Archives de Catégorie: Du coté de la réalité imaginaire

Le coin du polar (octobre 2020)

Jeux de rôles meurtriers

L’Europe du Nord n’en finit pas de faire découvrir de nouveaux auteurs de polars souvent à la limite du thriller sans la mécanique du genre qui fait désespérer de l’écriture. Stefan Ahnhem est le dernier arrivé mais déjà il bat des records de vente, dans son pays, la Suède, et un peu aux États-Unis. « Moins 18° » est le dernier traduit en français. Une double enquête se déroulant des deux côtés du détroit d’Oresund séparant la Suède du Danemark avec une place particulière, on le comprendra, pour le ferry qui effectue la navette entre les deux rives. Le passage d’un pays à l’autre est un facteur d’extraterritorialité qui ouvre la porte à tous les excès en donnant un sentiment d’impunité. Lire la suite

Vie de femme

« La danse du temps » est un curieux roman. Trois moments de la vie d’une femme américaine, celle de Willa Drake. Anne Tyler prétend, dans une note préalable, avoir une théorie : « une unique décision prise durant notre enfance quant à la personne que nous souhaiterions devenir, peut façonner notre vie toute entière ». Elle le démontre dans les trois premières parties de ce parcours. La mère de Willa quitte le domicile familial lorsqu’elle a 11 ans et sa vie de femme se conformera à ce contre modèle, surtout ne faire de peine à personne. Elle épousera celui qui la demande en mariage – elle a 21 ans -, se trouvera veuve à 41, se remariera en cherchant toujours à contourner les colères, la mauvaise humeur de son mari qui joue au golf et boursicote. Lire la suite

Ce n’est rien d’autre qu’un meurtre…

Un lieu imaginaire « Plaguetown, USA », une des nombreuses citées des Etats du Sud des Etats-Unis. Comme l’écrit Gérard Cogez dans sa présentation, « Dans le Sud, la simple menace proférée par un Noir à l’encontre d’un Blanc vaut en somme peine de mort ».

Un assassin sans culpabilité, « le meurtre d’un « nègre » est un acte qui ne porte guère à conséquence, surtout lorsque ce « nègre » s’est montré agressif, voir irrévérencieux à l’égard d’un blanc – en bref, lorsque ce nègre n’a pas su « rester à sa place » », la distance séparant « l’Amérique blanche de l’Amérique noire », la violence et la terreur, les hantises et les mensonges, le contexte économique et social du racisme, les représentations fantasmatiques et le « refus épidermique du race-mixing », les mécanismes à l’oeuvre chez les « petits Blancs », l’absence de doute tant du coté blanc que du coté noir sur l’acquittement de l’assassin… Lire la suite

La messe chantée par les corbeaux

« Les petits-fils de la reine Victoria occupaient le trône d’Angleterre et d’Allemagne, un même derrière avait posé ses fesses sur deux chaises ». Eric Vuillard parle avec humour d’un monde avant les millions de mort·es, la consanguinité des monarques, les attributions de titres hiérarchiques militaires, l’autorité barbue, les armées et leur attirail de péplum, « Qu’on imagine à présent toutes ces armées couvertes de galons, de panaches, ces tenues de golf mélangées avec le tartan, le kilt, le pompon, ces képis colorés et ces casques à pointe, toutes sortes de hures picardes ou bataves, sifflant, marchant au pas, dans une grande flaque de soleil ! », la création d’une « école de guerre » prussienne, le théâtre guerrier, la fabrication des officiers et la production de canon, le temps des nombres et « l’addition glacée des forces », les colonnes de chiffres et de soldats, les troufions et les bidasses, « il faut de la chair et du sang », la conscription, « La chose prospéra dans le monde et devint pour les Etats d’Europe le moyen d’une nouvelle sorte de guerre où l’industrie et la chair allaient donner ensemble une fantastique leçon de gaspillage », la mort de jeunes au milieu des champs de betteraves sucrières… Lire la suite

Peinture des États-Unis en noirs

A la manière de Soulages avec ses études sur les noirs, Colson Whitehead désormais écrivain reconnu et primé, poursuit ses investigations, à travers une sorte de docu-fiction, sur le racisme et ses conséquences dans la société américaine. « Nickel Boys », les enfants de Nickel Academy, terme de dérision pour une Maison de correction sise en Floride, est une description de cette Amérique des années 1960 qui fait d’un Noir un délinquant par définition, par nature. Elwood Curtis est un jeune homme qui part faire ses études à l’Université, pris en auto stop par un voleur de voitures Noir, il est condamné à la maison de correction où se pratique la ségrégation, les délinquants noirs sont séparés des blancs, et la torture pouvant entraîner la mort. Le jeune homme en fera l’expérience. Lire la suite

Des nœuds dénoués dans la scène imaginaire

Des récits parfois irrévérencieux, des « blagues », des « bêtises », des « mensonges », des contes facétieux, la force du dire et du raconter, l’ironie distillée, la richesse d’une tradition orale…

Dans son introduction, Micheline Lebarbier aborde les relations maître-serviteur, les récits du cycle de Păcală, les relations époux-épouses, la caricature des défauts attribués aux femmes, les relations sociales, les Tsiganes et les popes…. Lire la suite

Le coin du polar (août 2020)

Un retour en arrière

« Le mystère de la chambre bleue », qui n’a rien à voir avec la jaune, est une enquête de Louis Fronsac, un héros récurrent de Jean d’Aillon. Un notaire, fils de notaire qui exerce son métier de détective dans un environnement incertain, celui des intrigues de Richelieu – puis de Mazarin – sous les règnes de Louis XIII – l’auteur en donne un portrait plus nuancé que celui d’Alexandre Dumas – et du jeune Louis XIV. Lire la suite

Il y a tant à apprendre et tant à raconter

L’Irlande. Un pays qui fut colonisé par la puissante Grande-Bretagne. Une société ravagée, une émigration de masse et des centaines de milliers de mort·es de famine.

Paula McGrath n’aborde pas le sujet. Du temps a passé. Elle nous parle de femmes, de Maryland, de Londres, de Tennessee, de Rathlowney et beaucoup de Dublin…

Des histoires de fuite et d’exil, de refus et de corps, d’apprentissage et de boxe. Des femmes prises dans des liens avec d’autres femmes ou parentèles. Lire la suite

Me reste le langage et le besoin urgent de le démonter avec une pince

Clara, Julia, Daisy, Maurice et d’autres. Martha Baillie nous propose de passer de l’un·e à l’autre au gré des accents et des souffrances de chacun·es. Les rencontres, surtout celles au sein de relations familiales, sont à la fois complexes et sous le signe de l’inattendu.

Un livre, une histoire d’une jeune syrienne, dévoile et illumine Clara. Un personnage à part entière, « une trame d’images obliques et une tension narrative », non seulement par les liens crées pour son édition, mais pour ce qu’il exprime dans le monde particulier – « Les malades mentaux sont des espaces niés » – de Clara. Chacun·e percevra que le mot réfugié ne se résume pas à une vêture pleine d’angoisse d’un personnage littéraire. Lire la suite

Il faut toujours aller voir de l’autre coté du miroir

« Tout a commencé en 2017 avec une représentation d’Un démocrate, pièce écrite et mise en scène par Julie Timmerman, consacrée à la figure d’Edward Bernays, le père des Public Relations ».

Dans son introduction, introduction-de-stephane-resche-au-livre-un-democrate-une-piece-de-julie-timmerman/, publiée avec l’aimable autorisation des Editions C&F, Stéphane Resche aborde le rôle d’Edward Bernays en termes de « structuration textuelle, publicitaire, communicationnelle de notre actuelle société de la suggestion », le texte de la pièce de Julie Timmerman et ses accompagnements artistiques et critiques… Lire la suite

Nous avons tu ce que nous avions vécu

Une femme. La présence et la mort d’un enfant devenu adulte – « chargé d’enseignement célibataire ». Le froid, le père et son bras manquant, le temps du fermier dans les territoires polonais, les lambeaux d’une histoire familiale…

Je souligne la densité propre du récit, le choix des mots, le mélange de présence et de détachement. La femme regarde vers son passé élargi. Elle nous parle de temps révolus, des soubresauts de vies, de la mort, « L’homme ne sait jamais quand il va mourir. L’homme meurt généralement à contretemps, toi aussi tu es mort à contretemps »… Lire la suite

Polar historique au pays des Cathares

1165 entre Carcassonne et Narbonne, pays de naissance des Bons Chrétiens qui ne s’appellent pas encore Cathares, nom qui leur sera donné par l’Église catholique pour désigner comme hérétiques. Ils sont nés en son propre sein et se reconnaissent par une lecture stricte des Évangiles en refusant l’apparat et la richesse dont se parent les dignitaires de cette Église apostolique et romaine. François-Henri Soulié met en évidence les différences de comportement tout en soulignant la contradiction de ces Bons Chrétiens refusant de créer des enfants dans l’enfer du monde. Lire la suite

Introduction de Stéphane Resche au livre « Un démocrate », une pièce de Julie Timmerman

Avec l’aimable autorisation des Editions C&F

On commence par céder sur les mots
et on finit parfois par céder sur les choses.

Sigmund Freud, Psychologie collective et analyse du moi

Tout a commencé en 2017 avec une représentation d’Un démocrate, pièce écrite et mise en scène par Julie Timmerman, consacrée à la figure d’Edward Bernays, le père des Public Relations. Né à Vienne en (1891 et mort à Cambridge (près d’Harvard, aux États-Unis) en 1995, Bernays est aujourd’hui une figure discrète du panorama médiatique occidental. Globalement, on ignore en effet le rôle fondamental qu’a joué, tant du point de vue théorique que pratique, le « double neveu » de Sigmund Freud dans la structuration textuelle, publicitaire, communicationnelle de notre actuelle société de la suggestion.

Alors que le spectacle Un démocrate de la compagnie Idiomécanic Théâtre tournait (il tourne encore !), le texte réclamait une attention, un écrin, une diffusion. Son édition s’est imposée comme une évidence. Il a été décidé de l’accompagner d’autres contributions – artistiques et critiques –, autant d’outils potentiels de compréhension d’un monde malmené par les apparences. Lire la suite

Le coin du polar… coréen

La pub le dit, elle doit avoir ses raisons, que la raison sûrement ne connaît pas : le polar coréen prendrait la place du polar scandinave. Pourquoi cette exclusion en forme de guerre des polars ? Le polar est un tout en étant multiple. Signaler les points communs et les spécificités serait un travail intéressant et excitant.

Evitons donc les affrontements. Le monde du polar s’élargit chaque jour. Il serait incompréhensible d’exclure un style pour un autre. Il est de fait que chaque pays ou groupe de pays, construit par ses paysages, ses villes, son histoire, son contexte politique, des trames, des drames, des intrigues qui décrivent les tares de leur société. Il est loisible de chercher des références communes à ces sociétés. Le polar, en général, possède la faculté d’ouvrir la voie à plusieurs niveaux de compréhension et de dénonciation. Un auteur, une autrice qui n’a pas la capacité de se révolter n’écrit un polar mais un roman à l’eau de rose. Lire la suite

Patrick Chamoiseau : CONTRE LES STATUES : LES TRACES-MÉMOIRES

Nos monuments demeurent comme des douleurs.

Ils témoignent de douleurs.

Ils conservent des douleurs.

Ce sont le plus souvent des édifices produits par la trajectoire coloniale : forts, églises, chapelles, moulins, cachots, bâtiments d’exploitation de l’activité esclavagiste sucrière, structures d’implantation militaire… Les statues et les plaques de marbre célèbrent découvreurs et conquistadores, gouverneurs et grands administrateurs. En Guyane, comme aux Antilles, ces édifices ne suscitent pas d’écho affectif particulier ; s’ils témoignent des colons européens, ils ne témoignent pas des autres populations (Amérindiennes, esclaves africains, immigrants hindous, syro-libanais, chinois…) qui, précipitées sur ces terres coloniales, ont dû trouver moyen, d’abord de survivre, puis de vivre ensemble, jusqu’à produire une entité culturelle et identitaire originale. Lire la suite

Le coin du polar (juin 2020)

Lovecraft en Noir

Le monde de Lovecraft fait partie du fantastique, univers de la terreur où n’importe quel objet peut se transformer menace et arme de destruction. Peuplé de créatures bizarres et de sorciers dotés de pouvoirs mystérieux, l’être humain doit sublimer ses fantasmes pour lutter et survivre.

« Lovecraft country », indique que la référence sera la création littéraire de cet auteur additionné d’autres évocations d’auteurs de science-fiction pour jeter ces germes dans les États-Unis de 1954, à Chicago et en faire l’intrigue d’une loge franc-maçonne africaine-américaine. Le racisme est ouvert surtout franchit les limites de la Ville, plus spécifiquement les frontières des deux ghettos. Un racisme assassin. Circuler pour les Noirs est déjà un univers fantastique. Le monde de Lovecraft, du coup, fait figure d’une peur moins grande que la peur quotidienne, que le simple fait de circuler. Lire la suite

Le coin du polar (mai 2020)

L’Amérique de Trump

Curieuse histoire que raconte Frédéric Andrei dans « La reine des putes », un titre qui attire l’attention mais aussi la détourne. Une histoire de San Francisco, de ces anciens hippies qui atteignent la cinquantaine et ne veulent pas abandonner les rêves de leur adolescence tout en tombant, une fois encore, dans l’amour. Une autre trajectoire rencontrera la précédente de laissés pour compte de cette société inégalitaire. Le tout synthétisé par deux figures de femme. La révolte est drainée par ces sociétés pétrolières qui exploitent le gaz de schiste responsables de dégâts durables sur l’environnement. Lecture essentielle qui guérit de toutes les publicités sur la nécessité d’explorer cette ressource. Le prix à payer est énorme non seulement sur les terres arables mais aussi sur la population.

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Mes ailes sont devenues trop grandes, je ne peux plus voler

« Un oiseau de mer blanc plane en solitaire à travers les couloirs de l’hôpital de Beckomberga, dans le pavillon Grands Mentaux Hommes. Il est immense et luminescent et dans mon rêve je lui cours après pour tenter de le capturer mais je ne parviens pas à le rattraper à temps : il s’enfuit par une fenêtre brisée et se volatilise dans la nuit »

En premier lieu, une mise en texte, une écriture faite de paroles, en particulier de Jackie ; le temps des souvenirs, celui des rencontres, l’aujourd’hui mêlé à cet hier structurant, « Il n’y a pas de chronologie à ce niveau, il n’y a pas de carte » ; l’enfermement et les sorties… Une écriture faisant sens dans cet univers pour des êtres dans et hors de « châteaux des Toqués », dans cette architecture du chagrin, dans ce temps long d’une structure hospitalière jusqu’au « Dernier patient », dans ces conversions entre une fille et un père, entre celles et ceux qui sont ou furent liés… Lire la suite

Le spectacle d’une « civilisation »

L’exposition universelle de 1893, le cadavre séché d’un nouveau-né indien, la célébration de la révolution industrielle et le faux glorifié, « Mais le clou de l’Exposition universelle, son apothéose, ce qui devait attirer le plus de spectateurs, ce furent les représentations du Wild West Show », le mythe de la conquête (dans le déni encore aujourd’hui du génocide fondateur), le spectacle comme entreprise…

Eric Vuillard dans ce récit de la « Tristesse de la terre » dit à la fois les massacres des populations indiennes, la construction d’une mythologie et sa mise en scène dans un spectacle qui relève d’une certaine obscénité. Lire la suite

Aucun premier baiser n’arrive sans qu’on se force un peu

Bodo Kirchhoff a choisi un mode d’exposition narratif qui ne distingue pas les dialogues. Cela donne une certaine densité à son roman et évite les dérives bavardes, « je n’aime pas les longs dialogues. Je ne les aimais pas non plus dans les livres. La plupart du temps, ils témoignent seulement d’une paresse dans la narration ». Lire la suite