Archives de Catégorie: Capitalisme /Critique de l'économie politique

Michel Husson

Jean-Marie Harribey : Michel Husson :
derrière l’économiste, l’homme

Michel Husson nous a quittés. La nouvelle nous laisse sans voix. Faut-il rendre d’abord hommage à l’économiste hors pair qu’il était ou bien à l’homme pétri de gentillesse et d’humour ravageur, doté d’un sens pédagogue peu commun pour décortiquer les études les plus techniques ?

Michel Husson fait partie d’une génération d’économistes-statisticiens, formés à la rigueur scientifique tout en possédant une culture d’économie politique critique fondée à la meilleure source : Marx. Il compte parmi les quelques rares analystes ayant consacré leur travail à analyser l’évolution du capitalisme contemporain mondialisé et financiarisé en utilisant les concepts de suraccumulation du capital et de taux de profit dont l’évolution rythme les transformations du capitalisme. Des transformations dont les conséquences sur le travail, la répartition des revenus, la protection sociale ont été au centre de ses préoccupations pendant toute la période néolibérale. Michel Husson fut entre autres l’un les plus ardents défenseurs de la réduction du temps de travail et ses travaux récents montraient encore l’enjeu qu’elle représentait même au temps de la crise sanitaire. Et le moindre de ses mérites n’est pas de s’être dégagé d’une culture productiviste, trop longtemps véhiculé par les mouvements progressistes, pour prendre en compte la crise écologique et associer sa résolution à celle de la crise sociale. Lire la suite

Le vampirisme du capital. L’angle mort de l’analyse marxienne (II)

Le vampirisme du capital (I) :

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/05/20/le-vampirisme-du-capital-i/

Dans et par le capital, le mort (le travail mort) saisit le vif (le travail vivant) et ce doublement. Il s’empare de sa puissance productive pour se maintenir lui-même en vie, prospérer et s’accumuler. Et, simultanément, il le fait dépérir : il le prive de sa puissance productive qu’il objective dans son corps propre, il le déréalise en le transformant en ectoplasme (ou zombie) quand il ne l’épuise pas jusqu’à sa mort physique. Travail matérialisé et accumulé, travail mort en ce sens, le capital ne se rapporte au travail vivant que pour l’exploiter, le dominer et finalement l’aliéner, en le transfigurant ou plutôt défigurant par son empreinte monstrueuse et mortifère.

Telle est la leçon du Capital, une leçon qui n’a pas été suffisamment entendue ni par conséquent retenue. Une leçon plus que jamais d’actualité pourtant, y compris bien au-delà du champ dans lequel et pour lequel Marx l’a donnée. C’est ce qu’on va examiner à présent. Lire la suite

Un krach financier possible et nécessaire

Au premier abord, les marchés financiers du monde capitaliste développé semblent devenus fous, irrationnels. La récession n’a jamais été aussi profonde et les indices boursiers sont tous orientés à la hausse. Comment expliquer ce fossé ?

Wall Street, la place financière américaine, a surréagi aux annonces de plans de relance de Joe Biden, au total plus de 5000 milliards de dollars. Le vote du Congrès, selon toute vraisemblance, viendra rogner les ailes présidentielles. Le S&P 500 – un indice calculé par l’agence de notation Standard & Poor et qui réunit 500 entreprises les mieux cotées – a augmenté, dans les 100 premiers jours du président américain, de 8,6%1. Or, à cette date, la reprise est encore à venir. Les plans de relance annoncés par l’Union Européenne non seulement ne sont pas au même niveau mais ne sont pas encore activés. Chaque pays a défini son propre attirail, mêlant les mesures sociales – en France la subvention pour le chômage partiel notamment – et les aides aux entreprises pour éviter la vague de faillite, surtout du côté des PME. Signe des temps anciens, les gouvernements baissent les cotisations sociales pour augmenter les profits… qui viennent alimenter la hausse des dividendes sous le poids des contraintes imposées par les fonds d’investissement. Les mesures d’exonérations pèseront fortement sur les comptes sociaux. Lire la suite

Le vampirisme du capital (I)

CapitalVampire

Le vampire est une figure mythologique ancienne, commune à un grand nombre de cultures. En Europe, elle a été tout particulièrement répandue dans les zones orientales et dans les Balkans [1], où les croyances aux vampires et leurs rites afférents restent vivaces aujourd’hui encore, notamment dans certaines régions de Roumanie [2].

La figure du vampire telle que nous la connaissons aujourd’hui est dérivée de ces croyances et rites, moyennant cependant déformations et réinterprétations [3]. Une première source en aura été fournie par des marchands saxons qui s’étaient établis dans les villes de Transylvanie au cours du XIIe siècle et qui y avaient acquis des privilèges commerciaux, essentiellement des exemptions de taxes. Or ces privilèges vont être remis en cause au milieu du XVe siècle par le voïvode (prince) de Valachie Vlad III Basarab, dit Vlad Tepes (Vlad l’Empaleur), aussi surnommé Draculea parce que son père Vlad II avait été surnommé Vlad Dracul (Vlad le Diable). La rigueur des sanctions infligées par Vlad III aux marchands récalcitrants, pouvant aller jusqu’à la peine de mort, lui vaudra d’être rapidement portraituré comme un prince sanguinaire dans la correspondance de ces marchands avec leurs collègues occidentaux, donnant ainsi naissance à la légende du Dracula vampire [4]. Lire la suite

Exiger l’annulation des dettes publiques détenue par la BCE est une bataille politique importante

Tribune.

Un certain nombre d’économistes, dont par ailleurs nous partageons usuellement les analyses et les combats, viennent, dans une tribune au Monde, de prendre position contre l’annulation par la Banque centrale européenne (BCE) des dettes publiques que cette dernière détient.

Rappelons que, dans le cadre de sa politique dite « non conventionnelle », la BCE achète régulièrement sur le marché secondaire des obligations d’Etat. Elle possède ainsi, par l’intermédiaire de la Banque de France (BdF), environ 20% de la dette publique française. Lire la suite

D’autres solutions que l’annulation de la dette existent pour garantir un financement stable et pérenne

À la suite de l’appel des économistes pour « l’annulation des dettes détenues par la Banque centrale européenne », plus de 80 spécialistes des questions monétaires et financières signent une tribune publiée dans le journal Le Monde du 27 février, ainsi que dans le journal Social Europe, proposant d’autres voies pour faire face aux politiques d’austérité.

Cette tribune, initiée par sept universitaires français, regroupe des économistes, des sociologues, des historiens ainsi que des politistes. La grande majorité sont des spécialistes de la dette publique, bénéficiant d’une reconnaissance internationale, et intervenant régulièrement dans le débat public, en France comme au niveau européen. S’ils partagent le même objet d’étude, ils appartiennent à des traditions intellectuelles diverses, représentatives d’un large éventail de courants de pensée. Lire la suite

Automatisation, productivité et Covid-19

Depuis deux décennies au moins, la thématique du lien entre automatisation et productivité du travail domine une bonne partie des débats entre économistes – pas seulement marxistes. Nous l’avions déjà abordée ici [1]. Cette nouvelle contribution voudrait insister sur le fait que les gains de productivité sont un facteur essentiel de la dynamique du capital et esquisser quelques pistes concernant la période ouverte par la pandémie. Lire la suite

Le Covid, révélateur de l’état du monde. L’Amérique latine dans l’œil du cyclone

« Contagion virale, contagion économique, risques politiques en Amérique latine », titre à rallonge dont on avait perdu l’habitude, permet à Pierre Salama, spécialiste de l’Amérique latine, sa « seconde patrie », de situer les enjeux qui sont d’importance pour l’ensemble des pays du monde. Les tempêtes qui secouent les pays latino américains ont des racines profondes qui à la fois tiennent à des causes internes– les politiques mises en œuvre notamment – et externes, l’insertion dans la division internationales du travail. Lire la suite

Economie politique : après l’hibernation

La crise du Covid est une gigantesque déflagration dont les effets seront durables. Tout le monde comprend maintenant qu’il n’y aura donc pas de retour à la normale. On pourrait en tirer la conclusion optimiste que la crise va ouvrir des « jours meilleurs ». Mais un point de vue plus réaliste est que le capitalisme, en tant que système, va faire de la résistance et même chercher à mettre à profit la crise pour renforcer sa suprématie. Lire la suite

Analyser le capitalisme pour construire un programme de transformation sociale

Le débat dans le mouvement ouvrier, théorique et pratique, semble tari, asséché. La conversion du Parti Socialiste aux dogmes de l’économie néoclassique commencée par François Mitterrand est achevée par François Hollande. La traduction se trouvait dans l’adoption d’une politique d’inspiration néo-libérale, avec sa dimension de remise en cause des libertés démocratiques. L’espoir de changement était enterré, la gauche aussi.

Pourtant, les crises systémiques provoquent des mutations profondes des sociétés et des interrogations sur le capitalisme lui-même. Les États-Unis sont devenus le laboratoire des tendances lourdes qui marquent le monde : le populisme de Trump et la renaissance de l’idée socialiste. La campagne à l’intérieur du parti Démocrate l’a bien montrée. Lire la suite

Rapports de pouvoir invisibilisés par des performances chatoyantes

« Le monde de l’art s’est mondialisé et financiarisé. L’art est ainsi devenu une sorte de monnaie mondiale ». En introduction, L’usage de l’art dans la Silicon Valley, Fred Turner aborde, entre autres, la construction de « la Block Rock City de Burning Man » dans – il faut le souligner – « l’un des déserts les plus inhospitaliers de l’ouest des Etats-Unis » (au mépris des coûts écologiques), les murs couverts de peintures et de sculptures des locaux de Facebook, le temps libre d’informaticien·nes à élaborer des œuvres ou performances. Il invite à saisir pourquoi dans la Silicon Valley ces œuvres sont bien des œuvres d’art, « Pour comprendre comment et pourquoi, il faut se défaire de l’idée que pour être considérée comme de l’art, une œuvre doit prendre une forme déterminée par les mouvements artistiques parisiens et new-yorkais du XXe siècle ». Lire la suite

Décompter les inégalités ne suffit pas, il faut les expliquer

Grâce à Thomas Piketty et ses collègues, qui ont rassemblé un volume impressionnant de données, la question des inégalités est devenue un sujet majeur. Mais, faute d’explication aboutie, leurs préconisations ne vont pas à la racine du phénomène.

Cette contribution propose un examen critique de la grille théorique de Piketty, puis une esquisse d’analyse alternative. Au-delà du caractère forcément un peu technique de cette discussion, il y a des enjeux programmatiques qui seront évoqués en conclusion. Lire la suite

Comment lire le capitalisme et son avenir ?

Branco Milanovic a conçu la « courbe de l’éléphant » – titre son livre précédent – pour faire voir à la fois la montée des inégalités entre les pays et à l’intérieur des pays tout laissant percevoir les résultats de la croissance des pays asiatiques notamment sur la sortie de la pauvreté. Une nouvelle classe moyenne était en train de naître dans les pays de la périphérie, à commencer par la Chine. Lire la suite

Oubli des rapports sociaux et limite des critiques des apparences fétichisées

Une remarque préalable. J’ai lu Le Capital au XXIe siècle. J’y ai apprécié la compilation et la mise en forme de données et quelques propositions concernant la fiscalité. Je ne suis ni économiste ni universitaire, pourtant j’ai été effaré par la « faiblesse » conceptuelle de l’auteur, le manque de solidité des notions employées, le déni des rapports sociaux, la confusion choisie du vocabulaire, le dédain pour la « théorie » et pour les analyses se référant au marxisme, sans oublier sa défense de la méritocratie contre l’égalité. Par ailleurs, dans sa formulation de possibles propositions politiques, jamais la nécessité de l’autodétermination et l’auto-organisation des populations ne sont abordées. Lire la suite

Un prix Nobel favorable au revenu de base ? Et à une forte diminution du temps de travail

Joseph E. Stiglizt : Peuples, pouvoir et profits. Le capitalisme à l’heure de l’exaspération sociale. LLL éditions, 2019.

Le revenu de base universel p. 233, sq.

« Certains, notamment dans les milieux de la haute technologie ont avancé une proposition fascinante : compléter nos mécanismes de sécurité sociale existants par un revenu de base universel. D’autres on même suggéré que ce revenu de base devrait remplacer les multiples programmes d’aide sociale actuels. Lire la suite

Introduction au livre d’Alain Bihr et de Michel Husson : Thomas Piketty : une critique illusoire du capital

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

Introduction1

Est-il encore nécessaire de présenter Thomas Piketty ? Entré à l’École normale supérieure à 18 ans, docteur en économie à vingt-deux ans, directeur d’études à l’EHESS à vingt-neuf ans, titulaire du prix du meilleur économiste de France en 2002, fondateur et premier directeur de l’École d’économie de Paris après avoir enseigné au MIT et à la London School of Economics, il a connu une carrière académique aussi brillante que fulgurante. Ses travaux sur les inégalités économiques sont reconnus et ont débouché sur un best-seller mondial, Le Capital au XXIe siècle2, qui lui a valu d’être invité dans des dizaines d’universités et de centres de recherche sur les cinq continents. La hardiesse de certaines de ses propositions de taxation des hauts revenus et des grandes fortunes pour étendre le champ de la redistribution en ont fait par ailleurs une figure incontournable du débat politique, en France comme à l’étranger. Lire la suite

Un plan de relance ? Un budget qui ne l’est pas ? Où est la stratégie ?

Relancer, relancer … Qu’en restera-t-il ?

Jean Casteix, le Premier ministre et non pas Macron, a annoncé un plan de relance de 100 milliards financé en partie par l’Union Européenne, 36 milliards environ, sur deux ans. Du jamais vu depuis les années 1980 qui avait vu triompher les dogmes des économistes néo-classiques, notamment l’équilibre des finances publiques passant par les politiques d’austérité de baisse des dépenses publiques tout en diminuant les impôts pour les plus riches et les entreprises. Du jamais vu non plus du côté de la construction européenne. Mais rien n’est encore fait. L’emprunt européen, avec le soutien de la BCE, n’est pas encore véritablement lancé. Depuis la crise de l’euro de 2010 qui avait marqué la faillite de la construction européenne telle qu’elle s’était mise en place dans les années 2000, les taux d’intérêt de la dette publique des différents pays européens se sont rapprochés tout en conservant un « spread » – un écart – important dû à la crise elle-même. Pour le moment – octobre 2020 – les marchés financiers donnent l’impression d’accepter cet emprunt européen. Les taux d’intérêt, pour souligner le problème, restent négatifs pour l’Allemagne et la France mais très largement positifs pour les autres pays, à commencer par la Grèce. Lire la suite

Des containeurs et des murs

« S’il y a bien un mot qui n’est pas utilisé à la hauteur de son importance, c’est celui de capitalisme. Alors que ce mode de production a bouleversé le monde comme jamais, il est rarement évoqué ou souvent d’une mauvaise façon ».

Dans son introduction « Comment le capitalisme façonne notre espace », Renaud Duterme parle, entre autres, des relations mondialisées, de la notion de rapport de force, du fantasme de neutralité des sciences dites « humaines », des différents rôles de la carte dont celle de contrôle, de la maitrise militaire de l’espace, de la nécessité de se réapproprier une discipline nommée géographie Lire la suite

Le capitalisme sur le fil du rasoir

L’expérience de notre génération: le capitalisme ne mourra pas de mort naturelle. Walter Benjamin [1]

L’avenir, tu n’as point à le prévoir mais à le permettre. Antoine de Saint-Exupéry [2]

Cette contribution, dont le titre est emprunté à l’OCDE [3], porte en fait (pour filer la métaphore) sur un rasoir multi-lames. Nous cherchons à montrer, d’abord qu’une reprise synchronisée est hors de portée, et que la forme qu’elle prendra est une question éminemment sociale [4]. Lire la suite

La pandémie révèle l’état du monde

Qui aurait pu prévoir qu’un virus allait dévoiler l’état du monde et les crises sous-jacentes ? Il révèle d’abord la forme de la mondialisation. Elle reposait sur les stratégies des firmes multinationales, siège du pouvoir, au détriment des États. Le seul critère de cette internationalisation, la baisse du coût du travail en maximisant le profit. La chaîne de valeur s’en trouvait déstructurée sans vision de moyen terme. L’impératif de la rentabilité à court terme a été renforcé par la financiarisation de l’économie. Lire la suite