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Je rêvai d’une ville

« Une légende, omniprésente dans les Balkans, parle d’un territoire qui empêche une ville d’y être construite. C’est une légende à mon propos. » 

Facettes tendres, ironiques ou délirantes de la vie d’un groupe d’ami-e-s, à la mort de Tito dans le déchirement de la Yougoslavie. Et au centre, une ville : Belgrade.

La guerre et les amours, la musique et les seigneurs de guerre. Un caléidoscope de rêveries et le carnaval tragique du désenchantement d’une génération. Une pointe de surréalisme et un peu des premiers films d’Emir Kusturica. Une plume remarquable pour évoquer ce millénaire et les passions dans le bruit des armes.

Vladimir Pistalo : Millénaire à Belgrade

Traduit du serbe

Editions Phébus, Paris 2008, 274 pages, 20,90 euros

 Didier Epsztajn

Au pays d’un voyageur curieux

Après de beaux ouvrages sur les livres, les lieux imaginaires, les bibliothèques et les littératures, Alberto Manguel évoque ici des images, sculptées, peintes ou photographiées. Toujours sous le double signe de la connaissance et du plaisir, une représentation d’images récit, absence, énigme, témoin, connivence, cauchemar, reflet, subversion, philosophie, mémoire et théâtre. Un parcours personnel, invitation à mille autres promenades parmi les livres d’images.

 Alberto Manguel : Le livre d’images

Traduit de l’anglais

Réédition Babel, Arles 2009, 431pages, 9,50 euros

 Didier Epsztajn

Contraintes encastrées

Sous le capitalisme, les salarié-e-s vendent leur force de travail. Cette force, utilisée dans ce cadre à la fois particulier et historiquement situé, produira des richesses supérieures à son coût initial (grosso modo, le coût de sa reproduction). Les modalités concrètes de cette extorsion de plus-value (pour utiliser le vocabulaire de la critique de l’économie politique) ne sont pas fixes. Les étudier, analyser les mutations, les remodelages et les adaptations du travail permet de comprendre le fonctionnement concret du système et sa perdurance dynamique.

L’enjeu constant pour les salarié-e-s n’est pas simplement de défendre une meilleure répartition des richesses mais aussi de peser sur les organisations concrètes du travail afin d’en limiter les pénibilités tant physiques que morales. Ce livre permet de comparer des évolutions dans différents pays et branches industrielles.

Danièle Linhart part de la nature particulière du contrat de travail. « L’employeur achète quelque chose qu’il ne peut s’approprier totalement et qui lui échappe par nature. Le temps ainsi que les capacités physiques et cognitives qu’il achète ne peuvent être dissociés de la personne qui les fait exister. Ils ne peuvent être totalement extériorisés, totalement neutralisés . Le salarié conserve un type de contrôle qui échappe à l’emprise de l’employeur, à la mise en œuvre du savoir organisationnel et productif qu’il impose »

Les différentes études présentées montrent des transformations du cadre de travail formaté par la logique taylorienne et un élargissement, hors du bureau ou de l’atelier, de la mobilisation de la force de travail. Le temps privé est partiellement envahi. Le patronat requiert aujourd’hui des compétences, dont les définitions même, rendent floues les frontières entre temps de travail et temps libre (disponibilité, esprit d’entreprise, continuité du service au client, etc.).

Rendre public, exposer et analyser ces procès de travail, permet de les dénaturaliser.

Les exemples de transformation de métiers présentés dans ce livre sont du plus grand intérêt. Les premières études sont centrées autour de la construction de nouvelles normes de travail : intensification du travail dans l’industrie française de 1945 aux années soixante, passage du chronomètre au temps « décomposé » dans les usines Peugeot puis fixation de « temps-objectifs » par groupe d’ouvriers. Les analyses ne sont pas limitées à la France. Les recherches sur les transformations dans une usine moscovite de roulements à billes et dans une aciérie en ex RDA, éclairent le développement d’un nouveau capitalisme. Le dernier exemple choisi, mise en place de plateaux téléphoniques dans les services financiers est particulièrement représentatif des nouveaux procès de travail au « service » de la clientèle.

Les contraintes dites techniques servent souvent de prétexte aux modernisations, à l’exacerbation du temps normé. Quelques études illustrent ces dimensions, dans la seconde partie du  livre. Les productions à flux tendus sont à l’origine des « parcs fournisseurs» et de la dégradation des conditions de travail chez les sous-traitants des usines automobiles. Le développement et les nouvelles régulations des acheminements des marchandises ont profondément transformé le secteur des transports routiers.

L’étude sur l’utilisation des normes sanitaires dans un abattoir pour la transformation des contraintes est saisissante. Enfin les études suivantes me semblent illustratives de la mobilisation des temps « subjectifs » : fonctionnement des centres d’appels téléphoniques centré sur la relation client, implication du management dans la restauration rapide (cas de McDonald’s), nouvelles manières de travailler dans une agence bancaire de Moscou.

Le livre se termine par une étude originale sur les techniciens conseils des Caisse d’Allocation Familiales et des réflexions sur le temps dans l’hôpital aujourd’hui.

Il me semble important de souligner quelques points mis en avant : adaptation des gestions dans les différents secteurs avec, entre autres, les gommages des différences entre secteur public et privé, standardisation et homogénéisation des situations de travail entre services et industries, enfin centralité des relations dites commerciales.

Les souffrances engendrées par ces nouvelles organisations du temps au travail, sont renforcées par le débordement dans la vie privée de ces nouvelles normes de travail. Cet envahissement accroît le sentiment d’impuissance. En absence de réponses collectives, il renforce les processus d’individualisation.

Ces différentes études intéresseront toutes celles et ceux, militant-e-s syndicaux et politiques pour qui l’ordre de ce monde n’est ni naturel ni un horizon borné.

Sous la direction de Danièle LINHART et Aimée MOUTET : Le travail nous est compté : La construction des normes temporelles du travail.

La Découverte, Paris 2005, 350pages, 28 euros

Didier Epsztajn

Il n’y a jamais rien d’inexorable en politique

À l’exposition de la crise financière et de la récession, comme fourmillement surgi du néant, ou comme élément marginal du fonctionnement du système capitaliste, Damien Millet et Éric Toussaint soulignent« L’interconnexion des crises à l’échelle mondiale ».

Ils insistent, à juste titre sur la crise alimentaire, la crise écologique et climatique (« bien que la crise trouve son origine dans les pays les plus industrialisés, les populations des pays  »pauvres » seront plus fortement touchées que celles des pays  »riches » »), la crise migratoire et la crise institutionnelle internationale.

Damien Millet et Éric Toussaint rappellent les élaborations alternatives « Un autre scénario est tout à fait possible. L’objet de cet ouvrage est de le démontrer en analysant les mécanismes reliant ces différentes crises et de contribuer à dégager les voies qui permettent aux peuples de mettre fin à leur soumission aux grands créanciers et aux grandes puissances. »

Les auteurs détaillent les conséquences de la « grande transformation des années 1980 » et particulièrement du rôle de la dette sur les différentes économies. Puis ils analysent « La crise financière déclenchée en 2007 » en développent leurs propos bien au delà des éléments détonateurs. Ils résument les propositions « écartées par la longue nuit libérale » : arrêt des privatisations et des déréglementations, transferts vers le secteur public, réduction radicale du temps de travail, généralisation des retraites par répartition, politiques salariales, etc…

Cinq noms emblématiques, ceux des économistes » responsables de la déréglementation bancaire des années 1990, aujourd’hui appelés à diriger la  »nouvelle politique » américaine illustrent le chapitre quatre « Face à la crise, Barack Obama confie les clés du coffre aux escrocs ». Puis Damien Millet et Éric Toussaint exposent les raisons de la probable nouvelle crise de la dette au Sud « les importantes réserves de changes que les pays en voie de développement (PED) avaient engrangées ces dernières années » ne pouvant jouer longtemps le rôle d’amortisseur

Le chapitre six « La crise alimentaire » permet aux auteurs de critiquer les fausses explications autour de la consommation chinoise et indienne et d’affirmer la triple responsabilité des sociétés transnationales de l’agrobusiness, des groupes financiers et des spéculateurs et des organismes internationaux et des gouvernements du Nord. Les auteurs présentent, entre autres, les contrepropositions de Via Campesina et leurs propres élaborations.

Le chapitre sept aborde la responsabilité du mode de production capitaliste dans la modification du climat. Les auteurs illustrent leurs analyses d’exemples internationaux très précis.

Avant d’aborder les expériences en cours au Venezuela, en Équateur et en Bolivie, Éric Toussaint décrypte la crise de la gauche et le bilan très négatif de la démarche social-démocrate et du désastre stalinien. Il y oppose une démarche anticapitaliste qui « intègre obligatoirement une dimension féministe, écologique, internationaliste et antiraciste ».

En lien avec l’analyse des expériences sud-américaines, l’auteur souligne la nécessité « fondamentale de mettre en place une relation interactive entre un gouvernement de gauche et le peuple, qui doit renforcer son niveau d’auto-organisation et construire d’en bas des structures de pouvoir populaire. » Je ne reviens pas ici sur les analyses détaillées de ces expériences, je renvoie aux articles parus dans Inprécor de septembre/octobre 2009.

L’ouvrage se termine par une description des évolutions du mouvement altermondialiste.

Le livre est complété d’une chronologie sélective (1999-2009) permettant la réflexion sur la réelle marche du monde, loin des faits-divers ou des résultats sportifs, distillés à longueur de journée et embrumant les réalités d’un fantasque nuage dissolvant d’autres possibles.

En annexes : la Charte politique du réseau CADTM International, la Déclaration finale d’octobre 2008 de la Conférence internationale d’économie politique « Les réponses du Sud à la crise économique mondiale » et la Déclaration de l’Assemblée des mouvements sociaux lors du Forum social mondial 2009 à Belém.

Enfin, il convient de lire attentivement les données sur les « Chiffres de la dette en 2009 » dont je reproduis, sans commentaire, la première phrase « Le revenu des 500 individus les plus riches de la planète dépasse les revenus cumulés des 416 millions de personnes les plus pauvres. »

 

Damien Millet et Éric Toussaint : La crise, quelles crises ?

Editions Aden, Cetim, Cadtm, Bruxelles 2010, 285 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Comprendre les marchés financiers

La crise en Grèce rappelle que les agences de notation ont survécu à toutes les discussions autour de la nécessaire réglementation des marchés financiers. Il avait été fortement question de les supprimer. Aucun acte n’a suivi. Ce petit – par la taille – livre permet de les appréhender, de comprendre leur fonctionnement. Norbert Gaillard parle, à juste titre, d’une « industrie de la notation » et il la décortique, tout en rendant compte de son histoire. Éclairant.

Norbert Gaillard : Les agences de notation

Repères/La Découverte, 126 p.

Nicolas Béniès

Les larmes de la lune

Le portait d’une femme, d’une mère, Stéfania, la vie quotidienne dans les lieux d’exil, la peur permanente. Les apprentissage à travers les yeux d’une fillette, un monde révolu et pourtant qui n’a pas fini de nous hanter. Rwanda, génocide. « Je ne veux pas aller jusqu’au bout du pays des contes car je sais qui m’y attend »

Une lecture à compléter du précédent ouvrage de l’auteure « Inyenzi ou les Cafards », (Continents noirs, Gallimard, Paris 2006)

Scholastique Mukasonga : La femme aux pieds nus

Continents noirs, Gallimard, Paris 2008, 144 pages, 13,90 euros

Didier Epsztajn

Du coté des revues n°11 – Féminisme

La revue vient de changer d’éditeur. Margaret Maruani, pour les dix ans de publication, nous rappelle l’équilibre des trois mots du titre :

l        « Le travail, qui est notre principale grille d’analyse, les lunettes à partir desquelles nous regardons la différence des sexes. En ce sens, le travail n’est pas un domaine spécialisé de recherche, mais un fil rouge pour lire le statut des femmes et des hommes dans la société.

l        Le genre, qui est toujours présent, quelle que soit son appellation : différence des sexes, masculin/féminin, rapports sociaux de sexe… A chacun-e de choisir dans ce fond commun le concept qui lui convient. En la matière, nous n’avons pas de religion.

l        Les questions de sociétés qui nous semblent cruciales au regard du genre, mêmes si elles ne sont pas directement ou immédiatement liées à celles du travail : la prostitution, l’avortement, la parité en politique et bien d’autres sujets trouveront toujours place dans Travail, genre et sociétés. »

Le numéro s’ouvre par les propos d’une caissière, Nathalie M. « Le refus d’encaisser », Marlène Benquet soulignant le triple mouvement de féminisation, de tertiarisation et de précarisation du salariat.

Un riche dossier « Égalité et diversité» est introduit par Jacqueline Laufer et Rachel Silvera « … l’égalité est transversale à l’ensemble des discriminations et, considérer le genre comme une dimension de la diversité et/ou de la discrimination – au même titre que l’origine, la religion, l’orientation sexuelle, l’âge… – est problématique. On pourrait y voir le risque de dilution de la question de l’égalité entre hommes et femmes dans la diversité. »

Ce dossier est composé d’un ensemble d’analyse renouvelant partiellement le débat :  Jacqueline Laufer « L’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes est-elle soluble dans la diversité ? », Monique Meron « Statistiques ethniques : tabous et boutades », Christophe Falcoz et Audrey Bécuwe « La gestion des minorités discréditables : le cas de l’orientation sexuelle » et Marie-Thérèse Lanquetin « Égalité, diversité et … discriminations multiples ».

Je signale aussi le texte sur les représentations sexuées dans les lectures de référence à l’école.

Travail, genre et sociétés

Numéro 21/2009, La découverte, Paris 2009, 266 pages, 25 euros

Le corps aux prises avec l’avancée en mixité

« Désormais, les frontières du masculin et du féminin présentent des contours plus flous, mais ce déplacement ne conduit pas à une remise en cause radicale de l’ordre du genre et du rapport social marqué par le double processus de différenciation / hiérarchisation qui le caractérise. »

A travers l’analyse de certaines professions, les auteur-e-s interrogent, tout à la fois, le travail des corps et la division sexuée des pratiques. Les articles explorent, entre autres, la situation des sportives (boxeuses, footballeuses), des policières « le monopole du commandement est plus facile à lever que celui de l’usage de la violence », le cirque, où « la mise en scène du corps accentue les stéréotypes corporels du masculin et du féminin », les cadres commerciaux ou les ingénieures au Brésil.

Je souligne l’article d’Elisa Herman qui dans son analyse des centres de loisirs traite de la « panique morale » des hommes face à la pédophilie et de ses conséquences en terme de légitimation accrue de l’idéologie de la complémentarité au détriment de l’égalité.

Ces différentes études permettent de mieux comprendre les modalités de la domination des hommes sur les femmes et d’analyser leurs déplacements, les réaménagements liées à la montée de la mixité et leurs incidences sur les carrières professionnelles des femmes.

« La mixité ne se traduit pas seulement par une coprésence des femmes et des hommes dans la situation de travail, elle entraîne ou accompagne des transformations, parfois très profondes, des métiers, et n’est pas sans incidences sur les trajectoires professionnelles »

Cahiers du genre : Inversion du genre. Corps et travail des corps

N° 42, Paris 2007, L’Harmattan, 264 pages, 23€

NQF

Le dossier, titre de ce numéro s’ouvre par un édito « Imaginaires collectifs et reconfiguration du féminisme ». Les auteures y traitent d’un triple entrelacement entre : nouvelle configuration des industries culturelles « Cette infiltration du social par le culturel et l’effacement de la distinction ancienne entre culture d’élite et culture de masse créent une situation de contamination mutuelle et intime entre les produits culturels et la société qui n’a pas de précédent historique. », notion de post-féminisme et déplacement entre féminité naturalisée et performance de l’hyperféminité pour interroger « quelle-s politique-s féministe-s ? ».

Suit une ensemble de textes illustrant le propos, offrant plusieurs belles surprises tant par leur objet que par leur traitement. Je souligne quelques articles « L’ère des top girls : les jeunes femmes et le nouveau contrat sexuel » d’Angela McRobbie, « Quentin Tarantino et le (post)féminisme. Politique du genre dans Boulevard de la mort » de Maxime Cervulle, et « Quand les internautes rencontrent Buffy : la fan fiction sur l’amour entre femmes » de Malin Isaksson.

Autres textes méritant le détour : « Sport homosexuel et mouvement social : la mise en scène du corps gay et lesbien » et le long entretien avec Carole Roussopoulos, réalisatrice et féministe.

Malgré l’abus, parfois, du vocabulaire sociologique, cette revue féministe comme un certain nombre de ses consœurs, offre des pistes de réflexion que l’on ne trouve nulle part ailleurs.

Nouvelles questions féministes : Figures du féminin dans les industries culturelle contemporaines

Vol 28 N°1/2009, Antipodes, Lausanne, 152 pages, 19

Didier Epsztajn

Le « retour » de la classe ouvrière

En regard de multitudes études bien pensantes, de réductions sociologiques, de la naturalisation des organisations sociales, du refoulement de la violence du système et des affrontements, de l’éviction des mots qui fâchent « classe ouvrière », « exploitation », « capitalisme » ou « luttes de classes », le livre de Stathis Kouvélakis paraitra obscène.

La vulgate décrira les permanences et les persistances comme de simples continuités, l’incapacité du néolibéralisme à se stabiliser se résumera à ses contradictions internes ; au contraire l’historien n’oubliera pas les luttes des secteurs populaires. Oui, il y a toujours une certaine obscénité à devoir nommer l’ordre de ce monde, l’exploitation, les révoltes et les espérances.

Le livre nous parle « concrètement du capitalisme contemporain, en discernant la permanence de ses traits les plus fondamentaux dans l’histoire récente des formations sociales ». Les sujets abordés en plus de trois cent pages, ne peuvent être résumés en une simple note de lecture. Je ne ferais, très subjectivement, donc que présenter une partie des analyses longuement développées.

L’analyse de la situation part des défaites et reculs essuyés à partir de la fin des années 70 (en particulier dans le chapitre 4), de l’effondrement de la visibilité de la lutte de classes. L’auteur insiste d’ailleurs sur le fait que cette visibilité est « un enjeu propre de la lutte de classe ». Il analysera donc les données de la conflictualité sociale, les déplacements des luttes dans les secteurs économiques, entre privé et public, ou géographiques (Paris/Province) tout en faisant ressortir la place centrale des ouvriers et des employés dans les multiples actions grévistes et manifestations. Stathis Kouvélakis montre aussi que les déplacements sont à mettre en relation avec les usines comme « maillon fort de la restructuration capitaliste, lieu ou l’offensive patronale est allée le plus loin dans le façonnage d’un nouvel ordre productif » tout en soulignant que la réapparition là de foyers de conflictualité prend « valeur de symptôme révélateur ». Ces différents point seront traités particulièrement dans la seconde partie du livre « Un nouveau cycle de luttes 1986-2006 ». L’auteur montre la nouvelle articulation entre grève et manifestation scellant « la réussite et l’effet d’entrainement mutuel, plutôt qu’un déplacement de la première vers la seconde »

L’auteur traite aussi de la « racialisation du conflit de classe » et la notion d’immigré comme occultation d’une partie surexploité et privée de droits politiques de la classe ouvrière. « Le racisme actuel traduit autant une défense de certains avantages… qu’une mise à distance imaginaire par les ouvriers de leur propre condition de prolétaires ». Dans ce domaine, les analyses de la notion même d’exclusion comme constitutive « d’objets passif en politique, déniant toute possibilité de se penser comme composante active d’un mouvement revendicatif d’ensemble du monde du travail » sont d’un apport important.

L’invisibilisation des classes et de leurs pratiques permet de « naturaliser la restructuration capitaliste » d’imposer et légitimer un  « processus inexorable qui relève de la force des choses. » Ce faisant « La politique perd alors de sons sens et se dégrade en action à la marge ainsi que simple gestion des contraintes. » Le champ devient libre à la « lutte capitaliste de classe » se présentant « comme lutte universelle des forces vives contre les habitudes et les attitudes corporatistes et les particularismes hostile à l’esprit d’entreprise. »

A l’inverse, pour les ouvrier-e-s et les employé-e-s « la lutte est par excellence un processus productif, créateur de comportements, de pratiques et de valeurs : de rapports sociaux nouveaux….. elle pose des bifurcations et, par là, dilate l’horizon du possible historique. »

L’auteur interroge le « nouvel ordre productif » à partir de d’Antonio Gramsci et de Michel Foucault (chapitre 2) sans négliger les conséquences du déplacement de la question de l’autonomie du collectif ouvrier intériorisée dans la structure même du procès de travail. Son analyse du « triomphe de l’individu sans appartenance » (chapitre 3) lui permet de discuter des conditions de l’auto-organisation à partir d’une analyse détaillée des coordinations de luttes et des fonctionnements en assemblées générales. « Ce qui rend possible l’apparition de formes de démocratie directe, c’est la réaffirmation de l’indissociabilité de l’individuel et du collectif au sein même de l’action collective… »

La temporalité de ces formes est mis en regard des nécessaires organisations permanentes (syndicats) et de leurs transformations « La logique classique de l’organisation syndicale, centrée sur l’entreprise (au sens de l’unité juridique), de la branche et du salariat stabilisé s’avère inopérante », avec entre autres l’extension du champ de syndicalisation.

Le chapitre 8 « Pour un autre regard sur les luttes sociales » est une critique argumentée de certaines recherches en sciences sociales dont la démarche adoptée, partageant un grand nombre des présupposés dominants « aboutit aux conclusions qui sont précisément à l’origine de la dévalorisation de l’objet étudié ». Sans compter les présentations des acteurs « plus proche de celui d’une victime que membre d’un collectif qui aspire à changer le cours des choses. » Stathis Kouvélakis souligne le « divorce de la sociologie d’avec toute compréhension proprement politique et historique des rapports sociaux et de leur transformation ». Cette présentation souligne les défauts de nombreuses études y compris de sociologues critiques qui invalident partiellement la portée de leurs travaux (mon insistance sur cette dénonciation critique ne sera pas une surprise pour les lectrices et lecteurs des notes ; je reviens assez souvent sur ce sujet à propos d’ouvrages qui ont cependant de multiples qualités).

Pour l’auteur, le néolibéralisme ne s’est s’imposé que par défaut. Particulièrement en France où les résistances populaires ont entrainé un affaiblissement de sa légitimité et une certaine crise d’hégémonie. Mais les luttes n’ont, au mieux, abouties que partiellement, sans dynamique cumulative permettant d’imposer des solutions alternatives.

La troisième partie du livre traite du « Retour de la question politique ». Elle pourrait se formuler en questionnement : Comment transformer les révoltes contre l’ordre réellement existant en alternative, « alternative politique et alternative de société » ?

L’auteur revient sur les causes et conséquences du choc politique de la présence du Front national au second tour des présidentielles de 2002. Il décompose la période traitée en séquences « antipolitiques » configurées plus particulièrement par la place centrale des luttes et des rapports de force (« l’antipolitique est également une politique, mais une politique qui refuse de se penser comme telle et d’assumer ses conditions » et séquences « où la question de la perspective politique repasse sur le devant de la scène ».

Deux éléments participent d’une interrogation renouvelée sur les alternatives nécessaires, un rappel en forme de mise en garde : « l’expérience est faite qu’une perturbation en quelque sorte externe du système partidaire peut conduire à un désastre, c’est-à-dire à la suspension temporaire du clivage qui structure le champ politique, en l’absence, précisément, de perspective politique alternative » associé à un constat que le durcissement des affrontements sociaux « a placé à l’ordre du jour tant le débat stratégique au sein du mouvement syndical que l’exigence d’un réinvestissement du terrain politique. »

L’auteur traite de la victoire du non au référendum de 2005 (chapitre 10) de la lutte contre le CPE en 2006 sans oublier les émeutes de l’hiver 2005 pour souligner la crise de l’État dans contexte où « le poids des défaites passées continue de peser sur le rapport de forces et, plus particulièrement, sur les capacités de mobilisation d’un secteur crucial, la classe ouvrière du secteur privé, malgré signes encourageants enregistrés lors des manifestations de masse du 28 mars et du 4 avril 2006 ». Pour Stathis Kouvélakis, la gauche radicale est à « la croisée (stratégique) des chemins ».

Penser l’alternative signifie un « effort collectif d’élucidation des conditions politiques d’une rupture effective avec le cours libéral » et nous ne devons pas nous décourager à l’injection « qu’avez-vous à proposer ? » des partisans de l’ordre actuel en rappelant « que la condition même d’une pro-position un tant soit peu nouvelle, susceptible de dépasser l’état existant, se trouve dans le refus, la négation radicale, des coordonnées fondamentales de cet état. »

La vision de Stathis Kouvélakis ne se borne pas à l’hexagone et ne sous estime pas les difficultés « La tâche se voit donc encore alourdie par l’inclusion d’une stratégie de coordination des luttes et des forces politiques au niveau européen et international en tant que composante constitutive de tout projet politique « national » (opérant au niveau d’une formation sociale déterminée) visant à rompre radicalement avec le cades existant. »

Le chapitre de conclusion, rappelle que la victoire de Nicolas Sarkosy n’était en rien inéluctable, « ni inscrite dans le prolongement linéaires des tendances antérieures » que tout dépendra de « la capacité de la politique à transformer les coordonnées d’une situation en intervenant activement dans ses contradictions, et pas simplement à les refléter ou à les consolider. » Cette victoire du sarkozysme peut être considérée comme tentative du bloc dominant de résoudre à son profit la crise d’hégémonie aggravée (après 2002, et davantage encore après 2005), en tranchant dans le vif et en profitant entre autres des divisions des anti-libéraux.

L’auteur assume la partialité de sa démarche : « Elle vise, en fin ce compte, à contribuer au débat sur les conditions d’une intervention politique déterminée : la reconstruction d’une gauche radicale attachée à un projet de transformation socialiste ».

Au-delà d’accords et de désaccords avec certaines hypothèses de l’auteur, ce livre offre un cadre de réflexion large, prenant en compte la complexité de la situation sociale et des cycles politiques. Une lecture donc qui devrait s’imposer à toutes celles et tous ceux qui ne se satisfont pas des simplismes ou des raccourcis et agissent pour le réel épanouissement des individu-e-s « inconcevable hors de la constitution d’un collectif égalitaire, dépassant les contraintes de la division capitaliste du travail. Non dans une transparence absolue, ayant aboli le conflit et la politique, mais une démocratie participative, riche en formes politiques de coordination décentralisée de l’activité sociale ».

 Stathis Kouvélakis : La France en révolte. Luttes sociales et cycles politiques

Textuel, Paris 2007, 318 pages, 25 euros

Didier Epsztajn

Discours publics, humiliations privées

Le dernier ouvrage de Gérard Noiriel est, comme il l’indique lui même, un retour, un complément, un bilan de l’histoire de l’immigration, vingt ans après son livre « Le Creuset français ». La richesse de ce livre ne saurait être résumée en quelques lignes. Je choisis ici d’en présenter le début, en espérant donner envie aux lecteurs et lectrices de parcourir et d’étudier la totalité de cet imposant ouvrage. Lire la suite

Un univers, un espace social et culturel, linguistique et religieux

« En 1983,il était encore concevable d’écrire un livre à propos du monde juif d’Europe orientale au XX ème siècle, appréhendé dans sa conditions historique, et qui s’organise autour du signifiant majeur révolution et non point Shoah… » Les auteur-e-s, dans la préface de cette nouvelle édition, soulignent que d’une manière infiniment troublante, les conditions mêmes de l’énonciation à propos des  »objets » qui sont traités dans ce livre, ont changé, se sont déplacés « Leur monde est devenu énigmatiques aux yeux de l’immense majorité de nos contemporains. »

L’histoire du mouvement ouvrier, du mouvement ouvrier juif, de ses organisations (Bund,  Poale Zion de gauche), ou des organisations dans lesquelles le peuple des shtetl et des villes, ces ouvriers et artisans juifs se sont regroupés (mouvement communiste) fut riche de multiples pratiques et débats.

Que reste-t-il des polémiques sur la question nationale juive. Car, comme le rappelle les auteur-e-s une telle question était d’actualité (en particulier les développements du BUND autour de la question nationale extraterritoriale), comme partie intégrante d’un internationalisme concret et non d’une mythique construction sioniste. Je partage les critiques avancées contre Rosa Luxembourg et les dirigeants bolcheviques et leurs incapacités à saisir les aspirations de ces composantes juives du mouvement ouvrier.

En six chapitres, Alain Brossat et Sylvia Klingberg font revivre non seulement les combats du siècle, révolution, guerre d’Espagne, résistance au fascisme, espoirs dans une nouvelle société, à travers les récits de rescapés juifs. Mais ils nous rappellent, la place des membres du Yiddishland dans toutes ces histoires.

Destructions des juifs d’Europe par les nazis, anéantissement d’un espace social, culturel et linguistique, de ses organisations sociales, trahisons et assassinats lors des combats. Les défaites, lorsqu’il était minuit dans le siècle, furent aussi les défaites pour ces acteurs, et non des victimes passives comme le voudrait une certaine tradition du judaïsme.

Six chapitres pour ne pas oublier la violence du fascisme et du stalinisme, la force de l’espérance et la destruction sans retour du Yiddishland : « Dans l’immensité salée des larmes humaines », « Autour de notre drapeau, groupons-nous ! », « Le ciel d’Espagne », « Silencieuse est la nuit étoilée », « Le chant de la révolution trahie » et « Je suis las des défaites ».

Cette réédition d’un livre parue en 1983 permettra, je l’espère, à de nombreuses et nombreux jeunes lectrices et lecteurs, de prendre connaissance d’un pan de la réalité du continent européen aujourd’hui anéantie, d’un pan oublié de l’histoire du mouvement ouvrier et d’un pan de l’histoire juive déniée. « … ce fil juif et rouge, traversant les sept cercles de l’enfer de notre histoire, nous conduit tout droit aux allées et boutiques obscures de notre époque, à l’absurde, l’illogique, au déraisonnable, à l’irrationnel de ce temps ; à ce bégaiement de l’histoire qu’aucune raison, aucun bilan, aucun discours a posteriori, aucune dissection du passé ne parviennent à épuiser, apprivoiser, réduire à l’état de passé-objet. »

Dans ce livre, le lyrisme des auteur-e-s permet de donner présence au souffle de l’espérance de ces hommes et femmes acteurs et actrices de leur histoire, de l’histoire, de faire revivre leurs engagements.

Appréhender ce Yiddishland, n’est pas seulement rendre mémoire aux vaincu-e-s de l’histoire et ne pas « congédier les fantômes » qui, de Varsovie à la Kolyma, d’Albacete à Auschwitz, viennent à notre rencontre. C’est aussi ouvrir les fenêtres sur « L’étonnante actualité de ces récits diffractés ».

Ressurgit de ma mémoire le phrasé de quelques mots yiddish compréhensibles, de cette langue qui pourrait bien disparaître, de ce patrimoine d’un passé/futur non encore advenu.

Comment alors ne pas conseiller en lectures adjacentes :

Anthologie de la poésie Yiddish, le miroir d’un peuple, édition de Charles Dobzynski, réédition en 2000 dans la collection Poésie Gallimard

Rachel Ertel : le Shtetl, la bourgade juive de Pologne, Payot 1986

Claudie Weill  : Les cosmopolites, socialisme et judéité en Russie (1797 – 1917), Syllepse 2004

Moshé Zalcman : Histoire véridique de Moshé, ouvrier juif et communiste au temps de Staline, Encres 1977

et l’ouvrage de Nathan Weinstock : Le pain de la misère , histoire du mouvement ouvrier juif en Europe, 1984, réédité à La découverte

 

 

Alain Brossat et Sylvia Klingberg : Le Yiddishland révolutionnaire

Éditions Syllepse, Paris 2009, 291 pages, 22 euros

Didier Epsztajn

Permanences impertinentes

« L’ambition n’est pas d’ajouter une variable supplémentaire, le genre, mais d’affiner la constructions de nouvelles approches et problématiques avec la conviction qu’en approfondissant l’analyse des différences de sexe sur le marché du travail, on ne contribue pas seulement à l’accumulation de savoirs sur l’activité féminine et masculine, mais aussi à la progression des connaissances sur le monde du travail. »

L’ouvrage est divisé en trois parties « Marché du travail et genre : comparaisons  internationales », « Entre vie professionnelle et vie familiale : pratiques et politiques » et « Genre, professions et carrières ».

J’extraits de ce riche ensemble, quelques articles ou pistes qui m’ont semblé particulièrement pertinents ou novateurs, tout en soulignant que de nombreux articles, par leur démarche même de comparaison entre pays, enrichissent la compréhension des modalités changeantes des articulations entre genres, ou rapports sociaux de sexe, et travail.

Outre la poursuite de l’analyse du sexe du chômage, Margaret Maruani souligne la conjonction d’une mutation essentielle (la forte progression du travail salarié des femmes) et la permanence d’inégalités coriaces. « La féminisation du salariat n’est pas l’égalité des sexes mais la liberté des femmes. »

De la comparaison entre Paris et Sao Paulo, dans une analyse prenant en compte à la fois les rapports sociaux de sexe (le genre), le racisme (la  »race », bien évidemment non compris au sens biologique, mais comme classification sociologique) et les trajectoires, les auteures font ressortir que « les mécanismes qui construisent la ségrégation doivent être recherchés dans la trame spécifiquement tissée dans chaque métropole par les différences et les hiérarchies symboliques socialement construites.» Elles montrent qu’à Sao Paulo « la variable sexe apparaît comme une sorte de séparateur qui organise les chances d’accès des individus aux divers parcours sur le marché du travail » et que la segmentation  »raciale » « dans le parcours des individus les plus vulnérables au chômage a plus de chance de se manifester à Paris qu’à  Sao Paulo. »

Analysant les grandes entreprises en Europe et au Brésil et les politiques d’égalité des chances, Paola Cappellin conclue « L’abandon de la centralité de l’emploi, qui n’est plus le lieu  préférentiel où corriger la maturation des asymétries de traitement, conduit les entreprises à mettre l’accent, dans des programmes d’aide à la population, sur les dimensions traditionnelles de la féminité, à la fois maternelle et domestique. Autrement dit, en abandonnant la sphère du travail comme cœur de la formation des rapports asymétriques de genre, on ne fait que récupérer la dimension essentialisée de la féminité, pour développer ce que l’on pourrait appeler le maternalisme des organisations;»

L’étude sur le temps de travail des hommes et des femmes en Europe, prend logiquement en compte, mais cela ne semble pas un acquis pour tou-te-s les sociologues, à la fois les emplois rémunérés et le travail domestique et souligne le sur-travail hebdomadaire des femmes.

L’étude de Bila Sorj et Adriana Fontes « Familles mono parentales féminines, pauvreté et bien être des enfants » précise les différentes utilisations des budgets, la qualité du suivi scolaire et le travail des enfants dans différentes régions du Brésil. L’étude porte sur les familles dont le chef est une femme seule, un homme seul, une femme avec présence du conjoint et un homme avec présence de la conjointe. Il ressort très nettement que les comportements ne sont pas uniquement liés à la pauvreté mais sont aussi structurés par le genre (l’équipement du foyer, en est un exemple frappant). Les résultats des enquêtes contredisent l’assertion qui voudrait que « les enfants de familles pauvres ayant pour chef de famille une femme connaissent une plus grande vulnérabilité que les enfants relevant de configurations familiales conventionnelles. »

L’article le plus stimulant me paraît être celui de Celi Scalon, Clara Araujo et Felicia Picanço « Genre, famille et travail dans une perspective comparative » qui intègre dans la réflexion sur les médiations entre vie familiale, travail domestique et travail rémunéré, les différences entre perceptions, pratiques et niveau de satisfaction des femmes et des hommes.

La conclusion est bien évidemment que les femmes « sont les plus insatisfaites de la façon dont sont conciliés travail rémunéré et vie privée et familiale. »

Cette démarche est aussi présente dans l’étude sur « Travail domestique et organisation des temps de vie dans les ménages » et « Division sexuelle du travail professionnel et domestique ».

Les auteures (Helena Hirata et Danièle Kergoat) de ce dernier article résument ainsi les points forts des nouvelles modalités de la division sexuelle du travail :

l        « Réorganisation simultanée du travail dans le champ salarié et dans le champ domestique. Cela renvoie, en ce qui concerne ce dernier, à l’externalisation du travail domestique mais aussi à une nouvelle division du travail domestique,

l        Double mouvement : d’une part masquage, d’atténuation des tensions dans les couples bourgeois, et d’autre part d’accentuation des clivages objectifs entre femmes »

Tous les articles non cités n’en sont pas moins à étudier. Division sexuelle du travail, exploitation et oppression/domination des femmes,  »l’égalité est aussi genrée ».

Je termine cette note de lecture en reproduisant la conclusion de l’article « La pluralité des modèles de féminisation des professions supérieures en France et en Grande -Bretagne » de Nicky Le Feuvre : « Dès lors que les femmes se trouvent en position d’accéder à tous les secteurs de ces groupes professionnels, la pression pour la transformation des fondements matériels et symboliques du système sexe/genre devient forte…. C’est pour cette raison que l’avancée en mixité des anciens bastions masculins constitue bel et bien un enjeu social et politique fondamental, sans pour autant pouvoir représenter, à elle seule, une solution à envisager de manière univoque dans la lutte contre les inégalités de sexe dans les sociétés contemporaines. »

Travail et genre : Regards croisés, France Europe Amérique latine

Sous la direction de Helena Hirata, Maria Rosa Lombardi et Margaret Maruani

La Découverte, Paris 2008, 278 pages, 25 euros

 Didier Epsztajn

Modifier les rapports sociaux ne peut se résumer à abolir la réalité, sans offrir des réponses socialement construites avec les actrices et acteurs, adultes, adolescent-e-s ou enfants

Si, de part le monde, la grosse majorité des enfants est invisible et leur travail inaperçu car dilué dans l’ensemble des activités familiales, un mouvement issu des métropoles développées prône l’abolition du travail des enfants.

Contre la simplicité inopérante d’un tel mot d’ordre (abolition du travail des enfants) et son peu d’écoute des mouvements d’enfants travailleurs, l’éditorial Aurélie Leroy présente les « présupposé pour débattre ».

Deux textes généraux poursuivent son analyse, puis quelques textes illustrent la réalité du travail des enfants en Asie, Afrique et Amérique latine.

Je souligne l’article sur les enfants travailleurs du Pérou et celui sur les mouvements en Amérique latine. Contre « l’abolition », l’Union des enfants et adolescents travailleurs de Bolivie (UnatsBol) a permis la modification de l’article 61 de la nouvelle constitution présentée d’Evo Morales.

A lire en complément : M. Bonnet, K.Hanson, M.F. Lange, G. Paillet, O ? Nieuwenhuys, B. Schlemmer : Enfants travailleurs, repenser l’enfance (Editions Page deux 2006, 198 pages 17 euros) et Michel Bonnet : Regards sur les enfants travailleurs (Editions Page deux 1998, 230 pages 17 euros)

Alternatives Sud : Contre le travail des enfants ?

Editions SYLLEPSE, Louvain-la-Neuve 2009, 175 pages, 18 Euros

Didier Epsztajn

Notions de Finance

Pour celles et ceux qui veulent approfondir les débats autour de la finance dans la nouvelle période du capitalisme, je signale la parution d’un ouvrage collectif chez Actuel Marx.

Les contributions traitent particulièrement de :

  • la spécificité de l’apport de Marx par rapport aux autres penseurs de l’économie (Ricardo, Keynesn, etc.),
  • des notions de capital porteur d’intérêts, de capital fictif, de « force impersonnelle tournée exclusivement vers son autovalorisation et son autoreproduction »
  • des contradictions internes des classes dominantes et leur coopération face aux luttes populaires, de la théorie de l’Etat et ses articulations aux structures de classe,
  • de la financiarisation comme mode de répartition adéquat aux nouvelles conditions de reproduction du capital.

Des débats et des outils pour comprendre comment l’argent semble rapporter de l’argent « comme un poirier porte des poires » selon la plaisanterie de Marx.

Suzanne de BRUNOFF, François CHESNAIS, Gérard DUMENIL, Dominique LEVY et Michel HUSSON : La finance capitaliste

Collection Actuel Marx Confrontation, PUF 2006, 255 pages 25 euros

Didier Epsztajn

Fausses questions et vrais enjeux de la lutte contre le chômage

Dans cet ouvrage collectif pluridisciplinaire dirigé par Michel HUSSON, la réalité du marché du travail et de la flexibilité est examinée tant du point de vue du discours que des conséquences pour les salarié-e-s.

Partant de l’unilatéralité des points de vue des libéraux « Ce type de discours est doublement clos. Il se refuse d’abord à envisager d’autres postures que l’adaptation aux exigences de la finance mondialisée, et il prend aussi pour acquis que la globalisation, le changement technologique, ou le vieillissement de la population dictent un certain type de réformes », cet ouvrage confronte les idées reçues et répandues par les responsables politiques et les médias aux réalités.

La précarisation du travail en France (P. CONCIALDI) est largement répandue suite aux vingt ans d’offensive patronale contre le droit du travail (G. FILOCHE). Exposer les statistiques, décrypter les modalités de dérégulation se saurait suffire, une véritable lutte idéologique (E RENAULT) autour de la précarité et de la flexibilité devrait être menée. Pour C. DEJOURS, examinant les nouvelles modalités de la  mobilisation de la force de travail, la flexibilité est l’autre nom de la servitude

« L’herbe est-elle vraiment plus verte ailleurs ? » : dans une seconde partie du livre, nous sont présentées de véritables comparaisons avec la situation en Allemagne (O. CHAGNY), en Grande Bretagne (F. LEFRESNE) et aux USA (F. VERGALA).

Une troisième partie nous expose les fausses solutions et les vrais enjeux. Non seulement la flexibilité n’est pas un remède au chômage (M. HUSSON), mais pour comprendre les politiques menées il convient de replacer la précarité et la flexibilité du travail dans les processus de mondialisation du capital (D. PLIHON). T. COUTROT revenant sur la situation au Danemark nous propose de tirer d’autres leçons de la situation dans ce pays à propos de la « flexicurité » ;

Adapter les salariés au nouveau régime capitaliste ne saurait être une solution permettant l’émancipation et le mieux vivre. Un petit livre bien utile pour sortir de la pensée unique.

 Dirigé par Michel HUSSON : Travail flexible, salariés jetables

La Découverte 2006, 138 pages 8 euros

Didier Epsztajn

Démasquer les évidences

Un petit ouvrage qui contribue à dénaturaliser des faits, à désenchanter le monde, à démasquer des évidences.

Au constat d’un manque de production de scientifiques, Bernard Convert oppose et analyse les transformations de l’enseignement supérieur, le développement des formations professionnalisées, la mise en perspective internationale de quelques matières enseignées.

La pseudo-réalité se transforme, des réalités induites par les exigences des entreprises ressortent. L’auteur interroge la prétendue crise des vocations scientifiques et plus largement les impasses de la démocratisation, j’utiliserais plutôt le terme de massification, scolaire.

Bernard Convert, nous offre dans ce petit livre une enquête approfondie et des réflexions qui devraient soulever débat pour celles et ceux qui prônent des valeurs d’autonomie et de liberté critique.

 Bernard Convert : Les impasses de la démocratisation scolaire. Sur la prétendue crise des vocations scientifiques

Raison d’agir éditions, Paris 2006, 94 pages, 6 euros

 Didier Epsztajn

Larmes réelles et larmes fictives

Philosophe, psychanalyste, marxiste hétérodoxe, Slavoj Zizek dans ce livre sur le cinéma nous entraine dans des réflexions surprenantes autour des mises en scène, des larmes et de la magie de l’écran des salles obscures.

Juste comme invitation à gouter ses libres parcours, je signale une lecture à base de physique quantique de « La double vie de Véronique » et une vision inspirée de la traduction des expériences subjectives du réel dans la fiction chez Krzysztof Kieslowski, que se soit dans son « Décalogue » ou dans sa trilogie « Bleu », « Blanc » et « Rouge ».

Sans compter les remarquables pages autour du dernier film de Stanley Kubrick « Eyes Wide Shut ». Pour l’auteur, le fantasme de Nicole Kidman s’oppose aux tentatives désespérées de Tom Cruise de répondre à l’énigme de ce fantasme, à la paralysie de sa capacité à fantasmer. « Et finalement, cela justifie aussi pleinement la conclusion vulgaire du film, quand après que son mari lui a confessé son périple nocturne, qu’ils ont donc tous les deux été confrontés à l’excès de leurs fantasmes, Kidman – en s’assurant qu’ils sont maintenant complètement réveillés, sortis de la nuit, et que, sinon pour toujours, tout au moins pour un long moment, ils resteront là, se gardant de tout fantasme – lui dit qu’ils doivent faire quelque chose au plus vite. Quoi ? demande-t-il. « Baiser » répond-elle et le film se termine là-dessus, le générique défile. »

Aux regards des réflexions qui suivent cet extrait, que je ne peux que conseiller de lire, il est regrettable qu’un même travail n’est pas été développé par Slavoj Zizek sur le début du film et la scène du miroir où l’axe du regard de Nicole Kidman induit le trouble chez le spectateur et la spectatrice.

Faites le détour du coté du rêve, des fantasmes, des larmes et de la (re)construction du moi.

Slavoj Zizek : Lacrimae rerum

Essais sur Kieslowski, Hitchcock, Tarkovski, Lynch et quelques autres

Amsterdam Poches, 2007, 253 pages, 9,80 euros

Didier Epsztajn