La crise sanitaire, une respiration salutaire ?

La crise sanitaire a fait de gros dégâts. Là où on les attendait pas. La corona, selon Jean-Luc Porquet « a véritablement ébranlée et annihilée la valeur travail ».

Porquet, c’est dans le Canard enchaîné, dans le Monde Léa Iribanegaray nous fait rencontrer des « frugalistes » calculateurs qui, de très près surveillent leur RIB (Revenu Induit par ses Besoins). Le boulot, juste ce qu’il faut…

« A-t-on perdu tout sens de l’effort ? » s’interrogent deux auteurs bretons, Gérard Amicel et Amine Bourkerche, qui dans « L’autopsie de la valeur travail » dissèque l’idéologie du boulot.

Un allemand, Robert Kurz s’en prend lui, à « l’ethos du travail ».

Les éléments de la critique s’accumulent. Procès à charge ?

Mais, est-ce sérieux cette iconoclaste critique ? Allons voir.

Le secteur de l’hôtellerie-restauration a du mal à recruter. Une grande partie du personnel d’avant la crise sanitaire et la fermeture des établissements n’a guère repris le chemin du turbin.

Éloignés des restos durant plusieurs semaines, l’oisiveté circonstanciée fut l’occasion pour certains de méditer sur le bien-fondé de leur activité de service à table, ou de leur transpiration en cuisine et à la plonge.

Dans ce secteur, les conditions de travail sont pénibles et les horaires fort inconvenantes. Pour le service diurne (il a des restos ouverts 24/24), c’est dès 9 ou 10h du matin qu’il faut dresser les couverts et préparer les tables. A 11h déjeuner rapide avant l’accueil des premiers clients à midi. Souvent de 15h à 18h/18h30 « la coupure ». Retour pour le dîner, qui doit impérativement être avalé avant 19h.

Le service du soir se termine au plus tôt à 22h/22h30. A Montparnasse et rue de la Gaîté on peut se sustenter jusqu’à minuit au moins.

Les jours de repos, légalement 2 par semaine, sont très rarement le samedi et le dimanche. Dans ces conditions la vie familiale, sociale, amicale et sentimentale est fort problématique. Le niveau moyen des salaires est à peine supérieur au Smic. Exception dans les restaurants classés, réputés et coûteux où le personnel est au pourcentage 12 ou 15% et bénéficie de salaires plus élevés qui font accepter le contraintes liées à la profession.

Toujours et-il que l’oisiveté sanitaire, respiration salutaire, fut pour beaucoup l’occasion de méditer sur l’antique slogan « pourquoi perdre sa vie à la gagner – mal » ?

Chômage stratégique, indemnisé si possible n’en déplaise à Madame Borne, et la recherche pour pistes de reconversion professionnelle sont les saines occupations du présent, en attendant de voir.

Le patronat des auberges et estaminets est obligé le lâcher du lest. On parle d’une augmentation des salaires de 20%, un week-end par mois sera concédé. A vérifier.

La crise sanitaire, l’occasion d’une respiration salutaire.

Reconsidération existentielle pour le personnel, financière pour les patrons.

Le virus et aussi un révélateur : le boulot c’est pas la joie.

Le manque d’enthousiasme pour la reprise du turbin est observé dans bien d’autres secteurs.

Jean-Louis Porquet, dans le Canard Enchaîné (23/06/2021), diagnostique – c’est fort grave – « Une pandémie de flemmards ».

« Du simple employé au cadre dirigeant pas moins de 48% seraient démotivés. La corona crise a véritablement ébranlé et annihilé la valeur travail » assène, iconoclaste Porquet s’appuyant sur une enquête du « Point » .

Incorrigible, insupportable le plumitif du Canard d’en rajouter.

« Ne plus courir. Rester peinard, chez soi, avec la famille et les amis […] leur a fait voir la vie autrement ». 

Et, impardonnable, dépassant largement les bornes du politiquement correct Porquet ose nommer et désigner la suprême menace. Imaginons la fureur et le l’abyssal désespoir de Macron prenant connaissance de qui suit.

« La France est-elle à la veille de devenir une nation d’avachis, d’assistés à vie, suicidaires partisans de la (horreur !) décroissance ?! »

Pour circonstances atténuantes, il faut tenir compte des (perverses, malsaines) lectures de l’auteur de cet insupportable billet (jubilatoire pour certains).

Les 2 h par jour du collectif Adret côtoie le Droit à la paresse de Paul Lafargue et de nouveaux Bartleby(« je préférerais ne pas… »). Sur cette lancée destructrice de la valeur travail, l’auteur n’économise pas ses munitions.

Pour achever le carnage, l’an 01 en explosion finale !

On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste !

Bien au contraire. Au delà des ruines, reconstructeur, Porquet entrevoie «  un monde de vie plus sain, plus lent, plus doux, plus en phase avec les rythmes de la nature. »

Et, pour donner des convulsions à Macron, il ajoute : « Le décrochage menace toutes les classes sociales ».

Vrai, nombre de professions, hors la restauration doivent composer avec des exécutants démotivés.

Dans le bâtiment la première génération des immigrés acceptant le gros œuvre a pris sa retraite, les enfants et petits-enfants sont plus exigeants. Les services à la personne, aide à domicile sont majoritairement occupés par des femmes à temps partiel qui doivent se déplacer de domiciles en domiciles. Cavalcades chaque jour renouvelées.

Les volontaires pour laver pépé et pour poser le parpaing pour ne sont pas pléthores. Ce, d’autant que du point de vue pognon, c’est pas Byzance.

Près de 300 000 emplois dans divers secteurs peu attractifs restent trop longtemps non pourvus, nous disent, courageux, les « experts » et les comptables. A vérifier : nombre d’entreprises laissent leurs offres apparemment disponibles durant la période d’essai, voire plus longtemps.

Toutes catégories confondues c’est environ 6 millions de salariés qui sont en attente d’emplois.

Malgré l’écart, les chômeurs insuffisamment chercheurs seront sanctionnés, les glandeurs éliminés.

Macron sévère, durement sévit. Il l’a dit devant tout le monde, à la télé.

Il faut frapper vite et fort, le Médef s’inquiète : l’oisiveté bien conduite est mère de toutes les imaginations. Affamer un peu les indemnisés (moins de 50%), c’est pour leur bien et allégés ils pourront traverser la rue rapidement avec une vélocité inversement proportionnelle au niveau de leur allocation. Plus c’est maigre, plus c’est efficace.

Eh, oui, il ne s’agit pas de laisser les quémandeurs d’allocs s’endormir sur leur matelas. Trop risqué.

Le temps libre est potentiellement révolutionnaire.

Cultivons nos potentialités « même si Macron ne le veut pas » (texte complet chez les Gilets Jaunes).

Les adieux du prolétariat ?

Dans les années 70 « L’allergie au travail » diagnostiquée par Jean Rousselet dès 1974 (éd. du Seuil) inquiétait fort le Médef (CNPF). Force est de constater que le virus, la pandémie de flemmardise sommeillait, attendait l’heure de sa résurgence. Les flemmards repérés par Jean-Louis Porquet sont plus nombreux qu’il n’y paraît.

Certains jeunes, bien que diplômés s’interrogent sur le bien fondé de la « valeur travail ».

Une enquête sociale du Monde (29/11/2021) transcrite par Léa Iribaregaray met en valeur des « frugalistes » militants.

Dans le chapô Léa Iribanegaray écrit en résonance avec le rédacteur du Canard : « Après deux années de pandémie qui ont bouleversé nos repères et changé durablement l’organisation du travail, l’envie de retrouver du sens s’accompagne plus que jamais d’un désir de ralentir, de se retrouver. Du chômage choisi – et non subi – à la retraite anticipée, en passant par une simple réduction du temps de travail, toutes les options sont envisagées pour lever la tête du guidon ».

Par exemple, la stratégie exemplaire de Matthieu Florence, nantais, qui a réussi à économiser 30 000 euros en quelques années, et homo œconomicus calculateur (comme il se doit), considère le Revenu de solidarité Active (RSA) comme un revenu de base mérité.

Avec son petit matelas sécurisant et son allocation mesurée, il pratique une sorte de frugalité révolutionnaire, il lui suffit de 500 à 600 euros par mois pour vivre chichement, mais décemment. Un décroissant subventionné ?

Dans le groupe affinitaire fréquenté Matthieu, chacun peut calculer son RIB (Revenu Induit par ses Besoins), et estimation faite, convertir cette somme en temps de travail nécessaire. Cela permet « d’arrêter de perdre sa vie à la gagner », déclament-ils de concert.

La relève des « soixanthuitards » et autres « crypto-situationnistes »est-elle assurée ?

Autopsie de la valeur travail

Le démembrement de la « valeur travail » repéré par le chroniqueur du Canard et l’enquêtrice du Mondecommencé dans les années 70, doit d’urgence, être poursuivie.

La dissection (du cadavre ?) est opérée par Gérard Amicel et Amine Boukerche « Autopsie de la valeur travail » Avec un sous-titre provocateur : A-t-on perdu tout sens de l’effort ? (éd. Apogée, 2020).

Citations (tirées d’un livre fort bien fait, une réussite de pédagogie économique, dont nous n’utilisons ci dessous qu’une faible partie).

« Pour une catégorie de chômeurs, le chômage est vécu positivement. Chômage assumé […] Ces chômeurs heureux et fiers de l’être vont considérer cette oisiveté comme une période de vacances prolongées et se comporter comme des « rentiers provisoires ». […] Les chômeurs de cette catégorie ne vivent pas leur situation comme dévalorisante […] On peut dire que pour cette catégorie il y a un refus assumé du travail car, la véritable vie n’est pas au sein de celui-ci, mais en dehors. »

Qu’il soit dit que tous les chômeurs ne vivent pas ce chômage subversif, une certaine sécurité matérielle et financière sont des préalables pour exercer l’abolition temporaire du salariat. La réforme de l’assurance chômage était urgente…

« Parmi ces chômeurs assumés, il y a aussi les artistes qui, contrairement aux rentiers provisoires, refusent le travail au nom de la liberté et du loisir »

La crise sanitaire, respiration salutaire, l’abolition partielle et provisoire du salariat à ouvert, l’espace de significatives interrogations, c’est au moins l’hypothèse des auteurs rencontrés plus haut.

La réforme punitive de l’assurance chômage entrée en vigueur en ce mois de décembre est une réaction libérale logique qui vise à paupériser pour discipliner.

Pourtant, l’écart du salariat, la résistance au turbin dessine les contours d’un otium positif, créatif tel que préconisé par Bertrand Russel dans Eloge de l’oisiveté.(Multiples éditions).

« Etre capable d’utiliser intelligemment ses loisirs, tel est l’ultime produit de la civilisation » et d’ajouter, réaliste : « Les riches ont toujours été scandalisés par le fait que les pauvres puissent avoir des loisirs ». L’opium anesthésiant de l’idéologie libérale capitaliste a pour fonction d’occulter les potentialités d’un loisir largement partagé, un otium du peuple que la révolution numérique pourrait rendre possible.

Otium.

C’est un terme latin, le temps durant lequel une personne profite du repos pour s’adonner à la méditation, au loisir. Éventuellement s’engage dans des activités visant le développement artistique ou intellectuel. Sénèque loue les mérites de l’otium et le considère comme la caractéristique de l’homme vraiment libre, mais en ajoutant qu’il est bon de le consacrer à un rôle social et politique dans la cité.

Wikipédia.

L’otium romain fut précédé de la scholé grecque. D’où nous vient le mot école….

Le refus du travail, une résistance légitime ?

Dans un numéro récent de Philosophie magazine (15/11/2021) un article de Octave Larmagnac Matheron réhabilite et valorise l’attitude de certains salariés qui refusent de traverser la rue. C’est en 1919 que, nous dit-on, que Paul Nartop publia « Du chômage. Philosophie du manque de travail ». (Accessible in extenso en ligne.).

L’argument majeur : « Le travailleur ne veut rien savoir du travail , il veut plutôt lui cracher au visage ». Mais, précise Nartop, « ce que les chômeurs fuient, ce n’est pas le travail comme tel, mais celui qu’on leur propose ». Il s’agit pour l’auteur de montrer « que l’homme ne peut s’épanouir qu’en étant « créateur » de son travail. »

Dès 1919 Nartorp, précédent Guy Debord écrit : « Travailler c’est bien, ne pas travailler c’est mieux. »

Excessif ? La crise sanitaire telle qu’évaluée à ouvert l’espace d’une reconsidération existentielle du « travail-emploi » selon la formulation d’André Gorz. Les « adieux du prolétariat », la sortie, même partielle et provisoire du turbin énergivore et chronophage, l’exode hors le salariat a gagné quelques candidats. Jusqu’où iront-il ?

La « valeur travail » n’enthousiasme gère les assujettis aux « boulots à la con » (Bullshit jobs » analysés par David Graeber (éd. LLL, 2018). Très justement il note : « La classe dirigeante s’est rendu compte qu’un population heureuse et productive avec du temps libre était un danger mortel » . Les « boulots à la con » ont une fonction anesthésiante et disciplinaire.

Ce sont des activités effectuées souvent sur le registre légal d’auto-entrepreneurs, une abolition-dissolution du salariat fort éloignée de celle espérée d’antan par le mouvement ouvrier.

Comment explique la prolifération de tels boulots « complètement improductifs et inutiles ?, s’interrogent les 2 auteurs de « L’autopsie ».

L’utilité est prioritairement idéologique : il faut préserver les apparences de l’occupation travail-emploi du point de vue moral et disciplinaire. Incidemment, distribuer un peu de pouvoir d’achat pour écouler les marchandises sur-abondantes,

la misère généralisée pourrait générer de dangereuse colères. Ces petites dépenses consenties sont un investissement pour tranquilliser les nantis.

Les retraités dans le collimateur

Le domaine de la liberté commence là où se termine celui de la nécessité, débarrassé de la nécessité (de bosser), le retraité peut enfin donner libre cours à ses envies et mener se vie comme il l’entend. La réforme des retraites qui est dans les cartons du gouvernement vise à imposer la nécessité (?!) de travailler plus longtemps.

(Sur le sort enviable des retraités on peut lire : « C’est tous les jours dimanche. La retraite en chantant . Les Utopiques n°13, printemps 2020.)

Il ne faut pas généraliser outre mesure. Certaines retraites minables obligent les « vieux pauvres » des petit boulots lamentables. Toujours est-il que pour la majorité, compte-tenu de l’espérance de vie, c’est 20, 30 ans, voire davantage de loisirs subventionnés (cotisés) qui sont disponibles. Inadmissible pour les bénéficiaires du sur-travail des salariés, i.e. les actionnaires accumulateurs de dividendes.

L’après travail, la retraite, est généralement attendu avec impatience . Cet « after » est quelquefois précédé d’un refus du travail au présent pour des motifs politiquement estimables.

Les adieux du prolétariat

Dés 1980, André Gorz, dans Adieux au prolétariat (éd. galilée)écrivait : « … des pans entiers de l’activité économique ont pour seule fonction de « donner du travail », c’est à dire de produire pour faire travailler. [….] c’est le travail en général qui se trouve frappé de non sens.

Il n’a désormais pour finalité principale que « d’occuper les gens » et de perpétuer par là les rapports sociaux de subordination, de compétition, de discipline sur lesquels repose le fonctionnement du système dominant. » L’analyse de Graeber complète celle de Gorz.

La crise sanitaire, a ouvert l’espace mental d’une une trop courte cogitation radicale ? Ce n’est qu’un début, la valeur travail a du plomb dans l’aile, Soyons vigilants: la chute sans alternative disponible serait une catastrophe sociale et politique. Pour essayer de penser l’après travail nous pouvons lire quelques anticipations positives.

Par exemple « Bye, Bye turbin » de Yves le Manach (éd. Champs libre, 1973), écrit à un époque où les persistantes effluves de l’imagination « soixanthuitarde » permettait de décrier le travail « comme valeur capitaliste, anti-humaine ».

Les adieux du prolétariat au turbin…

Les lecteurs audacieux se saisiront de « L’avis aux naufragés de Robert Kurz  (éd . Lignes 2005) : « Avec la troisième révolution industrielle(la micro électronique) […] la quantité de travail rendu superflu est supérieure à la quantité de travail créée par l’extension des marchés. Désormais, le capitalisme atteint ses limites objectives [….].

Parce que les nouvelles forces productives font éclater l’économie fondée sur la valeur et rendent obsolète l’ethos du travail ».

Encore un coup contre la valeur travail…

Les temps ont bien changés, les thuriféraires du boulot ont aujourd’hui pignon sur rue et subventions accordées par Macron et l’Union Européenne.

Nonobstant, pour le moins, la pandémie de flemmards, s’il en est, aura servi à prendre quelque distance avec la valeur travail, une distance fort salubre. Ne pas oublier les gestes barrière…

Alain Véronèse

Vendredi 10 décembre 2021.

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