Imaginer le possible au-delà de ce que la réalité nous impose

9782348072246

De nombreux auteurs et autrices travaillent sur l’éducation, la critique de l’école, la pédagogie, etc. Plus rares sont les livres essayant de prendre en compte l’ensemble des dimensions de l’école et proposant des pistes de solutions globales pour une école démocratique de demain.

« Nous sommes devant l’obligation de rompre avec l’ancien ordre du monde ». En introduction, Christian Laval et Francis Vergne indiquent que nous sommes de nouveau confronté à « la question de la révolution », « Et cette révolution, on sait qu’elle doit être à la fois démocratique, sociale et écologique, qu’elle doit conduire à une démocratie sociale et écologique ». Je regrette l’absence du mot féministe dans cette définition. Il s’agit d’opérer un changement radical dans l’organisation des sociétés (mode consommation, travail, valeurs collectives, forme des relations humaines, institutions politiques).

Les auteurs interrogent la place de l’école et de l’université pour « former des individus qui seront demain en mesure d’assurer la maîtrise de leur destin et la responsabilité du monde ». Ils abordent l’éducation comme un projet social reliant « le passé et l’avenir dans l’action présente », les transformations désirables, « aller vers une société qui, dans tous les domaines, élargira les capacités politiques de ses membres, assurera leur égalité sociale et garantira le respect des milieux de vie », la démocratie et l’éducation universelle.

Il n’est pas secondaire que dans nos sociétés connaissent à la fois la destruction des écosystèmes, la démoralisation et « la déresponsabilisation des individus à l’égard de la vie collective et de ses obligations ». Le toujours plus de l’accumulation capitaliste et de ses effets sur chaque personne est « une négation absolue de l’autolimitation responsable, condition de la vie collective, de l’agir en commun et de l’équilibre des milieux de vie ».

Les auteurs analysent les tensions des sociétés « libérales représentatives », le pouvoir de délibération limité, la confiscation des choix par les « représentant·es », la logique économique inégalitaire et le régime politique érigeant l’égalité des droit en principe, l’affaiblissement du « service public d’enseignement » par les politiques néolibérales, l’idéalisation de l’« entreprise », la logique envahissante de la rentabilité et de la compétitivité (mots par ailleurs souvent non-définis). Ils soulignent que : « L’éducation ne souffre pas de trop de liberté, de trop de démocratie, comme le prétendent ces discours conservateurs. Elle en manque au contraire ».

Se pose donc la question de la démocratisation de l’école et de l’ensemble des institutions de la société. Christian Laval et Francis Vergne abordent, entre autres, les vagues de scolarisations d’après-guerre, les modifications de la « mobilité sociale », la massification de l’école, la dépendance des parcours scolaires à l’origine sociale, les écarts entre enfants des différents groupes sociaux, la question scolaire comme question sociale et politique (et non seulement les aspects techniques et méthodologiques), « Tout progrès décisif de l’égalité dans l’éducation suppose une transformation profonde de la société ». Il faut penser le système social et institutionnel « dans son ensemble, c’est-à-dire dans toutes ses interdépendances », réfléchir aux « institutions désirables », à la démocratie comme « pouvoir instituant » des citoyen·nes et des producteurs/productrices, « une société réellement démocratique a ceci de spécifique que l’institué social et politique est consciemment réfléchi comme le résultat d’un collectif instituant », le développement des expériences d’autonomie individuelle et d’auto-gouvernement collectif, sans oublier l’éducation écologique (« déconstruire l’imaginaire industrialiste et productiviste »).

Les auteurs présentent des pratiques et des principes d’une éducation démocratique, l’éducation comme bien commun et non comme marchandise, l’institution d’éducation comme commun, les marges immédiates de transformation de l’école, le pari de « pratiques altératrices », la transformation cohérente du systèmescolaire, « Cette transformation doit concerner simultanément les relations entre les institutions éducatives et les pouvoirs dans la société, les rapports pédagogiques, les contenus culturels, l’organisation des pouvoirs internes », la liberté de pensée, les libertés académiques, la recherche de l’égalité dans l’accès à la culture et à la connaissance, la mise en œuvre d’une culture commune, la définition d’une pédagogie instituante, l’autonomie individuelle et la libre activité collective, l’autogouvernement des institutions de savoir (« structure collégiale des personnels, des usagers de l’école, et des citoyens concernés par la question éducative »)…

J’ai choisi de m’attarder sur l’introduction, de donner le sommaire et de souligner certains points de la conclusion.

Sommaire :

  1. Liberté de penser et Université démocratique
    Des libertés académiques bien fragiles
    Défendre et étendre la laïcité
    L’impératif de rationalité
    Sciences sociales, politique et démocratie
    Comment renouer avec l’esprit de Condorcet ?
    Repenser l’émancipation
    Le droit à la réflexion philosophique
    L’Université démocratique, une institution réellement autonome
    Un libre commun des savoirs
    La connaissance comme bien commun mondial
    2. L’égalité en éducation
    Pauvreté et éducation
    Les fausses réponses à l’inégalité
    Pour une connaissance sociologique des destins scolaires
    Agir sur le cadre économique, social et culturel des familles
    Politiques d’égalité scolaire
    Passer de la « démographisation » à l’égalisation réelle des conditions d’éducation
    En finir avec la ségrégation sociale des établissements scolaires
    L’égalité réelle des conditions d’apprentissage
    Égaliser les rapports de genres
    L’égalité plutôt que la concurrence
    Quelle pédagogie de l’égalité ?
    Transformer le rapport social des élèves au savoir
    Le dilemme de l’éducation démocratique
    L’égalité, le sens et le sujet du savoir
    3. Une culture commune pour la démocratie
    La culture commune, la sociologie et l’idée d’égalité
    La culture commune dans toute son amplitude
    Littérature et démocratie
    L’histoire au large
    Une nouvelle cohérence anthropologique
    Des savoirs pléthoriques
    Déhiérarchiser les savoirs
    L’« école unitaire » selon Gramsci
    La lutte des valeurs
    Culture légitime, culture plurielle
    4. À la recherche d’une pédagogie instituante
    La leçon inachevée de Durkheim
    Expériences révolutionnaires
    La « pédagogie populaire » de Freinet et la coopération par le travail
    La révolution institutionnelle en pédagogie
    Contre l’anarchie des individus, contre la monarchie du maître
    Les fondements démocratiques de l’autorité en pédagogie
    L’imagination pédagogique 
    Politique et pédagogie
    5. L’autogouvernement des institutions de savoir
    Un souverainisme éducatif contesté
    Les trois modèles de démocratie scolaire
    Mai 68 ou le demi-échec de l’autogestion dans l’école
    Des réalisations autogestionnaires dans l’après-coup
    Une longue histoire en pointillés
    Un gouvernement démocratique d’établissement
    Les effets de l’autogouvernement
    Repenser l’espace et le temps de l’école
    Commun éducatif local et fédération des institutions de savoir

En conclusion, Le désir de savoir et l’expérience du commun, Christian Laval et Francis Vergne insistent sur la finalité démocratique, le possible au-delà de ce que la réalité nous impose, le désir partagé du savoir, la démocratie réelle. Ils critiquent la dégradation des connaissances en simples données d’information, l’autoritarisme et le dressage disciplinaire, l’école-entreprise, la techno-science, le nouveau pacte obscurantiste.

« En ce sens, notre ouvrage se veut un appel à un nouvel expérimentalisme éducatif dans la perspective de la révolution démocratique et dans les limites du possible. Il est temps de comprendre que le sens du réel rejoint aujourd’hui le sens du possible. Ce dernier est le seul vraiment réaliste quand le réel lui-même impose un changement radical dans les manières de vivre d’agir et d’éduquer ».

Un livre posant de multiples questions, synthétisant de nombreuses propositions, nous projetant dans les possibles et les souhaitables. Je regrette cependant que les dimensions anti-sexistes (donc féministes) n’y soient pas plus développées, d’autant que les apports des militantes féministes sur l’éducation ne sont pas négligeables.

Christian Laval et Francis Vergne : Education démocratique

La révolution scolaire à venir

Editions La découverte, Paris 2021, 232 pages, 20 euros

Didier Epsztajn


Des auteurs :

Introduction du livre coordonné par Christian Laval et Francis Vergne : N’attendons pas la fin du monde

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/01/01/introduction-du-livre-coordonne-par-christian-laval-et-francis-vergne-nattendons-pas-la-fin-du-monde/

Introduction de l’ouvrage de Louis-Marie Barnier, Jean-Marie Canu, Christian Laval, Francis Vergne : Demain le syndicalisme. Repenser l’action collective à l’époque néolibérale

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2016/03/01/introduction-de-louvrage-de-louis-marie-barnier-jean-marie-canu-christian-laval-francis-vergne-demain-le-syndicalisme-repenser-laction-collective-a-lepoque-neoliberale/

Christian Laval, Francis Vergne, Pierre Clément, Guy Dreux : La nouvelle école capitaliste

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2011/10/21/competence-contre-qualification-competition-contre-solidarite-marchandisation-contre-gratuite/

De Francis Vergne :

Mots et maux de l’école. Petit lexique impertinent et critique

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2011/12/23/les-mots-trompeurs-masquent-les-maux-dont-souffre-reellement-lecole-et-brouillent-la-perception-des-enjeux/

En complément possible, de nombreux livres et textes dans la rubrique :
https://entreleslignesentrelesmots.blog/category/ecoleeducationmouvements-etudiants/

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