Premier numéro papier de Sudfa Media !

Le-retour-en-arrière-pas-question-4

Sudfa est un petit blog participatif franco-soudanais, créé par un groupe d’amis et militants français et soudanais. Nous nous donnons pour objectif de partager ou traduire des articles écrits par des personnes soudanaises, ou co-écrits par personnes soudanaises et françaises, sur l’actualité et l’histoire politiques, sociales et culturelles du Soudan et la communauté soudanaise en France. Si vous souhaitez nous contacter, vous pouvez nous écrire à sudfamedia@gmail.com, ou via notre page facebook. Pour plus d’infos, voir notre premier billet « qui sommes-nous ». Vous pouvez aussi retrouver tous nos contenus, articles, chroniques et reportages, sur notre nouveau site : https://www.sudfa-media.com. A bientôt.

A l’heure où le peuple soudanais a de nouveau pris les rues pour réclamer la chute des militaires (le général Burhan qui a pris le pouvoir par un coup d’état en octobre), notre petite équipe franco-soudanaise s’est activée pour vous proposer un tout premier numéro papier de nos articles, un premier numéro intitulé « Le retour en arrière, pas question – échos de la révolution soudanaise ». Pour lire tous nos articles d’actualités et d’analyses, suivez notre blog Mediapart, ou notre site https://www.sudfa-media.com

Notre numéro est disponible ici en PDF.

Téléchargez-le, lisez-le, partagez-le ! Il est librement imprimable et distribuable dans des lieux de lutte et de solidarité. Notre objectif : informer et faire parler de la situation au Soudan, et y documenter les luttes en cours, au Soudan et par la diaspora en exil en France, pour un mot d’ordre universel : liberté, paix, justice, le pouvoir au peuple (et plus particulièrement, aux civils : madania !). 

Autour de notre travail d’information, de documentation et de traduction, d’autres se sont affairés pour organiser des manifestations (voir notre article ici), mais aussi des discussions, des réunions d’information publiques, des cantines de soutien, des projections d’images. 

https://blogs.mediapart.fr/sudfa/blog/221221/premier-numero-papier-de-sudfa-media

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Les combats des femmes soudanaises

« Notre révolution, c’est la révolution des filles ! »

(Slogan dans les manifestations de 2019)

Les femmes dans l’histoire soudanaise.

L’histoire des femmes soudanaises est une histoire de dirigeantes et de combattantes, de femmes puissantes et courageuses, dans une civilisation parmi les plus anciennes au monde. Prenons par exemple la figure d’Amanirenas : elle dirigeait, au premier siècle avant Jésus-Christ, le royaume de Kush ; elle a combattu l’Empire Romain et repoussé ses armées. Salah Omar, dans son livre « Les femmes qui ont dirigé l’ancien Soudan », revient sur ces figures ; elle cite Shankar Khitou, première femme à avoir assumé le rôle de reine du royaume Marawi, ou encore Muhairah bint Abboud, qui a organisé le meurtre du khédive d’Egypte et du Soudan sous l’Empire Ottoman. Les mères des rois avaient également un pouvoir large et étendu. La mère, comme la sœur, étaient incluses dans les lignées d’héritage royal. Ce sont d’ailleurs de ces figures que l’on tire le nom de « kandakat », les reines nubiennes et femmes de pouvoir. Ce terme est aujourd’hui repris pour désigner les femmes qui bravent courageusement le régime et ses interdictions.

L’héritage culturel africain, a permis aux femmes soudanaises au fil des siècles, de puiser les forces nécessaires pour lutter contre la colonisation, puis la dictature. De cet héritage, elles ont tiré une certaine originalité, et des formes de résistance particulières. Avec l’entrée de la religion chrétienne au Soudan, ainsi que l’islam et les migrations arabes, le système matrimonial a pris fin, et a été remplacé par un système de domination masculine, qui a affecté le statut des femmes pendant des centaines d’années.

Les conditions sociales et économiques n’étant pas favorables, les femmes ont été employées à titre gratuit par les hommes dans les maisons. Ce travail domestique prenait – et prend toujours – de multiples formes, et faisait peser sur elles de nombreuses responsabilités, comme celle d’amener l’eau ou le bois de chauffage, de le ramener sur de longues distances. C’est toujours le cas dans les villages et camps de réfugiés, où elles continuent à fournir la nourriture, les moyens de subsistance, à travailler dans les fermes et sur les terres qui appartiennent aux hommes.

La distribution actuelle des richesses et de la propriété s’appuie sur une idéologie patriarcale et capitaliste. Sous le régime d’Al- Béchir, les femmes sont par exemple exclues du système bancaire ; ne pouvant épargner ou gérer seules leurs revenus, elles sont donc maintenues au niveau de la production individuelle. La division du travail a continué. L’influence de la colonisation dans le processus de renforcement des inégalités n’est pas négligeable : la colonisation n’a pas visé, ni autorisé, la libération des femmes, et a même confisqué aux femmes la possibilité d’une éducation émancipatrice. Jusqu’au début du vingtième siècle, l’éducation des filles était confinée aux écoles religieuses, celles d’évangélisation chrétienne et l’école coranique. Les efforts du réformiste Babiker Badri ont par la suite permis d’ouvrir la première école publique de filles en 1907. Pendant la première moitié du vingtième siècle, l’école publique en est restée à ses balbutiements, et les opportunités pour les filles restaient extrêmement faibles comparées à celles des garçons, en grande partie à cause des coutumes et traditions qui empêchaient les femmes d’accéder à l’école. Avant la scolarisation massive des filles, peut- on parler de mouvements féministes ? Il y avait, certes, des formes de solidarité locales, mais il est certain que l’éducation a permis d’organiser et systématiser le mouvement des femmes pour leurs droits. Dr. Fatima Babiker recense ces formes de solidarité dans son livre Les tendances idéologiques dans le mouvement des femmes soudanaises. Elle parle notamment de moyens de pression sur les hommes mis en œuvre par les femmes, comme l’abstinence sexuelle, et donne des exemples de la solidarité collective à échelle locale.

Avec la consolidation de l’éducation et l’augmentation du nombre de filles scolarisées, les premiers mouvements féministes soudanais ont fait leur apparition. L’Association des Jeunes Filles Eduquées, a été créé par Khalda Zaher, qui était aussi la première médecin soudanaise. Ensuite ont été fondées d’autres associations comme l’Association des Enseignantes, et d’autres associations féministes, basées surtout sur les corps de métier. Cet ensemble d’associations et de groupements a permis de fonder l’Union des Femmes Soudanaises en 1952, qui était composée d’étudiantes et de professionnelles. Cette Union reste la plus grande structure féministe de l’histoire contemporaine du Soudan : elle a atteint son apogée entre 1952 et 1956, avec un périodique nommé « Les Voix des Femmes ». L’Union était dirigée par Fatima Ahmed Ibrahim, première femme à être élue au Parlement, et rassemblait plus de quinze mille membres, ce qui en faisait une des organisations féministes les plus étendues et efficaces du continent africain.

L’Union a rencontré une forte opposition dans la société, qui l’a accusée de ne pas respecter les coutumes et traditions. Mais, grâce à l’Union, les femmes ont remporté certains droits, comme le droit de vote, le droit de se présenter aux élections, le droit à un salaire égal, parmi d’autres.

Il faut cependant noter que cette Union était composée de femmes du Nord et du Centre du Soudan, et qu’elle a omis les problèmes relatifs aux femmes rurales. Cette Union a échoué à représenter l’ensemble des femmes soudanaises, dans leur diversité culturelle, religieuse et ethnique, ce qui est un problème grave.

Avec la montée du mouvement islamiste et l’instauration des lois de la charia islamique en 1983, l’association a été interdite, comme d’autres partis politiques, et ses membres réprimées, comme d’autres leaders progressistes ou réformistes. En 1989, les Frères musulmans ont pris le pouvoir par un coup d’Etat, et ont repris les lois de charia, auxquelles les Soudanais et Soudanaises ont continué de résister, notamment contre une de ces lois, appelée « loi de l’ordre public ».

La loi de l’ordre public sous le régime islamiste (1989-2019)

Le gouvernement islamiste de 1989 a instauré, via la loi de l’ordre public, son projet politique modestement intitulé « réforme de l’homme soudanais » ; ce projet, c’était en réalité la construction d’un Etat religieux, qui a imposé au pays une identité arabo-islamique étriquée, et appliquée par la force des meurtres, exclusions et déplacements de population.

La loi de l’ordre public visait à changer les coutumes existantes, dont certaines étaient caractérisées par une relative tolérance, notamment vestimentaire ou sociale, à l’égard des femmes. Cette loi visait à les remplacer par de l’extrémisme religieux, en mettant par exemple en place un article condamnant toute forme de « sorcellerie », qui visait en réalité à réprimer ce qui était interprété comme des « déviances religieuses », et notamment le soufisme.

La loi de l’ordre public viole les droits et les libertés. Elle traite les femmes, encore aujourd’hui, comme un corps qu’il faut dissimuler, perdre de vue. Parce qu’elles subissaient l’essentiel de la violence et de l’oppression de cette loi, les Soudanaises ont aussi été les premières à s’organiser pour résister contre elle.

Les femmes soudanaises vivent une double oppression en permanence. Toutes les violences se rejouent pour elles, et la violence particulière qui s’exerce contre elles se rajoute à la violence du régime contre les citoyens soudanais. Les femmes victimes de guerre et les femmes exposées aux génocides conduits à l’Ouest et au Sud du Soudan pour éradiquer les personnes noires, ont vécu de manière deux fois plus violente les conséquences de la guerre, les pertes humaines, les déplacements forcés, violences sexuelles, et autres crimes commis par le régime.

Les femmes déplacées, notamment en ville, multiplient les petits boulots, les tâches difficiles, pour essayer de subvenir aux besoins de leurs enfants. Là encore, une fois de plus, elles sont poursuivies dans leur vie quotidienne par la loi de l’ordre public.

En effet, les vendeuses de thé et fabricantes d’alcool local, mais aussi les mendiantes et celles qui vendent de petites choses aux abords des routes, toutes ces femmes se voient régulièrement confisquer leur matériel par la « police de l’ordre public », et doivent payer d’énormes amendes si elles sont attrapées, des amendes qui viennent renflouer les caisses des autorités locales. Elles sont aussi exposées aux coups de fouet et à de l’emprisonnement.

D’un point de vue juridique, la loi limite théoriquement (bien que ce soit peu respecté) à 10 sièges le nombre de places pour les femmes dans les transports publics. Avec toujours le même but : limiter leur présence dans la sphère publique, dans un pays où pourtant les femmes représentent une grande partie de la main-d’œuvre, et doivent donc aller travailler, se déplacer, comme tout le monde.

La partie de cette loi qui concerne de manière la plus directe et visible les femmes reste l’obligation de porter le hijab dans les écoles et universités, et qui impose aussi des règles relatives aux vêtements, à l’apparence, aux comportements. Elle punit la possession de tout matériel à caractère sexuel (comme les préservatifs), et interdit toute publication ou partage de contenu (par exemple dans des expositions ou pièces de théâtre) qui serait passible d’« outrage aux mœurs ».

Cette loi interdit aussi la danse mixte, à savoir que filles et garçons dansent dans la même pièce. Il existe des règles strictes pour organiser des fêtes ; si ces règles ne sont pas respectées, les personnes risquent des peines allant de 40, 80 ou 100 coups de fouet, ou encore l’emprisonnement et la confiscation immédiate du matériel.

La police a les pleins pouvoirs pour arrêter n’importe qui, n’importe quand, sur la base de leur bon vouloir et sans procès. Des milliers de femmes sont arrêtées ; certaines sont violentées, voire tuées, en raison d’atteintes « aux mœurs », « outrage à l’image publique », et d’autres alibis fantaisistes qui leur permettent d’arrêter facilement les militantes de la société civile et les activistes politiques. Si la loi prétend s’appliquer de manière égale, sans égard aux origines sociales ou ethniques, la majorité des femmes condamnées par cette loi sont des femmes en grande précarité.

La résistance des femmes soudanaises passe donc par la revendication d’abolition de cette loi et de ses dispositions. Des groupes, manifestations, séminaires, initiatives s’organisent pour réclamer la fin de cette loi.

Les femmes dans la révolution de 2018.

A cause de cette double oppression, les femmes manifestent aux côtés des hommes depuis décembre 2018. Premières victimes du régime, elles en étaient aussi les premières opposantes. Comme leurs grands-mères et arrière-grands-mères avant elles, elles résistent malgré la répression.

Malgré la mise en place du droit islamique et son influence sur la conscience collective. Malgré la perte de droits acquis plus tôt. Malgré l’accent mis sur l’infériorité des femmes dans l’enseignement et les médias. Malgré l’ampleur de l’hostilité de la société. Et malgré les efforts du gouvernement pour limiter leurs activités. Malgré tout cela, les femmes sont là, et elles sont nombreuses, dans les rues et sur les réseaux sociaux. Elles réutilisent les groupes de discussion, qui portaient à l’origine sur des conseils beauté ou des garçons, pour en faire des plateformes d’expression des injustices sociales et de répression émotionnelle qu’elles subissent. Elles ont aussi utilisé ces groupes pour dénoncer le régime et ses complices, les « kizan », en partageant leurs informations et photos, au point où les membres du gouvernement et les miliciens cachent leurs visages par peur d’être identifiés ou reconnus par elles.

Mais malgré leur rôle dans la révolution, elles sont encore discriminées, harcelées et rejetées si elles participent aux manifestations : certaines familles interdisent à leurs filles de sortir, pour des raisons d’« honneur ». Pourtant, les filles continuent de sortir dans les manifestations, souvent à l’insu de leurs parents et/ou maris.

La société soudanaise est une société patriarcale qui encercle et étouffe les femmes. L’Etat soudanais tolère le harceleur et protège le violeur. La fille y est destinée au mariage, c’est tout.

Le mariage forcé des filles mineures est justifié par des motifs économiques – libérer la famille d’une charge financière et la faire bénéficier de l’argent de la dot. Selon une étude effectuée par le Conseil Soudanais de Protection des Enfants en 2010, le taux de mariage des mineurs atteignait encore 42% à la campagne et 28% dans les villes. Ces pourcentages ne baissent pas, et cela entraîne, comme l’a montré l’étude, la déscolarisation des filles ; l’étude fixait à 61% le taux de déscolarisation des filles dans la seule ville de Khartoum.

C’est donc l’arsenal juridique qui, on l’a vu, protège et défend le système patriarcal. Une mère ne peut voyager avec son enfant sans l’autorisation de son mari. En cas de divorce, l’avenir des enfants et tous leurs papiers d’identité dépendent du père. Pour que la mère ait la garde des enfants en cas de divorce, la loi l’oblige à ne pas se remarier avant sept ans.

Enfin, malgré les efforts des militantes de la société civile, les mutilations génitales féminines restent un phénomène de grande ampleur. Ces mutilations, dont l’excision, ont pour objectif de contrôler la vie sexuelle des femmes. C’est une pratique extrêmement violente. La loi ne condamne pas ces pratiques ; et il n’y aura pas de changement social rapide sans législation adaptée. La loi actuelle est en complète contradiction avec toute idée de justice, d’égalité et de progrès. Les femmes révolutionnaires manifestent, et occupent la place, pour réclamer leurs droits, imposent leur présence dans la rue, et font pression pour que leurs revendications soient entendues après la chute du système.

Elles luttent aussi pour imposer leurs idées féministes, qui sont rejetées par la société, et associées à des images de dépravation et de débauche. Elles luttent pour imposer ces idées au sein même des cortèges aussi : de nombreux slogans et chants utilisent des analogies sexistes et des termes très dégradants, en assimilant le régime à des caractéristiques féminines. De manière générale, les femmes sont toujours vues comme des manifestantes « pacifiques », vues comme des personnes à protéger de la violence des services de sécurité, des manifestantes en somme peu dangereuses. Les femmes étaient encouragées à porter des robes blanches (thob) dans les cortèges de mars, et leurs photos circulaient ; elles renvoyaient cette image de chasteté, de modestie, si chère aux hommes. Que les hommes fassent circuler ces représentations des femmes dans les manifestations n’est pas dans l’intérêt des idées féministes.

Des avancées, mais de nombreux combats encore à mener.

Durant la révolution de 2019, les femmes représentaient la grande majorité des manifestant-e-s et organisatrices des mobilisations, malgré les différents obstacles qu’elles devaient affronter pour lutter : pression sociale et familiale, harcèlement sexuel utilisé comme une arme par des forces de sécurité pour empêcher les femmes de manifester… Les manifestantes, tout comme leurs camarades hommes, ont péri sous les balles de l’armée soudanaise durant les manifestations, devant des figures de martyres de la révolution honorées dans tout le pays. Le 3 juin, lors de la répression du sit- in de la place d’Al Qyada, lesForce de Support Rapides (les milices Janjaweed) ont tué une centaine de personnes et violé environ 70 manifestantes et quelques manifestants, selon le Comité central des Médecins Soudanais.

Le viol comme arme de guerre n’est pas un fait nouveau au Soudan, puisque des milliers de femmes avaient été violées par les mêmes milices Janjaweed lors de la guerre du Darfour. Dans les régions en guerre, les violences sexuelles comme arme de violence de masse font partie de l’histoire de la répression par gouvernement militaire, et elles ont continué à perdurer après 2019. Cela continue : en 2020, plus de 30 femmes, et surtout des militantes, ont été tuées dans des manifestations au Darfour et dans les montagnes Nuba.

Au niveau politique, et malgré leur rôle essentiel tout au long de la révolution, les femmes ont été exclues des négociations entre le Conseil Transitionnel militaire et les Forces de la Déclaration de la Liberté et du Changement (la coalition censée représenter les révolutionnaires). Lors de l’accord passé entre les deux parties en août 2019, une seule femme était présente, alors que les femmes réclamaient d’être représentées dans le gouvernement de transition à hauteur de 50%. Les femmes ont alors manifesté leur colère face à la trahison des élites politiques qui sont censées représenter l’ensemble des révolutionnaires.

Le gouvernement de transition dirigé par le Premier Ministre Abdallah Hamdok a quand même réalisé des avancées importantes pour les droits des femmes, en abolissant la loi de l’ordre public en novembre 2019, et en amendant le code pénal pour retirer toutes es prescriptions sur les lois « morales » et le vêtement islamique. Mais les féministes soudanaises continuent de demander la parité dans toutes les structures du gouvernement afin que les droits des femmes soient au centre des préoccupations politiques. Elles dénoncent la mentalité patriarcale du champ politique soudanais, avec des slogans comme : « Vous nous remerciez dans les manifestations et vous nous oubliez dans les négociations », « Je suis une femme, manifestante à 100%, mais écartée des structures du pouvoir ».

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Urgence d’agir au Soudan

Tous les jours depuis le coup d’État du 25 octobre dernier, le Soudan résonne des cris, des larmes et des coups de feu entendus dans la grande métropole de Khartoum. Des centaines de milliers de personnes sont dans la rue pour réclamer le départ des militaires. Des cortèges, des barricades, des occupations, toutes pacifiques, ne cessent de défier le pouvoir de l’armée.

Jusqu’à maintenant, le général Abdel Fattah al-Burhan, qui gouverne la junte militaire, ne veut pas céder le pouvoir, quitte à y intégrer quelques « technocrates » pour créer l’illusion d’un retour à la « normalité ». Il a suspendu la Charte constitutionnelle acceptée en 2019 et décrété l’état d’urgence. Certes, ce général bénéficie de l’appui d’une majorité de l’armée ainsi que de puissantes organisations paramilitaires qui sèment la terreur en toute impunité.

Les militaires soudanais sont également appuyés par certaines puissances régionales, dont l’Égypte, Israël, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite. En face de ce puissant dispositif s’organise une alliance très vaste de la société civile et des partis d’opposition qui, malgré leurs divergences, sont unis pour renvoyer les soldats dans les casernes et entamer un processus démocratique.

Cet affrontement reproduit une situation qui existe depuis longtemps au Soudan. En 1969, le général Gaafar Muhammad Nimeiry s’est emparé du pouvoir pour être finalement renversé par une insurrection populaire en 1985. Après un printemps démocratique animé par des syndicats, des associations civiles et l’opposition politique, un nouveau coup d‘État réalisé en 1989 a ramené l’armée au-devant de la scène avec le général Omar al-Bashir, alors secondé par des factions islamiques se réclamant faussement de la religion pour semer la destruction dans plusieurs régions du pays, notamment au Darfour où plus de 300 000 personnes ont été tuées, selon l’ONU.

En 2019, finalement, le ras-le-bol populaire force le départ de Bashir, alors poursuivi pour crimes contre l’humanité par la Cour pénale internationale. Les militaires sont alors désarçonnés, mais restent protégés, tel un État dans l’État, car ils sont au contrôle de l’économie du pays.

Une économie de prédation

Dans l’ouest du pays, notamment dans les provinces du Kordofan et du Darfour, les entreprises sous contrôle militaire exploitent d’immenses territoires où l’on cultive le sésame, le coton et l’arachide et où l’on trouve également des mines d’or et des quantités énormes de bétail. Ces ressources exportées principalement vers les pétromonarchies du Golfe représentent des revenus de plus de 2,5 milliards de dollars.

Fortement militarisées, tenues par des milices contrôlées par les seigneurs de la guerre et l’armée, ces activités se font sur un mode quasi esclavagiste, avec des salaires d’un dollar par jour pour les ouvriers agricoles qui vivent constamment sur le bord de la famine.

Ailleurs au Soudan, la population survit à peine grâce à une aide internationale contrôlée en bonne partie par l’armée et surtout grâce aux remises des millions de travailleurs soudanais qui occupent les emplois mal payés et dangereux dans l’agriculture et les services dans la région.

Une partie des militaires serait disposée à se ranger avec le peuple, mais elle craint l’appareil de sécurité du général al-Burhan, structuré autour des redoutables troupes d’élite qui ne craignent pas de tirer dans le tas et de torturer des jeunes attrapés au hasard dans les rues de Khartoum.

Sous la pression internationale, le général tente depuis le coup d’État d’octobre de redorer son blason en invitant certains leaders de l’ancien gouvernement démocratique à constituer une coalition, avec l’appui de l’ex-premier ministre Abdallah Hamdok. Mais jusqu’à maintenant, peu de gens ont répondu à cet appel qui semble au premier abord être une tentative de « relookage » qui préserverait le pouvoir de l’armée. L’opposition massive qu’on trouve dans la rue est pratiquement unanime à demander un retour pur et simple de l’armée dans les casernes.

L’espoir de la démocratie

La résistance actuelle a acquis un caractère particulier parce qu’elle résulte d’une irruption « par le bas », c’est-à-dire de quartiers et de villages où prévalent des « assemblées populaires » et où tout le monde a voix au chapitre, tant sur la question de la sécurité que sur celle de l’approvisionnement alimentaire et médical.

Les bénévoles qui peuplent les groupements civiques veulent bien sûr le soutien des partis de l’opposition, mais sans subordination (ils sont majoritairement regroupés dans la coalition « Forces pour la liberté et le changement »). De cette vaste alliance civile et politique émerge, dans le sillage du plan de transition de 2019, un projet qui ferait évoluer le pays vers la justice sociale, la fin de la corruption, le fédéralisme, la laïcité et le respect des différences culturelles.

Pendant que le gouvernement militaire affirme vouloir ramener la paix, les affrontements se multiplient. Malgré cette situation, les États-Unis et plusieurs de leurs alliés, dont le Canada, avec l’appui de l’ONU et de l’Union africaine, se disent encouragés par les appels du général à négocier avec une partie de l’opposition autour de l’ex-premier ministre Hamdok.

Cependant, l’opposition populaire ne veut rien savoir d’un accord de « partage du pouvoir » qui laisserait l’appareil militaire intact. Pour le moment, l’unité de l’opposition se fait sur un triple refus des négociations, du « partenariat » et de la légitimité de l’armée.

Feroz Medhi et Pierre Beaudet, respectivement chargé de projet et directeur de l’organisme altermondialiste Alternatives, publié dans Le Devoir, le 29 décembre 2021

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