Le langage de la prostitution demeure à écrire

Je veux écrire sur le langage, à propos du traumatisme, de la sortie du commerce du sexe et de son abolition.

Je trouve que le langage ne correspond pas à la réalité des personnes qui sont dans la prostitution ou qui en sortent. Il est trop détaché pour parler de nos vérités.

Il ne parle pas de nos traumatismes ou en leur nom, de notre longue histoire de douleur, notre capacité à survivre en faisant le vide dans notre esprit.

Le langage parlé qui s’en tient à relater des faits n’est pas adéquat.

Les mots ne sont qu’une surface. Pour parler de nos vérités, nous devons sortir du cadre des faits.

Pour comprendre certaines des réalités de la prostitution, j’ai tendance à me tourner vers la fiction. Je me tourne vers le langage des arts visuels. Je me tourne vers de multiples façons de voir chaque événement.

Je parle à partir d’un lieu de mémoire brisée et fragmentée.

La fiction a donc plus de sens que les faits. Les faits affirment qu’il existe une sorte de vérité qui ne peut exister que lorsqu’elle est prouvée; c’est alors qu’elle est considérée comme vraie.

Mais la fiction dit que la vérité est vue sous l’angle que vous pouvez connaître, expérimenter et même changer.

Dans les mondes de la fiction, la vérité n’est jamais singulière, elle a de multiples facettes et change constamment en fonction de la culture et des points de vue.

Cela apparaît clairement dans l’utilisation du langage au sujet de la prostitution.

Ce langage est principalement celui des prostitueurs et des profiteurs du commerce du sexe.

C’est un langage qui nous encourage à considérer comme normal l’achat et la vente des prostituées pour nourrir l’avidité sexuelle des hommes. Et même comme un droit humain fondamental.

C’est un langage qui ne s’intéresse pas au bien-être des personnes prostituées.

C’est au contraire un langage qui déshumanise les prostituées.

C’est le langage qui assimile les prostituées à des déesses. C’est le langage des romans qui tracent de la prostitution un portrait romantique. C’est le langage du « travail du sexe ».

Ce langage fait disparaître les prostitueurs, cache l’importance de ceux qui  tirent profit du commerce du sexe – ce langage fonctionne en affirmant le mensonge que tout ce qui arrive à une personne qui se prostitue relève de son libre choix.

Le poison de ce langage est l’absence de lien avec les pressions qui conduisent les femmes et les filles à la prostitution.

On y trouve peu ou pas de lien avec la pauvreté, avec les violences masculines antérieures.

On y trouve pas de lien avec le racisme, ni avec le fait que les femmes sont des citoyens de seconde zone.

C’est le langage de l’oppresseur qui prétend être opprimé.

C’est pourquoi je cherche et je me bats pour trouver d’autres façons d’explorer le langage – en particulier pour exprimer le traumatisme complexe avec lequel doivent vivre les femmes sorties de ce commerce.

Je m’inspire personnellement d’une utilisation éclectique du langage et du vocabulaire.

J’accède au langage des arts visuels de l’Occident et aux manières de voir indigènes.

Je puise au langage de la fiction aux narratrices peu fiables. Je cherche l’inspiration dans les contes de fées et les nouvelles d’horreur classiques.

J’écoute le langage de la rue, j’écoute les enfants.

J’ai toujours lu des textes de fiction, écouté la radio, regardé la télévision et été entourée par le langage de la musique populaire.

La langue est partout et nulle part.

La langue est fabriquée par tout le monde à chaque instant de la journée.

Je choisis de ne pas inventer de nouveaux mots, mais d’utiliser les anciens mots pour de nouveaux modes de compréhension.

Je veux des mots simples qui interprètent des réalités très complexes et changeantes.

Les mots simples créent un chemin pour toustes – le problème de la prostitution est trop important pour être confiné au langage élitiste du monde universitaire.

La langue doit être comprise par le plus grand nombre, alors que tant de prostituées sont torturées, soumises à un lavage de cerveau, violées et assassinées.

Nous avons besoin d’un langage qui s’attaque clairement et frontalement au privilège et au sadisme masculins qui sont les pierres d’assise de toute la prostitution.

J’ai utilisé le langage des droits de la personne, le langage de celleux qui ont survécu au génocide et à la torture.

Je vois le langage des survivant-es de guerres et d’autres traumatismes causés par l’homme.

Mon langage est lié aux mouvements des droits civiques et autres mouvements abolitionnistes.

C’est un début. Rejoignez-moi sur ce chemin.

Rebecca Mott

Version originale : https://rmottjourney.wordpress.com/2022/01/05/language-is-unwritten/

Traduction : TRADFEM

https://tradfem.wordpress.com/2022/01/08/le-langage-nest-pas-ecrit/

De l’autrice :

Rebecca MOTT, en vacances !, rebecca-mott-en-vacances/

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