaine pyrénéenne hier et la mer Méditerranéenne aujourd’hui comme lieux des mort·es. Le passé au présent et l’actualité du passé. Lire la suite

Andrée Michel, ou la passion de résister (100 ans le 22 septembre)

Je rencontre Andrée Michel à l’âge de 39 ans. Elle en a le double. J’aime à penser que cet écart générationnel a nourri, par bribes, par épisodes, nos passions et rebellions mutuelles. Il a animé notre ambition personnelle, quoique partagée, de faire front contre la bêtise, le mépris, la haine, l’intolérance, l’injustice, sous toutes leurs formes. Il a entretenu entre nous une flamme, celle de deux soldates, non embrigadées, non contrôlables, résistantes de tous les jours, complices dès le premier échange de regard. Lire la suite

Comment écrire l’indicible ?

Valentine Goby, en voulant écrire sur Auschwitz un roman « Kinderzimmer » (Actes Sud), avait découvert l’œuvre étrange, magnétique, poétique de Charlotte Delbo. Déportée dans ce camp de la mort, elle avait voulu témoigner pour conserver la mémoire de ses compagnes de détention et de l’environnement étrange dans lequel il fallait se mouvoir. La question qu’elle pose est redoutable : comment rendre compte, comment donner à lire ? Il lui a fallu trouver un langage pour répondre à ces questions. Charlotte Delbo se servira de tous les moyens de la littérature pour triturer les mots, les phrases pour forcer le lecteur à pénétrer dans cet univers à la géographie inconnue. Delbo avait voulu dompter les mots, les casser pour leur faire dire l’indicible. Lire la suite

Ange Tomas : « Créer la liberté »

Ange Tomas, anarchiste espagnol, rescapé des camps de Franco et fervent humaniste, est mort à l’âge de 99 ans. Cet inlassable militant antifasciste a consacré sa vie à combattre le capitalisme, à transmettre l’histoire sous toutes ses formes, à lutter contre l’ignorance pour mieux soutenir les humains dans la conquête de leur liberté. Lire la suite

Une bio auto-bio ?

Que sait-on de l’enfance et la jeunesse d’un génie du 20e siècle, Louis Armstrong en l’occurrence ? Peu de choses en vérité. Les sources manquent sauf celles de Louis lui-même qui se raconte souvent sans tenir compte d’un minimum de chronologie. Il fallait donc combler les trous. Claire Julliard, dans « Little Louis », le fait avec un minimum d’empathie. Le mystère reste pourtant entier. La Nouvelle-Orléans est une ville stratifiée, les Blancs, les Créoles et les Noirs ne vivent pas dans les mêmes quartiers. La vie est dure. C’est, peut-être ce qui manque : la réalité de ce temps. L’auteure rend compte des sentiments de Satchmo, son pseudo, de sa réalité. Que demander de plus ?

Claire Julliard : Little Louis, Le Mot et le Reste

Nicolas Béniès

Albert Memmi ou le malentendu

Je suis profondément attristé par la banalité et la pauvreté littéraire des hommages rendus à Albert Memmi. Les mêmes platitudes, les mêmes inexactitudes, se retrouvent quasiment dans tous les médias. J’ai travaillé récemment, pendant une année, avec Albert Memmi sur un projet de livre. Nous avons buté, à la fin, sur la question de son sionisme. Pendant plusieurs mois, il faisait une autocritique intéressante, corrigeant, avec humour, l’aveuglement d’une vie entière, qui s’explique par un conditionnement inculqué dès la prime enfance, un embrigadement dès l’école primaire. Il était finalement resté fidèle à son adhésion au mouvement de jeunesse Hachomer Hatsair, au risque de compromettre l’universalité de son œuvre. Il me parlait, avec drôlerie, de ses échanges avec Golda Meir. Cet indéfectible positionnement l’avait décroché de ses origines tunisiennes, distancié de sa maghrébinité. Il avait vite adopté, en tout cas dès son installation définitive en France, le regard du colonisateur qu’il avait si bien décrit et démystifié. Il pensait fortement que les arabes n’avaient d’autre chance de survie que l’adoption du modèle occidental et la laïcisation de leur islamité. Il revenait à la case départ, la mission civilisationnelle, hygiéniste, des colonisateurs. Il se voulait juif sioniste, citoyen français et tunisien paternaliste dans une personnalité qu’il savait douloureusement fragmentée. Jean-Paul Sartre avait bien souligné dans sa critique, devenue préface du « Portrait du colonisé », qu’Albert Memmi n’avait pas compris le colonialisme comme système, comme machine froide, comme négation absolue de l’altérité. Lire la suite

C’est l’histoire d’un p’tit gars…

Être né en 1915, quasiment avec le 20e siècle, aux Etats-Unis, à Hoboken (dans le New Jersey, en face de New York), issu de l’émigration sicilienne a forcément des conséquences sur la formation de l’individu. Frank Sinatra n’a jamais renié ses origines. Ni l’importance de sa mère, Dolly, dans sa carrière. Ses liens avec la mafia, notamment avec « Lucky » Luciano, ont beaucoup joué dans sa chute en 1951 et dans sa renaissance en 1953. Lire la suite

Egalité, justice, démocratie

« Toute littérature prend naissance dans une souffrance et l’on écrit pour s’en délivrer, la sublimer, lui donner une expression universelle, éventuellement en faire une arme »

Une partition, l’Algérie, la lumière, les souvenirs, une certaine impuissance, « Ecrire est une façon de nier cette fatalité », le regard de l’adulte qui souffre et « dans celui d’un enfant aux yeux grands ouverts, on perçoit, seule, une demande d’explication », la violence… Lire la suite

Préface de Jessica Stern à son ouvrage : DÉNI Mémoire sur la terreur

Avec l’aimable autorisation des
Editions
des femmes – Antoinette Fouque

Cela fait vingt ans que j’étudie les causes du mal et de la violence. Jusqu’à présent je ne me suis jamais demandé pourquoi ce travail m’intéressait, ni ce qui me rendait capable de le faire. Ce livre répond à une question qui m’est posée à chaque fois que je parle de mes recherches sur le terrorisme. Comment une « fille » telle que vous a-t-elle pu se rendre dans des camps d’entraînement terroristes au Pakistan ? N’aviez-vous pas peur ? La réponse, c’est que je n’avais pas conscience d’avoir peur – et ce livre explique pourquoi. Après une série de traumatismes, on peut perdre la capacité de ressentir la peur de façon adéquate. Lire la suite