Archives de Catégorie: Du coté de la « chanson française »

Notre patrimoine

La chanson française à l’heure des rythmes latins

Les années 1950, en France et aux États-Unis notamment se verront submerger par les rythmes afro-cubains et par les danses comme la rhumba, le cha-cha, le calypso, la samba… Il sera question d’orchestres typiques pour qualifier cette vogue en France. Un chanteur personnifie la folie de ère : Dario Moreno. La chanson qui fera de lui une star, « Si tu vas à Rio » reste à jamais l’emblème de l’époque. De temps en temps, la mémoire de ces musiques, de ces danses refait surface et c’est reparti pour la grande fête du corps. Lire la suite

Jazz et chansons : Autour du monde

stacks_image_3531Patrice Caratini, contrebassiste, chef d’orchestre, compositeur a décidé de rompre son quotidien pour s’orienter vers la chanson, de celle qui borde nos mémoires mais aussi transporte dans d’autres pays d’un globe qui n’est plus ce qu’il était.

La vocaliste qui prête sa voix à ce voyage, Hildegarde – un prénom emprunté à une chanson de Boris Vian, « Je suis snob » en l’occurrence – Wanzlawe sait prendre tous les accents pour nous transporter ailleurs. Une manière de promouvoir la fraternité entre les populations. La chanson est un excellent vecteur. Chanter ensemble est le début d’une compréhension mutuelle.

Il fallait bien un troisième larron pour donner un piment supplémentaire. C’est ici un saxophone alto – qui se fait parfois baryton pour rythmer les chansons -, Rémi Sciuto. A lui le mauvais rôle dans le dialogue quasi permanent basse/voix. Il faut qu’il apporte un complément sans empiéter sur les deux autres qui vivent une belle histoire. Il ne s’en sort pas toujours à son avantage. Parfois il se fait indispensable comme dans « L’herbe verte » (de Gainsbourg si vous l’aviez oublié) et d’autres fois, redondant. Il faut dire que la place lui manque. L’oxygène ne se partage pas facilement.

Ces « Short Songs » – l’anglais est inévitable et il est inutile de le regretter – font la part belle à la chanson française de Sully Prudhomme et Gabriel Fauré à… Francis Lopez (oh !) en passant par Gainsbourg, une comptine, Prévert et Kosma, André Minvielle… Peut-être aurait-il fallu oublier les Beattles un peu trop dans la mode ces temps-ci. Pour le reste, on peut s’attarder sur Jobim ou sur « La valse à gamme » des Caratini ou d’autres suivant votre humeur. Evitez d’écouter le CD en entier pour éviter l’ennui. Chaque chanson a sa propre vie, son propre imaginaire qu’il faut savoir mélanger avec d’autres mais point trop n’en faut. Il faut donc construire son,propre concert, sa propre écoute.

Caratini/Wanzlawe/Sciuto : Short Songs, CaraMusic/L’autre distribution

Chaque jeudi à 19h, ils seront à L’Instinct Théâtre, 18 rue de Beaujolais, Paris 1er

Nicolas Béniès

Histoire culturelle française

cd2Frémeaux et associés nous propose un voyage dans les temps. D’abord en compagnie de l’orchestre de Ray Ventura, en trois CD et trois périodes : « 1928-1934 » soit les prolégomènes, « 1935-1940 », la gloire, l’esprit des temps avec « Tout va très bien Madame la Marquise » un véritable hymne national et « 1946-1956 », une sorte de fin en feu d’artifice avec l’arrivée d’un guitariste plein de jazz, Sacha Distel, le neveu. Une plongée nécessaire, une reconnaissance d’une histoire aussi intéressante que l’histoire officielle. Denis Lallemand nous présente Ray Ventura et quelques-uns des collégiens – c’est le nom de l’orchestre souvenir de jeunesse à Janson De Sailly – ainsi que Paul Misraki, compositeur de génie qui a su saisir les sentiments de la période de ces années 1930. On ne peut comprendre ni le Front Populaire ni la chanson française de l’après guerre comme la force du jazz, son importance dans la culture française sans écouter cette musique à la fois joyeuse et triste comme celle de Trenet qui s’en inspirera.

cd3Ensuite une « Anthologie du rock français 1960-1962 », pour nous plonger dans ces années qui a vu l’émergence des « teens », de ces ados construits autour de l’obligation scolaire en quête d’une reconnaissance sociale qui passera par cette musique qualifiée de sauvages. Mai 68 aurait sans doute été différent sans le rock – à ne pas confondre, les auteurs du livret et de la sélection, François Jouffa et Pierre Layani y insistent à juste raison avec les « yéyés » qui arriveront après -, sans ces jeunes gens et jeunes filles, sans ces groupes portant des noms de publicité comme « Les chaussettes noires » subventionné par Stemm. Johnny Hallyday, sur Vogue, un label dédié au jazz, marquera l’entrée dans cette nouvelle ère pour la France.

« Ray Ventura et ses collégiens 1928-1956 », présenté par Denis Lallemand ; « François Jouffa présente une anthologie du rock français, 1960-1962 », Frémeaux et associés distribué par Socadisc

Nicolas Béniès

Petit homme qui vivait d’espoir

cd7Une visite enjouée et qui ne se prend pas au sérieux dans l’univers multiforme et foutraque de Boby Lapointe, sans guitare, même sommaire.

Jean-Marie Machado (piano), André Minvielle (voix), Jean-Charles Richard (saxophones), Georgui Kornazov (trombone), Joce Mienniel (flûte), François Thuillier (tuba), Didier Ithursarry (accordéon), François Merville (batterie et percussions), Jean-Marc Quillet (vibraphone, percussions et voix).

Entre chanson dite populaire et jazz et des inventions ou des interventions ironiques pour une petite fête à Boby, entre scat et tendresse. Un grain de fantaisie dans la grisaille quotidienne.

cd4Une invitation à une nouvelle errance dans les chansons de Boby.

 

Cd Jean-Marie Machado & Dansas invitent André Minvielle : La fête à Boby, Bee 2012

Voir aussi : Jazz (février 2013)

Didier Epsztajn

A travers notre histoire trop souvent occultée

Conserver notre patrimoine.

Le présent a souvent comme conséquence des commémorations qui visent à reconstruire un passé fantasmé. La période de l’Occupation – 1940-1944 – est très révélatrice. Dans un premier temps, elle fut purement et simplement ignorée, occultée. Tous les Français avaient été résistants à un régime du Maréchal Pétain considéré comme traître et au nazisme. Les matérialistes – ils ne sont pas nombreux – se demandaient comment ce régime avait pu survivre aussi longtemps dans un environnement hostile. Seulement par la répression ?

Le présent se transformant, les Français sont devenus collabos, antisémites. La rafle du Vel’ d’Hiver remontait à la surface. La police française, en cette fin d’année 1942, avait organisé la chasse aux Juifs les entassant dans les camps notamment à Drancy où beaucoup d’entre eux, d’entre elles moururent.

Enfin, allaient se découvrir « les Justes », ceux et celles qui, au péril de leur vie, avaient sauvé des Juifs d’une mort certaine.

Le passé ne se laisse pas d’être décomposé et recomposé. Pour justifier souvent des choix politiques ou cacher une réalité présente que le bon peuple ne saurait voir. Il faut donc toujours se méfier des commémorations. Elles ont comme but d’enterrer le présent en donnant au passé toute la place.

Les conséquences sont profondes pour notre histoire culturelle. Dans les années 50-60, peu d’études sérieuses sur l’Occupation. Il faudra attendre les travaux des historiens américains pour que le débat s’engage, qu’enfin la méthode historique prenne le pas sur les clichés, sur les idées toutes faites. Les déportés, s’en souvient-on, ne pouvaient pas faire part de leurs expériences. Ils et elles étaient des survivants donc des lâches, des traîtres sans doute. Dans le même mouvement, l’histoire culturelle s’est trouvée amputée. En même temps que la réalité de cette période, était niée, la création musicale française. Particulièrement le jazz français qui existe en tant que tel pendant ces années. Les musiciens de jazz en France sont coupés de leurs homologues américains. Ils ne peuvent plus suivre. Alors ils inventent. Tout le monde veut oublier la période et cet héritage du coup a sombré. A été pris comme argent comptant, le cliché de l’interdiction du jazz. En fait, jamais les concerts de jazz n’ont réuni autant de monde que pendant cette période. Les musiciens avaient des engagements dans des clubs qui n’en finissaient pas d’ouvrir. Ils enregistraient. Les disques ont été redécouverts. Daniel Nevers, sans et avec l’équipe de Frémeaux et associés, a joué un grand rôle dans cette (re)découverte.

Ainsi, Michel Warlop, (Voir la biographie que lui consacre Pierre Guingamp, la première, « Michel Warlop (1911-1947), génie du violon swing », L’Harmattan/Univers musical, 306 p., Paris, 2011.) violoniste fou se lançant dans des improvisations risquées, créant avec son quatuor à cordes dans ces années 1941-42 des thèmes essentiels montrant la place que ce génie – oui, le terme n’est pas trop fort – aurait dû occuper, a été complètement oublié. La mémoire est essentielle et il lui arrive de s’opposer au souvenir.

Mais c’est le cas aussi des accordéonistes, de ceux qui ont créé, en lien avec la révolution reinardtienne, un style bizarre, l’accordéon swing. Tout avait commencé avec la redécouverte de Gus Viseur dans la défunte collection « Jazz Time » dirigée par Daniel Nevers.

Frémeaux et associés permet aussi de renouer des liens avec Tony Murena, autre grand dans ce domaine. Il a beaucoup travaillé avec Viseur. Ses accompagnateurs sont tous issus de la cuisse de Django Reinhardt. Les frères Ferret – Baro, Sarane, Matelot – qui habitent, surtout Baro, quelques-uns des thèmes réunis dans ce coffret de 3 CD, pour des enregistrements entre 1939 et 1943 (CD 1 et 15 des 25 plages du CD 2). Ils dévoilent à la fois l’influence profonde et rapide de Django et la capacité de création des Ferret dans l’appropriation de ce nouveau langage (Cf. « Les frères Ferret », coffret chez Frémeaux et associés dont j’ai rendu compte précédemment). Didier Duprat leur succédera et restera 15 ans avec l’accordéoniste. Un spécialiste de l’accompagnement qu’il faut absolument redécouvrir. Après la guerre, Tony Murena fera comme Django engageant des clarinettistes en lieu et place des guitaristes… Le climat changera.

Tony Murena n’a pas été oublié. Il enregistrera jusqu’à sa disparition en 1971 – il était né en 1916 – des disques en grand nombre. Il devra se séparer de son style, de sa capacité à swinguer, se perdre donc pour répondre aux attentes d’un public qui recherche plus les valses musettes dites classiques… qui n’ont jamais vraiment existées. Il sombrera dans cette avalanche de musique inutile et trop marquée du sceau de la marchandise, de la répétition frénétique !

L’intérêt de ce coffret, « Tony Murena, swing accordéon, 1939 – 1949 » présenté par Francis Couvreux, est essentiel pour comprendre notre héritage culturel. Pour intégrer dans ce patrimoine, la créativité de ces années d’Occupation. Rien d’étonnant. Les périodes les plus noires suscitent les nouveautés. Une sorte de nécessité pour dépasser ces temps où il est difficile de vivre. Ne restent que les œuvres de l’esprit, le rêve pour remplir le monde d’un univers différent. Le jazz libère !

« Tony Murena, Swing Accordéon, 1939 – 1949 », présenté par Francis Couvreux, coffret de 3 CDs, Frémeaux et associés.

Du côté de la chanson française.

Catherine Sauvage – née Jeanine Marcelle Saunier le 29 mai 1929 à Nancy – a défrayé la chronique. Par ses amours tumultueuses avec Pierre Brasseur, sa manière de s’approprier les chansons écrites par Léo Ferré – l’homme de sa vie, sur le terrain professionnel dira-t-elle – et par son intransigeance dans le répertoire qu’elle s’est choisie. Comme si elle dessinait, à travers les chansons, sa propre personnalité. Elle se destinait à la scène et bifurquera lorsque gagnera un « radio crochet » en Suisse. Il faut dire que la famille avait fui l’Occupation allemande pour se réfugier à Annecy. Dans ce coffret de deux CD, Dany Lallemand a voulu nous faire revivre le parcours de la chanteuse, de ses débuts en 1951 où elle chante Francis Lemarque, comme Yves Montand, accompagné par Tony Bell qui dirige l’ensemble de Radio Genève, à 1959. La plupart des arrangements et direction d’orchestre sont confié au jeune Michel Legrand. Accompagner des chanteuses est un moyen de gagner sa vie dans la musique. On ne sent pas ici la fibre jazzistique, même dans la reprise de standards du jazz, du pianiste compositeur qui, en 1955 – faut-il le rappeler ? (Cf. Toujours chez Frémeaux et associé, « Boris Vian et ses interprètes », coffret dont j’ai aussi rendu compte.) –, compose en compagnie de Boris Vian les éternelles parodies de Rock and Roll chantées par Harry Cording (Henri Salvador). Il s’adapte à l’art singulier de la chanteuse. Ce doit être lui, l’histoire ne le dit pas, l’auteur des arrangements, comme ce sera le cas, plus tard dans la biographie de Catherine Sauvage – jamais pseudonyme n’a mieux correspondu -, pour Alain Goraguer, qui a aussi travaillé avec Boris Vian, ou Franck Aussman.

Entendre ou réentendre cette voix, c’est revenir vers ces années où le music hall dominait. Ce temps des rapports directs avec le public, le temps du Pacra – un rendez-vous des amoureux et amoureuses de cette chanson française – qui se situait près de la Bastille, haut lieu des bals populaires, de Bobino où se succédait Brassens, Sauvage et beaucoup d’autres. Un public de connaisseurs, dur qu’il fallait convaincre et qui n’applaudissait qu’après les prestations, sans politesse ni ronds de jambe. Qui savait aussi siffler… même lorsque ce n’était pas à bon escient. Une relation « personnelle » entre l’artiste et ce public fait de respect réciproque. « Et hop » comme concluait ses présentations la jeune femme à jupe courte et à décolleté plongeant qui faisait la joie des habitué(e) du Pacra. Le temps aussi des cabarets, de ces endroits secrets où le lien avec le public était plus intime, plus fort. Il faudrait parler d’amour.

La voix de Catherine Sauvage nous fait emprunter ces chemins du souvenir qui –  heureusement – ne veulent pas mourir.

Il faut entendre cette voix tout en évitant l’overdose. Pour l’écoute, il faut tenir compte du format. Les 78 tours avaient deux faces, donc deux chansons, les 45 tours, 4 plages. Dany Lallemand ne nous propose qu’un seul extrait de 33 tours… Prenez votre temps, pas de précipitation… Il faut déguster.

« Catherine Sauvage interprète Ferré, Lemarque, Aragon, Brassens, Caussimon… », proposé et présenté par Dany Lallemand, Frémeaux et associés.

Claude Nougaro commence sa carrière en 1955 comme auteur compositeur. Il travaille pour Jean Constantin, l’immortel « Les pantoufles à papa » – Constantin ne le fera pas signer dans un premier temps, il faudra que le jeune taureau se fâche -, Philippe Clay surtout qui n’a pas encore tourné extrême droite, Jacqueline François l’élégante demoiselle de Paris, Lucienne Delyle et beaucoup d’autres encore. Il s’introduit dans le monde de la chanson française en respectant ses codes. Il faut dire qu’il est né la même année que Catherine Sauvage – en 1929 mais le 9 septembre à Toulouse – et se trouve alimenté des mêmes laits. La rupture, chez lui, comme beaucoup d’autres de cette génération, est alimenté par le courant des jazz. Il (Cf. « Le souffle bleu », Nicolas Béniès, C&F éditions.) va s’y abreuver fortement. Il y faudra du temps. Olivier Julien nous propose l’écoute de son premier 33 tours 25 cm – le petit format – réalisé en 1959. Il manque les musiciens qui participent à ce premier essai. La (première) version de « Il y avait une ville », fortement influencée par « Fever » que chantait Peggy Lee en cette année là, est prometteuse mais on comprend les raisons qui feront que cet album ne sera pas un succès. Il n’a pas encore choisi sa voie, il ne sait pas encore quel Claude Nougaro il veut être. Cette année 1959 est centrale. La découverte des métriques singulières de Dave Brubeck lui permettra d’affirmer son talent et de prendre une place spécifique dans la chanson française (et pas dans le jazz).

Ce coffret de deux CD permet de se rendre compte d’une voi(e)x en gestation, qui cherche aussi des partenaires avec qui converser en même temps de revisiter – en complément de Catherine Sauvage – tous ces interprètes qui sont su faire vivre dans ces années 50 la chanson française.

« Claude Nougaro et ses interprètes », proposé et présenté par Olivier Julien, Frémeaux et associés.

L’air de Paris en 1951-53.

La biguine est partie intégrante de la vie parisienne depuis les années 20. Stellio est le clarinettiste le plus connu – Frémeaux et associés lui a consacré un coffret. Il éclipse un peu le souvenir de ses compatriotes à commencer par Eugène Delouche, saxophoniste alto et défenseur intransigeant de la tradition et de cette musique particulière aux rythmes singuliers, la biguine. Il se fait aussi l’écho, comme les griots africains, des grands événements qui secouent son île dont cette arrestation arbitraire de 16 ouvriers martiniquais accusés de meurtre en 1948, « Retour au pays ».

Ce coffret de deux CD, présenté par Jean-Pierre Meunier, reprend l’intégralité des enregistrements du label « Ritmo », que Delouche avait créé en cette année 1951 et qu’il fera vivre jusqu’en 1953. Une part importante de l’histoire de Paris – et des Antilles, le chanteur, David Martial, âgé de 18 ans, se fera reconnaître d’abord en Martinique avant de connaître le succès en Métropole, tardivement – s’écrit avec cette musique. I Elle a profondément influencé notre manière d’entendre. Il n’est guère étonnant que ces rythmes reviennent périodiquement dans notre actualité.

« Del’s jazz biguine, direction Eugène Delouche, les années Ritmo, Paris 1951 – 1953 », présenté par Jean-Pierre Meunier, Frémeaux et associés.

Nicolas Béniès, Animateur du blog : Le souffle bleu

Qu’est-ce qu’une chanson ? : Patrimoine, Mémoire, Souvenir

Frémeaux et associés nous offre l’occasion de revenir sur notre histoire culturelle via deux coffrets, l’un consacré à Gilbert Bécaud (1953-1959) l’autre à Serge Gainsbourg (1957-1960). A la fois la continuité et la rupture. La figure de Boris Vian n’est pas loin, lui qui se consacrera du milieu des années 50 à 1959 – année de sa mort – à la chanson et un peu à l’opéra. Boris sera l’un des défenseurs de Gainsbourg sur qui il écrira un article dans le Canard Enchaîné.

Le contexte.

La génération du « baby boom » possède un bien commun, les souvenirs de ces chanteurs qui envahissent la scène un peu avant la « vague yé-yé », celle du rock and roll à la française qu’illustreront à la fois Johnny Hallyday et Eddy Mitchell tout autant que Dick Rivers pour parler de ceux qui sont encore là. Souvenir, souvenir chantera le jeune Hallyday à l’aube de ses 16 ans, souvenir de ceux et celles qui l’avaient précédé. Le souvenir disait justement Blanchot suppose une part d’oubli. Pour Bécaud, c’est d’un double oubli dont il faut parler. Oubli de sa voix approximative – il a du mal à rester juste – qu’il fait passer avec une, énergie dont le disque ne peut pas rendre compte. Comme pour le jazz. Il faudrait le revoir sur scène pour comprendre pourquoi la presse l’avait appelé « Monsieur 100 000 volts ». Sa présence sur scène était une bénédiction. Il s’y sentait bien, le public aussi. Un jour, à l’Olympia, son lieu de prédilection,1 il cassa le piano, le public lui cassa les fauteuils pour dire que ce massacre ne date pas des « yé yé ». On cassa aussi les fauteuils pour Sidney Bechet en 1955. Pour dire que la jeunesse d’alors était de la même eau que la jeunesse d’après.

La radio, comme les cabarets,2 allait jouer un très grand rôle dans l’organisation de nos souvenirs. « Radio Days » sans conteste pour la France de ces années 50, un peu en retard sur les Etatsuniens. Cette radio qui se privatise avec l’arrivée, en 1954, d’Europe 1 où vont officier Frank Ténot et Daniel Filipacchi dans « Pour ceux qui aiment le jazz » à 22h30. Ils allaient allègrement mêler blues, jazz et la musique soul qui commence à marquer de son empreinte les Etats-Unis. Ce mélange est inédit. Au début des années 60, ils deviendront les animateurs de « Salut les Copains », qui les rendra riches… Mais ce serait une histoire différente qu’il faudrait raconter.

Le service public de la RTF n’est pas en reste, avec les émissions de Sim Copans dont la voix chantante résultat de son accent du sud des Etats-Unis savaient si bien expliquer les chants de révolte contenus dans les Gospels. Sim qui savait aussi présenter les musiciens de jazz français. Hughes Panassié lui aussi avait son émission. Souvenirs… Il faudrait un travail de mémoire pour redonner vie à cet environnement. L’Histoire n’est pas faite que de l’écrit, elle est aussi orale et l’environnement culturel, la musique mais aussi les chansons en fait partie intégrante.

Le jazz reste donc une référence. Un autre coffret Frémeaux et associés permet de le rappeler. « Swing surprise-partie. Les orchestres français d’après guerre » passe en revue ces musiques que l’on entendait aussi à la radio. Un coffret de deux CD qui couvrent les années 1945-1957. Après, ils disparaîtront emporté par les vagues du rock and roll. Musique dont Boris Vian, Henri Salvador – Harry Cording pour l’occasion – et le tout jeune mais déjà talentueux Michel Legrand se moqueront dans des 45 tours… qui se vendront comme du rock. la farce était encore plus farce… Se retrouvent, dans cette compilation, tous les orchestres qui ont connu leur heure de gloire pendant la période de l’Occupation, grande période – contrairement à une idée reçue – pour les jazzmen français. Ils feront leur « coming out » en intégrant une partie du bebop mais aussi de ce jazz West Coast qui fait fureur dans les années 50 aux Etats-Unis. Un style – si style il y a, c’est difficile à démontrer – qui se réclame des orchestres de Count Basie, du swing, du balancement, de la légèreté. L’appropriation est immédiate. On l’entend. Des différences subtiles montrant que ces musiciens ont les oreilles grandes ouvertes. Qu’ils ne se contentent pas de ce qu’ils savent. Pourtant, ces noms ne diront rien. Ils sont liés à l’avant-guerre et à la guerre et sombreront – malheureusement – dans l’oubli. Qui se souvient de Alix Combelle, saxophoniste, chef d’orchestre, Christian Bellest, de Camille Sauvage – pas Catherine ! – de Tony Prouteau, de Noël Chiboust, de André Ekyan – qui a joué avec Django Reinhardt – de Jerry Mengo, de Philippe Brun – qui enregistra avec Pierre Reverdy sur les injonctions de Cocteau et de Hughes Panassié – …

C’est une des raisons pour laquelle le travail d’éditeur et de conservation du patrimoine de Frémeaux et associés est essentiel. Sans ces orchestres, sans ces musiciens qui, évidemment, sont aussi des accompagnateurs des chanteurs, chanteuses de cette variété française.

L’orchestres de Jacques Hélian, en particulier, était omniprésent sur les ondes. Même les publicités étaient signés par l’orchestre, comme les indicatifs. Sidney Bechet était une grande vedette française. Et présent sur la RTF. L’auditeur ne savait même pas qu’il était gavé de jazz. Un jazz de scène, édulcoré, c’est vrai, mais le saxophone soprano de Bechet restait fortement ancré dans les racines de cette musique.

Comme aux Etats-Unis, ces orchestres faisaient danser. Ils ont exercé une forte influence sur les chanteurs et les chanteuses de cette époque. A commencer par Charles Aznavour dont les duos avec Pierre Roche sont directement inspirés du scat. Et Gilbert Bécaud qui a retenu la leçon des entertainers américains, en regardant du côté du jazz comme de la comédie musicale américaine qui tient le haut du pavé au moins jusque dans les années 1959. Une année clé.3 Serge Gainsbourg sera, lui, plus influencé par le jazz dit West coast, « cool », plus élaboré et par les musiques des films noirs. Ses références se situeront du côté de Stan Kenton. De ce point de vue, il peut-être qualifié de « moderne » par rapport à Bécaud. Tandis que Vian se situera dans la lignée des orchestres appelés « swing », comme pour sa chanson « Je bois ».

Refaire le chemin de la mémoire.

Ces deux coffrets nous aident à refaire le chemin, des années 1953 à 1960. Un chemin qui voit une sorte de rencontre amoureuse entre le jazz et la chanson française. Bécaud prend l’énergie du jazz, son côté musique de danse, tout comme Trénet avant lui alors que Gainsbourg – ça correspond à son personnage de « loser », le voir sur scène était un supplice dans ces années là – garde du jazz ce goût de mort qui permet de vivre, cette angoisse du vivre qui se trouve aussi dans cette musique. Particulièrement du côté de Art Pepper, saxophoniste alto et clarinettiste. Pour se rendre compte que le jazz est omniprésent dans ces années là. Qu’il vivifie la chanson française – d’aucuns diront qu’il la perverti.

Le coffret sur Bécaud se veut une anthologie, donc un choix effectué par André Bernard, un fan. On aurait aimé un livret plus détaillé sur cette période. Le contexte économique, politique qui joue un rôle dans la manière de composer un type de chanson. Un must, le témoignage, apocryphe sans doute mais sympathique, de sa première rencontre avec Bécaud chez Edith Piaf, grande marieuse. Elle ressemble tellement, cette histoire, aux films américains sur les duos de grands compositeurs/auteurs de comédies musicales qu’on croit être dans un tel film…

Il est intéressant d’entendre les deux coffrets l’un après l’autre pour distinguer ce qui fait l’originalité de l’un et de l’autre. Pour Gainsbourg, c’est une Intégrale qui couvre les années 1957 à 1960 que l’on doit à Olivier Julien et Frédéric Régent. Tout y est, les interprètes – la première Michèle Arnaud est tombé dans l’oubli, un oubli immérité – dont Juliette Gréco, Hughes Aufray qui chante un surprenant « Poinçonneur » et des 45 tours dans lesquels Alain Goraguer reprend les musiques du compositeur. De quoi dessiner une période. Une période charnière. Bientôt ces références seront gommées. Elles deviendront des traces sauf pour Eddy Mitchell qui continuera de se référer à Louis Jordan précurseur du Rhythm and Blues et du rock.

Un regret. L’absence des noms des musiciens qui participent à ces enregistrements. Vraisemblablement une partie de la fine fleur des musiciens de jazz français se retrouve dans les studios.

Pour retrouver notre mémoire et prendre plaisir à l’écoute de ces chansons dont, il faut bien le reconnaître, certaines ont vieilli. S’en rendre compte, c’est aussi participer au travail de mémoire.

« Anthologie Gilbert Bécaud, 1953-59 », direction artistique André Bernard, coffret de deux CD ; « Intégrale Serge Gainsbourg et ses interprètes, 1957-1960 », coffret de trois CD ; « Swing Surprise-Partie. Les orchestres français d’après guerre, 1945-1957 », coffret de deux CD ; les trois chez Frémeaux et associés

Nicolas Béniès

1 Dans ces années là, Paris avait encore ses « music hall » – un terme emprunté à l’américain pour dire des salles de concert qui commencent à proliférer dans les années 20, ces roaring twenties où l’on danse. Le Pacra, du côté de la bastille pour les débutants jusqu’à l’Alhambra en passant par l’Olympia pour les nouveaux venus et Bobino pour Brassens.
2 Les cabarets jouent le même rôle que les « workshops » aux Etats-Unis. Ce sont des lieux d’avant-garde. Le public vient y découvrir les talents de demain. Certain(e)s le deviendront, d’autres resteront inconnu(e)s. Ils permettent de faire entendre d’autres voix, de s’entraîner, de créer. Boris Vian est un habitué lui qui n’a aucun succès. Ces lieux d’expérimentation manquent. De nos jours, l’échec n’est plus permis et du coup l’expérimentation a reculé.
3 Cf. « Le souffle bleu », Nicolas Béniès, C&F éditions, sous titré « 1959, année de toutes les ruptures ».