Archives de Catégorie: Du coté de la réalité imaginaire

Un journaliste russe d’opposition…

Un journaliste russe d’opposition, Mikhaïl Chevelev, dans « Une suite d’événements », son premier roman, nous projette dans notre monde barbare.

Le bandeau cite, avec à propos, la postface de Ludmila Oulitskaïa : « Ce livre s’adresse à nous tous » et c’est le cas. Le journaliste, Pavel, n’est que le témoin de la descente aux enfers d’un soldat, russe, présent lors de la première guerre en Tchétchénie voulue par Boris Eltsine et de la guerre en Ukraine provoquée par Poutine. Vadim, le soldat, est pris dans l’engrenage de l’Histoire sans pouvoir comprendre les enjeux. Au-delà même, les combattants en Ukraine ne savent plus contre qui ils se battent. La corruption est omniprésente, les manipulations partent de tous les coins de la Fédération de Russie résultat de l’éclatement de l’URSS et des guerres dites « nationalistes » menées par des potentats locaux qui y trouvent leur intérêt. Lire la suite

Plus rien n’est séparé

« Dans une situation sans issue, je n’ai d’autre choix que d’en finir. C’est dans un petit village dans les Pyrénées où personne ne me connaît [que] ma vie va s’achever ». Ces mots, repris dans ce livre, sont ceux de Walter Benjamin (1892-1940), dans sa dernière lettre, avant son suicide, le 26 septembre 1940, à Portbou. Le philosophe juif allemand, malade, « voyageur à l’unique bagage » (page 62), venait de passer la frontière espagnole, et craignait d’être reconduit en France occupée… Lire la suite

Le coin du polar (février 2021)

Frank Elder, flic à la retraite, héros récurrent de John Harvey, est partagé entre Peznance où il s’est réfugié, et Londres où il a passé trente ans.

« Le corps et l’âme » – curieuse traduction d’un standard du jazz « Body and Soul », corps et âme, comme une définition du jazz – remâche une enquête de l’inspecteur sur le violeur de sa fille alors adolescente. Ces mêmes personnages se retrouvent dans la dernière partie de la trilogie, chant du cygne évidemment, qui lie de nouveau le père et la fille sur fond de musique de jazz et de poésie. Lire la suite

La couleur de la peau, les corbeaux et les cavaliers blancs…

Halifax, Africville. La traite négrière, les « marrons », celles et ceux qui franchissent les frontières – dans la pluralité de sens du terme – le Canada, la fièvre du cabanon…

Le temps long d’une famille, ou plus exactement d’une branche familiale, de quelques individus. Des liens qui se distendent, s’effacent presque, la frontière de la peau, les lieux et les éloignements, les souvenirs triés et persistants, les fils tenus qui peuvent se renouer. La memoire effacée et reconstituée jusqu’à cette arrière grande mère Zeta… Lire la suite

Quand j’ai onze ans

Le je, l’âge, le temps d’hier, l’arrivée et la vie en Afrique colonisée, le père et sa femme D, les interdits, « J’ai onze ans et je m’ennuie », les souvenirs d’autres âges d’enfance, la puberté et le corps qui se transforme, les interdits renforcés et l’autorité paternelle, l’auto-défense, « Plutôt que de pleurer ma mère je me défends de mes agresseurs, je me construis, me maintenant sur les bords glissants d’un abîme, car je ne sais rien de moi », l’odorat, les trébuchements et les gouffres de vérité… Lire la suite

Un univers démesuré et minuscule

« Appelle-moi Suba. Non pas la conteuse, l’ancienne, la sage, la griotte. Non plus l’historienne ou la narratrice. Juste Suba, qui mêle les voix du passé à celles du présent et du future pour raconter une histoire, dire mon Histoire ».

Suba interviendra à chaque début de chapitre, ponctuant de son histoire, faisant dialoguer les voix qui l’habitent, récoltant et semant des poignée de sable, dressant une tente de repos et de réflexion pour les lectrices et les lecteurs… Lire la suite

Ils savaient porter l’imperméable avec une élégance incontestable

Sergi Pàmies développe un art particulier de la conversation, « Je ne fais plus semblant de tenir une conversation : je la tiens », un enchantement de partager, avec une douceur acidulée qui lui permet de brosser des situations cocasses comme un hypothétique congrès de divorcés ou de manipuler des codes de la fiction… Lire la suite

Filiation

Quel lien entre Edgar Poe, Guy De Maupassant et Henry James ? Des influences diffuses. Poe, par ses récits fantastiques – par le biais de la traduction de Baudelaire qui a trouvé un alter ego – a ouvert la voie à la fois à Maupassant et à James pour se lancer dans des aventures étranges et pas toujours en phase avec leur manière habituelle d’écrire. Lire la suite

Deux romans policiers à lire et savourer

Les romans policiers, pour les meilleurs d’entre eux, enquêtent et explorent les sociétés et mettent en lumière les ressorts cachés. Rappelons-nous, par exemple, Chester Himes. Ses enquêteurs, Ed Cercueil et Fossoyeur, depuis La reine des pommes (Paris, Editions Gallimard, Série Noire, 1958) et Il pleut des coups durs (Paris, Editions Gallimard, Série Noire, 1958) une dizaine de polars nous ont fait découvrir la violence, l’humour et la truculence de Harlem. La violence prend des formes inattendues, parfois surréalistes, pour répondre à la ségrégation, à l’injustice policière, à la misère. Dans cette histoire longue et combattive, Black Live Matters prolonge et renouvelle les Black Panthers. 

Je prendrai un autre exemple avec Qiu Xiaolong et sa série de plus de quinze romans policiers depuis La mort d’une héroïne rouge (Paris, Editions Liana Lévy, 2000) et Le très corruptible mandarin (Paris, Editions Liana Lévy, 2007) parmi plus de quinze polars. Son camarade inspecteur Chen, poète, lettré et fin enquêteur nous fait découvrir les contradictions et les subtilités de la société contemporaine chinoise. Il nous montre la maturité et la diversité des gens du peuple confrontés aux nouveaux mandarins, les cadres du parti et leurs héritiers, et aux nouveaux hommes d’affaires, capitalistes bien implantés dans les quartiers ou cousins capitalistes de l’étranger.

Je voudrais aujourd’hui vous présenter deux romans policiers qui sont parus récemment : Marseille 1973, de Dominique Manotti et Echec au Kaiser de Jean Philippe Milesy. Lire la suite

Jeffrey Colvin, dans « Africville », raconte une saga familiale des années 1930 jusque la fin du 20e siècle…

« Africville » c’est le nom d’un ghetto noir près de la ville de Halifax, au Canada. Les Africains déportés sur le sol de l’Amérique du Nord pour les transformer en esclaves – une aberration et une blessure sociale qui n’est pas encore résorbée – pour travailler dans les plantations. Les évasions seront multiples. Vers les tribus amérindiennes ou vers d’autres contrées comme le Canada. Les grandes villes canadiennes, Montréal particulièrement verront grossir une population africaine-américaine fuyant l’enfer des plantations. Lire la suite

Male gaze dans la littérature

Les créatrices ont régulièrement mis en lumière les problèmes qu’elles rencontraient dès qu’elles voulaient faire œuvre. Il est ironique de voir comment la métaphore de la gestation a été très souvent utilisée par des auteurs hommes pour représenter le processus de création artistique. Dans le même temps, on déniait aux femmes la prétention à faire de même, selon l’antique partage producteurs/reproductrices. Lire la suite

Polar anti colonial, enquête à Calcutta en 1919…

Abir Mukherjee, un auteur aux origines croisées dues à la colonisation britannique de l’Inde, est à la fois Ecossais et Indien. Les racines n’expliquent pas tout mais un père indien vivant en Ecosse suscite un vent de révolte. La forme du polar est adaptée à l’expression de la colère sociale.

« L’attaque du Calcutta-Darjeeling » relève de l’enquête classique dans un contexte qui ne l’est pas. L’inspecteur Sam Wyndham, ex de Scotland Yard, ex « poilu », débarque, en ce début d’avril 1919, à Calcutta. Comme tous les « revenants » de la Grande Tuerie Mondiale, il est traumatisé. La mort colle à ses rêves, les morts se lèvent, réclament leur dû, les amours perdues s’amoncellent sans compter les blessures du corps guéries à coups de morphine entraînant une accoutumance à l’opium. Un personnage atypique qui fait preuve d’un anti racisme, limité par sa propre éducation, mais qui le détache du groupe dirigeant engoncé dans sa lex britannica. La guerre et sa fraternité est passée par-là. Lire la suite

La femme qui fuit… mais qui nous revient.

Dans ce livre, on accompagne Anaïs Barbeau-Lavalette sur les traces de sa grand-mère évaporée. Pourquoi cette inconnue a-t-elle choisi, quarante ans plus tôt, de laisser derrière elle deux enfants qui seront confiés à l’assistance publique ? Pour renouer les fils de cette histoire, la fiction vient remplir les blancs de la biographie. Les courts chapitres dressent des instantanés de la vie incandescente de cette femme irréductible aux normes, qui traversa les années 50 au Québec, de l’avant-garde artistique à la sécession politique. Lire la suite

La briser, la figer dans le marais, l’arrêter avant qu’elle s’en aille

Un rituel de violence, le froid, le corps effrayé, la mise à nue, « Elle gémit. L’écho de ses lamentations résonne dans le marais, à travers les branches de sorbier et de bouleau », des cordes, « l’heure du pas tout à fait »…

Des vacances particulières, une soi-disant expérience archéologique, à l’ombre du fantasme de la vie de cueilleurs-chasseurs (car dans la reconstruction de ce monde là, si la place des cueilleuses est prise en compte, les chasseuses sont niées. L’ordre sexué projeté est celui bien commun de l’inégalité deshistoricisée et naturalisée). Un retour archaïque à la nature telle qu’elle n’exista jamais… Lire la suite

Le coin du polar (Décembre 2020)

Detroit (USA) dans toutes ses beautés automobiles

Elmore Leonard est le chroniqueur de la ville de Detroit, longtemps capitale de l’automobile. Dans cette ville sont nés à la fois le « hard bop », un retour aux sources du gospel, et le « hard rock » musique qui collait à la déstructuration de la ville due à la perte de son industrie principale. Les histoires de Leonard s’inscrivent directement dans celles de la ville, jusqu’à la représenter. « Swag » – le butin du voleur mais aussi, plus récemment, arrogance – est, d’après Laurent Chalumeau – auteur de la présentation -, le premier grand roman de l’auteur. Lire la suite

Agota Kristof, femme en miroirs

C’est une écriture implacable que celle qu’Agota Kristof déploie dans Le Grand Cahier, fable constituée d’entrées très brèves, qui mime la rédaction d’un cahier d’exercices rédigé par ses deux héros, jumeaux abandonnés en pleine guerre dans un pays de l’ex-bloc communiste. La composition virtuose de ce texte résiste à toutes les interprétations évidentes, ou plutôt les ouvre toutes en même temps. Lire la suite

La Finlande au fil d’une vie de femme

« La colonelle », une femme dominée par un vieux nazi, incapable de voir le monde en face. Un peu pédophile, incapable de dominer ses peurs et ses angoisses, il bat ses épouses jusqu’à les tuer. Violée, elle cherche à oublier, se croyant coupable et sa faiblesse la conduit dans les bras quasi paternels de ce Colonel qui a l’âge de son père mort trop tôt pour elle. Intimement liée à sa trajectoire personnelle, celle de la Finlande partagée entre l’Occupation nazie et celle de l’Union Soviétique de Staline. Les deux histoires sont baignées dans les paysages poétiques qui font le sel de ce pays étrange peuplé de mystérieux fantômes, particulièrement la Laponie. Lire la suite

Ma dent ne repoussera plus. La racine, partie.

ATTENDU QUE est une réponse, point par point, mot après mot, à la résolution du Congrès d’avril 2009 qui formulait les excuses du gouvernement américain aux Indiens, qualifiée bien crânement de « réconciliation historique » mais passée inaperçue… et restée lettre morte.

Layli Long Soldier interroge ici jusqu’à l’inanité même de la notion d’excuses : s’il est primordial que l’État fédéral reconnaisse ses actes envers les tribus indiennes, la « réparation » ne dépend pas, n’a jamais dépendu de lui, les Indiens n’ont pas besoin de réconciliation, ils sont peuples souverains, ont lutté et continuent de lutter pour leurs droits. D’ailleurs, ces excuses sont adressées en anglais et il n’existe pas de mot en langue indienne pour « excuse » ou « désolé », dit l’auteure… Et c’est bien la question de la langue qui est soulevée tout au long du livre : comment écrire dans la langue de l’occupant, parce que sa langue propre a été interdite, que de ce fait, « pauvre en langue », ne lui reste plus qu’à « secouer la morte ». Comment vivre aujourd’hui, de tout son être, en tant qu’Indienne, femme, mère –   comment « les mots précis [de la résolution] enclenchent les vitesses du poème en marche ». Lire la suite

Témoignage

Un juge fait peser des soupçons d’assassinat sur un justiciable en face de lui. Ce dernier connaissait la victime qui avait « donné » ses anciens camarades en lutte continue contre le gouvernement et les capitalistes dans ces années 1970 de feux et de pistes rouges. « Impossible » affirme en titre Erri De Luca en alignant les faits pour faire douter son questionneur. Lire la suite

La sensation qu’un visage n’est que le reflet d’un autre

Personnellement, je ne commence jamais ma lecture par la préface, lorsqu’elle est rédigée par un·e autre que l’autrice ou l’auteur. Aborder un roman, que l’on a choisi, doit se faire sans pré-jugé, sans bornes pré-établies, sans indications de parcours ou de rêverie, fussent-elles élogieuses comme celles, ici, de René de Ceccatty. Lire la suite