Archives de Catégorie: Théâtre

Introduction de Stéphane Resche au livre « Un démocrate », une pièce de Julie Timmerman

Avec l’aimable autorisation des Editions C&F

On commence par céder sur les mots
et on finit parfois par céder sur les choses.

Sigmund Freud, Psychologie collective et analyse du moi

Tout a commencé en 2017 avec une représentation d’Un démocrate, pièce écrite et mise en scène par Julie Timmerman, consacrée à la figure d’Edward Bernays, le père des Public Relations. Né à Vienne en (1891 et mort à Cambridge (près d’Harvard, aux États-Unis) en 1995, Bernays est aujourd’hui une figure discrète du panorama médiatique occidental. Globalement, on ignore en effet le rôle fondamental qu’a joué, tant du point de vue théorique que pratique, le « double neveu » de Sigmund Freud dans la structuration textuelle, publicitaire, communicationnelle de notre actuelle société de la suggestion.

Alors que le spectacle Un démocrate de la compagnie Idiomécanic Théâtre tournait (il tourne encore !), le texte réclamait une attention, un écrin, une diffusion. Son édition s’est imposée comme une évidence. Il a été décidé de l’accompagner d’autres contributions – artistiques et critiques –, autant d’outils potentiels de compréhension d’un monde malmené par les apparences. Lire la suite

Du jeu et de la pensée

La Meguillah d’Esther, un rouleau, la bible hébraïque.

Nathan Weinstock contextualise le texte, souligne certains éléments de l’arrière-plan historique, historicise l’écriture d’un récit.

La construction-invention d’un élément à vocation religieuse, « dans sa version hébraïque, le Rouleau n’évoque jamais l’Eternel et on n’y trouve aucune mention d’une quelconque intervention divine », la création d’une histoire avec un certain « sens du théâtre », les incohérences d’un récit biblique, une cour « perse » et des affinités babyloniennes, des similitudes avec des éléments de littérature grecque de l’époque hellénistique, les origines de la fête de Pourim… Lire la suite

Il y a la feuille blanche avec trois lettres de mon nom dans la marge

benhamou-catherine-ana-cvMARIAGE – RAGE – MIRAGE – MAGIE – AMER – AGIR – AIR…

Tous les mots dans les mots.

ANALPHABÈTE- ANA.

Une porte, « laisser tout en plan ouvrir la porte et partir », il suffirait d’ouvrir la porte, « la porte d’entrée les escaliers », l’ouverture d’une porte… Lire la suite

Des pépites de la pensée antelmienne, pour mieux résister

Voir : L’ESPÈCE HUMAINE Mise en scène d’extraits de l’oeuvre éponyme de Robert Antelme, lespece-humaine-mise-en-scene-dextraits-de-loeuvre-eponyme-de-robert-antelme/

A
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L’ESPÈCE HUMAINE Mise en scène d’extraits de l’oeuvre éponyme de Robert Antelme 

A LA PAROLE ERRANTE à Montreuil (9 rue François Debergue 93100 Montreuil. Rés.06 33 06 97 05. Entrée 10€) 

Du mercredi 24 février au dimanche 06 mars 2016 à 20h30 (16h00 le dimanche) Relâche lundi 29 février Lire la suite

Le Théâtre d’Ivry Antoine Vitez et la Cie Loufried présentent la création : Les Indes (Édouard Glissant)

INVITATION

UN EVENEMENT A NE PAS RATER

Le Théâtre d’Ivry Antoine Vitez et la Cie Loufried présentent la création

Les Indes. Édouard Glissant 

Compagnie Loufried

Direction artistique et mise en scène : Isabelle Fruleux

Direction musicale et compositions : Thomas Savy

Vendredi 11 et samedi 12 mars à 20 h

image002 Lire la suite

Faut-il attendre qu’une femme soit morte pour la croire ?

aureguerre« En 1993, Moise Touré dont la compagnie de théâtre se trouvait à Grenoble, m’a demandé si cela m’intéresserait de travailler autour de la violence en sphère privée. J’ai accepté et j’ai rencontré alors des femmes de tout milieu qui venaient à l’association Solidarité femmes de Grenoble. Ces dernières m’ont aidé a prendre connaissance de l’étendue de ce que je nommerai plus tard L’autre guerre » Lire la suite

Le Théâtre de la Liberté de Jénine jouera en France fin 2015

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Le Théâtre de la Liberté de Jénine jouera à Montreuil les 27 et 28 novembre et à Arcueil le 1er décembre 2015, sa pièce L’Ile (The Island) d’après Athol Fugard, John Kani et Winston Ntshona.

Spectacle en anglais sur-titré en français. Tout public à partir de 13 ans. Lire la suite

La fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement

 

1 Lire la suite

AFTERMATH d’Andrea Dworkin

Image AFTERMATHThe Waterworks Company

An anglophone theatre for Montreal’s Sud-Ouest

Un théâtre anglophone pour le Sud-Ouest de Montréal

*

AFTERMATH d’Andrea Dworkin :

Le « message jeté à la mer » posthume d’une icône du féminisme en première mondiale à Montréal

Montréal, le 24 août 2015 – La compagnie Waterworks, troupe de théâtre du Sud-Ouest de Montréal, présentera la première mondiale de la pièce « Aftermath » d’Andrea Dworkin (éditée pour la scène par Adam Thorburn), du 17 au 27 septembre, au Centre culturel Georges-Vanier de la Petite-Bourgogne. Cette production met en vedette l’actrice montréalaise Helena Levitt, et est mise en scène par Tracey Houston et Rob Langford. Lire la suite

Nous qui vivons encore avec ces images


weiss-instructionTribunal de Francfort. Des procès-verbaux.

Un oratorio en onze chants :

  1. Le Chant de la rampe

  2. Le Chant du camp

  3. Le Chant de la balançoire

  4. Le Chant de la possibilité de survivre

  5. Le Chant de la mort de Lili Tofler

  6. Le Chant du sergent Stark

  7. Le Chant du Mur noir

  8. Le Chant du phénol

  9. Le Chant du Bunker

  10. Le Chant du Zyklon B

  11. Le Chant des fours crématoires

La force du texte. Les « simples » faits rapportés. L’anonymat des témoins qui ne « font que rapporter ce que des centaines ont exprimé ». Les accusés portant figure précise, portant des noms.

Les mots de l’ordre, de l’obéissance, des trains devant arriver à l’heure, de la discipline…

« Avec des tampons à aiguilles on nous imprimait

les chiffres dans la peau »

Des accusés qui rient, « Je ne suis pas au courant », les accusés qui approuvent et qui rient, des accusés qui manifestent leur indignation…

« Nous attendions une attaque aérienne

sur les chambres à gaz

ou des bombardements des voies d’accès »

Contre les mensonges et les demandes de prescription.

Et ce texte en dit aussi long sur les regards sur Auschwitz dans les années soixante.

Peter Weiss : L’instruction

Traduit de l’allemand par Jean Baudrillard

Editions du Seuil, Paris 1966, 364 pages, réédition l’Arche 2000

Didier Epsztajn

Des scènes et de l’accueil

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Préface de Louise Doutreligne

N.I.M.B.Y. : à Calais, Jean-Bert loue sa chiotte-douche aux migrants de passage, profitant de la misère des étrangers pour adoucir un tant soit peu la sienne ; c’est dans cette pièce sordide qu’il assistera malgré lui à l’accouchement d’une réfugiée africaine.

Dialogues avec un calendrier bulgare : un quinqua solitaire discute avec la femme dénudée d’un calendrier érotique, qui prendra bientôt chair pour le supplier de lui faciliter l’obtention de la nationalité française.

Veronika Boutinova est une auteure du lieu : ses personnages en errance cherchent un endroit où vivre bien. Ses deux pièces nous parlent aussi de l’accueil fait en France à des hommes, des femmes en quête d’un quotidien banal et sécurisant. Les situations sont rudes, les relations humaines rugueuses, pourtant il se dégage des pièces de l’auteure et de sa langue poétisée un humour ténu, grinçant, et surtout un souci d’humanité, un appel à la lucidité et à l’altruisme.

Veronika Boutinova est née dans le nord de la France en 1969. Pro-européenne, elle met en avant la littérature dramatique contemporaine des pays d’Europe centrale et orientale autant dans ses recherches universitaires que dans ses mises en scène. Auteure, elle promène un regard politique sur le monde, écrivant sur le thème de l’Europe forteresse et des migrations, sur les femmes et leur sexualité, ainsi que pour le jeune public, enfant et adolescent.

Œuvre publiée aux éditions l’Espace d’un instant, à l’initiative de la Maison d’Europe et d’Orient et avec le concours du Centre national du Livre.

Illustration couverture : © Veronika Boutinova

Rendre compte avec des mots et des personnages, des tensions et réalités de la situation d’étranger-e-s. Choisir l’humour, la dérision, le drame ou l’ironie pour saisir le fond par des mises en scène qui font que la spectatrice et le spectateur se questionnent et/ou se positionnent.

Les deux pièces présentées me semblent répondre aux analyses et propositions d’Olivier Neveux : Politiques de spectateur. Les enjeux du théâtre politique aujourd’hui, La Découvert 2013, Ne pas renoncer à l’idée qu’il pourrait en être autrement

N.I.M.B.Y. : « not in my backyard » ou « pas dans ma cour ou mon jardin »… tout un programme de déni, d’inégalité, de fermeture volontaire des yeux…

« Une horde de quatre cent quatre-vingt-dix-neuf hommes, un enfant et une jeune femme à la grossesse proéminente », « Une centaine d’hommes aux chaussures éculées, aux visages tannés par le soleil, la pluie, les coups du sort, aux sourires éclatants d’épuisement, un enfant et une femme très enceinte », « une quarantaine de nageurs, un enfant et une jeune femme enceinte, portée par son mari, se précipitent sans force dans une embarcation de fortune sous les tirs fournis de soldats en érection », en Europe, il y a aussi des toilettes particulières, des douches… « je vous souhaite un bon voyage ! »

Comme une introduction, un placement aux marges avant les chiottes de Jean-Bert, ses mots entrecoupés de russe, tchèque, polonais, roumain, anglais, bulgare, hongrois, dari et forcement globish. Un flux de mots et comme un entracte enracinement, des extraits de Sarah Kane, Berthold Brecht ou de l’Encyclopédie (dirigée par Diderot et d’Alembert). Réfugié-e-s, exilé-e-s…

Des échanges, des vociférations, Jean-Bert, le duffle-coat marron, « c’est toi le cabinet en prêt ? Les vannes de ta langue sont infinies ? Ferme tes lèvres et colle la pluie ! », l’homme à la boite de conserve, en contrepoint « How to claim Asylum in France ? », le migrant tourmenté, Jean-Bert, « J’ouvre et loue mes chiottes et douche, c’est avoué… », la panthère rose, le colosse en uniforme, l’uniforme enceinte…

Des mots, des phrases, des justifications, des insanités, d’une chiotte Veronika Boutinova fait un lieu de mise en scène, une fenêtre ouverte vers un endroit pour vivre, bien vivre.

« VENEZ VISITER UN ENDROIT PAS COMME LES AUTRES : LA DJEUNGUEUL ! »

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Un calendrier, les fantasmes mesquins et sexistes des hommes. Le chauve, le barbu, Natalina et trois femmes, une fillette. Neuf dialogues.

Le double langage/être des hommes, et les mots de la femme « ça ne te dégoûte pas d’avoir la bite dedans, mais après c’est répugnant… », ou « vous faites chier, les mecs, avec votre petite mort. Ça vous rend ignobles. Je ne suis pas spécialement désagréable, moi, après, même quand je n’ai pas réussi à jouir… ».

Femme calendrier, érotisme sans être, morceaux interchangeables, « J’en ai assez de poireauter sur calendrier, de changer de seins de cul de tronche de bouche à pipe tous les mois le premier… Je veux sortir hors de ta cuisine qui pue renfermé… Je veux vivre et une vue sur le monde ! Tu ne m’as pas prise en mon pays juste pour me punaiser en plafond ? Rends-moi réelle ! Ici, j’engèle… »

Le chauve, le barbu « J’aime ta présence à peine visible… », la femme. La guitare. Dialogues de mecs sur les femmes. Femme et image de femme.

« je me nomme Natalina et mon soleil, ma petite lumière, ma fille s’appelle Luminita… ». Avoir des papiers. Avoir la nationalité française…

Les couleurs avivées de l’ironie mordante pour une juste scène.

Je souligne le remarquable travail de la Maison d’Europe et d’Orient pour ses traductions et mise à disposition de textes rares et donc indispensables.

Veronika Boutinova : N.I.M.B.Y. et Dialogues avec un calendrier bulgare

Editions L’espace d’un instant, Paris 2014, 144 pages, 15 euros

A l’initiative de la Maison d’Europe et d’Orient et avec le concours du Centre national du Livre

Didier Epsztajn

R E S P I R E !

mEO

présente

R E S P I R E   !

MEO2

texte d‘Asja Srnec Todorović

traduit du croate par Mireille Robin, avec le soutien de Troisième bureau et publié aux éditions l’Espace d’un instant, avec le soutien du Centre national du Livre, lauréat de l’aide à la création dramatique du Centre national du Théâtre

mise en scène Dominique Dolmieu assistante Céline Barcq, dramaturgie Daniel Lemahieu lumières Tanguy Gauchet, son Gwennaëlle Roulleau, avec Nouche Jouglet-Marcus, Aurélie Morel, Christophe Sigognault, et Federico Uguccioni – une production du Théâtre national de Syldavie

du 5 au 22 février 2014

du mercredi au samedi à 20h30

à la Maison d’Europe et d’Orient

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Respire ! est une variation en vingt-quatre tableaux où le personnage principal, invisible et omniprésent, est la mort. Elle vacille entre la compassion et le sarcasme devant la peur de l’homme face à sa fin, projetée ou possible. Elle propose une analyse nouvelle d’un monde envahi par l’insécurité intérieure, dans lequel les rites ancestraux inventés par l’homme face à la mort ne fonctionnent plus.

« Asja Srnec Todorović dresse un portrait drôle et méchant de nous-mêmes, de nos tentatives dérisoires pour « pisser dans la gueule de la Mort », par le crime, le sexe, l’aliénation ou la fuite. Avec la guerre et la mort, pour compagnes, la jeune dramaturge va à l’essentiel dans un savant mélange entre une dérisoire gravité et une insoutenable légèreté. » (Le Matricule des Anges)

Asja Srnec Todorović est née en 1967 à Zagreb. Ses pièces ont été présentées en Croatie, en Allemagne, en Angleterre, ainsi qu’au Théâtre national de Bretagne par Christian Colin et à Gare au théâtre par Miloš Lazin, et l’une d’entre elles a reçu le prix de la meilleure pièce radiophonique de la BBC. Elle écrit également des scénarios et des romans.

Différents chantiers de ce projet se sont déroulés au festival Est-Ouest de Die, dans le cadre d’une saison croate en Syldavie, à la Maison Jean-Monnet, dans le cadre de l’Europe des Théâtres, puis au Théâtre 13 Seine, dans le cadre des Mardis midi des EAT. Un extrait de Respire ! figure également dans Une parade de cirque – anthologie des écritures théâtrales contemporaines de Croatie, sous la direction de Nataša Govedić.


Photo illustration Sladjana Stanković.

Tarifs : 15 € (plein) -10 € (réduit) – 5 € (abonnés)

Réservation conseillée : 01 40 24 00 55 ou contact@sildav.org

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MAISON D’EUROPE ET D’ORIENT

3 passage Hennel – 75012 Paris

[accès par le 105 avenue Daumesnil ou le 140 rue de Charenton]

Métro Gare de Lyon ou Reuilly-Diderot

www.sildav.org

contact presse : Céline Barcq / contact@sildav.org

Ce n’est pas en restant couché que tu vas trouver des choses à faire pour te lever

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Le rythme de la scène et le rythme du récit ne peuvent coïncider. L’intelligibilité du temps y est différente.

Ahmed Madani présente adroitement son récit, les dialogues du petit-fils et du grand-père, les apartés-monologues. Il forme un paysage, dont la profondeur plonge dans le passé. Jusque dans cet ignoble contingent français dans la guerre d’Algérie.

Gus et son rythme d’adolescent, ses nourritures, ses instruments électroniques, ses rejets des parents, ses haines…

« je hais la campagne

je hais les arbres

je hais les fleurs

je hais l’herbe

je hais les oiseaux

tout me fait chier ici »

Pierre et les poids des ans, de la vie régulière de la campagne, les soupes et les poissons, l’habitude de la solitude…

« La solitude tout seul c’est très dur

mais à deux »

Les dire et les silences, les inventions et les mensonges.

Les rapprochements et les acceptations. Les pas de l’un vers l’autre. Se lever tôt, débroussailler à la faux, les autres mots.

Le noir d’un creux, d’un vide, d’un non-dit, la terreur d’hier, « tu ne sais pas ce que c’est que d’avoir un membre fantôme entre les jambes »

La vieillesse, les absences, les peurs nouvelles, la mémoire de l’amour…

Et le resurgissement du passé ignoble.

« mais tu fermes ta gueule

tout le monde ferme sa gueule

l’armée on l’appelle la grande muette »

Les reproches au père du plus jeune :

« tu m’as abandonné

tu ne me vois plus tu ne m’entends plus

tu ne veux pas savoir qui je suis

tu ne veux pas savoir ce que je vis

tu ne veux pas savoir ce que je pense

tu bosses tu bosses tu bosses »

La révolte adolescente. Incommunicabilité. Les échanges de deux êtres construits comme hommes. Et pourtant l’espoir comme accomplissement de la mémoire. Lakhar.

Poser un drapeau sur sa tombe. Reconnaître et apprendre.

Ahmed Madani : Je marche dans la nuit par un mauvais chemin

Actes Sud – Papiers, Arles 2014, 54 pages, 12 euros

Didier Epsztajn

PROPHÉTIES D’AMOUR

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THEÂTRE / VISITE DE CHANTIER

du jeudi 16 au samedi 18 janvier  à 19h30

 

PROPHÉTIES D’AMOUR

Fadwa Souleimane

À toi
qui m’as tuée en ce temps-là
Et que j’ai tuée en ce temps-là
Temps de tuerie
Ce temps-là
Viendra-t-il cet instant où,
Les yeux dans les yeux,
Nous verrons que nous ne sommes que le reflet de notre regard
Qui dit : pardon
Rien d’autre
Pardon
Vois ce pardon dans mes yeux
Et filons
La lumière perce devant nous

À travers
Les mots de Mohammad Alaaeddin AbdolmoulaTamam Tellawi,Mohamed DiboHounadi Zarka (traduits de l’arabe par Lionel Donnadieu) et Fadwa Souleimane (traduits de l’arabe par Nabil El Azan)
Le regard d’
un jeune photographe ordinaire
Celui de 
jeunes
Du 
Hauran
De 
Damas
De 
Deir es-Zor
D’
Alep
De 
Homs
Celui de 
Raimondo Pictet
Les voix, les corps de 
Soleïma ArabiMarcel Mankita
Clara Schwartzenberg, Fadwa SouleimaneAnia Svetovaya et Trung-Tien Lê
Les chants de 
Gülay Hacer Toruk

mise en scène Fadwa Souleimane
création visuelle 
Tristan Soler
musique 
Gülay Hacer Toruk
régie 
Tanguy Gauchet
coproduction 
Anis Gras/Maison d’Europe et d’Orient

Tarifs : 7 € (plein) – 5 € (réduit) – 3 € (abonnés Meo)
Réservations au 01 40 24 00 55

Maison d’Europe et d’Orient – Centre Culturel Européen

[Librairie-Galerie / Bunker Malroff-Vilarski / Bibliothèque Christiane-Montécot / Eurodram – réseau européen de traduction théâtrale / Editions l’Espace d’un instant / Théâtre national de Syldavie]

3 passage Hennel – 75012 Paris – Tel 33 1 40 24 00 55

http://www.sildav.org

La mort est devenue encore plus courante que la parole

1Le théâtre Ashtar a été créé en 1991 à Jérusalem par deux comédiens palestiniens, Edward Muallem et Iman Aoun. Implanté aujourd’hui à Ramallah, il propose des formations théâtrales intensives à la jeunesse locale, et se positionne clairement en agent du changement en Palestine.

Comme le dit Amani : « Mais c’est comme si une main m’avait été tendue, à travers le théâtre, une bouée de sauvetage qui m’a tirée de dessous cette vague ».

Les trente trois monologues dessinent un paysage de vie, d’humour, derrière les horreurs de la guerre, des crimes de l’armée israélienne. Gaza dans la guerre, Gaza des jeunes palestinien-ne-s.

Trente trois monologues qui en disent plus que bien des textes. Quelques extraits choisis très subjectivement.

Écoutez, écoutons Ahmed « Moi, mes rêves sont simples : je rêve de vivre ne fût-ce qu’un seul jour de liberté », Ahmad « Cette nuit-là, je suis rentré à la maison et, à cause de la peur, je suis resté éveillé toute la nuit. Je croyais qu’il n’y aurait que cette nuit-là où je ne pourrais pas dormir, mais jusqu’à aujourd’hui je les vois devant moi et je n’arrive pas à dormir », Achraf, Alaa, Amani « La guerre, ça a été comme un spectre noir qui a recouvert Gaza nuit et jour, un enfer sur terre et dans le ciel, et même dans l’air que les gens respirent », Amjad « Je déteste le silence des gens, et le fait qu’ils supportent et supportent, d’une manière qui n’est pas normale », Anas, Ihab « C’est pour ça que les enfants de Gaza, du moment où ils naissent, ils ont la tête pleine de soucis. Ils sont privés de leur enfance », Tamer (voir titre de cette note), Tima « L’occupation a déclenché contre nous une guerre terrestre et aérienne, et nous on a déclaré une guerre totale contre la nourriture », Rawand « J’aimerais vivre dans une société civile et démocratique, où il y a la paix, et plein de salles de cinéma, et je passerais mon temps à regarder des films, à m’envoler dans mon imagination et à rêver… », Rim « La chose qui me touche le plus, et qui me met le plus en colère, ce sont les larmes des enfants, des enfants du monde entier quelles que soient leur nationalité, leur religion ou leur couleur », Rima, Riham « Mais on a été très tristes pour nos poules : qu’est-ce qu’elles avaient fait de mal ? Et qu’est-ce qu’elles ont à voir avec la guerre ? », Sami, Soujoud « Qu’est-ce qu’on est aux yeux du monde », Suha « La guerre est grande et j’ai peur de grandir avec elle », Ali, Fatima « Les gens couraient la tête levée vers le ciel. Franchement, c’était un spectacle très étrange », Fatima « Je crois que jusqu’à présent j’ai peur, simplement je fais semblant que non… », Mohamed, Mohamed « Une deuxième chose, c’est quand la maison était pleine de fumée, et mon père allume une cigarette… Sans doute on manquait encore de fumée… ? », Mahmoud « Ah ! J’ai oublié de vous dire : mon frère, il avait un verre de thé à la main, et quand il y a eu la première explosion, le verre lui est tombé des mains et s’est cassé par terre. A votre avis, c’est à cause de la peur ? », Mahmoud « Et ce n’est pas seulement ma montre qui me fait peur, non, tout ce qui vole, même les mouches », Mahmoud « Il n’y a pas d’enfants à Gaza », Mahmoud « la guerre est terminée sur le terrain, mais elle continue dans ma tête », , Mahmoud, Hiba « Quelqu’un peut croire ça, que la guerre apporte des bienfaits ? », Hiba, Wi’am, Yasmine, Yasmine « Depuis la guerre, je suis tirée à quatre épingles. Comme ça, si je meurs, au moins j’aurai bonne figure ! Mais le plus gros problème, c’est si un obus me tombe dessus, parce que je me retrouverais en mille morceaux, et je préférerais quand même mourir en un seul morceau ! », Yasmine « Dans le futur, SI je grandis… »

A découvrir et à faire connaître.

« Le drame c’est que le monde entier nous regarde, comme si de rien n’était, en continuant à faire des discours ! » ou comme le dit Mohamed « pourquoi le monde entier dort-il tranquillement tandis que nous, on vit dans un brasier ? »

Théâtre Ashtar : Les monologues de Gaza

La jeunesse de Gaza raconte ses histoires de guerre et de siège

Traduit de l’arabe par Marianne Weiss

Editions L’espace d’un instant, à l’initiative de la Maison d’Europe et d’Orient,2013, 95 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

Comment exprimer la douleur inexprimable ?

Commercer par lire le poème de Haïm Nahman Bialik.

« Car Dieu convia le printemps et le massacre à la fois :

le soleil brilla, l’acacia fleurit et l’égorgeur égorgea. »

« Elles, elles te raconteront :

L’histoire du ventre ouvert et de plumes rembourré,

L’histoire des narines et des clous, L’histoire des crânes et des marteaux,

L’histoire des pendus sur des poteaux,

L’histoire du nourrisson trouvé tétant encore

Le sein refroidi de sa mère morte transpercée

L’histoire enfin, de l’enfant écartelé

Qui cria : « Maman ! » en expirant

Et regarde ses yeux sont là aussi

Ils me demandent, à moi, des comptes, ici. »

« Pourquoi donc me prient-ils ? Dis leur de gronder !

De lever le poing, de me demander réparation

De l’injure faite à toutes les générations,

Depuis la première et jusqu’à la dernière,

Et de briser de leur poing et le ciel et mon trône. »

5Puis lire les textes de l’auteur : « Haïfa, mars 2009 » (« J’ai fait ce voyage.

Un voyage intérieur avec un carnet de bord, rempli de notes, de textes manuscrits, et un crayon de papier, comme Bialik à l’époque avec ses carnets de notes et de poésie.

Et aussi un voyage dans le temps : dans les bibliothèques, les archives et dans la mémoire vive des gens.

Et pour finir : un retour sur les lieux, du poème, de ma naissance, de l’Histoire »),

« Tel-Aviv, mars 2009 », « Haïfa, le 21 mars 2009 », « Jérusalem, le 10 janvier 2010 », « Chisinau, le 11 janvier 2010 » et entendre la phrase d’Olga « le pogrom de 1903 est un synonyme de cette ville, qu’elle ne quitterait pour rien au monde »,

Au sortir du cimetière, se laver les mains « De l’eau sur les mains pour se purifier, pour quitter le monde des morts et passer dans le monde des vivants », même si ce jour là, l’auteur à oublié.

Relire le poème de Haïm Nahman Bialik. Et s’arrêter sur d’autres mots, d’autres sons, d’autres infamies, comme celle de ces hommes qui remercient leur sauveur et s’enquièrent « Maître ! Ma femme m’est-elle permise ou défendue ? », ces femmes qu’ils ont vu être violées « Ils virent tout cela honteux et ne bougèrent point »…

Si dans l’épilogue « La Valette, octobre 2010 », l’auteur indique qu’il est « à Malte, appelé pour jouer dans une comédie sur le conflit israélo-palestinien, un soldat israélien à Gaza », sa rencontre avec Ulla, une « musulmane palestinienne », montre son questionnement, son désarroi, son malaise mais aussi son incapacité à ressentir « Avec la création de votre État, nous les Palestiniens, sommes devenus les Juifs errants de par le monde. Vous avez pris notre place et nous, la vôtre ».

En annexes des témoignages, tiré des carnets de Kichinev de Haïm Nahman Bialik, de Jacob Cohen Bersntein et aussi un extrait de la déposition de Pinhas Dachewski sur l’accusation d’homicide volontaire contre Pavel Alexandrovitch Krouchevan.

Un siècle après le pogrom, « Zohar Wexler fait ses premiers pas dans la ville de naissance de ses grands-parents. Du voyage naît un spectacle en deux parties : un récit intime et le poème légendaire ».

Fermer le livre et se laver les mains comme au sortir d’un cimetière, et non s’en laver les mains.

Zohar Wexter : Kichinev 1903 avec le poème de Haïm Nahman Bialik « Dans la ville du massacre »

Traduit de l’hébreu par Zohar Wexter

Editions L’espace d’un instant, à l’initiative de la Maison d’Europe et d’Orient, 2013, 78 pages, 12 euros

Didier Epsztajn

Ne pas renoncer à l’idée qu’il pourrait en être autrement

9« Il est proposé ici de réfléchir aux raisons par lesquelles le théâtre politique légitime son existence, aux raisons que le théâtre donne à son alliance avec la politique, aux présupposés qui l’animent, aux formes que cette association prend ». Tout au long du livre, Olivier Neveux éprouve une hypothèse : « en dernière instance, au théâtre, ce qui est politique (une politique conflictuelle, de rupture, de négation, d’émancipation) est la conception implicite ou explicite, spontanée ou théorisée, que le spectacle porte de son spectateur, le « spectateur » qu’il construit (ou non) et le rapport qu’il entend nouer avec lui ». C’est, me semble-t-il un accès pertinent à la construction dynamique de relations ouvertes avec/par les êtres, spectateurs/spectatrices mais pas seulement, au théâtre, comme lieu spécifique, mais pas uniquement. L’auteur soulève un certain nombre de questions : « Que se joue-t-il dans la « relation intellectuelle et affective » que les différents théâtres politiques entretiennent, avec leurs spectateurs ? Que traduit cette relation de la conception politique du monde qui la justifie ? De la lutte qu’elle appelle ? Que définit-elle comme horizon d’attente – un horizon d’attente à front renversé, puisqu’il n’est plus dès lors celui du spectateur mais celui de l’artiste… ? Que nous dit-elle du théâtre et de sa fonction ? »

L’auteur part de « l’activité foisonnante de la scène actuelle », du travail contemporain, des formes et dispositifs et de leur histoire, du théâtre et de son extérieur, de l’autonomie et de la politique, de la critique du « muséal ». Pour Olivier Neveux, il s’agit « d’interroger le théâtre contemporain, les raisons qu’il se donne d’exister, les rapports et les contradictions qui l’animent ; de percevoir des issues à ce monde, persuadé que le théâtre peut, à sa manière, en esquisser le dessin, en préciser le goût, en armer l’intelligence – en d’autres termes, travailler à la transformation des circonstances ».

Beaucoup d’auteurs sont cités par Olivier Neveux, deux particulièrement, Jacques Rancière et Daniel Bensaïd (en particulier, à travers son livre posthume, Le spectacle , stade ultime du fétichisme de la marchandise. Marx, Marcuse, Debord, Lefebvre, Braudillard, Editions Lignes 2011, Le dehors est toujours dedans )

Sommaire

I – Un théâtre unidimensionnel

  1. Le théâtre saisi par le néolibéralisme

  • L’institution festivalière

  • La « logique programmatrice »

  • Exténuation de la politique

  1. A l’heure du postmodernisme

  • Le théâtre du postmoderne

  • Politique du postdramatique

  • Esthétique du risque

  1. Politiques de la transgression

  • Ce qu’endurent les corps

  • Théâtre énergétique

  • Le victimisme

  • Désublimation répressive

  • Neutralisation de la contradiction

II – Un théâtre politique

  1. « Chercher avidement un rapport à la réalité »

  • Un réalisme constatif

  • « Cap au réel »

  • Fixité du « donné »

  • Théâtre populaire et citoyen

  • L’« illusion sociale »

  1. Le retour à la politique

  • Une somme des formes du théâtre politique

  • Théâtre du document, théâtre documentaire

  • Résurgences de l’agit-prop

  • « Sub-représentation »

  • De l’affirmationnisme

  • Critique de la critique

  1. Politique de la conscience

  • Savoir du vrai, savoir des faits

  • La conscience et son avant-garde

  • L’emprise de la conscience

III – Une manifestation de la politique

  1. De la subjectivité du « petit Jordan »

  • « We are la France »

  • Le regard de Patrick Le Lay

  • Les ratés de la domination

  1. Un théâtre de capacité

  • L’« incendie du négatif »

  • « Un point de départ concret pour le refus »

  • Un espace mental pour le refus et l’imagination

  • L’hypothèse de l’émancipation

  • La logique des effets

  1. Politique de l’émancipation

  • Un théâtre politique intransitif

  • L’artiste émancipé

  • « Comme un défi à toute loi »

Conclusion

Olivier Neveux analyse les évolutions du théâtre contemporain, ses inclinaisons, les conséquences du cadre néolibéral, la lutte des salarié-e-s intermittent-e-s, le mensonge d’une « unité harmonieuse de la profession », le rôle des festivals, des programmations, le « mouvement d’expansion du domaine culturel », les théorisations « post », les impacts sur les corps, la désublimation répressive en référence à Herbert Marcuse, l’évacuation des contradictions et le lissage des situations, alors que « leurs potentialités et capacités restent ouvertes, les dés sont à nouveau jetés et, sauf à reconduire les terrifiantes téléologies historiques, lorsque tout est déjà joué, ce qu’elles deviendront et produiront est encore inconnu ». A noter que cette critique de la « critique désabusée » pourrait être étendue à toutes celles et tous ceux qui n’entrevoient dans le monde actuel que la cage de fer des aliénations, dont miraculeusement elles et ils se sont échappé-e-s !, ou le futur comme reproduction du présent.

L’auteur aborde ensuite « le théâtre sous condition de la politique », la ré-émergence du théâtre politique, « elle survient alors que l’offensive néolibérale est très largement en marche depuis plusieurs décennies ». Il analyse les rapports entre représentation et réel, le culte de « l’authenticité », les spontanéités reconstruites, la fixité du « donné », l’illusion sociale, « Comme l’illusion maintenue sur la puissance d’une réalité sans médiation, nue manifestante et manifestée… », ou les limites politiques d’une orientation qui constate même lorsqu’elle dénonce radicalement. Ce qui conduit Olivier Neveux à détailler ce retour à la politique, le théâtre du document, le théâtre d’agit-prop, ce qu’il nomme « sub-représentation » et « affirmationnisme ». Je partage les critiques qu’il développe sur les « politiques de la conscience », sur le « fétichisme de la prise de conscience », une certaine forme de pédagogie (« La difficulté, dès lors, est que cette pédagogie présume que se rencontre un savoir et une ignorance ou deux savoirs déséquilibrés et non deux savoirs hétérogènes »), le dévoilement ou son rappel, à travers Jacques Rancière de l’égale capacité et de l’égale intelligence des êtres humains. « Quelle serait la révolte si pour naître au monde elle devait se voir confirmée, autorisée ? ». Les débats autour de la conscience, de sa construction dans les expériences ne concernent pas que le théâtre mais aussi directement les formes d’organisation en politique, sans oublier l’appropriation du concept par les « avant-gardes » auto-proclamées.

C’est la troisième partie de l’ouvrage, malgré mon ignorance des exemples théâtraux donnés, qui m’a le plus intéressé. Olivier Neveux y développe des analyses stimulantes sur les questions scéniques et politiques, sur « ce qui peut se voir et se dire », sur le « travail immédiat de fissure de la domination », « l’incertitude des réussites », sur ce que « chacun bricole, braconne, invente avec les moyens disponibles et c’est de cela, de ce qui est réellement disponible que parle le spectacle », sur la déculpabilisation du sentiment d’impuissance, les interprétations variables (« aucune interprétation n’est autorisé plus qu’une autre »). Il défend l’idée d’un théâtre de la capacité, au cœur des contradictions « il se loge là où il y a la contradiction, c’est-à-dire où celle-ci n’a pas encore, semble-t-il, d’issue », créant « un espace mental pour le refus et la réflexion », permettant une « autonomie de pensée conquise, collective, mais ponctuelle ». Il pourrait s’agir de « pousser à bout ce qui est déjà là, le radicaliser, l’exagérer… », de « rendre bancale, claudicante l’histoire », de désordonner « un monde de places justes et de sensations adéquates », de créer « du jeu, des interstices », etc.

L’auteur revient sur l’égale capacité de toutes et tous. Il souligne l’indécidabilité des effets produits sur la spectatrice, le spectateur. Olivier Neveux propose: « un théâtre déculpabilisant, critique, animé par la puissance créatrice du négatif, bagarreur, qui n’aurait pas le temps d’attendre, pressé, logé au cœur des contradictions du présent, pesant de toute sa légèreté pour en déployer les possibles, travaillant moins ce qui est que ce qui advient, suscitant goûts et capacités à relever combien l’époque déprimée camoufle des gestes insensés, enivré par le vertige d’une histoire de nouveau à écrire et découvrant, pour cela, l’histoire au bout de chaque geste, dans le son de chaque mot » et parle de transgression des frontières, de rupture des catégories, des assignations, d’émancipation pour soi. Il n’oublie cependant pas de souligner le caractère collectif de l’assemblée théâtrale.

En conclusion, il fait ressortir cinq traits de ce « théâtre de la capacité » : l’histoire, la politique, l’acte, l’analyse de la situation, notre moment…

Il cite aussi Annie Lebrun : « ce n’est pas tant la connaissance qui est corruptrice que la liberté ». L’œuvre naît alors de la perception d’un monde non-semblable à lui-même, de la possibilité de « rêver et construire autre chose ».

Je termine par une idée, partagée/partageable avec celles et ceux qui l’ont éprouvé et « connaissent cette soif, bien souvent insatiable, de connaissance que produisent la révolte, le refus des vies prédestinées »

Extrait sur le site de ContreTemps : A lire : un extrait de « Politiques du spectateur » (d’Olivier Neveux) | Contretemps

Un livre qui prolonge, en ouvrant de plus larges perspectives, le précédent ouvrage de l’auteur :Théâtres en lutte.Le théâtre militant en France des années 1960 à aujourd’hui, La Découverte 2007, Ne me libère pas, je m’en charge

Olivier Neveux : Politiques de spectateur. Les enjeux du théâtre politique aujourd’hui

La Découverte, Paris 2013, 275 pages, 22,50 euros

Didier Epsztajn

« Tsunami » ou la légende du naufrage du théâtre tunisien

Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi ont entamé dès ce jeudi 23 mai au Théâtre National de Chaillot à Paris une série de trois représentations exceptionnelles de leur dernière pièce Tsunami.

Très peu d’informations ont filtré avant la représentation qui se voulait une première de la pièce de Fadhel Jaïbi, artiste résident international à Chaillot. C’est presque devenue une tradition que de publier ou présenter en exclusivité qui, un livre, qui une pièce de théâtre à Paris, capitale de la France éternelle.

A 36,30 euros la place le public auquel s’adresse la pièce est déjà triée sur le volet.

Au lever de rideau une ambiance assombrit enveloppe la scène et cette ambiance quasi obscure sera la trame, tout au long de la pièce, d’une volonté de faire se dérouler les différentes séquences dans cet ambiance macabre. Aucune éclaircie ne vient changer le décor triste fait de projection de dessins abstraits fait de griffures noires sur ton gris qui accentue l’aspect mortifère du spectacle.

Et en matière de mortification nous avons été comblés.

L’hymne national récité sur différente tonalité est repris par des acteurs auquel on demande d’occuper l’immense scène de Chaillot tels des pantins. Très peu de jeu d’acteurs est la caractéristique de ce spectacle. On est censé revivre la révolution et ses soubresauts mais très vite on rentre dans le vif du sujet. L’intrigue veut qu’une jeune femme cherche à se réfugier chez une dame d’un certain âge. Cette jeune femme est recherchée par des jeunes qu’on devine être des « salafistes » rien qu’à voir leur tenue, sombre, comme de bien entendu.

L’échange entre la dame âgée et l’amant de la jeune fille nous éclaire sur le cheminement du couple qui essaye d’échapper à une tentative d’enlèvement et de séquestration.

S’en suit une digression sur les « deux Islams » qui seraient en opposition actuellement en Tunisie : l’« originel », « l’authentique », l’« enraciné dans le terroir », le « modéré », le « hanif » et sa contrefaçon « sa maladie » comme l’affirmait un « intellectuel » de cour, que les maléfiques monarchies pétrolières nous exportent, réussissant à « wahabiser », grâce à un lavage de cerveaux nos jeunes pour en faire une chair à canon dans leurs tentatives de déstabiliser les « États Laïcs ».

Au final en avril 2015, l’État d’exception est proclamée pour l’instauration d’une dictature théocratique. La scène finale est un massacre généralisé.

Entre temps on a eu droit à un ballet de « niqabés » auxquelles ne fut demandé que de parcourir l’immense scène en long et en large. A aucun moment, elles n’eurent la parole sauf dans ce bref échange avec la dame âgée où la jeune « niqabée » se dévoile la face pour crier à la vieille qu’il est temps qu’elle se couvre le corps puisqu’« elle n’a plus rien à montrer ».

Fadhel Djaïbi, avec cette pièce de théâtre a entamé un procès à charge à l’encontre des courants « salafistes » censés être le diable en personne dans une Tunisie en pleine crise révolutionnaire. Son verdict est on ne plus sombre, à l’image de tout son décor. Ils (les « salafistes ») ont gagné la partie. Et avril 2015 est leur consécration.

Aucune note d’espoir ne vient ponctuer un discours où la dame âgée censée représenter les couches sociales auxquelles s’identifient Djaïbi, finie par assister au chaos sans voix, elle qui a défendu bec et ongles l’option pacifique, en pleine tourmente, à l’amant qui désirait en finir en basculant dans la lutte armée contre le « camp adverse ».

C’est un fait avéré que dans les périodes de crises, même des têtes bien faites finissent par perdre le nord.

Entre ceux qui, pour ne pas avoir à se poser les questions qui fâchent : les questions sociales qui sont faites de sueurs et de sang de l’exploitation et de l’oppression, nient l’évidence du processus révolutionnaire qui a démarré avec l’Intifadha du bassin minier de Gafsa en 2008, a obtenu le départ du dictateur et dessine aujourd’hui les lignes de partage entre révolution et contre-révolution ; ceux qui par tout temps ressortent le joker « démocratie », ceux qui lui préfèrent « la raison » et son « universalisme » abstrait et vide et ceux qui ressassent jusqu’à la nausée le culte des « origines » ; la marge se rétrécie d’une pensée autonome, indépendante en faveur des déshérités, ceux-là mêmes qui se sont sacrifiés en première ligne dans cette conflagration révolutionnaire.

On est en pleine névrose du soupçon et l’angoisse du complot : la concurrence libérale « non faussée » déchaîne le sauve-qui-peut et le chacun-pour-soi. Tribus contre tribus, chapelles contre chapelles, ethnies contre ethnies. Et Dieu, s’il en est encore capable reconnaîtra les siens.

Plus on célèbre à grand bruit l’égalité et la fraternité républicaines, plus elles foutent le camp. Plus on se gargarise de citoyenneté, plus elle devient introuvable. Plus on en appelle au civisme, plus déferlent les « eaux glacées du calcul égoïste ». Paniques identitaires et tentations autoritaires : la spirale mortifère s’emballe.

Plus de 27000 conflits sont recensés depuis le 14 janvier 2011 qui montrent l’acuité de la question sociale et nos « démocrates » en « théologiens critiques » se voilent les yeux par les questions purement théologiques et morales.

Le renouveau du théâtre européen se fait autour de questions sociales et contre le capitalisme et ses catastrophes et nos théâtreux en pleine crise révolutionnaire donnée en exemple sur les scènes de théâtre d’Allemagne et de France, se focalisent sur ce qui leur semble la question cruciale de l’heure la lutte contre « l’intégrisme religieux ».

Leurs arguments sont strictement théologiques puisque « leur » islam serait « meilleur » que celui du voisin.

Alors que toute une époque s’épuise, celle de la « modernité » et de ses catégories (de souveraineté, de peuple, de territoire, de nation, de propriété) dans lesquelles ont été pensées et pratiquées les stratégies politiques depuis plus de trois siècle, nos « théologiens » laïcs, toujours en retard d’une guerre sont dans l’incapacité de changer de regard sur l’ordre du monde en délaissant la vision panoptique pour multiplier angles et prises de vues.

Concernant la laïcité que d’aucuns agitent comme un fétiche pour repousser « les forces obscures », on oublie un peu vite qu’elle fut une idéologie de combat contre l’emprise de l’Église catholique et romaine et non un espace vide et neutre qu’il suffit de transplanter en terre islamique. Cette bataille de la laïcité, en France exceptionnellement et nulle part ailleurs, fut remportée grâce à l’alliance tactique entre deux forces antagoniques, la bourgeoisie anticléricale positiviste d’une part, et le mouvement ouvrier socialiste de l’autre. Victorieuse, la laïcité est restée sous domination bourgeoise républicaine. L’école de Jules Ferry se voulait un rempart contre l’Internationale noire des curés, mais aussi contre l’Internationale rouge de l’éducation populaire.

C’est Auguste Comte qui fut célébré en bon prêtre du positivisme. Celui-ci fut, en tant qu’idéologie dominante, l’apologie des vainqueurs du Progrès dans l’Ordre. On croirait entendre Beji Caïd Essebsi et sa « Heybet Edaoula ».

Nos théatreux devraient réfléchir à cet avertissement lancé par Karl Marx encore étudiant aux adeptes de l’Athéisme : « L’Athéisme est une réponse religieuse à la religion », autrement dit que la bataille contre les « théologiens » de toute obédience doit quitter leur territoire de prédilection. Seule le terrain éminemment terrestre de la bataille sociale vaut qu’on lui consacre toute notre énergie.

A bon entendeur…

Hamadi Aouina, 26 mai 2013

Olympe de Gouges porteuse d’Espoir

Affiche prolongation Olympe