Préface de Gilbert Achcar au livre d’Eric Toussaint : Banque mondiale. Une histoire critique

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

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La Banque mondiale et son faux jumeau qu’est le Fonds monétaire international (FMI) ont acquis une réputation exécrable dans le tiers-monde, depuis le début de l’ère néolibérale dans les années 1980. C’est que ces deux institutions financières intergouvernementales – les deux principaux piliers de l’ordre économique international instauré après la Deuxième Guerre mondiale sous la domination des États-Unis d’Amérique, comme en témoigne si limpidement le fait qu’elles ont toutes deux leur siège à Washington – ont été les vecteurs privilégiés de l’extension au Sud planétaire de la mutation néolibérale du système capitaliste.

Cette mutation fut bien plus douloureuse encore dans les pays pauvres qu’elle ne l’a été pour les plus démuni·es dans les pays riches. Prenons pour exemple une des mesures clés de la mutation néolibérale : la privatisation des entreprises d’État. La distance qui sépare les conditions d’emploi qui prévalent dans le secteur privé de celles du secteur public est beaucoup plus grande dans les pays du Sud mondial qu’elle ne l’est dans les pays économiquement avancés. Dans ces derniers, la puissance des syndicats, les règles de l’État de droit au regard de la législation du travail et la généralisation des assurances sociales obligatoires réduisent l’écart entre les deux statuts. Par contre, dans les pays pauvres caractérisés par la présence d’un énorme « secteur informel » dénué de tous droits, le passage du secteur public au secteur privé s’accompagne d’une dégradation considérable des conditions de l’emploi.

On sait que la précarisation du travail est l’une des conséquences néfastes majeures de la mutation néolibérale dans les pays économiquement avancés. Mais les travailleurs et travailleuses précaires de ces pays – hormis le petit nombre des victimes de l’enfer du travail clandestin – ont généralement bien plus de droits et d’acquis que la grande majorité des travailleurs et travailleuses du secteur privé dans les pays pauvres, dont le statut a toujours été précaire en fait, si ce n’est en droit.

Prenons un autre exemple : le principe sacro-saint de la réduction drastique des déficits budgétaires qui entraîne nécessairement la réduction des dépenses sociales et des investissements publics, quelles que soient par ailleurs les recommandations hypocrites des institutions financières internationales en faveur des dépenses pour l’éducation et la santé. Combinez ce principe avec celui de la privatisation et vous comprendrez que les gouvernements du tiers-monde, en l’absence de résistances syndicales et sociopolitiques fortes, ont tendance à se défausser de ces deux secteurs vitaux au profit de boutiques du secteur privé qui, régies par la maximisation du profit, fournissent soit des services de très mauvaise qualité soit des services à des prix rébarbatifs pour la très grande majorité de la population.

Les investissements publics, généralement guidés par les besoins de la société et de l’économie dans leur ensemble, cèdent le pas à des investissements privés de plus en plus « libres », c’est-à-dire libres de régulation publique, guidés par l’appât du gain rapide sur fonds de corruption croissante et de marchés aux dés pipés. Il en résulte le développement d’un capitalisme de compérage (crony capitalism) et d’activités spéculatrices en tous genres. Les inégalités sociales se creusent inexorablement avec ces changements : l’enrichissement débridé de la minorité des nanti·es fait face à la dégradation des conditions sociales et à la paupérisation relative ou absolue de la grande majorité.

On comprendra dès lors que si le néolibéralisme a pu prétendre être le corollaire obligé de la démocratie libérale dans l’hémisphère nord, au moment de leur extension simultanée vers l’Est européen qui a suivi l’écroulement des dictatures prétendument socialistes, il s’avère dans les pays du Sud que l’imposition de toute la gamme des mesures néolibérales exige souvent une main de fer despotique. C’est une ligne droite, en effet, qui, sur quatre décennies, va du premier champion de la mutation néolibérale que fut le général Augusto Pinochet, auteur du coup d’état sanglant qui mit fin à la démocratie chilienne en 1973, au maréchal Abdel Fattah al-Sissi, auteur du coup d’état encore plus sanglant qui mit fin à l’expérience démocratique égyptienne en 2013 en prélude à la première application intégrale des directives des institutions financières internationales qu’ait connue son pays.

Le principal levier économique par lequel le nouvel ordre néolibéral concocté à Washington fut imposé aux pays du tiers-monde a été celui de la dette. Le pic d’endettement qui suivit la hausse en flèche des prix du pétrole sur le marché mondial dans les années 1970 fut en effet le principal instrument du chantage exercé sur les pays du Sud mondial pour les forcer à appliquer les programmes de la mutation néolibérale déguisée sous l’appellation technocratique de l’«  ajustement structurel ».

Ce n’est donc nullement un fruit du hasard qu’Éric Toussaint en soit venu à être l’un des meilleurs connaisseurs de la Banque mondiale et du FMI en dehors des cercles dirigeants de ces institutions. Cela fait une trentaine d’années, en effet, qu’il les étudie de près – une tâche qu’il s’est fixée depuis qu’il a fondé en 1990 le Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde, rebaptisé depuis lors Comité pour l’abolition des dettes illégitimes, mais toujours connu néanmoins sous l’acronyme de son nom originel : CADTM. Ainsi, Éric a d’emblée étudié la Banque mondiale en observateur critique, accumulant au fil des ans une rare connaissance du tiers-monde qu’il a sillonné de long en large – ce tiers-monde qui est le terrain d’action privilégié de la Banque mondiale dans l’ère néolibérale. Éric a pu ainsi mettre à découvert bien des aspects originellement destinés à rester occultes derrière le voile opaque qui recouvre la finance internationale et l’action des institutions économiques intergouvernementales.

En militant infatigable pour la cause du tiers-monde et des autres pays dominés, Éric Toussaint est devenu un expert internationalement connu des questions liées à la dette étrangère. Cet ouvrage est le fruit de décennies de travail de recherche, d’expérience pratique, et d’engagement militant. Et comme l’on pouvait s’y attendre, il est écrit pour le plus grand nombre : c’est un livre didactique, où l’on reconnaît la profession première d’Éric, ex-enseignant dans l’enseignement technique et professionnel, un livre exempt du jargon coutumier des publications technocratiques ou académiques qui rend leur lecture inaccessible à la très grande majorité des personnes affectées par les sujets dont elles traitent. Car c’est bien à ces personnes que cet ouvrage est destiné, et non aux membres de l’élite du pouvoir économique mondial.

Gilbert Achcar

Eric Toussaint : Banque mondiale. Une histoire critique

Editions Syllepse, Paris 2022, 536 pages, 25 euros

https://www.syllepse.net/banque-mondiale-une-histoire-critique-_r_21_i_881.html

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